Le Roman Comique du Chat Noir

Part 7

Chapter 73,642 wordsPublic domain

Eh bien! mon ami Redon me communique son projet, de publier sur Montmartre, un album où chaque dessin commenté par une poésie formerait un tout pittoresque, et comme un guide artistique à travers les cabarets et les petits théâtres de la butte. Le dessin dont il m'adresse un croquis représente l'intérieur d'un cabaret de la rue Pigalle, le Hanneton, rendez-vous de quelques dames capricieuses, qui, suivant les errements de la poétesse Sapho, s'égarent en des joies unisexuelles dont j'espère, cousine chérie, que vous les devez blâmer fortement. Assises face à face, deux jeunes personnes causent en s'accoudant sur un guéridon desservi. _L'une_ d'elles, très masculine, poitrine plate, plastronnée, cheveux courts et frisés, faux col empesé, cravate longue; _l'autre_ portant plus visibles les attributs de son sexe: toutes deux la cigarette aux lèvres, discutent avec animation parmi l'atmosphère enfumée et voilà.

LES LESBIENNES

Pour ces dames du _Hanneton_ et de _La Souris_.

Sur la nappe aux laiteux reflets, Après l'ultime mandarine, Qui sur la lèvre purpurine Laisse des relents aigrelets, Elles s'accoudent, minaudantes, Ces fleurs perverses de l'amour, Et leurs voix se font tour à tour Mordantes.

II

Ce sont les êtres indécis, Les androgynes et les sphinges Dont les équivoques méninges Travaillent sous l'arc des sourcils: Démons avec des faces d'anges, Inconscientes des pudeurs, Elles nourrissent des ardeurs Etranges.

III

Pour des rêves jadis brisés Elles ressuscitent Sodome, Et Lesbos, en haine de l'homme Dont leur répugnent les baisers; Et ne trouvant de cantharides Qu'aux lèvres glabres de leurs sœurs, Elles s'enivrent de douceurs Arides.

IV

La crainte des maternités, L'horreur des étreintes viriles Rendent les promesses stériles Des futures humanités, Et des talons jusques aux nuques, Veuves des masculins frissons, Elles sont des contrefaçons D'Eunuques.

Pourquoi faut-il, mon Dieu, qu'après avoir traité des sujets sacrés comme celui de Noël, mon ami Redon descende lui aussi dans les bas-fonds terrestres, au risque d'y souiller son crayon? Parce que le métier de peintre comporte les études les plus diverses et que la vérité ne se présente pas toujours sous des aspects riants et vertueux. Or, sans _le Hanneton_ et sa sœur _la Souris_, Montmartre ne serait plus Montmartre.

J'espère que vous me pardonnerez aussi, cousine, les vers dont je vous viens de donner la primeur. J'ai fait mon possible pour qu'ils fussent en même temps qu'une peinture, le fidèle reflet de mon intérieure protestation. Car, j'ose croire que jamais vous n'avez mis en doute la profonde moralité de votre dévoué correspondant.

Monte-Carlo, 9 février.

Après cette première épreuve, qui consistait à vaincre les scrupules d'un acariâtre consul, le Chat Noir a conquis droit de cité dans le pays du Soleil, et tout fait présager qu'il terminera noblement sa carrière de douze jours à Monaco.

La belle société, qui tient ses assises à l'hôtel de Paris, a déterminé Salis à déplacer pour une fois le théâtre de ses succès et des nôtres. Hier soir, dans le plus élégant salon dudit hôtel, se trouvaient réunis entre autres personnages, le jeune mahrajah _Dunleep Sing_, fils du roi de Lahore, le richissime comte autrichien Esterhazy, le comte Lemarrois, le Grand-Duc de Leuchtenberg et bien d'autres aux noms retentissants que mon infidèle mémoire se refuse à vous citer. Est-il besoin de dire que les plus somptueuses demi-mondaines, en villégiature à Monaco égayaient de leurs sourires, en même temps qu'elles l'inondaient des feux de leurs diamants, la petite salle transformée pour l'occasion en théâtre miniature. Rose de May, Valtesse de la Bigne, châtelaine des Aigles, Suzanne Duvernois, telles sont pour vous nommer les plus connues et aussi les plus parisiennes, celles dont les visages ont tout d'abord frappé mes regards.

Ces messieurs et ces dames ne s'étaient préparés ni par le jeûne ni par l'abstinence à nous venir écouter. J'avoue même que l'attention ne régnait pas en maîtresse pendant les premières minutes de la petite soirée et ce, malgré tout le mal que se donnait un vieil habitué du Chat Noir, le sémillant Mr Uhde, lieutenant de l'armée Badoise, lequel désolé de nous voir prêcher dans le désert, courait d'un groupe à l'autre, suppliant qu'on nous écoutât. Le rire éclatait, malgré ses soins, en fusées tôt évanouies, non point ce rire malveillant dont on se peut froisser, mais plutôt ce crépitement qui monte à la surface d'une coupe de champagne, et je crois la comparaison d'autant plus juste que ce nectar n'était pas étranger, sans doute, à l'hilarité de nos hôtes.

Est-il besoin de dire que le programme des illustres poètes du Chat Noir avait subi de légers remaniements. _Les Vierges Folles_ de Bonnaud, _la Fausse Alerte_ de Gondoin et le _Dilettantisme réciproque_ de votre cousin seraient déplacés peut-être dans un recueil de morceaux choisis pour institutions religieuses. Mais qu'importe; les messieurs seuls rougissaient.

Notre camarade Milo de Meyer s'est révélé poète XVIme siècle du meilleur aloi. Oyez plutôt cet extrait d'une comédie inédite portant ce titre: _Rabelais au pays de Chinon_. C'est Jehan des Entommeures qui parle:

Oncques ne me plût monachale vie, Très bien tu le says, cher amy François, Car d'estre soubdar est sort que j'envie De puys temps jadis; et mieux j'aymerois A travers choquer d'estoc et de taille Tout le jour au long, sans tresve ou repos, Qu'ainsi plus longtemps rien faire qui vaille En ce noir couvent d'où j'ay pris campos!

Ores jà, je dys, Sans fiel ny mesprys; Sus à l'ennemy En poussant ce cry «Hou ha!» Nac pétetin pétetac ticque torche lorgne, Je frappe, je pourfends, je occis, je esborgne! Caisgne! Saigne!

Cor Dieu! j'aymerais endurer en guerre, Ayons-nous victoire ou le désarroy, Force coups de masse ou de cimeterre Au service de nostre tant bon roy, Que plus longtemps vivre en la compaignie De ces tant villains moynes caphardiers, Quels, dessoubs couleur de papimanie, Des plus noirs méfaictz sont francs coustumiers!

Ce pourquoi je dys, Sans fiel ny mesprys; Sus à l'ennemy En poussant ce cry «Hou ha!» Nac pétetin pétetac ticque torche lorgne, Je frappe, je pourfends, je occis, je esborgne! Caisgne! Saigne!

--Ce soir au Casino, grand concert offert par le compositeur Isidore de Lara sous le haut patronage de L.L.A.A.S.S. le Prince et la Princesse de Monaco, avec le concours de Mme Adelina Patti. J'ai pour la première fois entendu à l'orchestre des œuvres de M. Isidore de Lara et pour la première fois aussi j'ai eu la joie d'entendre l'auteur lui-même chanter en s'accompagnant au piano des mélodies déjà célèbres dont l'excellent baryton Maurel m'avait déjà fait apprécier le charme dans un récital à la Bodinière.

La sélection symphonique sur Amy Robsart et les fragments symphoniques de la Lumière de l'Asie, ces derniers dirigés à l'orchestre par l'auteur lui-même, m'ont donné, je dois le dire, l'impression d'œuvres magistrales profondément pensées et savamment écrites avec toutes les ressources que l'art moderne de la composition peut offrir à ceux qui, semblables à Isidore de Lara, en ont puisé les prémisses dans l'enseignement des maîtres comme Leo Delibes.

Que dire des compositions légères et des romances intitulées: _Qu'importe demain_, _The Garden of Sleep_, _Le long du chemin_, et le Rondel de l'_Adieu_, si ce n'est que leur auteur, les interprétant lui-même, leur surajoute cette saveur et ce charme indicibles, que les auteurs interprètes donneront toujours à leurs œuvres, en dépit de ce qu'en peuvent dire les comédiens et les chanteurs. Et quelle suavité mélancolique dans ce Rondel de l'_Adieu_ que le grand poète Haraucourt, mon camarade, doit être heureux d'entendre délicieusement commenté.

Partir c'est mourir un peu. C'est mourir à ce qu'on aime: On laisse un peu de soi-même A toute heure en chaque lieu: . . . . . . . . . . . . . . . . Partir c'est mourir un peu.

Mme Adelina Patti que j'ai entendue ce soir en des morceaux détachés, m'a procuré, je dois le dire, un plus vif plaisir que dans les œuvres dramatiques dont je vous ai relaté les détails. Si j'avais la faveur d'être écouté par la très illustre diva, je lui conseillerais de consacrer aux concerts les restes encore éclatants de son ardeur et de sa voix. Malgré l'indéniable sénilité des morceaux qu'elle nous a servis, _Hom es veet home_, _Il bacio_, _Semiramis_ (le grand air), elle y sait encore triompher et le spectateur n'assiste pas du moins aux suffocations et malaises visibles dont s'accompagne, chez elle, l'effort d'un rôle à soutenir.

Le concert a pris fin sur l'admirable _Marche des Fiançailles_ de Lohengrin, enlevée avec une verve de tous les diables par l'orchestre que dirigeait M. Jehin. Oh! le chant merveilleux des trompettes et quelle fête pour des oreilles Wagneriennes. Le public idiot se précipitait furieusement vers la sortie pendant l'exécution de cette page vibrante.

Monte-Carlo.

Un vieil ami de Lyon, que j'ai retrouvé juge de paix à Monaco, m'a convié à visiter avec lui quelques-uns des cuirassés de notre escadre en rade de Villefranche. Hélas, trompé par ma montre dont les dérèglements m'ont joué déjà plus d'un mauvais tour, j'arrive à la porte du charmant fonctionnaire une bonne demi-heure après son départ.

Désolé de ce contre-temps je m'apprête à tourner bride, mais une curiosité me prend à voir, pavoisée dans la direction de la gare de Monaco, la rue Grimaldi et les rues adjacentes, et je suis la foule, car un vif mouvement populaire se dessine de ce côté.

Deux ou trois grondements sourds espacés de quelques minutes et venus du palais m'apprennent qu'il va se passer quelque chose, et me voilà ravi d'avoir manqué mon train pour Villefranche.

Et voilà comment, sans avoir rien fait pour cela, je vais assister au retour de son Altesse Albert Grimaldi, Prince de Monaco, parmi ses fidèles sujets.

Sur la petite place qui fait face à la gare, sont groupés tous les fonctionnaires de la principauté et aussi, revêtus d'élégants uniformes, les gardes au nombre d'une centaine environ qui composent la petite armée de ce bienheureux pays.

Le rapide venant de Paris s'arrête pour laisser descendre le prince auquel ses familiers et les membres du comité de direction des Jeux souhaitent la bienvenue, cependant que comme un seul homme, tous les sujets monégasques acclament leur souverain. Et je ne pense pas que quelque hypocrisie se mêle à ces acclamations, car le titre de sujet monégasque est bien le plus enviable qui soit. Dire qu'il suffit du hasard d'une naissance pour ignorer du même coup ces trois servitudes qui sont l'impôt, le service militaire et le travail opiniâtre; que si vous ajoutez à ces inappréciables bienfaits la clémence d'un Ciel toujours souriant et la sérénité d'une mer chantante, vous aurez ce me semble, à moins que d'être vraiment difficile toutes les conditions possibles du bonheur humain.

Ou je me trompe fort ou jamais les théories anarchistes n'auront cours sous un pareil régime et je doute que jamais le bruit dissonant d'une bombe révolutionnaire vienne troubler le sommeil auguste de L.L.A.A. Sérénissimes. Que si même, tablant sur l'immoralité du jeu, les partisans d'une austère philosophie nous voulaient à tout prix démontrer qu'il faut abolir cette maudite roulette où se viennent évanouir comme fumée les sommes effarantes collectées aux quatre coins de l'Univers, nous répondrions que ce n'est pas trop de tout cet argent, pour assurer à dix mille âmes le bonheur sans mélange et la vie sans luttes.

Pour complaire au Prince qui a bien voulu honorer de sa visite notre représentation d'aujourd'hui, Salis a remis au programme cette dangereuse épopée dont la seule annonce couvre d'une sueur froide l'épiderme diplomatique de ce cher Gunsbourg. Le Prince a paru s'amuser beaucoup. A l'issue du spectacle il a bien voulu, comme l'avait fait aux premiers jours la Princesse Alice son épouse, nous remercier individuellement du plaisir qu'il avait pris à nous entendre.

Son Altesse Albert Grimaldi, souverain de Monaco, appartient à la très ancienne famille de Grimaldi dont quelques-uns voudraient faire remonter l'origine à Grimoald, maire du palais, mais dont l'ancêtre indiscutable, premier souverain de Monaco, fut investi par Othon premier au Xme siècle. Voilà donc mille ans ou peu s'en faut que la famille Grimaldi règne sur ce fief privilégié, dernier vestige de l'ancienne division féodale du royaume de France.

Le prince Albert n'a ni l'extérieur ni les habitudes d'un patricien amolli par le luxe et le farniente. C'est un homme de quarante-cinq ans, bien fait de sa personne et dont le visage austère et basané trahit une existence active passée au grand air, sous les feux du soleil comme aussi parmi les rafales des contrées hyperboréennes. C'est un savant, non point comme vous pourriez croire, un savant de boudoir ou de cabinet, fait à coups de livres, mais un authentique savant dont la science est de bon aloi comme sa noblesse. Il s'est pris d'une belle passion pour la faune maritime et c'est à satisfaire ce goût qu'il emploie peut-être une bonne partie de ses immenses revenus. A bord de son _yacht_, _la Princesse Alice_ qui n'est pas un _yacht_ de plaisance, mais un véritable laboratoire flottant, il passe à peu près six mois de l'année, se livrant en compagnie d'un personnel scientifique choisi par lui, à ses études favorites sur les poissons et les mollusques des couches profondes de la mer. La science lui doit déjà, en même temps que d'ingénieux perfectionnements apportés à la construction d'appareils de sondages, la découverte de plusieurs espèces animales qui ont motivé des rapports spéciaux à l'Académie des sciences. Il ne s'agit donc point, comme vous voyez, d'un amateur s'occupant de zoologie comme tant d'autres s'occupent aujourd'hui de photographie, mais d'un savant zoologiste s'efforçant d'apporter sa pierre au grand édifice scientifique et sachant faire abstraction de ce hasard prodigieux, qui l'a fait naître souverain d'un paradis dont cinq continents aspirent à savourer les délices. C'est tout au plus en effet si le prince Albert passe tous les ans deux mois dans sa principauté. La chasse qu'il pratique dans ses domaines d'Ecosse et les croisières lui prennent le meilleur de son temps. Avec des goûts comme les siens, il doit bénir le Ciel qui lui fit légers les soucis de la politique intérieure. Donc le prince nous a personnellement félicités pour les plaisirs variés qu'il avait eus par nous. Il nous a dit que jamais les hasards de ses voyages ne lui avaient permis de venir voir notre théâtre, alors qu'il avait son siège rue Victor-Massé, et qu'il nous remerciait pour l'heureuse initiative de notre divagation dans ses terres.

Mon titre de docteur en médecine l'avait quelque peu surpris, et, ne sachant s'il devait le considérer comme authentique ou comme le fruit d'une plaisanterie coutumière de notre Directeur, il m'en interrogea. Je me demandais si ma réponse affirmative n'allait pas m'attirer un blâme de la part du savant austère qui me faisait l'honneur d'un entretien. Bien au contraire, elle me valut des éloges pour l'indépendance qui m'avait rendu possibles, on peut dire parallèlement, des études aussi diverses. «Voyez-vous, me dit le prince Albert, il n'y a pas de plus proches parentes que les choses qui semblent le plus éloignées. J'aime de grand cœur les études de zoologie transcendante qui sont l'objet de mes travaux et de mes quotidiennes recherches, mais il n'empêche, qu'après la satisfaction purement scientifique qui résulte d'une solution trouvée, j'éprouve comme un besoin de rêverie plus vague, et dans ces moments, je serais heureux quelquefois d'avoir près de moi un poète pour démêler avec moi l'écheveau de mes impressions et les partager et les rendre.»

Je mentirais, cousine, si je vous disais qu'à cet aveu je ne fus pas sur le point de m'écrier: «Frappez du pied le sol cher Prince, et ce poète surgira.» Puis il continua quelques minutes à me parler de ses travaux; il m'apprit qu'il avait découvert à quelque distance de la baie de Monaco, toute une colonie de gros cétacés dont il se proposait d'étudier, sous peu, les mœurs et la vie sous marine. Il n'en dit pas plus et je demeurai sous le charme de sa parole ferme et bienveillante à la fois.

Voilà terminé bientôt notre paradisiaque séjour dans la principauté. Il nous faudra quitter ce ciel enchanteur, cette mer bleue, cette végétation africaine pour des contrées moins riantes où régnent peut-être encore le _vent, la froydure et la pluye_, comme dit le gracieux poète Charles d'Orléans. Bast, résignons-nous.

J'ai eu ce soir la surprise de rencontrer le charmant rimeur, Simon Cazal, un camarade qui fut des nôtres jusqu'en décembre et en janvier dernier. Je lui ai dérobé ces vers qu'il a eu l'imprudence de me confier et que j'ai l'indiscrétion de vous transcrire.

CELLE QUE J'AIME

Austère en ses goûts, élégante, C'est le cinq trois quarts qu'elle gante, Celle que j'aime et qui me hante,

Fine de taille,--autant d'esprit. C'est en jasant qu'elle me prit Et que mon cœur du sien s'éprit.

Pour l'avoir tenue enlacée Une heure hélas! vite passée, Elle a pris toute ma pensée.

Je l'ai mise sur un pavois Celle dont me grise la voix Et qu'en rêve, la nuit, je vois

Passer dans sa robe fleurie, Les deux mains jointes et qui prie Ainsi que la Vierge Marie.

Fidèle à mes désirs nouveaux, Pour le succès de mes travaux, Je ne veux que ses seuls bravos.

Elle est mon idole et ma reine; Devant sa beauté souveraine Mon genou fléchit et se traîne.

J'y tiens plus que Booz à Ruth; J'y tiens, à vendre à Beelzébuth Là-bas mon âme,--ici mon luth.

Mon amour est de mélodrame; Je l'aime à percer d'une lame Le cœur d'un homme ou d'une femme;

Je l'aime à gravir l'échafaud! Mais chrétienne et très comme il faut, Le goût du sang lui fait défaut.

C'est pourquoi, manquant de victime, Je me contente, en fait de crime, D'assassiner le... temps: je rime.

Je rime que fine d'esprit, C'est en jasant qu'elle me prit Et que mon cœur du sien s'éprit.

SIMON CAZAL.

Nîmes.

Omnibus pour ne pas dire charrette, le train qui nous conduit à Nimes, avec un interminable arrêt de deux heures à Tarascon. Une apathie s'est abattue sur nous durant le trajet de Marseille à Tarascon, et nul de nous ne songe à refaire le pèlerinage à la Tarasque qui nous amusa si fort quand nous arrivions des neiges de Grenoble et de Lyon. Quelques photographies représentant le monstre et étalées à la librairie des chemins de fer évoquent suffisamment à nos mémoires la visite hâtive que nous lui fîmes.

Le buffet nous distrait une heure durant, nous passons l'autre heure dans les wagons qu'une locomotive, sous prétexte de manœuvres, promène indolemment sur le pont du Rhône, ce qui nous permet d'avoir sous les yeux le double panorama de Beaucaire et de Tarascon, les deux cités rivales qui, vues d'ensemble, donnent l'impression de deux vieilles villes démantelées qui seraient veuves d'habitants. Le château fort de Tarascon, construit à pic sur la rive gauche du Rhône ne laisse pas que d'avoir une assez belle allure moyennageuse et sans grands efforts d'imagination, on se le représente soutenant l'assaut forcené des catapultes, tandis que par ses créneaux les assiégés feraient pleuvoir l'huile et la poix bouillante, et aussi les quartiers de rocs arrachés aux proches Alpines.

Nous entrons dans Nîmes la romaine, dont la gare puissamment construite semble comme un défi jeté par nos modernes architectes aux constructions romaines dont la ville est si pourvue. N'attendez pas un mot de moi sur les Arènes où sur la maison Carrée que tout le monde sait par cœur, et pour lesquelles l'admiration sans phrases me paraît plus éloquente que tout effort descriptif. Je les connaissais, je les ai revues; j'ai compris mon exiguïté et voilà.

Foule compacte à l'Eden, pour nous entendre! Salis très fatigué me prie de le suppléer dans l'_Epopée_, ce que je fais sans enthousiasme et sans chaleur. Fort heureusement les décors parlent d'eux-mêmes, et n'ont que faire de ma voix d'ailleurs inapte aux commandements militaires. Je me rattrape dans _Phryné_, le délicieux poème de Maurice Donnay dont les journaux nous viennent d'apprendre un nouveau triomphe, à savoir l'éclatant succès de _La Douloureuse_, au vaudeville. Heureux Donnay, quel exemple tu donnes à tes cadets du Chat Noir et aussi, pour tout dire, à tes aînés.

Notre camarade Bonnaud a reçu du public Nîmois un chaleureux accueil en interprétant sa très spirituelle chanson sur _le mariage du Sar Péladan_, lequel est Nîmois, comme il n'est permis à personne de l'ignorer. Je la transcris pour vous mettre en lyesse:

LE MARIAGE DU SAR PÉLADAN

Air connu: _Ça vous coup' la g... à quinze pas_.

I

Un jour le Grand Sâr Péladan-Joséphin, Las de voir tomber dans sa soupe Ses cheveux crépus, vierges du peigne fin, Cria: «Je veux qu'on me les coupe»;

Or, il advint que dans Paris Ces mots n'ayant pas été très bien compris, Chacun crut que l'illustre Sâr Voulait être un autre Abeilard.

II

Au faubourg Germain plus d'un cœur fit tic-tac, Et de très nobles douairières, Ainsi que Monsieur de Montesquiou Fezensac, Avec raison s'en alarmèrent. Avec soin le Sâr fut suivi, Mais on s'rassura bien vit' lorsqu'on le vit Qu'i' s'faisait tondr' ras comme un œuf Sur un' des berges du Pont-Neuf.

III

Bientôt on apprit que l' Sâr accomplissait Ce sacrifice épilatoire Afin d'épouser un' comtess' qu'en pinçait Pour son génie et pour sa gloire. Et comme, un matin, tout de gô, I' s'rendait muni d'un savon du Congo Vers un établissement de bains, Chacun dit: «Ce sera pour demain.»

IV

L' lendemain, en effet, la plupart des journaux Annonçaient à toute la terre, (Faut-il qu'y ait des gens--bons Dieux! qui soient fourneaux Ou qui n'aient pas grand'chose à faire) Que ce jour même à midi vingt Le Sâr Mérodack-mage et courtier en vins, Épousait un' personn' très bien D'un sexe différent du sien.

V

Ce fut à l'Églis' de Saint-Thomas-d'Aquin, Une églis' qu'est pas à la mie, (Le Sâr, mes amis, n'fait jamais rien d'mesquin) Qu'eut lieu la grrrand' cérémonie. Il y vint des ducs, des marquis, Deux ou trois barons plus ou moins circoncis, L'élit' de nos gilets à cœurs Et la fleur de nos bookmakers.

VI

Quand l'époux parut à l'entrée du saint Lieu Très beau, très svelte, très en forme, De nobles marquis s'dirent: «Sacré N. de D. Cet homm' possède un galbe énorme;

Il vous a des yeux langoureux, La taille bien prise et le geste onctueux La bouch' gourmande et cætera, Au rest', voir l'examen d'Flora.»

VII

Le Sâr s'avança superbe, éblouissant; Un cri fit trembler la cimaise: C'est lui, c'est bien lui, c'est le prince persan Qui vend de la poudre à punaises. ... Sa jeune épous' modestement Craignant qu'un' rob' blanch' contrastât fortement Avec un homme aussi bronzé Était--déjà--tout en foncé.

VIII