Le Roman Comique du Chat Noir

Part 2

Chapter 23,634 wordsPublic domain

Cisèle en Benvenuto les strophes qu'il lance ensuite aux étoiles d'une voix exquise, troublante et qui, mieux encore que l'archet des Tziganes, sait monter l'âme des duchesses au diapason des folies. Partage, avec Paul Bourget, l'estime des milliardaires américaines qui, tous les matins, l'invitent à venir faire au Bois une heure ou deux _d'hippic and esthetic flirt_. Auteur du volume: _Chansons naïves et perverses_, qui atteint son 650e mille (Ollendorf, 3 fr. 40 _franco_). Parmi ses œuvres les plus applaudies: _Tes Orteils_, _La Croupe de la reine de Thulé_, _Ton Haleine_ (chanson parfumée), _Quand elle prend son tub._ A fait en collaboration avec le célèbre maëstro Mülder un opéra-comique, sur lequel s'est rué M. Carvalho. Couronné par l'Académie pour ses _Etudes sur la Flore d'Asnières dans ses rapports avec la Faune Kamtschadale_ (in-8º, Dupuy, éditeur). Possède un stock de décorations qui donna un instant des idées de suicide à M. Crojier, l'aimable directeur du protocole chat-noiresque. Au physique, 1 mètre 80, figure avenante, a gravé sur la cuisse droite le profil d'Anatole France. Végétarien comme M. Francisque Sarcey, le paveur ordinaire du rez-de-chaussée du _Temps_.»

Troyes, le 16 janvier 1897.

A nous deux, petite cousine, et d'abord laissez-moi vous dire que si j'ai consenti à ce caprice d'écrire tous les jours à votre usage mes impressions de tournée, ce n'est point pour vous redire les mille et un détails remâchés par les guides et les Bædeker. Ne vous attendez point à de pompeuses descriptions de Cathédrales, de Théâtres et de Musées. Je ne vous servirai sur la nappe des feuilles vierges que le menu fretin des personnelles impressions et des incidents particuliers, et j'ose croire que ce sera suffisant pour le régal de votre mignonne bouche et pour la satisfaction de vos appétits distingués.

Adonc, huit heures sonnaient ce matin au cadran de la gare de l'Est, quand je fis avec mon fidèle Mülder (le compositeur que vous connaissez) mon apparition dans le grand hall de la salle de départ. Salis toujours impatient et nerveux, nous attendait escorté de æses machinistes et de nos camarades de tournée que vous me saurez gré de vous présenter au cours de ma correspondance, quand les événements m'y sauront d'eux-mêmes inciter.

--Toujours en retard, vous deux?

--En retard, fis-je, aucunement, nous avons pour le moins vingt bonnes minutes.

--C'est bon; et vos décorations?

--Nos décorations!...

--Il faut donc tout vous répéter. Vous ai-je pas dit cent fois que vous ne devez jamais quitter Paris sans une provision de rubans et de rosettes. C'est du meilleur effet dans les villes où nous passons et quand nous faisons, après le café, notre partie de billard, tous les retraités lorgnent d'un œil d'envie nos boutonnières polychromes en se disant les uns aux autres: Très-distingués, ces messieurs du Chat Noir, tous décorés...

Heureusement j'ai songé à cela comme à tout et tenez, fit-il, choisissez dans le tas. D'une poche de son pardessus, il tirait une poignée de décorations variées; Nicham-Iftikar, Christ de Portugal, Rose du Brésil, Croix d'Isabelle, Ordre de Léopold, Mérite Agricole, Palmes académiques et autres que nous passions à nos boutonnières avec un sans-gêne qui eût donné la nausée à Wilson. Un jeune machiniste, un rouquin du nom d'Allaire, qui n'a pas fait moins de six tournées, hésitait à se parer d'un des rubans négligés par les décorés hâtifs! Eh! bien, fit Salis, qu'attendez-vous? Appliquez-moi ces palmes à votre boutonnière et si vous renaclez je vous colle d'office la rosette de l'Instruction publique.

Ce mépris souverain que Salis affecte à l'endroit des hochets officiels est un des côtés les plus amusants de son attitude d'excentrique barnum. Quelque temps après le succès sans précédent de l'_Epopée de Caran d'Ache_ et de la _Marche à l'Etoile_, de Rivière et Fragerolles, Salis, hautement indigné que le gouvernement de son pays ne lui décernât point la récompense que méritait à ses yeux la fondation de son Académie Montmartroise, résolut de protester à sa manière en s'octroyant tout seul à lui-même ce premier échelon dans l'ordre décoratif, le ruban d'Officier d'Académie. Le succès de la maison alla crescendo avec les œuvres successives qui eurent pour titres: _La tentation de saint-Antoine_, _Phryné_, _Ailleurs_, _Héro et Léandre_, _L'enfant Prodigue_, et Salis, désormais convaincu de l'ingratitude profonde de ses contemporains, se gratifia de la rosette de l'Instruction publique.

Poursuivant la logique en ses derniers retranchements il s'est accordé, l'année dernière, le ruban de la Légion d'Honneur, et cette décoration paraît si bien à sa place, sur la poitrine de ce lutteur, Carnot d'un nouveau genre qui sut organiser et définitivement installer _le Rire_ à Montmartre, que dernièrement un fervent de la Butte soutenait avoir lu dans _l'Officiel_ la nomination de Salis à la Légion d'Honneur.

Mais nous voilà, petite cousine, à quelques lieues de la tournée et vous m'allez accuser de vagabondage et de digression; rassurez-vous, la gare de Troyes nous ouvre ses portes et tout d'abord j'aperçois le compositeur Mülder qui, les yeux ahuris, semble chercher du regard quelque objet annoncé dont l'absence le déconcerte.

???

Et le prodigieux Hollandais de me répondre sans rire:

«Je cherche le cheval de bois.»

Un détail en passant: J'ignore si les habitants de la cité Troyenne pratiquent le tub et la baignoire à domicile; mais j'ai été stupéfié par l'invraisemblable indigence du seul et unique établissement balnéaire de cette ville qui compte, s'il vous plaît, cinquante mille habitants. La cabine où péniblement j'obtins la faveur d'un bain, veuve de toute tapisserie ou papiers peints, laissait voir à nu des briques rouges où d'abondants dépôts de salpêtre marquaient par de blanches traînées la désuétude du lieu.

Pour la baignoire, j'eus conscience, malgré l'effort louable du garçon pour la mettre en état sortable, qu'elle n'avait point servi depuis des temps immémoriaux. Ma conviction, d'ailleurs, fut absolue, lorsque m'étant insinué dans ce désastreux récipient, je constatai que le fonds mal soudé se détachait lentement sous le poids de mon individu et que le liquide s'épandait à flots pressés dans les espaces circonvoisins. En quelques secondes, je fus à sec et j'aurais pu continuer efficacement ma séance à côté de la baignoire, si, dans un mouvement d'humeur facile à comprendre, je n'eusse préféré la fuite immédiate et sans phrases.

Notre première représentation s'est écoulée sans encombre, au milieu d'un public abondant, mais froid, dont les méninges se refusaient à comprendre les paradoxes grandiloquents de Salis et les allusions, voire les plus transparentes, aux événements parisiens de ces derniers temps. C'est à croire que les Troyens actuels se désintéressent de tout ce qui est postérieur à l'époque héroïque et qu'il suffit à l'honneur de leur nom d'évoquer en nos mémoires par une fortuite similitude, le souvenir des temps glorieux où le berger Phrygien ravissait aux yeux éplorés de la Grèce:

Celle dont la beauté magique et souveraine Évoquait le désir aux cœurs froids des vieillards...

Un incident nous a pourtant fort réjouis dans la coulisse.--Salis, dont la curiosité ne s'arrête pas seulement au chiffre de la recette (cette dernière étant le plus souvent très supérieure à la moyenne par suite de l'incomparable prestige de la raison sociale Chat Noir), Salis, dis-je, se complaît à juger sur le public la portée des œuvres que ses camarades et lui soumettent à son appréciation. L'œil collé dans l'interstice des portants ou dans les solutions de continuité que présentent les toiles peintes (ayant subi du temps l'irréparable outrage) il suit avec intérêt ces fluctuations révélatrices qui, mieux encore que le silence ou l'applaudissement, donnent la mesure du succès ou de la mésestime.--Or, cependant que les chansonniers fantaisistes Dominique Bonnaud, Gondoin et Jules Moy, par l'étourdissante variété de leurs productions et l'irrésistible drôlerie de leurs voix et de leurs mimiques forçaient le rire du glacial public Troyen, seule, une femme au visage lourd et bouffi gardait, au premier rang de l'orchestre, veuf de musiciens, une impassibilité déconcertante. En vain défilaient devant elle en un grotesque panorama, l'armée du Salut, le concert chez Fathma, les Engelures de l'Hippopotame et autres désopilantes facéties, nul éphémère sillon ne venait un instant creuser les bouffissures de sa joue, et la morne atonie de ses regards résistait aux plus héroïques efforts des humoristes. Salis qui s'attachait à la suivre des yeux, était profondément humilié, tant qu'enfin ne pouvant se résoudre à cette défaite il envoya aux renseignements. Après une pénible enquête nous fûmes tous édifiés. La spectatrice réfractaire était tout simplement une paysanne Finlandaise, parente éloignée d'un musicien de l'orchestre, que ce dernier, pour la distraire, avait accompagnée à la représentation unique des Trouvères du Chat Noir: cette fille d'humeur peu joviale se torturait vainement la cervelle pour entrevoir la cause de tous les rires déchaînés autour d'elle et ce travail sourd continuait encore à embrumer son pauvre visage abêti.

Voilà qui va démontrer à Salis la nécessité d'organiser une tournée prochaine aux pays Hyperboréens.

Mais savez-vous, cousine, ma mie, qu'il est présentement minuit et que force nous est d'attendre de pied ferme trois heures du matin pour nous diriger vers Chalon-sur-Saône.

Qu'allons-nous faire, grands Dieux, pour tuer le temps d'ici là? Si vous le voulez bien je vais clore mon écritoire et souffler du même coup ma chandelle et ma verve.

Au revoir, aimable cousine, priez les Dieux tout puissants qu'ils me donnent, pour les suivantes journées, l'énergie de vous narrer par le menu comme je viens de le faire les incidents que je souhaite variés et nombreux pour votre plaisir à les lire et pour ma joie à les conter.

Chalon-sur-Saône.

D'un commun accord, nous nous acheminons vers les deux ou trois établissements nocturnes que des indigènes nous signalent comme lieux de plaisir et tour à tour nous visitons les _Trois Étoiles_, _Le Veau qui tette_ et _La Poule qui glousse_. Notre stoïcisme va jusqu'à laisser s'abattre sur nous les huis mal graissés des sus-dits beuglants, après l'audition plutôt pénible de quatre filles efflanquées et d'un comique en habit bleu, lesquels en sont réduits au répertoire antédiluvien de Libert et de Paula Brébion.

Quelques fils de famille représentant la haute vie et le Troyes des premières se distinguent par leur discrète façon de laisser choir des piles de petits sous dans les sébiles vert-de-grisées que ces dames, avec des sourires engageants, viennent secouer à portée de leurs mentons imberbes.

Nous quittons ces lieux enchanteurs et pédestrement nous nous mettons en quête de la gare problématique où nous parvenons après, Dieu sait quelles recherches laborieuses, les rues étant veuves de piétons indicateurs. Là, c'est bien d'une autre. Le train qui nous doit emporter stationne avec des airs de fourgon mortuaire sans lanternes et sans signaux sur une voie lointaine où force nous est de l'aller péniblement découvrir. L'unique wagon de secondes a été envahi par les machinistes, lesquels, sitôt après la représentation, harassés et moulus par le transport et le classement des pièces d'ombres se sont rués comme des bienheureux sur les coussins hospitaliers. Et c'est un indescriptible enchevêtrement de pieds parmi lesquels nous essayons de nous faire un passage avec des protestations d'orteils écrasés et des jurons de gens qu'on éveille mal à propos.

Puis on se calme, on se case, on finit par se tasser et le train au départ n'emporte pour Châlon-sur-Saône qu'une vaste chambrée paisible et somnolente que n'éveillent pas même les sifflements stridents des convois rencontrés en route et les sursauts des roues au croisement fortuit des aiguilles...

Châlon, 10 minutes d'arrêt. Midi sonne dès l'entrée en gare. L'impression première est sympathique et le déjeuner que nous engloutissons avec la faim canine que nous ont procurée dix heures de sursaut et de trépidations nous met de bonne humeur et nous ragaillardit. Rodolphe Salis entame avec son voisin de face à table d'hôte une interminable discussion sur la valeur réelle des œuvres de Voltaire. Occupé que je suis à me défaire d'une savoureuse assiettée de goujons frits, et d'ailleurs séparé des deux ergoteurs par quelques brassées de nappe blanche, je suis d'une oreille distraite les propos engagés.

Des mots redondants m'arrivent toutefois, prononcés avec cette intonation sarcastique dont il détient le secret, par Salis qui s'échauffe en discourant. Son adversaire inondé des éclats d'un vocabulaire inusité à table d'hôte, reçoit à bout portant les mots: catachrèse, onomatopée, synechdoque et je le sens faiblir à mesure.

Vous voyez bien, s'écrie Salis triomphant, vous voyez bien, que j'avais raison, et tirant de sa poche une vaste bouffarde qu'il s'apprête à gorger de tabac, il terrasse son interlocuteur par cet argument définitif: «Tenez, Monsieur, vous voyez cette pipe, elle me vient de Voltaire en droite ligne par les femmes. Je la tiens d'une petite nièce de Mme Duchâtelet laquelle l'avait une jour confisquée à Voltaire par ordonnance du médecin.» Et cela dit sans sourciller il se lève pour aller voir au Théâtre si la location marche bien.

Délicieux public que celui de Châlon; on se croirait à Montmartre tant les bons mots se répercutent d'un bout à l'autre de la salle, tant la mièvrerie sentimentale des refrains amoureux évoque sur toute les bouches ce frisson d'intelligente sympathie si douce au cœur de l'artiste. Et c'est une interminable série d'ovations et de rappels; ces braves gens oublient parfaitement que nous les sommes venus voir entre deux trains et que nos gorges fatiguées s'accommoderaient mieux de quelque repos.--Un riche industriel que Salis rencontra en des temps lointains sur je ne sais plus quel massif des Alpes, où tous deux excursionnaient, lui fait parvenir un merveilleux bouquet de violettes et de cyclamens.

Après l'avoir amoureusement aspiré et contemplé sous toutes ses faces, Salis, profitant de la bonne humeur du public, le fait successivement remettre en scène à chacun de nous de la part de Mlle Lucie Faure, et cette scie d'un nouveau genre est chaque fois couronnée d'un plein succès.

Pendant l'entr'acte on me remet une carte: le Docteur P...; en même temps je vois venir à moi, les mains tendues, un de mes vieux camarades de Lyon, visage rutilant, un peu chauve, déjà presque bedonnant.

--Gageons, me dit-il, que tu ne me reconnais pas?

--Ne pas te reconnaître, allons donc! tiens, je vais préciser: n'as-tu pas chanté _Les Stances de Flégier_ au Casino de Lyon en 188., dans la même représentation organisée par l'association des Etudiants où se jouait une revue, ma première, laquelle avait pour titre le _Surmenage Intellectuel_.

--Parfait.

--Laisse-moi te confondre. N'as-tu pas terminé tes études médicales l'année d'après en publiant une thèse sur l'_Origine équine du Tétanos_.

--A merveille, mon cher.

--Es-tu convaincu, maintenant?

--Si je le suis?...

--Et qu'as-tu fait de cette jolie voix de ténor léger qui faisait avec la mienne la joie des salles de dissection?

--Je la cultive toujours un peu, mais la médecine ne me laisse guère de loisirs et j'ai d'ailleurs peu d'occasion de manifester publiquement.

Ce n'est pas comme toi, veinard!

--Si on peut dire... mais laissons cela et allons boire un bock.

--J'ai mieux à t'offrir, cher confrère. Et puisque je retrouve un ami si fidèle, c'est au Champagne que je le veux traiter.

--Tu vas me faire coucher à des heures invraisemblables, je te vois venir.

--Non, mon vieux, mais je veux te faire entendre une de mes élèves.

--Tu enseignes donc la Médecine?

--Point du tout, le Chant.

Et voilà comment mon vieux camarade, le docteur P.... m'a entraîné chez une sienne amie, avec laquelle, sans me faire grâce d'une portée, il m'a chanté le très dramatique duo des Huguenots, lequel interprété sans orchestre, dans le décor d'une chambre à coucher, ne laissait pas que d'avoir une saveur très inédite.

Mais, vous semble-t-il pas, toute aimable cousine, que j'ai bien mérité de vous en vous narrant, au lieu de m'aller coucher, notre journée de Châlon-sur-Saône? Aussi, vais-je m'offrir la juste récompense de mes fatigues entre les bras de L'ORFÈVRE, pour rééditer une formule chère au défunt Président de la République d'Haïti, le regretté général Hippolyte, lequel avait de sérieuses Humanités.

Roanne 18...

Dans le train omnibus qui, lentement, nous entraîne vers l'industrielle cité de Roanne, une grosse figure joviale et respirant une bonne santé physique et morale se prend de sympathie pour nos personnes et nous raconte avec force détails ses équipées de jeunesse. Il nous dit la méfiance des filles dans la région que nous traversons pour les étrangers et pour les messieurs de la Ville et comment, après avoir, de longs mois durant, sollicité les faveurs de l'une d'elles, il lui fallut attendre pour les obtenir que la jeune personne séduite et amenée à Paris par son propre cousin se trouvât fortuitement sur son passage en je ne sais quelle maison louche où la vertu n'était pas de rigueur.

Six heures sonnent et parmi des flaques d'eau, sous la chute continue de pénétrants flocons de neige, nous gagnons l'Hôtel du Nord qui nous fut désigné la veille par quelque Chalonnais de bon conseil. Hâtivement nous expédions le menu de la table d'hôte, cependant que l'un de nous donne lecture des récentes décorations à Salis qui l'écoute scrupuleusement et qui, par de spirituels et mordants commentaires, approuve rarement, blâme presque toujours, la sanction ministérielle. Et je dois reconnaître qu'il a raison le plus souvent.

Le théâtre de Roanne est d'une aimable architecture, élégant presque en ses détails et flanqué d'un vaste foyer d'artistes inappréciable pour la mise au point des premières répétitions et pour l'essai de la voix au moment des entrées en scène. On sent que des volontés intelligentes ont présidé à cette disposition et je gagerais fort que le conseil municipal dont s'honore actuellement la ville de Roanne serait bien incapable, si c'était à refaire, d'en construire un semblable.

Une contestation très-violente surgit entre Salis et le personnel du théâtre au sujet des places de faveur multiples dont le résultat modifie, dans des conditions invraisemblables, la recette d'ailleurs assurée par une publicité bi-hebdomadaire. Sous prétexte de socialisme tous les membres du conseil municipal flanqué de leurs femmes et de leurs enfants se sont insinués aux meilleures places.--D'innombrables portes de sortie donnant sur les côtés de l'édifice et instituées par une admirable prévoyance en cas d'incendie ont facilité la subreptice introduction de ces messieurs, coutumiers du fait et munis de l'indispensable passe-partout.

Il serait oiseux de vouloir décrire le formidable déchaînement de colère auquel donne lieu chez Salis la découverte de la susdite supercherie. Tour à tour il fait comparaître devant lui les contrôleurs, membres de la commission des théâtres et en fin de compte le maire lui-même qui, malgré la constatation du délit, refuse de réduire en quelque façon le chiffre de la somme, d'ailleurs exhorbitante, qu'il a fallu déposer avant de conclure la location de la salle. Mal lui en prend car Salis ne perd pas une occasion d'insinuer à son endroit, au beau milieu de ses boniments, mille brocarts dont le récalcitrant édile se serait assurément passé. Il le harcèle jusqu'au bout et le larde d'épigrammes acérées, gardant pour lui la péroraison même de son remercîment au public et lui décochant ce trait final: «Je tiens à vous faire remarquer, nobles seigneurs et gentes dames, que j'exclus publiquement des remerciements que mes camarades et moi vous prions d'accepter, le maire de la ville de Roanne, mastroquet comme moi-même mais si différent de moi par son absence d'éducation.»

--Retrouvé à Roanne un camarade de faculté, le docteur Bonnaud, homonyme du spirituel chansonnier qui nous accompagne. Il m'avoue être venu à notre spectacle uniquement pour s'assurer de ma parfaite identité. Les journaux parisiens lui ont maintes fois apporté dans leurs échos mondains mon vocable mêlé à ceux des innombrables poètes chansonniers de la Butte, mais trompé par la lecture d'un article nécrologique où ma mort avait été contée avec force détails vers 1892, il s'est toujours demandé si j'étais bien le bruyant escholier d'antan. Sa joie est grande à me retrouver aussi râblé, aussi trapu après les cruelles atteintes de la violente maladie qui me faillit enlever. Pour l'égayer je lui récite tour à tour les trois poésies que je composai sur ce macabre sujet. La première, _L'auteur Posthume_, fut publiée par le journal _Le Chat Noir_, en protestation contre le bruit de ma mort, lequel accrédité par un entrefilet du _Temps_ s'était promptement répandu dans la province et avait fourni à quelques chroniqueurs amis les lacrymatoires accents de plus d'une oraison funèbre.

Vous voulez bien que je vous la dise, petite cousine, puisque le numéro du _Chat Noir_ qui la contenait est assurément introuvable à cette heure et que vous étiez, lorsqu'elle parut, bien que déjà grandelette, de celles à qui l'on coupe encore le pain en tartines.

L'AUTEUR POSTHUME[1].

I

_Le Temps_ ayant annoncé Que par suite des excès Un auteur sans grands succès Avait rendu l'âme, Mille journaux de partout D'Auteuil et de Montretout Redirent la chose itou, Mince de réclame.

II

Aussitôt les créanciers, Gens impudents et grossiers Envoyèrent les huissiers Au défunt poète: Les parents, braves bourgeois, Très-respectueux des lois, Avec des pleurs dans la voix Payèrent la dette.

III

Une femme très-crampon, Par lui, mère d'un poupon Dont il omit, le fripon, Les mois de nourrice, Le croyant mort s'arracha Trois cheveux par-ci par-là Puis enfin s'amouracha De quelque jocrisse.

IV

Ses livres qui, jusque-là N'avaient pas eu grand éclat Et qui, sans nul tralala Moisissaient en caves, Se vendirent sans effort Et tout de suite au prix fort Voire même au poids de l'or Tels ceux de Descaves.

V

Les théâtres de Paris Jusqu'alors pleins de mépris Pour le poète incompris Qui traînait sa plume, Jouèrent à qui mieux mieux Les drames jeunes ou vieux, Spirituels, ennuyeux, De l'_Auteur Posthume_.

VI

Bref, quand on apprit un jour Que le joyeux troubadour Vivait frais comme un amour Non loin de Montmartre, On ne l'eût pas reconnu, Car au lieu d'être tout nu, Il avait, le parvenu, De vrais cols de martre.

[1] _Extrait des Chansons Naïves et Perverses._--Ollendorf, 3 fr. 50.

Les deux autres poésies que m'inspira l'annonce anticipée de ma mort furent publiées dans le journal _La Plume_, sous ces deux titres: _Vers d'un qui pensa mourir_ et _Vers d'un qui ne mourut point_. Elles n'ont point l'allure badine de l'_Auteur Posthume_ que je viens de vous transcrire et la première fut écrite, il m'en souvient, pendant une des longues promenades que, sur l'ordre de la Faculté, je faisais au bras de ma mère dans les prestigieuses allées de la _Promenade des platanes_ à Perpignan. Je fus interrompu dans ma composition par des quintes de toux qui m'arrachaient la poitrine et je crois qu'en lisant quelque peu entre les lignes de ce douloureux sonnet il est aisé d'y voir la trace d'une émotion sincère et fortement ressentie: