Part 8
Pendant tout' la mess' le Sâr grave et gourmé Fut d'une sagess' sans pareille, N' portant pas une seul' fois les doigts à son nez, Pas plus d'ailleurs qu'à ses oreilles. Pour finir, il dut dans ses bras Serrer un tas d' muff's qu'il ne connaissait pas Et dont un, Dieu seul sait lequel, Lui fit son r'montoir en nickel.
IX
Ce fut aux accents de la «Vie pour le czar» Qu'eut lieu l' dîner chez l' Pèr' Lathuile. La cuisin' n'en fut pas faite à l'huile, car Chacun sait que l' Sar-dîne à l'huile, Vers minuit, mais chtt! arrêtons, Car vous m'taxeriez, Mesdames, avec raison D'inconvenance et puis, je crois: Que sur vos joues le rose-croît.
D. BONNAUD.
Toulouse.
C'est avec joie malgré le ciel gris qui m'accueille, que je fais mon entrée dans la patrie de Clémence Isaure, dans Toulouse, capitale d'Occitanie. Il m'est resté des trois séjours que j'y fis, entre la dix-huitième et la vingtième année, un souvenir inoubliable de fraîcheur et de vie active. Au risque même d'être écharpé par de notables citadins des grandes villes françaises qui se disputent la palme après Paris, j'ai vingt fois soutenu, quand la discussion venait sur ce sujet, que Toulouse restait à mes yeux la seule ville habitable peut-être pour un homme rompu à l'existence fiévreuse et nocturne de la capitale. Espérons que les trois jours que j'y vais passer ne me feront pas revenir sur cette opinion à laquelle d'ailleurs la sanction mille fois accordée du poète Armand Sylvestre n'est pas sans donner quelque _fondement_.
Cocher à l'hôtel Capoul, et promptement s'il vous plaît: puisque nous sommes à Toulouse, soyons de Toulouse, que diable. Or, je prétends que chaque ville a ses vocables familiers en lesquels la présence de certaines diphtongues est révélatrice de la couleur locale, du moins pour des oreilles soucieuses d'harmonie. Oyez plutôt si ces mots: Toulouse, Cassoulet Capoul et Capitole ne sont pas des frères, inaliénables, produits incontestés d'une musique locale et d'une autochtone phonétique.
Après l'élection rapide d'une modeste chambre, je descends quatre à quatre l'escalier de l'hôtel Capoul pour rejoindre mon camarade Bonnaud que j'ai aperçu dégustant un breuvage verdâtre à la terrasse du café de la Comédie. Bonnaud m'a faussé compagnie; j'entre quand même et je reconnais penché sur un pupitre et couvrant de sa fiévreuse écriture de larges feuilles de papier, Laurent Tailhade, le délicat poète, le chroniqueur superbe dont la prose signée Tybalt résonne une fois la semaine aux premières pages de _l'Écho de Paris_ comme un appel claironnant aux armes contre les ridicules du siècle et les sanglantes injustices d'une société mi pourrie.
Le subtil écrivain des Vitraux, le redoutable satirique du pays du muffle lève sur moi sa face large de Sarrazin et me reconnaissant, virevolte sur sa chaise et m'étreint les mains avec une joie d'enfant. Bien que je l'aie encore peu connu, sa sympathie m'est assurée par un mot insinué sur mon compte, l'an passé dans une de ses chroniques et dont je suis fier comme peut l'être un débutant acclamé par un tel maître.
Aux premiers regards, je constate comme une résurrection véritable du poète qu'il me souvient d'avoir vu luttant contre les affres d'une intoxication morphinique lorsqu'il nous vint rendre visite au Chat Noir voilà bientôt dix mois. En quelques mots, il m'apprend sa victoire définitive sur le poison qui le tint captif et dont le dévouement d'un ami, le Docteur Remond, l'a fait triompher après les angoisses d'un traitement héroïque et d'une convalescence pire que mille morts. Il me dit l'émotion grande et chaque jour renouvelée de se sentir libre enfin et, vivant pour de bon, sous le ciel clément de Toulouse qui lui devient une patrie d'adoption. Et il s'exalte en parlant de son retour prochain dans Paris où son talent que tant de beaux vers signalèrent en ses primes années, eut besoin presque d'un fait divers anarchiste pour éclater à tous les yeux. Il rêve d'y fonder un journal où perpétuant la devise du journal de Blanqui! Ni Dieu ni Maître, il dira librement son fait au vieux principe d'égoïsme et de propriété, de famille et de religion, source éternelle et indéfinie de la douleur humaine. Je le quitte sur ces mots après avoir pris avec lui rendez-vous pour le lendemain matin. Je ne sais quel philosophe a dit que la table était de tous les moyens le meilleur pour rapprocher les hommes et inaugurer des relations. J'aurai donc le plaisir de mieux connaître demain l'homme charmant que j'aime déjà pour ses œuvres et qui, peut-être, aura quelque jour sa pièce au Chat Noir, car il me souvient d'un certain festin de Trimalcyon sur lequel Salis comptait pas mal pour l'ouverture de son nouveau Théâtre.
Bonnaud, dont la poursuite m'a procuré l'heureuse rencontre de Tailhade, a repris sa place à la table où tout à l'heure je l'avais aperçu. Il cause avec un jeune lieutenant en lequel je n'hésite pas à reconnaître mon camarade de collège, Lacour, qui, me voyant en conférence avec Tailhade, n'a point osé nous interrompre. Et nous voilà faisant sur nous-mêmes un retour de quelques années. Nous étions voisins de classe en rhétorique et nous évoquons présentement la physionomie du vieux professeur, un brave homme dont nous faisions le désespoir en refusant de satisfaire à ses vieilles manies. C'était un fort en thème dont la jeunesse universitaire s'était écoulée parmi les moroses allées du jardin des Racines Grecques. Son principal dada consistait à vouloir qu'on prononçât en français comme en latin toutes les lettres, ce qui lui donnait une élocution des plus pittoresques, surtout lorsqu'il usait du pluriel. Quelque peu défiant de lui-même, il se servait dans l'explication des auteurs latins et grecs de ces traductions juxta-linéaires que les élèves paresseux se procurent à l'insu des familles et des répétiteurs pour abréger leur ouvrage. Néanmoins, désireux de cacher aux yeux des élèves cette faiblesse qui pouvait diminuer son prestige, il dissimulait toujours la traduction sous le volume renfermant le texte original. Et nous nous amusions follement à surprendre son manège pour soulever sans être vu dans les passages difficiles le volume qui lui masquait son corrigé. Un d'entre nous s'étant avisé de lui soustraire un jour le texte sauveur, il faillit devenir fou de colère et nous fit passer à d'autres exercices sans trouver de raison pour s'en expliquer.
La musique du vers français était pour lui lettre morte et sa mémoire se refusait à enregistrer le moindre alexandrin sans l'addition ou la soustraction d'un certain nombre de pieds. Il se plaisait à décorer de conjonctions, d'interjections et d'adverbes tous les vers qui se pouvaient prêter à cette opération. Je me souviens qu'il récitait le misanthrope de la façon suivante:
PHILINTE
_Mais_ qu'est-ce donc, _mais_ qu'avez-vous
ALCESTE
_Voyons_, laissez-moi je vous prie, etc.
ce qui dotait de quatre pieds supplémentaires le premier vers de cette Comédie.
Si je lutinai la muse durant le séjour d'un an que je fis dans la classe du père Milon (nous l'appelions ainsi à cause de sa prédilection marquée pour le pro Milone) ce ne fut pas la faute de ce digne vieillard. Je me souviens comme d'hier d'une semonce terrible qu'il m'adressa pour avoir traduit en vers une Ode d'Horace. La poésie était, je crois, supportable, mais j'avais eu le malheur de l'aggraver de deux ou trois contre-sens qui me furent amèrement reprochés. Encore un détail comique sur ce brave universitaire! Toujours défiant de ses facultés, il avait imaginé le système des _poils_ écrits. Chez lui, la moindre observation tournait au discours et nécessitait une rédaction spéciale dont il donnait lecture au patient.
Une bonne gaîté nous vient à réveiller ces souvenirs, et Bonnaud paraît prendre plaisir à nous entendre ainsi jaser. Or, pendant que nous devisons, Tailhade, dont l'article est sans doute achevé, me vient apporter le numéro qu'on lui remet d'un journal toulousain, le _Petit Bleu_. En première page, une chronique de lui sur la Décentralisation Littéraire sollicite mon attention et je constate après l'avoir lue, que Toulouse n'est pas seulement une cité gaie, mais aussi un centre littéraire de tout premier ordre. Je détache à votre intention, en même temps que les vers exquis cités au cours de la chronique de Tailhade, quelques phrases de commentaire dont le critique les accompagne.
L'article a été inspiré par une réception que l'Association des étudiants de Toulouse fit au poète pour lui donner, en même temps qu'une preuve d'admiration et de sympathie, un aperçu de la littérature locale! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
_Le Petit Bleu_
(Article Décentralisation, par L. TAILHADE).
Voici d'abord un fragment de grâce toute virgilienne, d'une copieuse églogue donnée par M. Raymond Marival à la beauté classique des filles du Midi. Théodore Aubanel reconnaîtrait dans la «Néère» de Marival une héritière de sa Vénus d'Arles, sœur des belles Provençales qui vont «sous le soleil, la gorge découverte, se réjouissant au combat des taureaux, de l'amour et de la mort.
O Néère, la vie au seuil de ma demeure S'écoule avec lenteur pareille chaque jour, Et le cadran, où le soleil marque les heures, Me dit: travail, repos et rêve tour à tour.
Cette vigne au ceps d'or prodigues de fruits mûrs Me donne des raisins becquetés des palombes Et ce clair ruisseau cèle en ses anses profondes,
Des poissons diaprés d'émeraude et d'azur. Si ta chair délicate et fragile aux ampoules Répugne au baiser âpre et mâle du soleil, Je sais, ô mon amie, un coin où le sommeil
Sous les saules est doux. Une eau limpide y coule. Là, les roseaux du bord, garantis des étés, Berce des songes d'or à leur ombre abrités.
Si les alexandrins de Raymond Marival font songer à Virgile, au charme langoureux des bucoliques, voici d'un panthéisme à la Lucrèce quelques strophes de Maurice Magre, poète plein de promesses et qui a _tenu_ déjà:
O creuseurs de sillons ou fils des âpres landes, Vous qui trempiez vos barbes d'or dans les torrents, Vos mains lèvent au ciel des branches en offrande Comme un don printanier des grands bois enivrants... Sainte voix des troupeaux! Saint cantique des blés! O victoire de la nature et de la vie! Vous planterez des arbres verts et sémerez Sur le sommet des hautes tours ensevelies. Vous tresserez le chaume avec des mains d'enfant Et le sang de vos doigts purifiera la terre Et le soleil fera jaillir entre les pierres Les divines moissons et les beaux fruits vivants. Et plus tard, quand les gerbes d'or amoncelées Remplaceront les temples morts et les maisons, Quand le sang de la vigne et des grappes foulées Coulera dans un bruit de rire et de chansons, Des laboureurs errant sur les grands sillons calmes, Trouveront en creusant des armes, des colliers, Ce qui fut la parure et l'éclat des guerriers, Ce qui fut le caprice et la beauté des femmes...
Je voudrais citer en entier les nobles rimes jeunes et savantes qui sont devant mes yeux, je voudrais proclamer à tous le nom de ces nouveaux venus tenant pour la seule chose d'importance les manifestations de la beauté. Je finirai néanmoins par une brève élégie de Gabriel Tallet, nuancée de gris et de rose mourant comme un crépuscule d'automne:
TRISTESSE DE DIMANCHE
L'éclat du grand soleil ne luit plus en mon cœur Comme aux jours en allés de mon enfance claire, Et le dimanche bleu même ne peut me plaire Que j'aimais tant pour sa lumière et sa douceur,
Je ne sais plus aller aux vêpres glorieuses, Les vêpres d'or où, pour chanter l'hymne d'espoir, La pauvre aïeule avait vêtu le châle noir; Les lis montaient plus droits sur les routes poudreuses!
Pour les fêtes mon corps est las de se parer: J'ai peur de tant de paix, d'amour et de lumière. Allez! la solitude est bonne à ma misère... Le soleil m'a blessé de tristesses à pleurer!
Oh! pourquoi suis-je donc fatigué de sa flamme? Ce sont les mêmes fleurs qu'il fait monter vers lui, C'est la même clarté qui sur mon front a lui: Encor si j'entendais les cloches dans mon âme...
Hélas! les doigts subtils l'ont défaite à plaisir, Et si je reste sourd à la rumeur qui chante, C'est que j'écoute l'air de la chanson méchante: Le soleil m'a blessé de tristesse à mourir.
Ne trouvez-vous pas dans ces vers une grâce exquise de mélancolie, une morbidesse à la Joseph Delorme, d'un Sainte-Beuve plus moderne, d'un Sainte-Beuve d'après les _Consolations et les Pensées d'Août_.
Toulouse.
Le public toulousain s'est rendu en foule comme nous y comptions au Théâtre des Variétés et nous avons eu la joie de dire nos œuvres devant une salle vibrante prête à saisir les moindres nuances et à donner les plus bruyants témoignages de sa vive satisfaction. Pour mon compte personnel j'ai eu la bonne fortune de faire applaudir des œuvres d'une note d'art un peu plus affinée, j'ose croire, que celle de mes premières chansons avec lesquelles Jules Mevisto, le _Pierrot mauve beau diseur_, obtint jadis un succès des plus retentissants.--L'_Eventail_, l'_Amour Impossible_, la _Berceuse Bleue_, la _Légende du Merle-Blanc_ ont fait oublier leurs aînées déjà populaires; _Mimi_, le _Machabée_, la _Morgue_, la _Mort du Propre-à-rien_ aux auditeurs subtils du Théâtre des Variétés, et les musiques délicates et soignées des compositeurs Missa et Mulder n'ont pas eu de peine à triompher des mauvaises tisanes du juif Gaston Maquis.
A propos de ce dernier, puisque son nom vient sous ma plume, il faut que je vous narre le démêlé charmant que j'eus avec lui ces mois derniers.
Il vous souvient que, lors de mes débuts dans la chanson, je portai mes premières œuvres à Gaston Maquis, lequel après mille difficultés se chargea de les éditer à la condition toutefois d'en signer les musiques, ce qui tout d'abord, lui assurait une part de droits plus importante que la mienne. En effet, tandis que j'avais eu la peine d'adapter mes vers sur des musiques adéquates, il lui avait suffi de se livrer sur ces musiques à un léger travail de démarquage pour en être rétribué, comme collaborateur d'abord, comme éditeur ensuite. Mais laissons de côté ces détails de cuisine.
Insouciant et inexpert, comme je suppose tous les débutants, je me contentai de signer une feuille de cession de mes œuvres à ce commerçant. En même temps, je l'avisai que mon intention était de réunir plus tard en volume mes chansons éparses avec la musique de chant: Il m'assura que la chose ne souffrirait pas de difficultés.
Or, quelle ne fut pas ma surprise en recevant après la publication de mon volume: _Chansons Naïves et Perverses_, une assignation par laquelle il m'était demandé trois mille francs de dommages-intérêts pour avoir reproduit dans ce recueil les six chansons vendues à Gaston Maquis.--Notez bien qu'à ce moment les six chansons en question avaient épuisé le succès possible et rapporté tant par la vente que par les droits au juif Maquis des sommes plus de vingt fois supérieures à celles qui m'avaient été allouées. En présence d'un procès qui pouvait traîner en longueur et menacer le succès du volume, force me fut de transiger et de rembourser intégralement à ce joli monsieur, l'argent qu'il m'avait donné pour mes chansons.--Si vous ajoutez à cela qu'il en demeure néanmoins propriétaire exclusif, vous pourrez qualifier sa conduite, à moins toutefois que vous ne trouviez pas dans la langue d'expressions assez méprisantes, ce qui ne me surprendrait point.
Excusez l'incontinence de plume qui me fait ainsi m'étendre sur des détails qui, je l'avoue, sont étrangers aux choses de la tournée proprement dite. Je vous écris comme je causerais avec vous les coudes sur la table et j'oublie que tout cela se traduit par une accumulation d'illisibles pattes de mouche, qui pourraient bien vous faire renoncer à me lire jusqu'au bout.
Soucieux de tenir la promesse faite la veille à Laurent Tailhade, je me suis levé hâtivement ce matin vers dix heures. L'excellent poète avec lequel je savoure par avance le plaisir de causer très longuement, demeure tout comme moi à l'hôtel Capoul. Un interminable couloir traversé, je me trouve à sa porte. Le bruit d'une conversation très curieuse me parvient à travers la mince cloison de bois; je frappe et me trouve en présence des deux poètes toulousains, MM. Maurice Magre et Emmanuel Delbousquet, dont vous avez pu admirer les beaux vers dans le numéro du _Petit Bleu_, qui faisait partie de mon dernier envoi. Ces messieurs agitent, avec Tailhade, des questions relatives à la rédaction du journal l'_Effort_, organe de la jeune littérature Toulousaine, et qui ne le cède en rien, comme tenue artistique, je l'ose dire sans crainte d'être démenti, aux premiers d'entre les journaux similaires de la capitale, j'entends: Le _Mercure de France_, la _Revue Blanche_, la _Plume_, etc.
Après une brève présentation faite par Tailhade qui s'occupe aux soins de sa toilette matinale, ce qui ne l'empêche pas de dicter à ces messieurs quelques lettres essentielles, Maurice Magre et Delbousquet se retirent et me promettent de venir ce soir examiner dans les coulisses le jeu de nos pièces d'ombres et les personnages en zinc de l'_Epopée_ de Caran d'Ache. Mais déjà Tailhade est prêt à m'accompagner; je lui propose d'aller surprendre, au lit, Mulder qu'il connaît déjà pour le bien que je lui en ai dit. Sur le seuil, les chaussures luisantes de cirage du maëstro, attendent qu'on les vienne cueillir. Tailhade s'en empare et fait son entrée dans la chambre. Mulder écarquille de grands yeux tandis que Tailhade lui tend ses souliers en lui disant: Maître, je vous offre ces fleurs.
Oh! l'heure délicieuse passée à déjeuner dans un café voisin... sans préjudice, bien entendu, des propos échangés et des projets remués. Je demande à mon hôte mille détails sur sa maladie et sur son traitement, et aussi sur la reprise de ses travaux après la convalescence. Il me les donne sans marchander et j'apprends que, lorsqu'il s'est décidé à rentrer dans sa famille, il avait cessé d'espérer en la possibilité d'une cure radicale, fatigué qu'il était de plusieurs tentatives infructueuses commencées en des maisons de santé. Il a fallu toute la confiance que lui inspirait son camarade d'enfance, le docteur Remond, pour qu'il consentît au dernier essai dont il est sorti victorieux. Son cas vient s'ajouter, en somme, aux cas très nombreux qui démontrent l'inanité absolue dans le traitement de la morphinomanie, de la méthode graduée. C'est par la réclusion et par la privation totale de morphine qu'il est parvenu à se guérir; mais il convient lui-même que le souvenir des angoisses éprouvées pendant cette cure héroïque lui ferait préférer la mort immédiate si c'était à recommencer. Quand je lui demande s'il n'a pas sur le chantier une œuvre importante, il me répond que pour ne se point imposer d'excessives fatigues, il a préféré remettre aux années qui suivront, l'exécution de certains projets d'œuvres sociales, et ne se donner pour quelque temps encore qu'à de menus travaux littéraires, tels que chroniques et poèmes de courte haleine. «Pour cette année, me dit-il, je considérerai ma guérison comme un chef-d'œuvre suffisant», et vraiment, il a bien raison, quand on songe aux pronostics funèbres que ses meilleurs amis portaient sur son compte, voilà dix mois à peine.
N'empêche que tout en se voulant défendre de travailler, ce cher Tailhade a donné aux Toulousains, depuis les trois mois qu'il s'est reconquis sur la morphine, des preuves d'une activité littéraire dont bien des gens en parfaite santé voudraient être capables. Des chroniques parues dans la _Dépêche_, une entre autres sur le poète Georges Fourés qu'il considère comme le dernier des Albigeois et sur lequel Armand Silvestre fit récemment une très belle conférence, ont pu montrer que les qualités si personnelles du brillant écrivain n'ont rien perdu au silence de cinq mois que Tailhade s'est imposé. Pour ses vers, je veux en exemple vous donner la suivante pièce, _Hymne Antique_ qu'il m'a dite, après le café, durant ces religieuses minutes, d'après un bon repas, où l'esprit se réveille pour écouter les suaves musiques et les vers harmonieux.
HYMNE ANTIQUE
A mon ami MAURICE MAGRE.
Aphrodite, déesse immortelle aux beaux rires, Qui te plais aux chansons lugubres des ramiers, Pour toi les cœurs mortels chantent comme des lyres Et le printemps gonfle de sève les pommiers.
Salut, Dispensatrice auguste de la Vie, Qui courbes à ton joug les monstres furieux, Qui fais voler la lèvre à la lèvre ravie, Cypris! O volupté des hommes et des dieux!
C'est par toi que le soir, à l'ombre des allées, Imbus d'ivresse et de langueur appesantis, Les éphèbes, sous les ramures emperlées Chantent l'hymne vermeil de leurs Oarystis;
C'est par toi, qu'effeuillant la pourpre renaissante, La rose dit au vent son désir embaumé Et que la vierge apporte, heureuse et rougissante, Sa couronne et son cœur au bras du bien-aimé.
Et c'est toi qui rythmant les divines Étoiles Fais tressaillir d'amour le cœur de l'univers Afin que l'harmonie en qui tu te dévoiles Apprenne aux hommes purs à composer des vers.
Je t'implore, ô déesse immense et vénérable, Soit que glorifiant les rosiers rajeunis Sous les myrtes en fleurs et les bosquets d'érable, Tu couvres de baisers les songes d'Adonis;
Soit que le dur Arès t'enchaîne à sa victoire, Soit que domptant les flots, Maîtresse des amours, Les cyclades en fleurs proclament ton histoire, Mon encens à tes pieds s'exhalera toujours!
Garde-moi de l'Ennui, de la Vieillesse immonde, Et, poète vêtu d'orgueilleuse splendeur, O reine, qui formas et gouvernes le monde, Avant tout garde-moi de l'infâme laideur.
Fais que je tombe dans ma force et ma jeunesse, Que mon dernier soupir ait un puissant écho; Et, pour qu'un jour mon âme en plein soleil renaisse, Que je meure d'amour comme Ovide et Sapho.
LAURENT TAILHADE.
Oh! la belle et grande et simple langue poétique qui s'exprime en les vers que vous venez de lire. Comme je lui sais gré, surtout à ce poète imprégné d'hellénisme et de latinité, d'avoir abandonné les méandres caverneux du symbole et du décadisme où son amour du rare et du précieux l'induisirent un temps. Son retour à la simplicité me semble du meilleur augure pour l'œuvre attendue de sa maturité, et j'y vois pour ma part un parallélisme à établir avec son retour définitif aux lois physiques de la nature, laquelle, pour être simple toujours et nullement complexe, ne me paraît manquer ni de pureté ni de grandeur.
Toulouse le
La faveur du public ne nous a pas abandonnés hier soir, et tout porte à croire que la soirée d'aujourd'hui va dignement clôturer la série de nos toulousaines divagations. Imaginez-vous que j'ai pu déterminer ce cher Tailhade à comparaître avec nous sur le chariot de Thespis et à dire lui-même en public cette bluette célèbre de son volume le _Jardin des Rêves_, qui commence par ce quatrain:
Le doux rêve que tu nias S'est hier égaré parmi Les lys et les pétunias, Fleurs de mon automne accalmi.