Le Roman Comique du Chat Noir

Part 13

Chapter 133,487 wordsPublic domain

L'élégante salle du théâtre de Châteaudun est au complet ce soir et certainement on pourrait compter les personnes de marque qui se sont abstenues. Jolly frappe les trois coups; Salis entre en scène et bonimente avec sa désinvolture de chaque jour. L'aspect de la salle galvanise cet homme et le transfigure. A part quelques clichés inévitables et quelques boutades d'un effet sûr, on ne peut pas dire qu'il se répète. Il y a toujours dans son allocution au public une place pour l'improvisation et véritablement à le voir électriser son monde par sa parole, dans l'état d'affaissement qui est le sien, on ne s'étonne pas du succès étourdissant qu'il obtint en son temps de verve intarissable et de florissante santé. Seule la physionomie trahirait, si elle était mise en lumière, les ravages du mal intérieur, mais la rampe est au trois quarts baissée pendant que Salis bonimente, en sorte que les spectateurs ne distinguent de lui confusément que les lignes générales sans se pouvoir rendre compte des altérations de son teint. Il se sent plus à l'aise néanmoins quand l'obscurité règne dans la salle et que défilent sur l'écran vivement éclairé, les ombres gracieuses du _Pierrot peintre_ de Louis Morin ou de _L'âge d'or_, de Willette. Mais à l'effort qu'il fait sur lui-même pour ne pas déchoir, succède chaque fois un abattement plus grand. Après avoir annoncé l'entr'acte, il vient d'être pris en rentrant dans la coulisse, d'une courte syncope et nous lui demandons en grâce de s'aller coucher immédiatement. Rien n'empêche de remplacer au dernier moment l'_Epopée_, par quelque autre pièce d'ombres du répertoire que l'un de nous pourra tant bien que mal commenter. Mais vainement on s'évertue à lui faire entendre raison; l'_Epopée_ figure au programme, c'est l'_Epopée_ qu'il faut donner et pour cette tâche il ne saurait être suppléé. Que faire? Persuadés que nous sommes qu'il est en train de se tuer à la peine, nous n'osons pas quand même insister. L'irritation de ses nerfs est telle qu'il ne peut en ce moment supporter la contradiction. Toute résistance est inutile contre ce tempérament d'acier trempé, ses yeux s'injectent à la moindre réflexion, l'injure lui vient aux lèvres. Il ne faut donc pas songer à l'empêcher ce soir de faire à sa guise. Demain, dame, on avisera et peut-être en s'y prenant dès le matin, pourra-t-on lui suggérer de prendre du repos ou tout au moins de partager avec nous la lourde tâche qu'il s'impose et les fonctions de barnum dont il se montre si jaloux.

En scène pour l'_Epopée_! malgré quelque atténuation de la voix qui se refuse aux commandements formidables et qui ne parvient pas toujours à dominer le grondement des canons habilement remplacés par la grosse caisse et le tambour, Salis conduit à bien sans encombre l'héroïque fantaisie de Caran d'Ache. N'empêche que j'ai pu, en collant mon oreille à la toile qui le sépare de la coulisse, l'entendre râler et haleter à plusieurs reprises. Mais le public est pris ailleurs, et ne s'avise pas de ces choses.

Le rideau baissé, Mulder me dit avec un hochement de tête: Le patron doit se sentir bien mal ce soir, il m'a dit quatre ou cinq fois, tandis que j'accompagnais en sourdine ses boniments sur le piano: «Doucement, mon petit Mulder, doucement, je ne suis pas en forme aujourd'hui. Il ne m'a pas habitué jusqu'à ce jour à tant de courtoisie, et d'ordinaire c'est des vocables brute et chameau qu'il se sert à mon endroit pour exprimer ses désirs. Je n'augure pas grand bien de ses euphémismes.»

Angers, 14 mars 1897.

Profitant de l'arrêt d'une heure et demie de notre train en gare de Tours, nous sommes allés déjeuner au pays des rillettes et des fines charcuteries. Salis est avec nous, et malgré l'empire qu'il a sur lui-même et son effort constant pour réagir contre le mal dont il est sourdement miné, son visage a des tons verdâtres qui font peur. Des gens se retournent sur son passage comme surpris de voir un mort qui marcherait, car il faut bien le dire, il a l'air d'un ressuscité qui, pour se payer une heure de balade parmi les vivants, aurait provisoirement quitté son linceul. Depuis près d'un mois, nous conte Mme Salis, sa nourriture est problématique. Il ne mange qu'à contre cœur, refuse les seuls aliments qui lui seraient favorables et ne manifeste de caprices qu'à l'endroit de ceux qui ne valent rien à son estomac. D'ailleurs, il n'en peut supporter aucun à vrai dire. L'exactitude de ce fait nous est immédiatement démontrée par une infructueuse tentative pour absorber quelques Marennes. Ce symptôme joint à ce que je sais du mauvais état de son intestin n'est pas pour établir un pronostic des plus folâtres.

Mme Salis commence à avoir des inquiétudes très sérieuses et vraiment très justifiées; elle parle de ramener son mari d'Angers à Naintré sans plus attendre et de nous diriger ensuite sur Paris, après peut-être et suivant les circonstances, une ou deux représentations à Angers. Nous l'assurons de notre dévouement et de la possibilité où nous croyons être en cas de besoin de nous passer au moins pour quelques séances du précieux concours de notre Directeur.

Ce conciliabule est tenu par nous tous dans la salle du restaurant où nous venons de déjeuner. Salis nous a quittés, sous prétexte d'aller quérir chez le pharmacien d'en face un flacon d'eau de mélisse. Ne le voyant plus revenir nous allons à sa recherche et le découvrons dans un bric-à-brac où, juché sur un monticule de vieux tapis, il examine le jeu d'un pistolet à pierre qui manque, paraît-il, à sa collection. Nous le ramenons à la gare où il a tout juste le temps de sauter dans le train d'Angers, pendant que sa femme, en proie aux plus sinistres pressentiments, a grand peine à cacher les sanglots qui l'étouffent et à dissimuler les larmes qui lui viennent aux yeux.

Je vous recommande le Grand Hôtel d'Angers comme un établissement de premier ordre; les directeurs et le personnel y sont parfaits de tenue et d'amabilité, les chambres sont spacieuses et bien aménagées, la table d'hôte est aussi louable pour la quantité que pour la qualité des services.

Peut-être, au fait, suis-je incité à vous vanter les mérites de la maison, pour ce qu'elle offre à notre point de vue particulier un avantage unique. C'est en effet dans une vaste salle située au rez-de-chaussée de l'hôtel et de création d'ailleurs toute récente que doivent avoir lieu nos représentations. Pensez si ce détail a son prix pour un paresseux de mon envergure.

Le Directeur du Théâtre Municipal d'Angers, en souvenir, paraît-il, de rancunes anciennes, a fait à Salis pour la location de son hall, des conditions tellement léonines qu'en présence d'une spéculation forcément désastreuse, le gentilhomme a préféré courir les chances d'une salle encore peu connue qui a nom la Bodinière. Cette salle, propriété de M. Bodinier, en laquelle ont eu lieu déjà des conférences de Sarcey et d'Armand Silvestre, se trouve être une dépendance du Grand Hôtel.

S'il me plaît donc et pendant trois jours il me sera possible de ne pas sortir du Grand Hôtel et d'autant mieux qu'une porte intérieure fait communiquer l'établissement avec un café très achalandé où sévit deux fois par jour un orchestre de dames hongroises.

Malgré ses protestations et en dépit de sa résistance, on a déterminé Salis à se mettre au lit. Un docteur a été mandé en diligence pour décider s'il y a lieu de le soigner sur place ou de le reconduire en sa propriété de Naintré en Poitou. Ce praticien très estimé qui a nom le docteur Jagot, m'accueille avec un hochement de tête quand je lui demande ce qu'il pense de son malade. La fièvre s'est déclarée chez Salis, non pas une fièvre très aiguë mais une fièvre persistante qui ne dépasse pas quarante degrés et qui accompagne d'ordinaire l'évolution d'une tuberculose à marche rapide, d'une granulie pour parler conformément au langage scientifique. Le docteur ne voit pas d'autre explication plausible à cette élévation de température, qu'il faut enrayer tout d'abord. Si l'on y parvient, il faudra songer à transporter le malade chez lui, ce qui suppose un voyage de cinq heures au moins, car on ne pourra prendre qu'un train omnibus pour s'arrêter à la station des Barres, distante d'environ 5 kilomètres du village de Naintré.

Je monte voir Salis; il ne semble guère plus abattu que le matin et ne paraît pas se résigner volontiers à ne point figurer dans notre spectacle de ce soir. A vrai dire même, il n'y renonce pas dans son esprit et il me demande si je n'ai pas recueilli pour son boniment quelques particularités sur les ridicules de la cité Angevine. Il vient de dévorer en quelques heures le volume récent de Pierre Loti, _Ramuntscho_, et il me demande de lui prêter un volume de la correspondance de Flaubert. Combien mieux lui vaudrait un peu de sommeil. Il est vrai que la fièvre le tient éveillé. La soif le talonne et malgré les quantités de limonade qu'il absorbe, il ne parvient pas à calmer ce besoin angoissant. Je lui conseille la tisane de champagne frappé, qui semble, aux premières gorgées, lui donner quelque satisfaction et je le quitte en lui souhaitant de se remettre et en l'engageant à ne pas s'inquiéter de la représentation.

Vers le soir, d'ailleurs, j'apprends de la bouche de Mme Salis, que toutes velléités de se lever pour le spectacle, se sont évanouies de son esprit. Sa température s'est élevée quelque peu depuis l'après-midi et la prostration dans laquelle il est plongé lui permet à peine de manifester ses désirs. J'entends à travers la porte entrebâillée le rythme précipité de sa respiration et je n'ai garde de m'approcher de son lit de peur de lui donner à penser que son état est jugé par nous alarmant.

Il est sept heures et demie; j'ai tout juste le temps d'absorber un café sur le pouce et de me préparer à la représentation de ce soir, la première où nous allons être abandonnés à nos seules forces. Comme par un fait exprès, la location n'a pas dépassé un chiffre très moyen, ce qui nous étonne un peu, car la ville d'Angers, passe pour une cité friande de spectacles. Il est vrai que nous sommes en carême, considération qui n'est pas sans importance dans toute la région de l'ouest. Néanmoins nous nous perdons en conjectures, pour découvrir la raison vraie de cette pénurie. Un spectateur nous la donne en deux mots. Le jeune administrateur de la Bodinière, a, paraît-il, annoncé dans les journaux que le Chat Noir se proposait de donner une série de trois représentations, à l'usage des familles en lesquelles ne s'entendrait qu'un répertoire ultra select et châtié. Cette annonce a porté ses fruits, et le public d'Angers, qui n'est pas ennemi d'une gaîté franchement gauloise, a jugé bon de s'abstenir. Voilà ce que l'on gagne à dire nettement aux gens qu'on leur veut assainir l'esprit et moraliser l'entendement.

L'administrateur, dont l'excessive jeunesse (il n'a pas vingt ans) justifie un peu la gaffe commise, nous promet de réparer l'effet désastreux de son annonce par un nouveau rédigé propre à laisser entendre au public cette fois que si le Chat Noir comme tout théâtre qui se respecte pratique le: _Castigat mores_, il ne fait nullement abstraction du _Ridendo_ de la romaine formule.

Et le rideau se lève, ce qui est une façon de parler, car la Bodinière, plus spécialement réservée aux conférences et aux auditions musicales, ne comporte pas cet accessoire. Ce n'a pas été sans difficulté que nos machinistes sont parvenus à mettre sur pied leur théâtre portatif. Il a fallu pour installer le piano, et faire une place aux poètes et chansonniers, ajouter à la primitive scène un tréteau central d'ailleurs très exigu. On y accède par un escalier postiche à trois marches dont l'équilibre est des plus instables.

Je plains, du fond de l'âme, mon camarade Bonnaud lequel, pour les annonces multiples qui lui incombent aujourd'hui, va risquer plus de vingt fois de se rompre les os en franchissant ce redoutable passage. Pour ma part, j'estime que rien n'est plus intimidant lorsqu'on doit affronter les suffrages de ses contemporains, que d'être obligé de se rendre au préalable, un peu ridicule à leurs yeux par un déploiement de gymnastique inaccoutumée.

Aussi, n'est-ce pas sans maudire _In petto_ l'administrateur et les machinistes, et aussi tous ceux, qui de près ou de loin ont contribué à l'échafaudage que je m'y insinue gauchement.

Bonnaud fait d'excellents débuts dans le boniment. Son speech d'ouverture a produit le meilleur effet et n'a pas soulevé, grâce au ton d'autorité qu'il a su prendre, les protestations auxquelles on pouvait s'attendre par suite de l'absence de Salis. Il a d'ailleurs fort bien commenté la jolie fantaisie de Louis Morin, Pierrot peintre, et son boniment tout d'improvisation, a marché sans accrocs et sans défaillances, avec même de ci de là quelques trouvailles, que je me propose de lui rappeler, car il serait fâcheux de laisser perdre en prodigue les joyaux et les pierreries qu'on ne rencontre qu'une fois.

Une de ses chansons, a particulièrement amusé l'auditoire. Elle est d'ailleurs de circonstance, vu le Carême et s'intitule _Les impressions de Mme Camus, concierge, aux Oraisons de Bossuet, interprétées par M. Mounet-Sully à la Bodinière._ Je me fais une joie de vous la transcrire, en regrettant toutefois de n'y pouvoir joindre le comique irrésistible du débit et l'inimitable cocasserie de l'intonation. Je comblerai cette lacune, quand le phonographe sera d'un usage courant.

MADAME CAMUS AUX ORAISONS DE BOSSUET

Air: _Ah! mes enfants!_

On sait qu'dans l'grand monde c'est aujourd'hui la mode, Pendant la s'main' saint' d'offrir, c'est plus commode, Ah! mes enfants! A ses invités, en guis' de cotillon, Le Petit-Carême de Monsieur Massillon. Ah! mes enfants!

Ces spectacles saints moi j'en suis idolâtre, Bien qu'défunt mon homm' qu'était d'humeur folâtre Ah! mes enfants! Déclarait franch'ment que d'Bossuet ou d'Fléchier Indistinctement tous les deux l'faisaient..... suer! Ah! mes enfants!

Aussi l'jeudi saint, comme on n'fait pas d'visites, Et que j'étais lass' de me fair' des réussites, Ah! mes enfants! Je m'ai parfumée au vinaigre de Bully Et j'ai dit: «Je m'en vas entendr' Mounet-Sully» Ah! mes enfants!

J'saut' dans un sapin, j'cours à la Bodinière Y avait trent' personn's c'était bondé, ma chère! Ah! mes enfants! I n'restait qu'un' plac' tout près du «collidor» Ousqu'il m'arrivait un d'ces p'tits vents du nord, Brr! mes enfants!

On frap' les trois coups, puis des accords funèbres Eclatent et nous v'la plongés dans les ténèbres, Ah! mes enfants! J'sens tout à coup qu'on me pinc' le mollet, C'était mon voisin de droit' qui rigolait, Ah! mes enfants!

Un' main indiscrèt' me détach' ma jarretière, Puis un' voix murmur': «C'est moi,--moi, Brunetière.» Ah! mes enfants! Dit'-moi-z-entre nous si ça n' vous fait pas suer, Cett' façon spécial' d'écouter du Bossuet? Ah! mes enfants!

J' résistai quand même au point d'avoir des crampes, Quand fort à propos on ralluma les lampes, Ah! mes enfants! J'aperçus alors--tout mon cœur tressaillit-- Debout, près d'la ramp'! monsieur Mounet-Sully Ah! mes enfants!

Il ouvre la bouche, aussitôt j' perds la tête, Et v'là que j'commence (faut'i qu'une femme soit bête!) Ah! mes enfants! A pleurer comm' si qu'j'épluchais un oignon, Ou qu'si qu'je r'faisais ma première communion, Ah! mes enfants!

Débutant d'abord d'une voix morne et lente, Mounet prit ensuit' une allure étonnante, Ah! mes enfants! Tell'ment que j'pensai qu'il avait au surplus, La peur de rater la dernière omnibus, Ah! mes enfants!

Puis, il me fixa de son regard sauvage, Tel un homme qui s'sent dev'nir anthropophage, Ah! mes enfants! Pendant qu'dans sa gorge' ça f'sait un bruit d'enfer, Comm' s'il s'gargarisait avec un ch'min d'fer, Ah! mes enfants!

Tantôt il poussait des hurlements d'Apache, Au point qu'j'en avais mal à ma trompe d'Eustache, Ah! mes enfants! Tantôt, il parlait si bas, si bas, si bas, Qu'Saint-Germain lui même ne l'entendait pas. Ah! mes enfants!

Bref, il termina par un cri si farouche, Qu'un vieil accoucheur qui dormait comme un' souche, Ah! mes enfants! Tout près d'moi s-réveille et laiss' tomber ces mots: «J'parie vingt-cinq louis que ce sont des jumeaux.» Ah! mes enfants!

On acclame, on crie: Bravo, Mounet!--Je pense Qu'il y avait ensuite un'petit' conférence. Ah! mes enfants! Oui, mais j'avais tant d'émotion dans mon sein, Que je m'laissai r'conduir' chez moi par mon voisin. Ah! mes enfants!

Bref nous nous aimions, lorsque la s'main' dernière, J'découvris qu'cet homm' que j'croyais M'sieu Brun'tière Ah! mes enfants! Et ben, pas du tout, mes bell's, ne l'était pas. C'était un commis du Petit Saint-Thomas! Ah! mes enfants!

D. BONNAUD.

Angers.

Quelque peu brisé par les émotions et les fatigues de la journée d'hier, je dormais ce matin d'un profond sommeil malgré l'heure tardive, dix heures environ, lorsqu'on m'annonce une visite. Et c'est le délicieux poète, Charles Tenib, rencontré deux ans auparavant à Nancy qui pénètre en s'excusant de me venir troubler. Il est animé des meilleures intentions, et l'offre d'un amical déjeuner est le premier vœu qu'il formule. Je n'ai garde de me dérober, d'autant plus qu'en dehors de la vive sympathie qu'il m'a toujours inspirée, je le tiens pour un très délicat rimeur. Je connais fort peu de chose de lui, et la bonne opinion que je me suis faite de son talent me vient d'un prologue qu'il composa voilà quatre ans lors de l'inauguration à Paris, rue de l'Ancienne-Comédie, des soirées littéraires du Procope. J'ai pu me rendre compte, pas plus tard qu'aujourd'hui, qu'il valait mieux encore que ce que je pensais de lui, et puisque vous aimez les vers, je vous réserve après vous avoir sommairement conté cette journée la lecture d'un de ses poèmes cueilli au hasard: car je n'ai pas eu le courage de choisir tel morceau plutôt que tel autre dans son très remarquable recueil: _Les amours Errantes_.

Charles Tenib a pris à Paris, aux environs de la vingtième année, le goût des vers en la fréquentation des jeunes poètes de la rive gauche. Esprit très clair et très pénétrant, rendu pondéré par de sérieuses études scientifiques, il n'a pas subi la contagion de l'exemple qui fleurissait à cette époque parmi les allées du Luxembourg et qui induisit bien des jeunes âmes en les obscurs dédales du Décadisme, du Symbolisme et du Romanisme.

Sans vouloir parler de charabias et sans jamais s'associer aux infructueuses tentatives qui d'ailleurs ne parvinrent pas à détrôner la rime au profit de l'assonance, il sut profiter des innovations heureuses que par dessus tous, Verlaine, aussi génial qu'inconscient avait insinuées dans les rythmes de ses poèmes. Et, muni d'une langue riche et sonore, amoureux de l'image et la voulant claire et lumineuse, érudit assez et hanté souvent d'orientales fantaisies, il fit de bons et de beaux vers. Mais je parle présentement comme en Sorbonne et j'ai tout l'air de vous faire une conférence sur la vie et les œuvres de mon ami Charles Tenib. Laissez-moi donc vous dire tout simplement que ce brave et talentueux garçon, qui ne demanderait qu'à rimer des vers très musicaux et très suaves, dans le recueillement et la paix d'une existence modeste, a été obligé vu son absence de fortune, d'embrasser une carrière. Je n'en dis pas plus long, car il m'en voudrait d'être indiscret, mais je ne puis pas m'empêcher de trouver qu'il est amer lorsqu'on a le beau talent de mon ami Tenib, de ne pouvoir pas le crier tout haut et d'en être réduit à prendre un pseudonyme pour n'être point compromis.

Tenib a l'âme d'un simple et d'un résigné. Il n'en a pas moins la noble ambition d'échapper tôt ou tard au carcan ridicule que les contingences lui ont forgé. Je le lui souhaite de toute la force de ma sympathie et de la très sincère admiration que j'ai conçue pour lui en le connaissant mieux et en lisant ses vers.

Mais pourquoi vous ferais-je attendre? A demain les affaires sérieuses: voici le poème liminaire de son recueil _des amours Errantes_.

PRÉLUDE

Sur les confins de l'Irréel, vers les écueils, Vers la banquise inaccessible à nos audaces, Muraille d'épouvante où saignent sur les glaces Tous les poètes morts des immortels orgueils,

Un vol s'élève et se balance et se déploie, Oriflamme de lys sur champ d'or et d'azur, Un vol d'aube en un ciel d'idéal le plus pur Où des soleils défunts rallument une joie.

Entends-tu palpiter les ailes de velours, O Femme? Un rhythme a réveillé l'écho des tombes Dans mon âme, et voici qu'il neige des colombes, Car les poèmes blancs viennent vers nos amours.

En moi se balançaient les lourdes frondaisons De la forêt du rêve où s'esquissent les choses, Quand s'essayant à déployer leurs ailes closes Mes colombes tendaient aux vastes horizons.

Toi la reine, suspends aux saules des fontaines, En signe des captivités où tu me veux, Du geste tant aimé de tes deux mains hautaines, La lyre où l'esclave a tendu de tes cheveux.

En des discours dont ton doux cœur fit les exordes, Où de leurs vols soyeux elles mettront l'ampleur, Mes colombes qui n'ont pas eu d'autre oiseleur, De leurs ailes viendront faire parler ces cordes:

Tandis qu'elles prendront leur essor tour à tour Dans mon âme passive au flot des harmonies, Nous sentirons neiger sur nos deux mains unies Ce duvet auroral de mes chansons d'amour.

Angers.