Le Roman Comique du Chat Noir

Part 4

Chapter 43,792 wordsPublic domain

Pendant ce temps M. Bonhomme, directeur de l'_Horloge_ et sa compagne, plantureuse créature aux joues potelées, aux yeux éternellement rieurs, notaient à leur actif une belle recette et constataient que la feuille de location était plus qu'à moitié couverte pour la suivante représentation.

Avignon.

Après quatre heures d'un sommeil lourd très insuffisant à réparer les fatigues d'une double représentation et du souper fin qui s'en est suivi, voici qu'on m'éveille brutalement. De mauvaise grâce, avec la voix mêlé-cassiforme que j'ai bien gagnée, je laisse échapper en guise de réponse je ne sais quel vocable inarticulé, mais un regard jeté sur la montre, toujours à portée, me pénètre de la nécessité, dure! ô combien, d'avoir à boucler ma valise. Energiquement je me dégourdis et neuf heures sonnantes me trouvent sur le trottoir de la gare de Perrache, guettant le passage de l'Express de Marseille.

Oh! rage! Salis, tout essoufflé, livide de colère, m'apprend qu'un retard survenu par la faute du Directeur de l'_Horloge_ empêche son matériel d'Ombres d'être en gare à l'heure dite, et que force nous est de remettre à midi trente notre départ pour Avignon; seule une partie de billard peut nous consoler de ce contre-temps et nous l'allons perpétrer dans la grande brasserie des Chemins de Fer, où chaque table me rappelle des bocks engloutis en bruyante compagnie à l'époque où, faisant partie de la Jeunesse Etudiante, je prenais la tête des monômes interminables d'alors en chantant à pleine voix les chansons de gueule que, sous le pseudonyme de Dupont et Durand: nous publiâmes, Boukay et moi, en un minuscule volume: _Le Bréviaire de l'Escholier Lyonnais_.

La petite salle consacrée au restaurant m'est chère à revoir avec son poêle central et son piano jamais accordé. J'ai souvenance d'y avoir préparé presque entièrement mon examen de physiologie. Profitant de la désuétude en laquelle elle se trouvait aux heures des repas, j'en avais fait une sorte de buen-retiro et de cabinet de travail où du moins j'avais la certitude de n'être pas troublé par les visites des nombreux amis qui savaient trop bien l'adresse de mon domicile régulier. Huit jours durant, quand venait la période du coup de collier, j'arrivais muni du précieux Mathias Duval et du Beclard des familles et je m'abîmais dans la physiologie. Certes, je sais d'avance, petite cousine, que vous n'admettez pas ces façons de travailler, mais n'était-ce pas, je vous le demande, être sérieux tout de même.

Le trajet s'est effectué avec de terribles lenteurs, le train express devenant mixte après Montélimar où nous sommes envahis par des gens du cru, possesseurs indiscutables du terrible _assent_. Vers sept heures, un souffle glacial et puissant rabat sur nos vitres les larges gouttes d'une courte averse; c'est, paraît-il, le mistral qui nous souhaite la bienvenue en l'antique cité papale. Et nous essuyons cette brutale caresse et nous pardonnons à ce souffle cavalier pour ce qu'il porte le nom d'un grand poète.

Arrivés à sept heures pour jouer à huit heures et demie; convenez avec moi, cousine, que cela s'appelle ne pas perdre de temps. Encore les plus à plaindre en cette occurrence ne sont pas les poètes et chansonniers chargés de représenter en Avignon la butte Sacro-Sainte, mais bien les infortunés machinistes qui doivent en un tour de main transporter le matériel des Ombres au Grand Théâtre, assujettir sur la scène le paravent adorné de chats et de masques célèbres (exacte reproduction du Théâtre de la rue Victor Massé), enfin régler les appareils à projection et les combiner avec le système d'éclairage usité dans le nouveau Théâtre. Tout cela exige en plus d'une grande habitude un esprit d'initiative dont il faut reconnaître que notre chef machiniste, l'ingénieux Jolly, n'a jamais manqué dans les cas difficiles: aussi sommes-nous prêts à huit heures sonnantes.

Le Théâtre, ce soir, est littéralement pris d'assaut: en dépit du mistral qui souffle en tempête et qui, brutalement, vous giffle les oreilles, de vos pardessus retournés, un serpent déroule autour du portique ses anneaux tumultueux. Aux guichets on distribue des places indéfiniment, sans s'inquiéter de savoir où l'on pourra loger tout ce monde. Plus de deux cents spectateurs sont privés de sièges; quelques-uns réclament et se font rembourser leurs places; un certain nombre consentent à écouter le spectacle sur la scène: Encore Salis exige-t-il d'eux le cri de: Vive l'Empereur! pendant la représentation de l'_Epopée_, laquelle doit terminer le spectacle.

Un camarade m'attend à la sortie; c'est ce brave C...., notable pharmacien de la cité papale, que je n'ai pas revu depuis cinq ans. Il me rappelle nos relations au temps de nos études communes à Lyon. Il était réputé pour l'accent forcené de terroir qu'un séjour de six ans à Lyon n'avait nullement entamé, pour sa vigueur musculaire qui le rendait redoutable à la police les jours de monôme et aussi pour sa très curieuse manie d'entretenir en son domicile, plutôt exigu, des animaux de toute espèce, ordinairement réputés peu domestiques: je ne citerai que pour mémoire, une couleuvre, un renard et deux crapauds qui m'inspirèrent quelque dégoût lorsque je l'allai voir une première fois.

Le _Petit Cercle_, où nous allâmes ensemble, est un assez curieux endroit; ses membres sont recrutés parmi les jeunes gens appartenant aux notables familles de la ville, lesquels sont tenus de démissionner sitôt après leur mariage. Il s'y rencontre une majorité de célibataires endurcis dont certains, j'en suis sûr, ne convolèrent point de peur d'être privés par la suite des joies quotidiennes du _Petit Cercle_. Effectivement, la vie que l'on y mène n'est pas sans douceur. Une nuée de jeunes et gentes demoiselles papillonne autour des tables de baccara (artistes en représentations, cabotines de café-concert ou grisettes émancipées) et ce doit être aux yeux indulgents et faciles des vieux habitués comme un avant-goût du septième ciel promis par le Prophète. Une coutume assez intéressante m'y fut révélée. Lorsqu'un des membres du _Petit Cercle_ s'éprend d'une flamme durable pour quelqu'une des odalisques ci-rencontrées, il la retire de la circulation et lui interdit formellement l'entrée de l'immeuble.

Quand surviennent la lassitude et l'inévitable moment de la séparation, le cercleux reconduit un beau soir, et comme fortuitement, sa dulcinée au milieu de ses amis d'antan. La jeune femme ne prend pas garde à cette manœuvre et croit naïvement à l'atténuation d'une jalousie passagère dont elle fut l'objet. Elle reprend ses relations avec les petites amies et aussi avec les excellents camarades dont elle fut un temps sevrée, toute heureuse de voir son Seigneur et Maître la négliger un peu pour la dame de pique. Comme par hasard un des cercleux amis lui fait de tendres aveux; elle les repousse d'abord et finalement les écoute: rendez-vous est pris, la rencontre a lieu et infailliblement le légitime propriétaire est avisé. Dès lors, la rupture n'est plus qu'une formalité.

Mais je suis là, petite cousine, à vous raconter des horreurs auxquelles il se peut bien que vous ne preniez aucun plaisir.--Souffrez donc qu'après un regard d'adieux au Palais des Papes je m'achemine vers l'avenue de la gare et que, franchissant l'antique passage gardé par deux massives tourelles, je m'installe dans l'express dont halète la locomotive, avec, dans ses flancs, toute l'impulsion contenue qui nous doit mener à Marseille.

Tarascon.

Tarascon, 40 minutes d'arrêt; malgré la torpeur en laquelle me vient de plonger une heure et demie de roulement sur la voie ferrée, ce vocable à vingt reprises jeté dans l'air par des _bouches du Rhône_, (excusez, cousine chérie, ce piétinement inusité dans les plates-bandes de Willy), ce vocable, dis-je, me fait sursauter. Et ce n'est pas, notez-le bien, qu'il ne m'ait été donné jusqu'à cette heure de m'arrêter vingt fois en ces parages; mais par une étrange série de contingences, je ne m'y trouvai que de nuit. Or, je porte à quiconque le défi de se reconnaître jamais en les méandres de la gare de Tarascon, s'il y débarque nuitamment. Cette gare effectivement donne plutôt l'impression d'une habile combinaison de courants d'air et ce mot n'est aucunement hyperbolique, si j'en crois l'affirmation d'un employé, lequel m'assure que les wagons abandonnés à eux-mêmes sur une des quadruples voies _marssent_ tout seuls poussés qu'ils sont par le mistral. Est-ce un effet immédiat de l'ambiance méridionale ou quelque autre inexplicable influence, je l'ignore, mais je me sens disposé à croire sur parole le verbeux employé qui m'a gratuitement octroyé ce détail.

A la librairie de la gare, pas un volume de Daudet ne fait défaut et les élégants formats de Guillaume, sur lesquels s'étale en première page la face large et rubiconde de Tartarin, sont en singulière abondance.

Ce détail, au fond sans importance, ne laisse pas d'être piquant, si l'on songe que le nom d'Alphonse Daudet provoque au seul énoncé de véritables rugissements chez les habitants lettrés de la ville et que les libraires tiennent enfermés en leurs plus secrets tiroirs les œuvres localement frappées d'ostracisme du grand romancier.

Ces réflexions échangées entre nous, et l'asphalte quelques minutes battu par nos jambes engourdies, nous constatons qu'il reste encore à brûler vingt-cinq bonnes minutes. Mulder propose de fréter un sapin, ce qui lui vaut tous nos suffrages; et nous voilà traversant comme un ouragan la vieille ville dont les remparts et le château-fort méritent bien quelque attention; nous faisons à l'Eglise une courte visite et voici que l'automédon nous offre d'aller voir la Tarasque en son hangar familier. Nous n'en croyons pas nos oreilles, voir la Tarasque, comme cela, de but en blanc, est-ce Dieu possible et faut-il que l'on nous ait pris pour des voyageurs de marque!

Justement, c'est à deux pas; armée d'une clef robuste, une jeune fille ouvre à deux battants la porte d'une grange et nous troublons d'une profane curiosité le repos du monstre endormi. Bien conservée et nouvellement revernie la bête formidable, au corps hérissé de piquants, semble nous regarder de ses gros yeux démesurément ouverts. Et c'est vraiment d'une irrésistible cocasserie, cette confrontation du Chat Noir avec ce qui fut et ce qui demeure le Palladium de Tarascon.

Malgré la majesté sacro-sainte du lieu, nous échangeons quelques lazzis qui font presque sourire de pitié la jeune fille gardienne du trésor, laquelle nous tient quelque rancune assurément pour notre irrespect des vieilles croyances et met en poche, sans enthousiasme, la monnaie de billon collectée pour elle.

Au galop nous gagnons la gare où siffle déjà notre express et nous avons tout juste le temps de reprendre nos places avec l'intime satisfaction de n'avoir pas sottement dépensé nos quarante minutes. Un fou rire nous prend à nous remémorer l'imprévu pèlerinage à la Tarasque et l'inoubliable sérieux du cocher et de la jeune gardienne. Nous nous promettons pour le retour à Paris un vif succès de narrateurs auprès de nos amis boulevardiers en leur contant notre équipée, et nos commentaires joyeux poursuivis jusqu'à l'entrée en gare de Marseille tiennent en éveil un couple de jeunes mariés, dont les yeux battus et la mine déconfite trahissent quelque déception à se trouver en aussi bruyante compagnie.

Marseille,

On a écrit les _Odeurs de Paris_; il est surprenant que l'idée ne soit venue à personne d'écrire aussi les Odeurs de Marseille. Cette ville est décidément un centre d'infection et quand on envisage les déplorables conditions suivant lesquelles y sont établies à cette heure encore l'hygiène publique et l'assainissement, on s'étonne que les épidémies venues d'Orient où d'ailleurs n'y fassent pas tous les ans de plus terribles ravages.

Toujours est-il qu'un étranger n'y saurait séjourner plus de vingt-quatre heures sans être en proie à ce mouvement fébrile plus ou moins accentué suivant les individus et qu'on dénomme dans la plus rigoureuse pathologie la fièvre d'acclimatement. Que si maintenant vous me demandez ce que je pense de la ville proprement dite, je vous déclarerai qu'elle n'exerça jamais sur moi qu'une médiocre attraction et que la Cannebière dont s'émeut si fort l'orgueil local de ses habitants, ne m'apparût de tous temps que comme un bazar cosmopolite, africain, turc, chinois et français tout ensemble où l'on ne sait lequel vous asphyxie davantage, du papier d'Arménie où des effluves du Vieux Port. Sitôt ma chambre retenue, je descends quatre à quatre l'interminable escalier du Grand Hôtel et je saute dans un tramway, direction de la Joliette. Je me fais une joie de revoir parmi l'encombrement des quais, la façade nue en briques rouges des docks transatlantiques et aussi le ponton d'où je m'embarquai trois fois pour Alger et Tunis à bord de _la Corse_ et du _Duc de Bragance_.

En un saut mental de quelques années, je me vois, jeune docteur frais émoulu de la Faculté de Montpellier, obtenant, trois jours à peine après la soutenance de ma thèse, un poste de médecin naviguant. En ma qualité de nouveau venu, le médecin en chef m'avait chargé, en attendant le départ de _la Corse_, de la garde de nuit dans le cabinet médical attenant au dock transatlantique. L'idée que le lendemain j'allais pour la première fois affronter les hasards de cette grande Bleue que j'aimais avec idolâtrie, pour n'avoir fréquenté que ses rivages, me tint en éveil toute la nuit. Je goûtai cette griserie délicieuse que donne à certaines âmes l'espoir de sensations nouvelles, et je couvris d'innombrables pattes de mouches qui pouvaient bien être des vers, quelques feuillets portant l'entête de la compagnie.

Ce m'est un plaisir de me rappeler ces émotions fraîches que dix-huit mois de consécutive navigation ne m'ont pas fait oublier.

Car si j'aimais la mer avant de la connaître, Combien l'aimé-je mieux depuis que je la sais.

Donc ma première visite a été pour la Joliette et mon secret espoir est d'assister au départ d'un Transatlantique. Je vais être satisfait; le _Moïse_ à destination de Tunis s'apprête à quitter le ponton sur lequel, avant de se séparer définitivement, des passagers échangent avec les amis qui demeurent, les paroles d'adieux, les souhaits de bon voyage et les effusions où les mains et les lèvres se quittent et se reprennent tour à tour. Au milieu de l'émotion grande qui s'est levée en moi par le fait de cette grosse machine qui déplace d'un continent à l'autre, telle une île qui marcherait, la population d'un gros bourg, un désir et comme un besoin d'observer s'est précisé dans mon esprit. Et je cherche sur les visages, à côté du masque voulu de chacun le reflet du monde intérieur. Tel qui s'embarque avec la moue d'un regret poignant me paraît à moi ravi de partir. Tel autre qui demeure prend des airs sacrifiés que démentent de furtives lueurs cueillies en ses yeux par mes yeux fureteurs. Un grand monsieur brun que je prends pour quelque propriétaire d'outre-mer venu passer quelque temps en France, comble de caresses une petite boulotte, offrant le type de la Juive Orientale et couverte de bagues et de bracelets. Tous deux en s'embrassant se chuchotent mille douceurs avec des projets pour le retour et quand sonne la cloche du départ, ils ont à se séparer un crève-cœur pénible à voir. On largue les amarres, le ponton se détache du navire, glisse contre ses flancs; le bruit vient jusqu'à nous, très perceptible, des commandements transmis à la machine par le timbre électrique de la passerelle; l'évolution commence de la lourde et svelte machine à la fois; un bras passé autour du mât de pavillon, le grand monsieur brun envoie de sa main libre des baisers à la petite boulotte qui répond par l'envol d'un fin mouchoir au bout des doigts. Cependant le _Moïse_ occupe à présent le milieu du bassin et son avant pointé vers la sortie du port, il éructe après deux ou trois coups de sirène quelques jets de fumée noire et de vapeur. Déjà pour les amis et les parents restés à terre les personnages se fondent sur le pont du bateau que parcourent en tous sens des matelots hissant les dernières amarres; les voyageurs ont cessé d'apercevoir, parmi le grouillement des quais, ceux de qui les étreintes ont réchauffé leurs mains et leurs fronts et leurs lèvres. D'un mouvement quasi machinal la petite boulotte fait voltiger au bout de ses doigts grêles le mouchoir, pavillon suprême qui la peut révéler encore quelques secondes. Puis d'un geste qui semble dire: A quoi bon, puisqu'il ne me voit plus, elle remet le mouchoir dans un pli de son corsage.

Or, voici qu'un homme s'approche d'elle et lui parle dans les cheveux. En réfléchissant je me souviens d'avoir vu ce même homme quelques minutes avant, observant comme moi sur le ponton les préparatifs de départ. Et je m'attends à le voir éconduit et remis en place par la petite boulotte, mais celle-ci n'en fait rien. En m'approchant je saisis ce bout de dialogue: Que vous importe, puisqu'il n'est plus là, et qu'il ne vous voit plus; au lieu de s'indigner elle sourit et semble trouver très drôle le sans-gêne du monsieur. Et, bien que j'aie assisté en indifférent à tout ce manège, je me sens très triste à la voir décidément campée au bras de ce nouveau venu, tandis que lui, l'autre, l'amant peut-être ou le mari s'éloigne et se confond avec la ligne bleue du ciel et de la mer.

Sans être pessimiste on a droit de conclure que des scènes semblables se doivent produire chaque jour. Qui sait même si ce rôle de consolateurs n'est pas exploité par des professionnels, véritables pilleurs d'épaves morales dont celui que je viens de croquer ne serait qu'un très ordinaire spécimen.

Comme je rentre à l'hôtel je croise sur la Cannebière mon camarade Gondoin, escorté d'un grand jeune homme brun, au visage italien, à la parole douce teintée d'ironie. C'est un poète, ancien camarade d'études de Gondoin, et qui pour le moment remplit à Marseille les fonctions de rédacteur en chef du seul journal littéraire et artistique digne de cette double épithète, _le Bavard_. Nous l'accompagnons au bureau de rédaction de son journal, et sur sa table je feuillette à tout hasard un livre de vers portant ce titre: _Le Rouet d'Omphale_.

--Oh, oh, les jolis vers, m'écriai-je à la première page! C'est d'un de vos amis?

--C'est de moi-même?

Effectivement la brochure était signée Richard Cantinelli.

--J'emporte l'exemplaire?

--Comme il vous plaira.

Et voilà pourquoi, cousine, un bruit cristallin m'avertit vers trois heures ce matin que ma bougie entièrement consumée venait de briser ma bobêche. Mais vous savez qu'il n'est pour moi de plaisirs véritables que ceux que l'on partage avec ses amis. C'est pourquoi je vous envoie recopiée une des jolies pièces du très poétique recueil de Richard Cantinelli:

SUB PRÆSIDIO

Dans le hamac léger des rimes amoureuses Je veux bercer mon rêve indolent; La nuit d'été, d'un geste très-lent, Sème le vert couchant d'étoiles radieuses.

Voici Vénus la blonde et voici Bételgeuse, Et puis d'autres peut-être sans nom, Fleurs d'or s'ouvrant dans le ciel profond Cueillies au matin par l'invisible Glaneuse.

Etoiles, lumineux pavots, dont le parfum Dans un rayon ferme nos paupières, Endort les frais enfants et les mères, Réparant le mal fait par le soleil défunt;

Je vous invoque ainsi que Muses, mes divines, Et lorsque vous montez des lointaines collines, Et quand vous descendez vers la mer qui sourit, Fleurs que l'aurore cueille au jardin de la Nuit,

Soyez bonnes, ainsi que vous l'avez été Pour ces amants, unis par vous, un soir d'été, Unis par vous encore, à l'heure où la nuit tombe. Près de la ville de Vérone, en une tombe.

Marseille.

Le théâtre des Variétés est insuffisant à contenir le public de choix qui est accouru pour nous entendre. Il faut reconnaître que M. Simon, directeur de ce théâtre, ne néglige rien pour entretenir parmi les Marseillais le goût de la saine et moderne comédie.

Dès qu'une œuvre parisienne de quelque importance est consacrée par le succès et par la presse de la capitale, il n'hésite pas à la donner chez lui sans négliger pour la mise en scène et le rendu des détails les compléments parfois coûteux qu'elle peut exiger. C'est ainsi que fort peu de jours après leur triomphe à Paris, des pièces, comme les _Tenailles_, _Lysistrata_ et _Amants_ ont été représentées au théâtre des Variétés avec le concours s'il vous plaît d'artistes point négligeables; tels: Guitry, Marie Kolb, Suzanne Devoyod, Chavannes, etc.

J'ai eu pendant une des quatre journées que nous venons de séjourner ici la joie d'assister à la reprise de cette perle dramatique en un acte qui a nom l'_Infidèle_ et qui fut l'éclatant début au théâtre du talentueux Porto Rriche.

Une jeune comédienne, récemment lauréate du Conservatoire de Paris, Mlle Chavannes, m'a fait goûter une fois de plus la saveur de ces strophes chantantes et polissonnes:

Je suis un homme triste, Un pauvre guitariste Que tout abandonna, Mais au lit Vanina, Je suis un grand artiste: Je vaux Palestrina.

Ma fortune est modeste Car les écoliers d'Este Sont d'humbles damerets; J'ai des baisers tout prêts: L'amour fini je reste, J'aime causer après.

Ou encore la déconcertante ironie des vers suivants en lesquels Porto Riche analyse avec une brutale franchise la façon d'aimer des poètes ses frères!

Même au lit ce n'est pas à la maîtresse aimée Que songent les rimeurs, c'est à la Renommée; Vous n'êtes, o Beautés, sous leurs enlacements, Que matière à sonnets et que chair à romans. . . . . . . . . . . . . . . . . Ils sont les chiffonniers de toutes vos pensées; Vous ôtez votre robe, ils ôtent leur pourpoint, Mais quand vous soupirez ils ne soupirent point. Est-il vrai, toi qui sais comment le tien manœuvre; Il faut toute la nuit parler de leur chef-d'œuvre.

Pour ce qui est de notre personnel succès à Marseille, je charge mon ami Cantinelli de vous l'apprendre et je joins à ma brève missive la très littéraire chronique qu'il nous a voulu consacrer:

«Frileux comme tous les félins, le Chat Noir s'en est venu passer l'hiver sur notre côte, faire le gros dos au soleil et mirer dans le bleu de nos vagues ses ironiques babines. A une époque de fête et de folie, il vient mêler aux gambades exagérées des masques, la finesse de sa satire correcte, aux hurlements et aux déhanchements des Matassins et des Pierrots, sa fantaisie tour à tour lyrique et loufoque.

Salis est avec eux, Salis, le satrape et l'archonte de la Butte sacrée, Salis, l'homme aux lèvres pâles sous la moustache rousse. Grandiloquent et familier, il bonimente chaque soir, mélangeant les souvenirs historiques les plus lointains aux actualités les plus récentes, accouplant Duilius à M. Barthou, M. Jaurès à Hamilcar Barca, confondant à dessein les Cimbres et les Malgaches, les conseillers municipaux et les héliastes. Sûr de l'impunité réservée aux gens d'esprit, il daube infatiguablement les institutions fondamentales: magistrats, médecins, corps élus et marchandes de baisers.

Comme le roi Xerès les Argyraspides, cinq chansonniers l'entourent: ce sont Montoya, Bonnaud, Gondoin, Moy et Millo d'Attique. Montoya, poète de l'amour sensuel et vibrant, a célébré la gloire de la femme et de chacun de ses charmes; il a dit avec des larmes et des frissons l'exaltation et la tristesse amoureuses, la ferveur et l'accablement des passions intenses, sur un rythme qui tient à la fois de l'hymne et de la mélopée. Bonnaud (que ses parents nommèrent Dominique), a dit M. Coppée en un alexandrin fameux, regard fin sous le binocle, drapé dans une sorte de poncho noir, mord du bout des dents, égratigne à fleur de peau nos gloires de la littérature et du bidet, n'épargnant pas plus M. Thureau-Dangin, son oncle authentique, que la belle Otero, à laquelle il ne demanda jamais de leçons d'espagnol.