Le Roman Comique du Chat Noir

Part 6

Chapter 63,810 wordsPublic domain

A l'issue du spectacle, la princesse dont la sympathie nous est définitivement acquise veut nous la témoigner encore de vive voix. Salis lui fait don pour son musée particulier, d'une des silhouettes découpées qui tout à l'heure, sous le nom de Jourdan ou de Bessières, conduisaient le défilé des troupes impériales. Son Altesse l'accepte et se confond en remercîments pendant que notre chef machiniste Jolly, appelé pour recevoir sa part d'éloges, arrive en épongeant son front qui vient d'essuyer plus de vingt charges de cavalerie, et en protégeant d'une bande de diachylon sa main gauche quelque peu brûlée par une fusée réfractaire.

Donc, nous allons savourer ce soir la joie douce de ne rien faire et de n'entendre ni conférences, ni concerts. Et, ce n'est pas, croyez le bien, que le Casino refuse à ses habitués les consolations musicales qui sont, avec le viatique, de salutaires institutions, mais le programme de ce soir ne réunit pas nos suffrages et puis, dame, s'enfermer volontairement par ces températures, c'est se montrer ingrat sans raison à l'endroit d'un ciel qui nous comble de bienfaits.

Les bonnes heures de farniente et de rêvasserie passent si vite à la terrasse du café de Paris que nous sommes tout surpris de voir s'écouler à flots pressés, la foule des joueurs et des joueuses élégantes qui se hâtent vers leurs hôtels, les uns pour y goûter le repos mérité par des heures de fièvre, les autres, pour vérifier dans le silence de leurs chambres l'état précis de leurs finances ou pour dégager des chiffres inscrits, l'infaillible et définitive martingale; fous à lier qui perdent ainsi deux fois leur sommeil.

Hantés que nous sommes par le souvenir des chorégraphies de la veille, nous nous dirigeons vers le café Riche, avec l'espoir que la très troublante Léonie des Glaieuls y voudra bien renouveler ses entrechats. Nous l'apercevons dès l'entrée, soupant comme hier, à la même place, mais la figure bouleversée, les yeux gonflés de larmes contenues, peu disposée, sans doute, à se donner en spectacle, malgré l'évidente venue de quelques admirateurs dont nous sommes.

Cependant les Tsiganes font entendre leurs czardas les plus enlevantes et leurs valses hongroises étrangement syncopées; les garçons du café Riche se souvenant du succès de la veille, dégagent l'étroit passage qui mène aux banquettes, comme pour inviter les danseurs à s'ébattre à l'aise, sans la crainte des chaises heurtées et des guéridons culbutés; déjà deux américaines ont ouvert le bal, prêchant d'exemple, et quelques Messieurs s'empressent pour disjoindre ce couple au sexe uniforme. Cette fois, des Glaieuls n'y tient plus; elle bondit dans l'arène, la tête haute désormais avec un joli frémissement des narines, et sûre d'elle-même comme de nos suffrages, elle nous offre, une heure durant, la griserie de son sourire et la souplesse jolie de son corps serpentin.

Mais ce soir semble-t-il, le vent n'est pas à la chorégraphie; pendant que la jeune almée cambre ses reins et se renverse en dépit des lois les plus sacrées de l'équilibre, le plus grand nombre des consommateurs s'esquivent doucement et il ne reste plus en quelques minutes que le groupe restreint des admirateurs sincères et fascinés que nous demeurons.

La danseuse ne tarde pas à s'apercevoir de la sournoise désertion et piquée au vif malgré l'indifférence qu'elle a jusqu'ici paru témoigner à la galerie, elle adresse aux fuyards pour la plupart américains, quelques épithètes boulevardières au nombre desquelles les mots de _mufle_ et de _rastaqouère_ se peuvent citer comme de très anodins euphémismes. Les deux derniers convives, (je nous excepte) endossent leurs pardessus parmi la pluie des quolibets et des pieds de nez de cette enfant terrible, qui les salue de cet adieu jeté dans ses deux mains en porte voix: Allez vous coucher pannés que vous êtes, michetons en pain d'épice, allez rêver de mes dessous que je vous ai fait voir à l'œil et gardez vos derniers louis pour la roulette! Elle est plus p.... que moi, car elle vous les prendra jusqu'au dernier sans vous rien donner en échange.» Et sur cette réflexion dont on ne saurait trop louer la profondeur, la jeune danseuse s'effondre sur sa banquette, comme épuisée par cette harangue, pendant que deux larmes très authentiques, sans apparence de raison sourdent à ses paupières.

Qui peut bien lui avoir causé ce gros chagrin? Il nous semble que c'est presque notre droit d'en solliciter la confidence et nous apprenons que la mignonne Léonie a joué gros jeu ce soir même et qu'elle a perdu sans répit. La guigne la poursuit d'ailleurs depuis plusieurs semaines et sa crise de larmes, préparée par les émotions de la journée, n'attendait plus pour éclater que l'ultime froissement d'amour-propre dont nous venons d'être témoins.

Mais le chagrin ne dure pas, chez les natures versatiles comme celle de notre nouvelle amie. Aussi la voyons-nous passer des larmes à la gaîté la plus délirante gaîté nerveuse, il est vrai, faite d'éclats de rire et de soubresauts. Puis voici qu'elle nous offre, pour nous récompenser d'avoir été gentils en demeurant, de la raccompagner avec son amie dans la villa de cette dernière. Et nous voilà juchés tant bien que mal sur les deux victorias postées à la sortie du Riche! Cocher, villa Rosette et rondement.

L'hospitalité nous est offerte le plus gracieusement du monde par l'hôtesse amie de des Glaieuls qui nous octroie libéralement quelques œufs durs et les débris d'un pâté, (on ne saurait tout prévoir). Chacun de nous y va de sa romance ou de son monologue et pour clôturer cette fête improvisée, la châtelaine interprète en s'accompagnant elle-même au piano une parodie de quelques couplets d'opérette, dont les paroles évoqueraient le rouge des pudeurs violées, aux joues d'une compagnie de sapeurs. Bref, l'aube naissante aux reflets violâtres éclaire la rentrée à Monte-Carlo de notre petite caravane trop nombreuse, hélas, pour oser demander asile aux aimables personnes de la Villa Rosette. Et vous direz après cela cousine que je vous cèle un mot de mon voyage et que je suis un cachottier!

4 février,

Ce n'est pas sans quelques jurons familiers, entendus de moi seul, d'ailleurs, que j'ai pu ce matin (je parle de onze heures environ) me résoudre aux formalités du réveil et de la toilette. O des Glaieuls, ma mie, quel mal aux cheveux je vous dois. Et cependant, comment ne pas me rendre à l'aimable invitation du Directeur Gunsbourg, lequel, en dépit des transes et des torturantes minutes que lui fit connaître Salis, nous a priés à déjeuner en sa villa délicieusement nommée Bella Stella.

Au risque d'arriver bon dernier, je cours en toute hâte quérir à la Condamine, chez le chapelier Floury, une coiffure sortable, car jamais la hideur du haut de forme ne m'était plus nettement apparue qu'en ce pays de verdure et de lumière. Je me rappelle à ce sujet l'impression de grotesque ressentie lors de mon premier voyage en Haïti, à la vue de tous les indigènes dont le Saint Simon avait fait pour moi des compagnons de voyage et que je voyais avant de mettre pied à terre, se vêtir de complets en drap noir et s'affubler de trente-six reflets signés Deslions.

Et j'arrive bon dernier comme c'était prévu, pour essuyer avant que de m'asseoir à table les plaisanteries de mes camarades très occupés à décortiquer des crevettes. Un vent de bonne humeur souffle sur les convives, pour lesquels Mme Gunsbourg prodigue ses sourires et ses compliments d'ailleurs exempts de fadeur et de banalité. Son mari n'est pas en reste avec elle; il commence par décliner toutes prétentions culinaires, mais au contraire, il se vante hautement d'avoir une des caves les mieux fournies de la Principauté. Ce à quoi nous ripostons en nous offrant tous ensemble à constituer un Jury de dégustation. L'expérience d'ailleurs est toute en faveur de notre hôte. Nous en convenons avec l'exubérante gaîté, fruit de nos travaux œnophiles. Alors commence la série des anecdotes et je vous prie de croire qu'il en défile quelques-unes et pas des moins salées. Gunsbourg est un struggle for lifer qui a roulé sa bosse un peu partout et dont la mémoire a noté quelques bonnes farces dignes de renfoncer les contes de Boccace et les Cent Nouvelles et aussi le bagage du tant gaulois conteur Armand Sylvestre.

J'aime mieux tout de suite convenir que ma tête, mise en désarroi par les Chiantis et les Porto Vecchios se refuse à transcrire par le menu les drôlatiques aventures narrées par le verveux directeur. Je vous en veux cependant donner quelque idée, en choisissant dans le tas une des plus piquantes.

Depuis que lui sont confiées les destinées artistiques de quelques théâtres Européens, tant à Pétersbourg, qu'à Buda Pesth et qu'à Monaco, car je vous l'ai donné pour un cosmopolite et j'ajoute ce détail qu'il est aussi très polyglotte, Gunsbourg ne s'est jamais séparé d'un ami d'enfance, un comique du nom de Buiselay. Cet homme est paraît-il un des plus étonnants pince sans rire qui se puissent imaginer. Il professe l'horreur des ténors bellâtres, et rien ne l'enrage comme les succès d'ailleurs légendaires, que comporte auprès de l'autre sexe, l'emploi tant convoité, d'amoureux lyrique. Or, pendant je ne sais plus quelle campagne théâtrale, il se trouva que notre comique, fortement épris d'une seconde chanteuse légère, eut à souffrir de la présence dans la troupe, d'un irrésistible Raoul. Ce n'est pas que la dame eut encore chanté l'épithalame avec le fortuné ténor, mais tout dans son attitude et dans son langage, permettait de croire que sa défaite était prochaine et proche également le chant d'allégresse du ténor rival. Que faire et comment détruire en l'esprit de la jeune femme, les germes d'une passion qui ne saurait tarder à se donner libre cours?

Justement, un beau soir, et comme pour narguer le comique éconduit, elle eut soin de lui conter dans la coulisse qu'elle attendait le lendemain son rival à dîner, et qu'elle espérait bien vaincre sa résistance, car, pour tout dire, le ténor sentant la partie belle, ne montrait à la diva qu'un très modeste empressement. A cette annonce, Buiselay flairant un bon tour répondit simplement:

«Certes, j'envie le sort de mon heureux camarade, mais pour un empire, je ne voudrais pas être à votre place.

«Parce que?

«Parce que X... est affecté d'une infirmité bien désagréable pour ses voisins.

«Vous voulez rire?

«Vous m'en direz des nouvelles...

«Mais enfin... interrogea la jeune femme qui s'en laissait tout de même imposer par l'assurance de son interlocuteur.

«Eh bien (n'allez pas le lui dire au moins ni me trahir,) ses pieds dégagent une odeur insupportable, et si vous le placez à vos côtés, je ne vous donne pas une heure pour n'y plus tenir.»

Et la chanteuse fit la sourde oreille, refusant en apparence de prêter crédit à ce méchant propos, mais au fond, craignant d'en constater l'évidence et légèrement ébranlée quant aux effluves poétiques dont son imagination paraît déjà le bien aimé.

Or, Buiselay poussait la fantaisie en ses ultimes limites et voici ce qu'il inventa. Le ténor favorisé habitait dans le même hôtel que le comique, et sur le même palier, une chambre dont l'accès était des plus simples durant l'absence de son locataire; y pénétrer, choisir la paire de bottines vernies que le ténor ne manquerait pas de chausser, tout cela ne fut qu'un jeu pour notre farceur. Deux minces lamelles de fromage de gruyère, (excusez cousine le prosaïsme du détail) furent par lui insinuées dans le bout des dites chaussures et ces dernières scrupuleusement remises en place.

L'inévitable effet se produisit: Exacerbées par la chaleur, les émanations du gruyère montèrent comme un fâcheux encens aux suaves narines de la diva, laquelle déjà prévenue en fut doublement incommodée. Elle comprit les quolibets et les brocarts dont ses camarades ne manqueraient pas de l'abreuver si elle donnait suite à l'aventure et sans que le héros y comprit rien, elle le traita dès ce jour avec la dernière rigueur. Buiselay d'ailleurs, n'en fut pas plus heureux, mais du moins il se pût à l'aise réjouir du succès de son invention. Et voilà cousine une des anecdotes dont nous a régalés entre la poire et le fromage (ce vocable est tout d'à propos) le jovial directeur Gunsbourg, grand maître des divertissements de leurs Altesses Sérénissimes.

Comme nous prenons le café, voici qu'un message du palais prévient Rodolphe Salis qu'il ait à se rendre à deux heures précises dans le cabinet du gouverneur pour explications à fournir au sujet de quelques allusions insinuées la veille dans son boniment de l'Epopée. «Bonne affaire s'écrie notre barnum, je vais adresser à Monsieur le gouverneur un discours en trois points qui l'obligera bien à rire comme les autres et à ne pas s'émouvoir de mes boutades. En tous cas (ajoute-t-il) c'est de la réclame et de la bonne.»

Gunsbourg, qui connaît mieux que nous les rouages secrets de la machine monégasque, est beaucoup plus inquiet que Salis et doute fort que nous ayons tantôt l'autorisation de jouer. L'événement lui donne raison et quand nous arrivons à trois heures dans le hall extérieur du Palais des Beaux-Arts, nous sommes tout surpris d'apercevoir les mines déconfites des spectateurs venus pour nous ouïr, lesquels s'en retournent en commentant de façons diverses l'interdiction dont nous sommes l'objet.

Le Chat Noir frappé d'interdiction en pays neutre, voilà qui n'est pas ordinaire si l'on songe qu'il est peut-être le seul établissement de Paris qui n'ait jamais eu maille à partir avec la censure.

Ce n'en est que plus drôle n'est-ce pas.

Monte-Carlo, 5 février.

J'ai dû rassurer Mme Salis qui, partie le matin pour une promenade à Menton, venait d'apprendre à son retour dans la principauté, la mesure de rigueur à nous imposée. D'ailleurs, vers cinq heures de l'après-midi, Salis, après une très longue conférence avec le gouverneur et le consul de France, nous est venu dire que tout obstacle était levé et que nos représentations suivraient leur cours.

En quelques mots, Salis nous a narré que tout le mal venait du Consul de France, M. Glaize, lequel a jugé bon de s'émouvoir pour quelques lazzis sans conséquence à l'adresse de Félix Faure et du ministre Hanotaux. Lui-même sans doute un peu trop imbu de la gravité des fonctions consulaires, a mal interprété les calembours faciles auxquels notre imprésario s'est livré sur son compte. Un spectateur qui se trouvait occuper la veille, un fauteuil à côté du sien, nous a conté qu'il l'avait vu se lever et quitter précipitamment le palais des Beaux-Arts au moment où son nom vigoureusement lancé par Salis faisait retentir la voûte vitrée du petit théâtre.

En un discours magistral, il a fait entendre au bruyant commentateur de l'Epopée que ce qui se peut dire à Paris, et surtout à Montmartre est dangereux à Monaco; que la principauté servant de résidence à des gens de toute nationalité, il y fallait plus que partout sauvegarder le prestige du nom français, et avec cela bien d'autres jolies choses que Salis a respectueusement écoutées.

Au fond, malgré l'heureuse issue de l'aventure, notre barnum n'est pas sans inquiétude. Sans doute, on l'autorise à reprendre le cours de ses quotidiens spectacles, mais c'est après avoir exigé de lui la promesse de ne plus faire en ses boniments la moindre allusion politique. Or, vous conviendrez que l'Epopée, par exemple, risque de devenir un bien fade ragoût s'il n'est plus permis de substituer aux héros authentiques dont l'histoire nous a transmis les noms et les lumineuses figures, des personnages plus modernes, nos hommes d'état d'aujourd'hui. Ce rapprochement le plus souvent facile et toujours évocateur du rire a jusqu'à présent fourni à Salis ses effets les plus inattendus; il est aussi regrettable pour lui que pour le public monégasque, qu'une censure draconienne, en vienne interdire l'usage.

Toutefois, l'incident diplomatique, si l'on peut ainsi désigner l'interdiction qui vient d'être levée, nous a permis de goûter deux jours de repos complet, car nous avons aujourd'hui cédé la place à la très subtile diseuse Mme Amel; double joie pour nous, en comptant celle de profiter d'une aussi bonne aubaine et nous n'y manquons pas.

D'où peut venir, grands Dieux, cette détestable coutume d'entourer de non-valeurs ou de numéros insipides les artistes aimés du public. Jamais, certes, je n'ai plus souffert de cet usage ridicule qu'aujourd'hui même entre quatre heures et quatre heures trois quarts. Deux enfants phénomènes, des fillettes de douze ans, sont venues séparément d'abord, ensemble pour finir, meurtrir nos oreilles par les dissonances non voulues de leurs violons mal accordés. Le public de bon ton qui fréquente le petit théâtre des Beaux-Arts, a poussé l'indulgence jusqu'à battre des mains discrétement après le final du premier concerto, ce que voyant la jeune virtuose s'est empressée d'en jouer un second. On s'attend à voir paraître tôt après la diseuse attendue, point du tout; armée d'un violon surgit la deuxième enfant phénomène, sœur de la première; enthousiasme très modéré de la part du public, cette fois convaincu qu'on lui va servir Mme Amel. Déception nouvelle; les deux phénomènes reparaissent et cette fois, sans la moindre observance des unissons et des mesures se livrent à la plus échevelée cacophonie qui se puisse rêver; c'est comme un steeple chase d'archets déchaînés qui se termine d'ailleurs à la satisfaction générale par la victoire de la sœur aînée, arrivée première de deux mesures. Un frémissement de joie parcourt la salle, peu flatteur, je l'avoue, pour les précoces musicastres qui n'en saluent pas moins l'assistance.

Peut-être, pensez-vous que..... Nullement! Force nous a été d'ingurgiter le grand air de la reine de Sabba chanté par un baryton toulousain fort en gueule, et qui donnait sous l'habit, l'impression d'un charpentier, garçon d'honneur à la noce d'un compagnon.

Quand enfin, la porte du fond s'est ouverte sur la délicate interprète des vieux airs de France, nombre de spectateurs à bout d'énergie sentaient chanceler leur raison. Pour ma part, j'enfonçais rageusement les dents en un mouchoir roulé en pelote pour ne pas hurler d'impatience. Est-il besoin de dire que le succès a été complet pour Mme Amel. J'ai eu la joie d'entendre ma _Berceuse Bleue_ chantée comme je l'ai parfois rêvée, et tandis que je me rendais pour la féliciter près de ma talentueuse interprète, j'ai rencontré au seuil même de sa loge et venue dans le même but, la tant belle personne qui a nom Rachel Boyer. Je n'avais pas l'honneur de la connaître et j'ai pu constater qu'on ne l'avait aucunement surfaite en me la donnant pour une admirable créature, fille de Rubens par l'épanouissement de ses charmes, et par la sculpturale majesté de son allure.

Nous avons clôturé la journée par un dîner somptueux à nous offert par un vieil ami de Salis, un joyeux compère Poitevin du nom de Paindsou. Ce charmant homme qui fit sa fortune dans les vins de Champagne, après de modestes débuts, professe à l'endroit des artistes une libéralité qui serait à souhaiter à quelques enrichis plus fortunés que lui, mais ô combien moins hospitaliers. Il nous conte au dessert, avec un entrain superbe et avec de beaux mouvements oratoires, quelques escarmouches de la Commune, et, le Bourgogne aidant, il nous émeut jusqu'aux larmes par le récit très sincère d'un attendrissant épisode.

M. Paindsou possède une assez importante série de toiles signées Monet, qu'il acheta lui-même au célèbre peintre des cathédrales, alors que sa griffe était encore mal payée. Il est tout joyeux à la lecture d'un entrefilet, paru ce jour même dans le _Temps_, et relatant une vente très fructueuse de quelques tableaux du même peintre.

«Quel succès clame-t-il, pour un marchand de vin de champagne, d'avoir su deviner un grand peintre.»

Monte-Carlo.

Le Chat Noir triomphe et c'est avec les palmes du martyre qu'il fait aujourd'hui sa réapparition dans la salle du Palais des Beaux-Arts.

Nombre d'indifférents que la seule annonce de notre spectacle n'eut pas invités à se rendre chez nous, ont retenu leurs places, dès la veille, sous la poussée curieuse provoquée par l'interdiction.

En homme qui sait tourner à son profit les plus fâcheuses aventures, Salis n'a pas perdu la carte et notre programme d'aujourd'hui comprend les pièces les plus attrayantes du répertoire Chatnoiresque, sans compter l'imprévu qui ne saurait manquer avec ce diable d'homme.

Les trois coups frappés, Salis paraît en scène, un cierge de six livres à la main, le col ceint d'une longue corde, dans l'attitude confite et repentante d'un criminel d'État du XIVe siècle venant faire amende honorable. Comment, je vous le demande, ne point s'abandonner aux éclats de la plus folle hilarité, à la vue d'un tableau si loin de nous tout ensemble et si comique. Encore, vous fais-je grâce, faute de mémoire et d'un phonographe enregistreur, du macaronique discours que le gonfalonier de la butte, adresse un genou en terre, à M. Glaize, consul de France, lequel d'ailleurs s'est bien gardé de venir. Son Altesse gracieuse, la Princesse Alice, est secouée sur son fauteuil par un rire incoercible, par ce rire qui fait évanouir les plus solennelles résolutions et qui vous désarme et qui vous met à la merci de celui qui l'a provoqué, d'autant plus que lui-même a su garder sur son visage cette impassibilité voulue qui fait les farceurs de génie.

En y réfléchissant, il est heureux pour M. Glaize qu'il se soit abstenu de venir, car il eut été forcé de rire comme tout le monde et je doute qu'il l'eut fait de bon cœur. Quelle humiliation pour un diplomate habitué à régler d'avance et à diriger lui-même la marche des événements, que de reconnaître son impuissance devant cette arme formidable, le Ridicule.

Donc on s'est fortement diverti chez nous, et la mesure de rigueur qui nous fut appliquée ne pouvait mieux venir en son temps, car notre spectacle avait besoin pour s'alimenter jusqu'au bout du coup de fouet de la réclame, et M. Glaize a bien voulu se charger de ce soin.

Ce soir, j'ai entendu la Patti dans _Lucia di Lammermoor_ toujours grâce à l'intervention de mon camarade Mery et à la courtoisie du chef d'orchestre Jehin. Malgré l'indiscutable sincérité de cette musique, et quelques beaux élans de passion qui s'y rencontrent, je ne saurais éprouver à l'entendre qu'une impression de lassitude et d'ennui. Je dois louer cependant les ensembles, merveilleusement conduits par le maëstro Arthur Vigna, avec toujours cette belle fougue dont je vous parlais à propos de la _Traviata_. Le ténor Apostolu s'est un peu ressaisi, le baryton Caruson n'a rien perdu de l'ampleur et de la pureté de sa voix; la cantatrice est particulièrement essoufflée, et voilà.

En rentrant à l'hôtel, je trouve une lettre de mon camarade, le peintre Redon. Je ne crois pas vous avoir encore parlé de lui; je vais donc combler cette lacune. Redon est une des plus sympathiques figures de Montmartre, et, ce qui n'est pas pour l'amoindrir, il possède un très joli talent de dessinateur, d'aquarelliste et de peintre. Et tenez, pour vous en faire juge, feuilletez simplement le dernier numéro du Paris Noël dont je vous fis hommage l'an passé. Vous y verrez une des plus jolies compositions que peut inspirer à un peintre le retour mille fois commenté de la date divine. C'est Paris, la grande cité qui dort sous la brume de décembre, tandis qu'à genoux et l'auréole au front, un enfant Jésus épèle tous les noms des petits parisiens inscrits sur une longue liste. Et des anges aux ailes blanches de colombes s'envolent aux quatre coins de l'horizon, portant aux bébés endormis les cadeaux que leur octroie l'enfant divin. C'est charmant, n'est-ce pas?