Le Roman Comique du Chat Noir

Part 14

Chapter 143,778 wordsPublic domain

L'état de lyrisme suraigu en lequel m'a plongé la rencontre de mon camarade Tenib, m'a fait passer sous silence en mon épître d'hier les menus faits de la journée et les incidents de la représentation. Et d'abord, revenons quelque peu à ce pauvre Salis que nous avons laissé en proie aux angoisses d'une soif inextinguible et au sourd travail d'une fièvre intérieure. Le docteur, que je m'efforce de rencontrer à chacune de ses nombreuses visites, estime que le mal est stationnaire; la température n'a pas dépassé quarante degrés cinq dixièmes, sous l'influence des hautes doses d'antipirine absorbée, mais il faut dire que pour un organisme débilité comme celui de Salis la persistance de cette température ne saurait être longtemps supportée. Il ne faut pas compter sur l'estomac pour réparer les pertes de tous les instants; cet organe refuse tout service et manifeste fréquemment son intolérance par des régurgitations de mauvais augure. Pas plus aujourd'hui que les jours précédents, on ne peut songer à transporter le malade à Naintré. Lui d'ailleurs ne se doute aucunement de la gravité de son état; il demande force détails sur la représentation de la veille et semble croire que huit ou dix jours de repos suffiront à son complet rétablissement et qu'il pourra reprendre ses fonctions tout au moins durant les soirées qui se donneront à Bordeaux et autres villes importantes de notre itinéraire. Sa lucidité est parfaite et il ne divague un peu, nous dit Mme Salis, que la nuit, pendant les rares instants où le sommeil combattu par la fièvre essaie vainement de s'appesantir sur son cerveau. Il ne veut pas d'autre garde-malade que sa femme, laquelle donne, en ces circonstances pénibles, la preuve d'un dévouement sans bornes et d'une solide constitution. Ce n'est pas le fait d'une nature ordinaire que de pouvoir supporter, comme le fait Mme Salis, l'insomnie répétée, compliquée de soins minutieux et le souci délicat de questions d'affaires dont elle ne veut laisser jusqu'à nouvel ordre à quiconque la responsabilité.

Comme si le hasard se mettait de la partie, la deuxième représentation à la Bodinière d'Angers n'a pas été couronnée d'un plus vif succès que la première, j'entends au point de vue de l'affluence et de la recette. Le jeune administrateur de M. Bodinier possède au plus haut point le génie de la gaffe. L'annonce publiée par ses soins dans les journaux d'Angers et qui devait réparer la maladresse de la veille l'a tout simplement aggravée. Sans aucun souci des transitions, le bouillant jeune homme a cette fois déclaré que notre spectacle, Protée véritable, allait brusquement changer de gamme et se corser dans les grands prix. Pour rendre plus affriolante encore cette promesse il a terminé son entrefilet par l'expulsion du sexe faible, semblable à ces forains qui adornent leurs baraques où s'exhibent des femmes colosses et électriques, de la pancarte: Visible pour les hommes seulement! Mon Dieu que voilà le charriot de Thespis en vilaine posture. Pourvu qu'une troisième annonce, plus maladroite encore que la précédente, n'aille pas déterminer chez nous demain une descente de police ou quelque mesure de formelle interdiction.

Le spectacle, à part cela, n'a pas mal marché. Seul le réglage du gaz dans la salle, très insuffisant malgré tout un après-midi de manœuvres préparatoires, en a déparé l'harmonie. A plusieurs reprises il a fallu rallumer à la main tous les becs trop minutieusement fermés, mais ce contretemps, aisément accepté par un public intelligent et de bon ton, n'a pas troublé précisément le cours habituel des choses. L'escalier postiche à trois marches, n'est devenu qu'un simple jeu pour nos jambes faites à cette nouvelle gymnastique. Bonnaud se possède entièrement et s'abandonne à l'improvisation la plus échevelée. Il faut entendre les titres pompeux dont il qualifie généreusement ses camarades et l'invraisemblable brochette d'exotiques décorations dont il adorne nos vierges boutonnières. Même il s'est guindé hier soir aux plus frénétiques audaces, en abordant le redoutable boniment de l'_Epopée_. Cette fois nous avons la preuve irrécusable que la tournée se peut à la rigueur continuer sans le concours de son directeur. Et vous pensez bien que ce n'est pas sans une joie secrète que nous en notons l'évidence. Car, en somme, il s'en faut que Salis, en mettant les choses au mieux, se puisse joindre à nous avant la fin du mois. Si donc il est permis d'espérer qu'il se peut rétablir, rien ne nous oblige à interrompre l'artistique balade entreprise en Bretagne et dans l'Ouest.

Et sur cette consolante pensée, nous remercions avec effusion le Terre-Neuve Bonnaud dont les tempes ruissellent d'une noble sueur et nous allons Tenib, Mulder et moi, boire des bocks dans le café attenant à l'hôtel où les dames hongroises s'efforcent de rendre insupportable l'entr'acte de Cavalleria.

Angers.

La troisième journée de notre étape d'Angers s'est passée dans les mêmes angoisses que les deux précédentes pour ce qui est de l'état de notre directeur. La fièvre cependant s'est fortement amendée et ne dépasse pas trente-huit degrés cinq dixièmes, température qui, si elle n'était pas compliquée d'autres symptômes, ne constituerait pas un sujet de sérieuse inquiétude. Mais Salis est plus faible que jamais; ses yeux qui sous l'excitation fébrile avaient pris de l'éclat sont aujourd'hui mornes et sans regard. Néanmoins, il s'intéresse aux choses de la tournée tout aussi vivement que s'il y pouvait participer. Il n'admet pas que l'on prenne de décision sans son avis préalable; c'est ainsi que contrairement au désir de Mme Salis qui proposait de réintégrer Paris, sitôt après notre troisième et dernière représentation d'Angers, il a décidé que nous irions sans lui donner à Rennes les deux spectacles annoncés. Il faut dire que les nouvelles reçues de cette ville sont tout à fait favorables et que la location couvre d'avance nos frais ce qui donne à espérer deux très convenables recettes.

Salis est d'ailleurs aujourd'hui comme avant, persuadé qu'il ira mieux d'ici peu, et qu'il nous rejoindra. Il a accepté non sans difficulté la perspective de regagner Naintré et c'est ce matin même, deux heures après notre départ pour Rennes, qu'on le hissera dans le wagon lit qui doit le déposer à la station des Barres, située entre Naintré et Chatellerault à cinq kilomètres environ de l'une et de l'autre. Nous ne partageons pas précisément la belle confiance qui le soutient durant cette cruelle épreuve. C'est avec les plus noirs pressentiments que nous lui donnons rendez-vous pour le plus tôt possible.

Au moment où nous nous sommes rendus auprès de lui, pour lui faire nos adieux et prendre ses conseils sur la conduite générale à tenir au Théâtre de Rennes au cours des deux soirées qui vont se donner sans lui, nous l'avons trouvé lisant dans l'_Echo de Paris_ une assez mauvaise élucubration d'Aristide Bruant. Il faisait une grimace analogue à celle que lui inspirait autrefois, l'ingurgitation des médicaments, pour lesquels il s'était montré si réfractaire au début de sa maladie. Il a dit à Bonnaud en lui tendant la coupable feuille: Lisez ça mon vieux et dites-moi si ce cochon là ne ferait pas mieux de bouffer ses rentes tranquillement, que de prendre injustement dans une feuille comme l'_Echo de Paris_, la place d'un jeune poète qui aurait du talent.

La lecture d'un entrefilet paru la veille dans le Journal l'a cruellement irrité. Un industriel profitant de la provisoire fermeture du local de la rue Victor Massé et aussi du voyage de notre troupe annonçait la prochaine ouverture sur le Boulevard de Clichy d'un Etablissement portant ce titre: La Boîte à Musique, et tout désigné pour remplacer le Chat Noir, puisque disait-il un théâtre d'ombres parfaitement identique au nôtre, s'y trouvait installé. Le même entrefilet ajoutait que les membres du Chat Noir, de retour d'une tournée triomphale sur la côte d'azur, s'étaient désormais fixés à la Boîte à Musique.

Salis, mis dans l'impossibilité de protester lui-même nous a demandé de le faire en son nom. On voit combien malgré les atteintes d'une maladie terrible qui n'allait pas sans des souffrances de tous les instants, cet homme conservait l'exacte notion des choses et le souci de ne pas laisser à des mains indignes la succession d'une initiative artistique qu'il sentait difficile à continuer. Vous verrez, avait-il dit souvent, faisant allusion au nombre exagéré d'établissements qui s'ouvraient à Montmartre et se décoraient du titre de Cabarets Artistiques, vous verrez que ces gens-là tueront Montmartre; je ne leur donne pas deux ans pour cela.

La représentation d'hier soir, annoncée sans aucune des maladroites restrictions du jeune administrateur de la Bodinière, a naturellement donné des résultats supérieurs aux deux précédentes. Nous avons eu cependant à lutter contre la concurrence qui pouvait nous être redoutable, d'une troupe de passage donnant ce même soir au théâtre un spectacle très varié. C'était, si je ne me trompe, une tournée d'opérette et de vaudeville, la tournée Jeanne May.

Sur notre affiche, figuraient ce soir, malgré le succès obtenu la veille et l'avant-veille par le _Sphinx_ et l'_Epopée_, deux pièces d'ombres qui eurent au Chat Noir à des époques diverses, leur heure de célébrité. J'ai nommé; d'abord: _La Marche à l'Etoile_, qui n'a pas eu moins de cinq cents représentations et qui me paraît devoir rester le type le plus parfait, et la formule définitive de la pièce d'Ombres lyriques. Et à ce sujet laissez-moi cousine, vous faire part d'une théorie personnelle sur ce genre de pièces, théorie qui me paraît d'autant plus juste, que je n'ai qu'à choisir parmi les pièces d'ombres jusqu'ici représentées, pour l'étayer solidement, et l'appuyer d'exemples. Et d'abord je pose ce principe: A savoir que la durée d'une pièce doit être en raison des dimensions du cadre ou de la scène qui servira à la représenter. Cela peut sembler paradoxal; j'ai pourtant la certitude qu'un chef d'œuvre de Victor Hugo représenté sur un théâtre d'ombres, en admettant même que par un perfectionnement mécanique jusqu'ici dédaigné, on pût donner la vie et le mouvement aux personnages qui le joueraient, j'ai, dis-je, la certitude que ce drame donnerait à l'audition l'impression d'une durée trois fois plus considérable que celle qui nous apparaît sur une grande scène. C'est pour cette raison que: _Héro_ et _Léandre_ d'Edmond Harancourt, œuvre exquise en tous points, admirablement commentée par les Ombres d'Henri Rivière, et par la délicieuse musique des frères Hillmacher, n'eut au Chat Noir qu'un succès des plus relatifs. Ce poème ne durait pas tout à fait une heure.

La _Revue Symbolique_ de Maurice Donnay, ayant pour titre _Ailleurs_ et qui peut-être, malgré les récents et mérités triomphes de son auteur, demeure encore son chef-d'œuvre de poésie troublante et de subtile ironie, doit à ce même défaut la presque indifférence du public. On n'imagine pas combien cinquante vers, déclamés dans l'obscurité par une voix unique devant un écran sur lequel sont projetés d'immobiles personnages, paraissent longs aux spectateurs blasés qui fréquentent un théâtre d'Ombres. Le succès, au contraire, est assuré aux auteurs qui, sur un sujet intéressant peuvent édifier un nombre considérable de tableaux très courts. La _Marche à l'Etoile_ ne dépasse pas une durée de dix minutes. Pendant ce court espace de temps, onze tableaux se succèdent sous les yeux des spectateurs; l'étoile sert de _leit-motive_ optique à ce minuscule oratorio, l'étoile vers laquelle marchent incessamment par longues théories toutes les classes du monde païen. Chaque tableau est commenté par six ou huit vers chantés, et le rideau tombe sur un calvaire apothéotique. L'Esprit est satisfait et l'auditeur, qui vient d'assister à tout ce drame de la _Genèse chrétienne_, estime qu'il a bien rempli sa soirée, et ne se rend pas compte que dix minutes ont suffi à tout cela. Or, c'était là précisément ce qu'il fallait trouver et c'est merveille que sans tâtonnement, et pour leur coup d'essai, les auteurs aient eu la main aussi heureuse.

Mais voici que je m'égare en les sentiers ardus de l'esthétique théâtrale et de la critique. Je dirai donc que pour nos adieux au public d'Angers, nous lui avons donné la _Marche à l'Étoile_ dont le succès n'était pas douteux et la délicieuse fantaisie grecque de Maurice Donnay, qui a nom _Phryné_. J'étais personnellement chargé de la tâche délicate, pour un poète, de défendre les vers d'un autre poète. Ce n'est pas la première fois d'ailleurs, car en tournée, comme au Chat Noir depuis trois ans, ce soin m'est régulièrement dévolu. Je dois dire qu'il constitue pour moi une joie véritable, et que le plaisir que j'éprouve à dire les vers si musicaux et si suavement amoureux de _Phryné_, me fait oublier presque le regret de n'en être pas l'auteur. Ajoutez à cela que ce plaisir se double d'un autre toujours varié. Sur le poème de Maurice Donnay, le compositeur Charles de Sivry avait brodé, lors des premières représentations, une charmante improvisation musicale qu'avec sa majestueuse indifférence il a toujours négligé de noter. Il n'y a donc pas, à vrai dire, de musique de scène traditionnelle pour _Phryné_. Mon camarade Mulder s'est chargé d'y suppléer. Avec son invraisemblable faculté d'improvisation, et sa parfaite connaissance de l'œuvre de Wagner et de Chabrier, ses deux génies de prédilection, il n'a pas été embarrassé pour adapter au poème déjà si musical, une armure de gracieuse et frissonnante harmonie. Sous ses doigts prestigieux surgissent tour à tour des motifs de l'_Or du Rhin_, de la _Walkyrie_, de _Tristan_. Une adorable phrase de Gwendoline chante pendant le dialogue amoureux d'Hypéride et de Phryné, et c'est grisé moi-même à force de musique, à demi extasié, comme le héros dont je traduis la fièvre et l'alanguissement suprême que je murmure ces vers:

J'aurai pour te défendre la toute puissance Des paroles d'amour et de reconnaissance, Mon plaidoyer sera la gloire de ton corps; Ainsi que les piliers harmonieux et forts Des blancs portiques, tes jambes de chasseresse En soutiendront l'architecture, ô ma maîtresse, Et pour le rehausser j'enchâsserai dedans Les gemmes de tes yeux, les perles de tes dents; J'aurai pour ordonner le nombre de la phrase, Le rythme de tes seins alanguis dans l'extase Et que le doux repos vient apaiser soudain; Et surtout j'ai cueilli dans ton secret jardin, Mieux que dans les traités d'éloquence publique, La fleur qui fait fleurir les fleurs de rhétorique.

Rennes, 17 mars.

Au théâtre où je vais quérir ma correspondance, je trouve une lettre d'un lieutenant de mes amis en garnison à Rennes, le lieutenant D... Il compte, me dit-il, que j'accepterai sinon l'hospitalité la plus complète chez lui, du moins un déjeuner ou un dîner à mon choix. Je veux bien, certes, d'autant plus que je me souviens de lui comme d'un gentil camarade, et je le vois encore par la pensée, grand comme un diable, avec une interminable blouse noire, mordant à belles dents le croûton de pain que nous distribuait aux récréations de quatre heures, l'Économat du collège de Perpignan. Mais je n'ai pas besoin de faire appel à des souvenirs si lointains, car je l'ai bel et bien rencontré à Paris voilà deux ans. Il était sous-lieutenant, et me semblait prendre la vie du bon côté; j'aurai vraiment plaisir à le revoir ici. Mais voilà-t-il pas que je cherche en vain son adresse; il n'a rien omis dans sa lettre, ce détail excepté. Tant pis pour lui, ma foi; j'attendrai pour le voir l'heure de la représentation.

J'en suis là de mes réflexions et je me rends en compagnie de Mulder à l'Hôtel de France, lorsque je m'entends héler vigoureusement. C'est mon héros que je viens de rencontrer et qui m'a reconnu. Tout est donc pour le mieux; on s'examine de part et d'autre, on s'interroge. Je m'étonne de voir un foudre de guerre comme lui porter le costume civil avec un galbe qui permet de supposer qu'il néglige un peu l'uniforme. J'apprends qu'il est marié, père de famille, et que son secret désir est de ne pas vieillir sous le harnois.

En chœur nous nous rendons chez le plus important marchand de musique de la ville, pour y laisser Mulder choisir un piano d'accompagnement. Le maëstro pousse des cris de joie en apercevant exposées en vitrine plusieurs de ses compositions. Des vapeurs de gloire lui montent au cerveau; nous en profitons pour exiger de lui quelques auditions qu'il nous accorde de grand cœur, et qui contribuent à donner de sa musique une opinion peu ordinaire à la propriétaire de céans, Mme Bonnet. Cette aimable personne ne soupçonnait pas qu'elle eut en magasin de pareils trésors d'harmonie; elle promet de se livrer de par la ville, à une campagne enthousiaste auprès des amateurs de musique et, sans plus attendre, elle inonde sa vitrine des compositions de Mulder. Voilà qui s'appelle de la belle et bonne réclame.

Après ce coup de maître, nous allons visiter le domicile de mon ami D... sans en excepter l'écurie attenante où cet heureux gaillard, qui triomphe dans tous les sports, tient en réserve deux très beaux spécimens de la race chevaline. Il les met complaisamment à notre disposition, et c'est là je pense une offre peu commune quand on sait de quelle jalouse dilection un cavalier entoure sa monture. Mais les fatigues consécutives au voyage et le souci où nous sommes constamment de ménager nos forces pour la représentation du soir, nous empêchent d'accepter l'aimable proposition de notre hôte. Nous nous contenterons de partager sa table, au déjeuner, demain, et nous nous promettons pour l'après-midi une longue séance musicale en son _home_, où seront invités pour la circonstance tous les amis du lieutenant, férus de bonne musique et leurs dames. Je prévois qu'on ne s'ennuiera pas.

La représentation, très fructueuse et très suivie, a failli être troublée par les protestations de quelques gallinacées des quatrièmes galeries, s'acharnant à réclamer notre directeur malgré la précaution prise par Bonnaud de l'annoncer malade. Le public a fait justice de ces cris ridicules. Après le spectacle, un télégramme de Mme Salis est venu nous apprendre la persistance avec aggravation, de l'état maladif du pauvre Salis et nous prier de rentrer à Paris après notre seconde représentation de Rennes.

LE CHAT NOIR

(_L'Avenir._)

Rennes, 18 mars 1897.

«A doncques la très illustre et inclyte pléiade du Chat Noir est venue en nos murs se faire entendre et véhémentement applaudir de tous les seigneurs et gentes dames de Rennes, en les différents modes où peut le talenct ou la subtilité s'exercer pour le plus grand esbaudissement des manants. Le bon syre Rodolphe Salis, féal châtelain du Mont-Martyr, fust cette nuictée fascheusement empesché de nous divertir, par un de ces rhumes dont sa bonne verve oncques n'eust été tarie, mais à tout le moins gesnée et diminuée.

Mais si nous nous gaussâmes fort, néanmoins, car à défaut d'y celui, vinct son amy le joïeulx compagnon Bonnaud, faire le boniment avec tant de gauloys esprit qu'eussiez cru ouïr ce maulvais dyable de Panurge, et myt à cet employ tant d'yronie opportune et tant de fois tomba juste à poinct que cuydions tous tant que nous étions y trépasser de joye et de ce délire que disaient les latins estre «_tremens_» encore qu'à mon sens il ne le soit guares.

Et c'était lors un joly spectacle que de voir mainste dame s'esclaffer et pouffer de rire, et se trémousser comme sallade en panier, qui derrière son éventail, qui sous le charmanct abry d'une main digne d'un sonnet de Pierre de Ronsard ou du gentil Remi Belleau! Et si falloit-il veoir garçons, mariés et veufs rigoller et se taper les cuysses comme si les eust le villain adonnes de fascheuses puces, lorsqu'en sa diserte et hilarante faconde l'amy Bonnaud, qui ne bronchoit pas, décochoit mille et une flesches acérées iusque devers le Présidenct de nostre Respublique, à quy ont dû tinter les oreilles, et nos pauvres académiciens, qu'irrévérencieusement il traictoit de glorieux débrys, et les belles petites courtysannes desquelles Parys s'honore, et iusqu'à nostre bon bourgmestre qui tout le premier trouva l'aventure à son goust et en daigna souryre!

Aussy me garderay-je d'omettre le tant joyeulx Milo d'Attique; celuy cy, avec le visage épanouy d'un bon paillart, débicte toutes sortes de soties plus gayes et ironyques les unes que les autres, et m'a-t-il paru que Milo avaict dedans son sac en plus du dit sel qu'aulcuns disent attique l'esprict de bon aloy par où se dystingue nostre race... Mais j'ay haste d'arriver à ce qui fist sur toute l'assemblée si vivace impression: j'entends dire icy en prime lieu la _Marche à l'Etoyle_ que mena à fin sous la tendre protection d'Euterpe et de Calliope le divin aëde Georges Fragerolle, et chantée par le doulx Clément Georges; en suyte nous délectâmes nous la vûe et l'oüie pareillement du _Sphynx_, cette mirificque épopée que sçavez qui, dans l'espace de quelques tableaux étreinct, évocque et dirais-je volontiers, fait palpiter devant nous, sur un mèchanct bouct de toyle tendue, avecque un quinquet derrière, toucte la grandeur de l'hystoire, la dyvine beaucté des choses détruictes, donct ne subsyste que poussière, tandis que se dresse l'énygmatique figure du _Sphynx_, jusqu'à ce que touct s'évanouysse alentour de luy emmy le refroydissement final.--Le charmanct écryvain _Montoya_ qui luy aussy avait produict des chansons de son répertoyre, a chanté, avecque combien d'asme, de sincéryté et de feu, la noble musicque de Fragerolle. Aussy l'applaudîmes-nous de bon cueur, d'auctant de cueur que luy avait exprymé ce qu'yl ressentait et comprenaict sy bien...

Mays n'allays-je pas termyner ce trop rapyde compte-rendu sans y mentionner le ieune et gratieux Trouvère Chantrier: Ha! que celuy-là n'a point l'ayr de secrèter plus de bile qu'il n'en faust pour l'intégryté de la sancté et le fonctionnement congru de l'organysme vytal! «Sont gens qui voyent tout en noyr,» a-t-il dict, «moy ie me tords du matyn au soyr!»

Et tous et toutes de l'ymiter que c'était un plaisyr, et si n'a-t-yl poinct exécuté la danse du venctre sans le moindre venctre, que j'eusse souhaicté de voyr parmi nous le bon curé de Meudon, et sa large panse balloter d'ayse sous la bure!

Adoncques vous dis-je à Dieu, illustrissimes et inclytes compagnons du cénacle joyeux qui nous fistes sauter le bedon à gros esclacts de rire; mais que dis-je à Dieu? C'est au revoyr que je vous veulx dire!»

FRÈRE JEAN, _chroniqueur_. Pour copie conforme, F. VALÉRY.

Paris, le 18.

C'est sans enthousiasme que nous avons regagné Paris d'où nous étions partis avec la perspective d'un long mois de tournée. Le retour de Rennes nous a paru pénible à tous, d'autant plus qu'à Saint-Brieuc où nous étions annoncés pour le lendemain, et à Brest la location marchait à ravir. Nous éprouvions à nous en aller en plein succès, un sentiment de regret analogue à celui qu'éprouverait sans doute une armée qu'on obligerait à se retirer, au début d'une campagne, après deux ou trois batailles favorables.

En arrivant à la gare Montparnasse Jolly trouve son fils, porteur d'un télégramme annonçant l'état désespéré de Salis et le priant de se rendre à Naintré, pour assister Mme Salis pendant cette épreuve; en sorte qu'après une journée passée en wagon, le dévoué machiniste a tout au plus deux heures devant lui pour sauter dans le premier train à destination de Poitiers. Nous lui serrons la main et nous regagnons nos pénates en proie à des sentiments très divers et à l'incertitude la plus complète sur les décisions individuelles qu'il nous faudra prendre pour parer aux éventualités du lendemain. Et nous piquons des deux dans le grand torrent de la vie parisienne. Qui vivra verra!