Le Roman Comique du Chat Noir

Part 3

Chapter 33,664 wordsPublic domain

Malade, malade, malade, Ce mot résonne comme un glas A mon oreille et je dis: las! Mon corps, quelle dégringolade. . . . . . . . . . . . . . . . . Plus ne trousserai de ballade. Bonsoir Hélène et Ménélas, Oh! mes jambes en échalas: C'est fini de la rigolade. . . . . . . . . . . . . . . . . C'est fini de nos baisers lents Arythmiques et violents, Suzon, qui fleurais la verveine; . . . . . . . . . . . . . . . . C'est fini d'eux, c'est fait de moi, Ah! pour mon âme quel émoi, Non, vraiment, je n'ai pas de veine!

La troisième pièce: _Vers d'un qui ne mourut point_, remonte aux derniers jours de ma convalescence. Elle a plutôt l'allure d'une fantaisie Edgard Poesque et témoigne d'une belle tranquillité d'esprit à l'endroit du mauvais pas, heureusement franchi. Mais jugez plutôt, car je ne veux pas vous faire grâce de ce morceau de littérature et vous serez mieux que personne au courant de mon intime nécrologie.

J'ai vu de près la mort sinistre Et je lui préfère vraiment Un portefeuille de Ministre Ou le pire médicament.

Car la drôlesse a les yeux caves, Le nez camard à faire peur, Et ses orbites sont des caves Où l'on regarde avec stupeur.

Elle dédaigne les parures, Elle n'eut jamais pour bracelets Autour de ses maigres jointures, Que de cliquetants osselets:

Des craquements font sa musique. Elle aime le bruit des hoquets Et la toux creuse du phtisique Et les genoux entrechoqués;

Sa démarche est stupide et lente, Avec un tel déhanchement, Que l'on est pris de l'épouvante D'un horrible déclanchement;

Et dans sa royauté macabre, Elle accueille avec un rictus Qui déraidit sa face glabre L'humble troupeau des détritus.

Et maintenant, petite cousine, en me pardonnant cette longue digression, permettez-moi de m'aller coucher; il est deux heures du matin et nous quittons Roanne à cinq heures: vous jugez donc s'il a fallu toute l'amitié que je vous porte et en même temps la solennité de ma promesse pour me tenir éveillé jusqu'à présent.

Dijon.

Cité charmante, assez mouvementée, Dijon possède une ligne de tramways électriques qui la sillonnent sans relâche et dont les voitures très spacieuses sont ordinairement veuves de voyageurs.

N'importe; cela donne grand air à la ville et les hautes potences qui soutiennent l'appareil aérien de cette moderne traction pourront toujours servir à des exécutions sommaires, un jour ou l'autre, si vient à souffler dans ces parages l'homicide vent des révolutions. Mais Dieu me garde de m'attarder à ces pronostics sanguinaires.

Comme si toute la moutarde du pays lui montait au nez, Salis a poussé des hurlements d'apache en s'apercevant du mauvais vouloir que le concierge du Théâtre municipal a mis à préparer la venue de notre compagnie. Seules, mais clairsemées et sans aucune indication d'heure et de jour, quelques affiches portant le chat hiératique de Steinlen avec la flambante auréole où sont écrits ces mots: Montjoie, Montmartre, attirent les yeux des passants.

Tout porte à croire que le grand vaisseau du Théâtre sonnera creux ce soir, et creux également la cassette de notre barnum.

Vers quatre heures de l'après-midi, après avoir essayé tant bien que mal de réparer le désastre, par l'armement précipité d'une équipe d'hommes-affiches, Salis s'est enfermé dans son appartement de l'hôtel de _La Cloche_, disant qu'il va rédiger une lettre de protestation à l'adresse du maire et du directeur du théâtre. Il déclare qu'il ne veut point dîner et demande simplement, au cas où il s'endormirait, qu'on le vienne avertir sur les huit heures.

Mais c'est en vain qu'à huit heures nous venons à tour de rôle frapper à sa porte et l'interpeller. Un silence de mort règne dans sa chambre hermétiquement fermée et les plus noires hypothèses s'insinuent en nous. Il paraissait bien fatigué dès le matin; ses yeux n'avaient plus d'éclat, et dame, la colère aidant.........................

Cependant il n'y a pas de temps à perdre; le régisseur de l'hôtel va quérir un trousseau de clefs qu'il essaie tour à tour au milieu d'une angoisse croissante; la serrure se déclanche; la porte s'ouvre, Salis n'est pas chez lui. Nous courons au théâtre et sommes reçus comme des chiens dans un jeu de quilles par notre barnum qui fait les cent pas sur la scène. La salle regorge d'un public impatient qui trépigne sur des airs variés; le rideau se lève et la recette fait oublier l'incident.

Pour la première fois depuis notre départ Dominique Bonnaud a chanté ce soir la très spirituelle chanson qu'il composa à l'occasion de la visite du Czar à l'Académie Française. Elle est inédite ou du moins, n'a paru qu'en fragments dans quelques journaux. Plus heureuse que le public, vous la posséderez _in extenso_, car la voici:

LE CZAR A L'ACADÉMIE

Air: _ça vous coupe la g..... à quinz' pas_.

I

On sait que pendant son séjour à Paris, Entre la Morgue et l'pèr' Lachaise, Le Czar visita les augustes débris Qu'on nomme Académie Française. En agissant ainsi le Czar Voulut de deux heur's trente à deux heur's trois quarts, Se réserver un p'tit moment Pour pouvoir dormir tranquill'ment.

II

A cett' perspectiv' nos immortels, émus Faillir'nt en perdre la boussole Au point qu'on assur', c'qui n's'était jamais vu, Qu'ils travaillèr'nt sous leur coupole! Quand tous venaient l'après-midi Répéter en chœur _Boje tsara crani_, Tout' d'suite on constatait dehors Qu'la pluie tombait beaucoup plus fort,

III

C'est à Legouvé, caporal instructeur, Qu'incomba la tâche écrasante De fair' manœuvrer sous l'œil de l'empereur Le p'tit bataillon des quarante. On dit qu'parmi les coupolards Monsieur d'Freycinet fut un des plus rossards Et qu'Legouvé, montrant les dents, Dut menacer d'le fout' dedans.

IV

En r'vanche on assur' que Paul Bourget poussa Son élégance anglo-saxonne Jusqu'à s'fair' raser par l'acier délicat De Monsieur Brun'tière en personne; Et Clar'tie rencontrant d'Vogué Voilà, lui dit-il, l'moment d'te distinguer Car pour les russ's, on sait, mon cher, Qu'c'est toi qui les as découverts.

V

Loti d'vait d'abord rédiger l'compliment, Loti dont l'éloquence active Sut jadis toucher jusqu'en ses fondements L'âme simple de mon frère Yves. Même il avait dit à Paill'ron: J'vais faire un chef-d'œuvr' mais ce s'ra toi mon bon Qui liras c'régal de gourmets, Car on sait que je n'lis jamais.

VI

Coppée réputé pour les pleurs abondants Que secrèt'nt ses gland's lacrymales Apporta des vers composés d'puis longtemps Et qu'il gardait dans sa vieill'malle. Sully-Prudhomme dit: «j'eus d'bon cœur Offert mon vas'malheureus'ment j'ai trop peur Qu'on l'casse en voulant l'déplacer, D'puis si longtemps qu'il est brisé.»

VII

Prenez mes œuvr's, s'écria Thureau-Dangin Comm'ça l'on saura qu'ell's existent, Mais on fit r'marquer qu'son nom avec engin Formait une rime anarchiste, Meilhac dit: «j'vous f...ich' mon billard Et mêm' j'offrirai comm' professeur au czar Lian' qui s'charg'ra d'lui révéler Tout's les façons d'caramboler.»

VIII

Comm' nous n'somm's pas rich', dit l'Vicomt' de Bornier, Un sac de bonbons sera d'mise Et mêm' nous pourrons, grâce à Gaston Boissier, Sur le prix avoir un'remise, C'est alors, pour tout concilier Qu'messieurs d'Haussonville et d'Audiffret-Pasquier Dir'nt nous offrirons simplement L'assuranc' de not' dévouement.

D. BONNAUD

Lyon.

Enveloppé d'un lourd manteau de brume, triste à pleurer avec, dans le ciel, tous les symptômes précurseurs de la neige, tel m'apparaît Lyon qui fût, vous le savez, cousine, ma première étape de vie indépendante au sortir du lycée.

Elles sont loin, bien loin déjà les quatre années vécues sous le ciel inclément de l'industrieuse cité, mais peut-être même à cause de ce lointain, le souvenir qui m'en est resté garde-t-il une précision de détails dont sont dépourvues déjà telles périodes plus rapprochées de l'heure présente.

Et comment voulez-vous que se puisse oublier l'impression si forte et si nouvelle que me causa la conscience de ma liberté lorsque pour la première fois, à dix-huit ans, je me trouvai seul responsable de mes actes, sur l'asphalte d'une ville inconnue, à trois cents lieues d'une famille qui ne m'avait préparé à cet état nouveau que par l'indéfinie claustration et l'ignorance totale des plus infimes privautés.

Même à cette heure, et malgré le recul de dix ans que représentent ces choses, je me souviens avec effroi de ce vertige qui me saisit à l'idée de ma parfaite indépendance. Oh, les frissons nouveaux qu'il m'était donné de connaître, et tout de suite si je voulais! Rentrer passé minuit, ne pas rentrer du tout, me laisser tenter pour quelque beauté de rencontre et l'accompagner chez elle ou chez moi, suivant qu'il plairait à ma fantaisie; tout cela m'était possible désormais, à moi que la veille encore une inviolable autorité contraignait au respect des coutumes familiales, à moi qui n'avais éprouvé qu'en des occasions quasi solennelles, les joies faciles à compter du reste, de l'enviable passe-partout. Je n'exagère pas; c'est bien du vertige que me donna cette vision, et si je ne me laissai pas aller dès le premier jour à la réaliser entièrement c'est que je fus retenu par je ne sais quelle pudeur intérieure et aussi par une insurmontable timidité, résultat plus heureux peut-être de ma provinciale éducation.

Des crises de cette espèce sont évidemment de courte durée, mais elles n'en sont pas moins dangereuses quand elles sévissent sur des natures volcaniques et primesautières comme il s'en peut rencontrer. Elles méritent dans tous les cas d'êtres livrées aux méditations des pères de famille, qui, trop imbus de cette idée que l'autorité sans discussion et l'obéissance passive doivent être la pierre angulaire de l'éducation familiale, deviennent l'indirecte cause de telles irréparables folies.

La tarentule littéraire qui me piqua vers cette époque, en absorbant mes forces vives et les loisirs que me laissaient les études médicales, ne fût pas un mince dérivatif à la fougue de jeunesse qui grondait en ma poitrine. Amoureux de poésie, de musique et d'art dramatique, je partageai mon temps entre ces choses; hanté par Baudelaire, par Richepin et par Rollinat dont les strophes musicales me poursuivaient comme d'hallucinants modèles, je passai des nuits à rimer des sonnets et des rondels indignes à coup sûr de leurs brillants inspirateurs, mais qui me furent un salutaire apprentissage de cette orfévrerie qu'est la composition poétique.

Entre temps, pour donner libre cours à la facilité que je sentais naître en moi du fait de cette gymnastique, je rimais à l'usage de mes camarades étudiants des chansons professionnelles qui me valurent quelque popularité. Une de ces chansons composée en l'honneur du professeur Gayet, le célèbre clinicien dont s'honore l'Ophthalmologie française, obtint à la Faculté de médecine un succès dirai-je inespéré. J'y célébrais l'opération de la cataracte en des couplets d'une telle précision scientifique que l'illustre praticien dont j'avais été l'interne quelque mois durant, en demanda l'insertion dans le bulletin officiel d'_Ophthalmologie_. D'autres chansons ayant trait à des sujets plus folâtres devinrent en peu de temps les chants de ralliement de la jeunesse étudiante et d'interminables monômes défilèrent par les rues de Lyon au son de la peu catholique _chanson des Etudiants_, rimée sur l'air de _La Grosse Caisse_, un des succès d'alors de Paulus.

C'est vers cette époque qu'il me fut donné de connaître Maurice Boukay, brillant Universitaire qui charmait les loisirs peu nombreux pourtant que lui laissaient des cours d'agrégation, par des élucubrations poétiques où se devinaient les germes du joli talent que vous connaissez. L'idée lui vint de réunir en une même plaquette celles de nos chansons en lesquelles un même souffle de jeunesse insouciante avait dicté la strophe et murmuré le refrain, et nous publiâmes, heureux d'être imprimés tout vifs, _Le Bréviaire de l'Écolier Lyonnais_, petite œuvre de haulte graisse, sur laquelle s'étalaient en place de nos signatures, ces deux noms empruntés à Musset: Dupont et Durand.

Notre collaboration du reste entretenue par une camaraderie de bon aloi, ne se tint pas à ces prémisses. La muse étudiante nous dicta coup sur coup deux revues que l'Association des Étudiants voulut bien faire représenter en le local du Casino de Lyon, à l'occasion de ses fêtes annuelles.

Dans la seconde qui s'intitulait l'_Escholier et_ l'_Étudiant_, et qui, suivant le procédé Shakspearien, se déroulait devant une toile de fond munie de pancartes indicatrices, nous faisions se rencontrer sur les bords du Styx, un étudiant moderne, M. Chevreuil et le poète Villon. Vous voyez d'ici le thème du dialogue à trois personnages qui faisait le sujet principal de cette œuvre toute de circonstance. Après une discussion des plus animées à laquelle venait d'ailleurs se mêler une pimpante écolière, les personnages de notre revue se réconciliaient sur l'air du _Père la Victoire_, repris, en cœur par les indulgents camarades et le tour était joué.

Mais je me laisse entraîner, cousine, par le flux montant des souvenirs que mon retour à Lyon vient d'évoquer après six ans d'absence et peut-être serait-il prudent de me borner. Vous voudrez bien pourtant que je vous conte avant de m'aller coucher l'histoire de ma première contravention:

Le Grand-Théâtre jouissait en ce temps-là de la direction Campo-Casso, direction fortement combattue, si j'ai bonne mémoire, bien qu'on lui dût en somme un nombre respectable de belles et bonnes représentations. A Dieu ne plaise que je mêle quelque amertume à ce souvenir; l'impression qui m'est restée des bonnes heures passées au parterre, cependant que le maëstro Luigini d'impeccable mémoire conduisait son orchestre avec cette verve et cette ampleur qui font de lui le digne émule des Colonne et des Lamoureux, ne s'effacera jamais de mon esprit.

Donc, le directeur Campo-Casso avait en son théâtre la réputation d'un homme de fer, littéralement intraitable et qui prétendait être maître absolu chez lui, en dépit des engouements et des hostilités que l'hydre aux cent têtes nommée _public_ a coutume de professer à l'endroit des acteurs. Il n'y avait pas d'exemple qu'une manifestation l'eut fait jamais revenir sur sa conduite et c'était là sans doute le secret de son impopularité.

Précisément à cette époque, le Grand-Théâtre possédait un ténor, enfant gâté du public, bien fait de sa personne et bon acteur, mais dont la voix généralement agréable était sujette à de nombreux caprices. Après deux ou trois représentations qui témoignaient d'une incontestable fatigue et dont il s'était tiré tant bien que mal, il s'était vu refuser implacablement un congé par son directeur. Ce dernier mettant le comble à sa tyrannie annonçait pour le lendemain une représentation des Huguenots, avec, en vedette, le nom de ténor surmené.

Sous la menace d'un flot de papier timbré, notre chanteur dut s'exécuter, mais ce ne fut pas sans adresser à quelques journaux amis un entrefilet par lequel il révélait au public la contrainte dont il était l'objet de la part de son directeur.

Est-il besoin de dire que le théâtre fut insuffisant ce jour-là; dès sept heures du soir un serpent aux innombrables anneaux enroulait sa queue autour du portique et des couplets frondeurs s'échappaient des groupes à l'adresse du directeur. Un amateur verveux lançait un refrain ainsi conçu:

C'est la peau De Campo Qu'il nous faut

vingt fois repris en chœur par des voix juvéniles.

Le parterre, comme de juste, était envahi par les étudiants; aussi loin que mes yeux pouvaient plonger dans les rangs épais de l'auditoire je n'apercevais que des camarades de cours ou d'amphithéâtre, parmi lesquels je m'étais acquis une réputation de chanteur forcené, pour la vigueur toute méridionale avec laquelle je répétais durant les interminables dissections, les grands morceaux entendus la veille.

Le rideau se leva; le premier acte se déroula sans encombre malgré quelques faiblesses sur les dernières notes de la célèbre cavatine: _Plus Blanche que la blanche hermine_. Soutenu par les applaudissements d'un public ami, le ténor se tira d'affaire assez proprement et peut-être conçut-il l'espoir de conduire au port l'œuvre célèbre de Scribe et de Meyerbeer.

Hélas! comme si sa voix se fut subitement figée durant le court entr'acte, il apparut complètement aphone dans l'acte du Château de Chenonceaux, et ce fut vainement qu'en la pose extatique de rigueur, il attaqua cette phrase, toute de charme et de voluptueuse langueur:

Beauté divine, enchanteresse, O vous qui régnez en ces lieux, etc.

Des sons rauques et inarticulés sortirent de sa gorge desséchée, et au lieu de poursuivre il ébaucha ce geste éloquent qui consiste à porter la main sous sa mâchoire et à l'en écarter brusquement avec une inclinaison de tout le corps. Le public comprit le geste et manifesta sa sympathie par quelques applaudissements, cependant que l'orchestre attendant pour s'interrompre les ordres du commissaire de police absent, poursuivait tout seul le motif.

A ce moment, et en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, je me sentis enlever de mon banc par mes deux voisins, et de vingt points du parterre une clameur jaillit m'invitant à chanter de ma place. Tous mes camarades d'amphithéâtre me réclamaient le motif cent fois entendu et je m'exécutai finissant la phrase.

Ah! parlez, ah! parlez De grâce répondez.»

Des fauteuils aux quatrième galeries, un fou rire secoua la salle, et pendant le temps matériel qu'il fallut à deux agents pour parvenir jusqu'à moi, j'essayai deux ou trois éclats de voix dont l'effet me parut superbe. Après quoi je me laissai doucement cueillir et conduire au poste avec la conscience du devoir accompli et cependant que mes deux empêcheurs de chanter en rond recevaient sur leur passage tous les quolibets dont la foule a coutume d'accabler les représentants de la force publique.

Le résultat de ce fait glorieux fut une nuit de violon et une contravention qui me valut en simple police une amende de huit francs.

Je compte organiser prochainement une souscription pour m'acquitter de cette dette à tous égards sacrée.

Lyon.

La neige a tenu sa promesse et la ville au matin me paraît nuptiale. Oh! le joli tapis blanc que pendant la nuit des milliers de fées invisibles ont jeté sur la place Bellecour, en laissant choir du haut du Ciel cette charpie éclatante faite de nues déchiquetées.

La cathédrale de Fourvières, cette citadelle religieuse élevée par l'incessant labeur des siècles catholiques pour protéger de son ombre la cité Lugdunaise, patrie des premiers martyrs de la foi, domine de sa masse imposante tout un panorama neigeux. Il me souvient d'avoir jadis escaladé l'une de ses tours par un de ces rares matins clairs que le Ciel veut bien accorder aux Lyonnais. J'en fus récompensé par le vertigineux spectacle de la seconde ville de France étalant à mes yeux ce torse opulent qu'enserrent comme une demi-ceinture, les rubans verts de la Saône et du Rhône se conjoignant à la Mulatière; par la succession des côteaux verdoyants étagés le long de la Saône et se perdant à l'infini; enfin, par la majesté de cette nappe d'eau que chevauchent des ponts audacieux, fils de la plus moderne architecture, et qui pénètre en conquérante dans Lyon, au niveau du parc de la Tête d'or, comme jadis au temps des Gaules Jules César avec les légions de la République romaine.

Le coup d'œil aujourd'hui doit être tout autre, et certes, si j'en avais le loisir et si je ne craignais pas l'enrouement, peut-être en voudrais-je tenter l'aventure, mais Dieu me garde de pareilles folies et les nécessités quotidiennes de la tournée m'enjoignent l'observance rigoureuse de l'hygiène du chanteur, laquelle ne va pas sans de pénibles sacrifices.

Notre première représentation s'est donnée hier soir, au concert de l'Horloge, vaste hall situé dans l'avenue qui prolonge le Pont Lafayette, sur la rive gauche. De prime abord, il me paraissait invraisemblable que le public Lyonnais, j'entends le bel et bon public des premières qui convient à nos manifestations d'art, consentit à se rendre en un quartier si excentrique. J'ai dû revenir de mon erreur. Il s'est produit depuis dix ans dans l'esprit public Lyonnais une évolution qui m'est d'autant plus douce à constater que le nouveau répertoire avec lequel j'aborde aujourd'hui l'opinion, non sans quelque secrète peur, a recueilli les suffrages du plus grand nombre, et ce, malgré ses capitales différences d'avec l'ancien, celui surtout qui marqua mon séjour de quatre ans dans la bonne ville universitaire. Salis a été verveux comme un diable et, malgré l'acoustique un peu défectueux de la salle qui paraît mieux disposée pour le bal que pour le concert, il a fait parvenir jusqu'aux ultimes rangs des spectateurs les éclats éraillés mais sonores de son organe sarcastique. Muni de nombreux _tuyaux_ et sachant combien tous les publics en général sont friands d'allusions locales, il n'a pas manqué de glisser dans ses pièces à commentaires les noms des plus glorieuses hétaïres dont s'enorgueillit le Gotha galant de la ville. Et dans l'ombre propice ont éclaté des rires stridents et parfois des protestations étouffées lorsque défilaient à l'appel du barnum, la poupine Beauregard au minois de chatte gourmande, et Mathilde Bellecour noble douairière habituée de chez Berthoux et Anna Perrin et bien d'autres.

Un incident comique a marqué la soirée. Au moment où Salis, engoncé dans son pardessus et n'aspirant plus qu'au sommeil, allait franchir le seuil de l'Horloge pour gagner son hôtel, une jeune personne l'a vigoureusement appréhendé au collet, et je crois vraiment qu'il doit à sa présence d'esprit de s'être tiré sans écorchures des mains de cette Euménide Lyonnaise: «Monsieur, s'est-elle écriée, je suis la personne que vous avez désignée tout à l'heure sous le nom de Peau de Saucisse et je viens vous demander raison de cette injure gratuite qui peut me causer le plus grand préjudice auprès de mes amis.» Et, ce disant, la jeune offensée dardait sur notre Directeur des prunelles incandescentes.

«Madame, a répondu Salis, lorsqu'on a prononcé devant moi ce nom inélégant de Peau de Saucisse, j'ai cru qu'il s'agissait de quelque vieille personne ratatinée et non point de la charmante créature que j'ai devant moi. Je suis trop amoureux de la justice pour m'être volontairement égaré à ce point. Croyez donc à tous mes regrets et agréez mes excuses.»

Mais la protestataire n'était pas d'humeur à se payer de brèves explications: «Oui, mon vieux, dit-elle, devenant tout à coup familière, vous la connaissez dans les coins, vous, et vous n'êtes pas embarrassé pour vous tirer d'affaire; mais je ne suis pas plus bête que vous, moi, et je ne m'en laisse pas conter. Je suis venue la première au devant de vous pour vous montrer que je n'ai pas peur, mais, demain c'est mon ami qui ira vous trouver; oui, Monsieur, mon ami, un beau dragon de 1m90 et vous verrez comment il cause, celui-la, à moins que...»

«A moins que, reprit Salis, je ne vous donne une réparation suffisante. Eh! bien soit, j'y consens. Voyons, Madame, parlez; quelle est celle de vos bonnes amies qu'il faudra vous servir demain comme victime expiatoire.»

Et la jeune femme, toute heureuse à l'idée de jouer un bon tour, s'est rassérénée soudain et oublieuse de sa propre rancune elle a pris Salis par le bras pour lui conter tout bas à l'oreille quelques horreurs sur une camarade.