Le Roman Comique du Chat Noir

Part 12

Chapter 123,882 wordsPublic domain

Vous ne m'en voudrez point, cousine, de m'étendre si longuement sur ces détails; je prends peut-être, à vous énumérer ces choses, plus de plaisir que vous n'en aurez à les lire et ce plaisir, croyez le bien, ne va pas sans quelque mélancolie. Car c'est du passé que je parle et l'effort que je fais à cette heure pour me remémorer avec quelque précision les êtres et les objets qui furent un temps mêlés à ma vie, suffira, je l'espère, à me les rendre inoubliables désormais.

L'hôtellerie du Chat Noir, qui sous la patine du temps avait revêtu ces tons gris propres aux monuments historiques, est redevenue en quelques jours, l'uniforme et quelconque maisonnette en laquelle s'abritera la précieuse santé d'un marchand de savons, rentier. Disparues la verrière suggestive de Willette, la danse macabre et la procession du Veau d'or; envolées au vent les superbes lanternes en fer forgé qu'au temps de sa gloire naissante le maître Grasset dessina tout exprès pour Salis; et l'enseigne hiératique, où dans un croissant de Lune ricanante, un chat se profilait debout sur ses pattes de devant, et aussi le Grand Soleil aux rayons dorés, qui surmontait la fenêtre du premier étage et s'irradiait sur un chat apothéotique. Je traversais hier encore la rue Victor Massé et ne songeant plus que tout ce décor n'était désormais vivant qu'en la mémoire de quelques-uns, je laissai par mégarde errer mes yeux sur l'emplacement de l'ancien cabaret. Les murs, fraîchement crépis, me renvoyèrent une image plate, dont l'uniforme blancheur, trouée de ci de là par le vert sale des volets, me fit croire un instant que je m'étais trompé de route. Une seconde j'hésitai, puis je me souvins, et sans vouloir me retourner, je hâtai le pas.

Mais peut-être serait-il temps que je revinsse à mon directeur, puisque tant est que je me suis abandonné à vous décrire l'étrange bric-à-brac au milieu duquel je l'ai trouvé. J'ai peine à croire, en l'examinant avec quelque attention, que ce pauvre être au visage crispé, à l'œil éteint, aux membres déjetés, se prépare à partager avec nous les fatigues d'un mois de tournée. Malgré ce que je sais et ce que j'ai pu voir cent fois, de sa résistance nerveuse et de son héroïque volonté, je ne me le figure pas, cette fois, secouant tout ensemble son masque de souffrance et la veulerie de son pauvre corps, et, jetant par dessus la rampe, à la tête des spectateurs, les outrancières métaphores et les cinglantes ironies. Sans doute le médecin qui dirige son traitement se propose-t-il à la dernière heure, d'opposer à son départ une formelle interdiction, et, pour éviter d'inévitables querelles, a-t-il refusé jusqu'à présent d'aborder devant ce terrible malade un aussi délicat sujet.

La tournée se peut à la rigueur passer de son barnum et nous avons avec nous Dominique Bonnaud, lequel a donné plus d'une fois la preuve de ses capacités oratoires.

Néanmoins je suis curieux de savoir si le gentilhomme a songé à cette éventualité d'une ou plusieurs représentations ayant lieu sans son concours, ce qui, jusqu'à l'heure actuelle, ne s'est pas encore présenté.

--«Vous me semblez un peu fatigué, mon cher Salis, et j'ai peur que le repos de huit jours que vous venez de prendre ne soit pas tout à fait suffisant à vous mettre sur pieds.

--«Peuh! je ne suis ni plus ni moins malade que pendant les quinze derniers jours de la précédente tournée. Je ne suis pas douillet pour ma personne et je ne me plains pas pour rien. Tel que vous me voyez, je supporte depuis vingt jours, une diarrhée qui ne me laisse pas une demi-heure de repos le jour comme la nuit.

--«Diable, mais c'est grave, cela.» Et je commence à m'expliquer l'état d'affaissement où je l'ai trouvé et aussi les tons livides de sa physionomie.

--«Ah! vous croyez, fait-il avec quelque incrédulité.

--«Mais que vous ordonne votre médecin?

--«Mon médecin, c'est un âne. Je continue à le voir parce que je me suis trouvé bien de ses conseils il y a deux ans; mais je crois qu'il a perdu son latin et qu'il n'en sait pas plus long que moi sur mon mal. Il prétend que j'ai de la tuberculose intestinale et il m'ordonne une quantité de médecines à prendre par en haut, par en bas. Il peut se fouiller, j'ai horreur de ça. Je les envoie chercher tout de même chez le pharmacien, il faut bien faire un peu marcher le commerce. Voyez plutôt, sur la commode.»

Et j'avise en effet sur le meuble indiqué toute une théorie de flacons aux têtes savamment empanachées. Il y a du laudanum, des capsules de créosote et des cachets de naphtol, tout ce qu'il faut pour me confirmer dans ce diagnostic de tuberculose intestinale que Salis me vient de répéter, avec l'air dégagé d'un homme qui parlerait du mal dont peut souffrir son propriétaire ou quelque très indifférent créancier.

--«Tout cela pourrait vous faire grand bien, lui dis-je, m'efforçant de lui parler avec gravité. Le moment n'est pas venu d'abuser de vos forces et je crois qu'à la veille d'un départ, il serait temps de vous défaire de cette incommodité dont vous me parliez tout à l'heure et qui peut à la longue devenir pour vous un danger réel.

--«Vous parlez de ma diarrhée; certes, j'en ai plein le dos, mais d'autre part, prendre des lavements, à mon âge et quand on n'en a pas l'habitude, convenez que c'est dur. Je ne sais pas si je me déciderai jamais à boire de ce côté. Jusqu'à présent savez-vous comment j'ai toujours soigné la diarrhée? par les œufs durs. Et je continuerai: ce sera le triomphe de la médecine paysanne.» Puis, abandonnant ce sujet pénible, il vient à parler des tournées qui suivront celle que nous allons entreprendre, des pourparlers engagés déjà pour l'Autriche et pour l'Italie. La Russie l'attire par dessus tout et il ne renonce pas à l'idée de donner l'_Epopée_ à Pétersbourg, devant le Tzar. «Dame, dit-il, il ne s'en est fallu que de l'épaisseur d'un cheveu que le souverain Russe vint au Chat Noir, lors de sa promenade triomphale dans Paris. J'avais manœuvré comme un zèbre pour déterminer ces messieurs du Protocole à faire figurer l'_Epopée_ au nombre des réjouissances dont on devait régaler l'Illustre visiteur. Songez donc, personne mieux que moi n'était en posture de demander pareille faveur. Crozier, le chef du Protocole, fut un des assidus du Chat Noir, au temps de la fondation. Il a dit chez moi entre deux bocks des vers qui ne cassaient rien et qui n'ont pas fait oublier Corneille. Je crois même qu'il a pris un avant-goût des fonctions qu'il remplit à l'Elysée présentement, en ordonnant quelque peu le cérémonial imposant qui signala le transfert du Chat Noir, des boulevards extérieurs à la rue Victor Massé. Crozier m'était donc tout acquis; mais il s'est trouvé quelque imbécile pour faire remarquer que la visite du tzar en mon hôtel contrasterait par trop avec la somptuosité des fêtes que la ville de Paris offrait à son auguste visiteur et mon projet a été remisé.

«N'importe, on s'était ému à l'ambassade russe des démarches faites par moi et il m'y fut déclaré que le tzar ne manquerait pas de me venir voir à l'occasion du second voyage un peu moins officiel que le premier qu'il ferait dans la capitale. D'ailleurs je lui ai décerné le titre de tuteur officiel de la Butte et un semblable honneur ne va pas sans quelque obligation. Si donc nous allons à Pétersbourg, la cour nous est acquise et vous voyez quel coup de grosse caisse à notre rentrée en France.»

Et le voilà lancé; ses yeux ont repris leur éclat, son torse s'est redressé. Il gesticule en parlant comme s'il avait à faire à son auditoire des jours de représentation et je lui dis au revoir, ne doutant plus une seconde qu'il bonimentera comme un seul homme, à Versailles, le surlendemain.

La température est exceptionnelle aujourd'hui. Le ciel, ce soir invite à la promenade. Une fantaisie me vient. Je vais faire un tour au bois à bicyclette. Il est dix heures; je rentrerai vers minuit et je m'endormirai de ce bon sommeil qui suit deux heures de pédale. Las! ma machine, après huit mois de remise est dans le plus piteux état; j'ai toutes les peines du monde à gonfler mes pneus et minuit sonne que je suis à peine à la Porte Maillot. Devant la Brasserie de l'Espérance, je mets pied à terre pour m'offrir un bock. A la terrasse, tout près de moi, quatre jeunes gens en tenue de cyclistes devisent gaîment. Sans nul effort pour surprendre ce qu'ils disent, j'entends assez pour me rendre compte que les deux messieurs ont rencontré par hasard les deux demoiselles, deux sœurs, et que leurs propos roulent sur l'étrangeté des rencontres en semblable occurrence.

--«Tu te souviens, Jeanne, dit l'une des cyclistes, comment s'est fait l'an passé le mariage de notre amie Augustine.

--«Ah oui, c'est très drôle, répond la sœur, elle a fait connaissance de son fiancé dans une culbute au bois. Il est tombé le premier, elle qui venait derrière, a suivi et ils se sont trouvés si bien, comme ça, l'un sur l'autre, qu'ils se sont promis de continuer.»

Versailles.

La proximité de Paris nous octroie toute licence pour nous rendre à Versailles à notre gré. Aussi vous pensez bien que je ne me suis point donné d'entorse pour arriver de bonne heure en cet historique séjour. N'importe, le voyage, si court soit-il, n'a pas été pour moi tout à fait dépourvu de charme.

En parcourant la ligne des innombrables wagons à galeries qui stationnent au départ (gare Montparnasse) je découvre un compartiment de seconde classe absolument veuf de voyageurs. J'y pénètre et je m'aperçois tout d'abord de la difficulté qu'il y a à voyager avec quelque bagage, dans ces compartiments aménagés pour le service des lignes de banlieue. De filet nulle trace et sous les banquettes, impossibilité manifeste d'insinuer une valise. Aucun inconvénient à cela pour l'heure puisque j'étais seul; j'installe donc à ma droite, en les superposant, la valise et la boîte en carton qui composent mon bagage restreint. Je consulte ma montre; il reste encore cinq minutes avant le départ du train et le quai parfaitement désert me laisse espérer que tout ira le mieux du monde. Cependant une jeune femme à la taille élégante, au profil intéressant, ouvre la portière et s'asseoit en face de votre serviteur. Toutes les chances me dis-je à part moi; bonne compagnie et point d'encombrement, et me voilà, pour n'être point en retard, faisant observer à la jeune personne qu'elle abîme ses yeux à vouloir déchiffrer malgré l'ombre grandissante et la pénurie des lampions, son numéro du _Petit Temps_. L'aimable enfant ne trouve pas _celui_ (style Willy) de formuler sa réponse; une famille de quatre personnes envahit brusquement la boîte exiguë et bien que nous ne soyons encore que six voyageurs, quatre de moins que le chiffre admis par le règlement, mon bagage m'apparaît déjà très incommode et fort mal venu. Fasse le ciel qu'on nous laisse tranquilles. Ah! ouiche; après le passage de l'ultime contrôleur, trois voyous déguenillés et puant le crottin, pénètrent chez nous comme une trombe, se réjouissant tout haut de voyager en seconde avec des billets de troisième. Pour ceux-là, ils s'arrangeront comme ils pourront, et malgré des réflexions que je ne prends pas la peine de relever, je ne touche pas à mon bagage. Mais voilà bien d'une autre; cependant que le train s'ébranle, une volumineuse matrone, maintenue par la poigne vigoureuse d'un employé, s'engouffre dans l'étroite cahute, et cette fois je me vois dans la terrible nécessité de dégager la banquette. La bonne dame consent à s'asseoir sur la boîte en carton que je vais trouver défoncée en arrivant et je prends sur mes genoux l'énorme valise. J'ai conscience de la mine déconfite que je ne puis manquer d'avoir en semblable posture et j'ose à peine regarder à la dérobée ma voisine de face, qui dissimule derrière le _Petit Temps_ le rire incoercible qui la poinct.

Versailles.

Bien démodés et bien antiques, les sapins qui font le service de la gare. Ils ont tous l'air de vieux carrosses de l'époque du roi Soleil, dont on n'aurait depuis, renouvelé ni le cuir ni les étoffes intérieures, en sorte que vous vous trouvez en contact direct avec la carcasse ligneuse dont votre individu s'accommode assez mal. Les chevaux d'ailleurs correspondent suffisamment à ce tableau du véhicule. Leurs os font saillie comme le bois des sièges et c'est vraiment en piteux équipage que je me fais conduire au théâtre, car j'ignore à quelle hôtellerie sont descendus mes camarades, et je compte obtenir ce détail de l'obligeante concierge.

Sous une pluie fine, et bien qu'il soit à peine 7 heures, quelques gamins attendent l'ouverture des bureaux. Ce sont probablement des marchands de contremarques ou encore de ces voyous désœuvrés qui passent volontiers deux heures à la porte des théâtres, attendant le bon vouloir de quelque spectateur lassé, pour régaler de lumière leurs yeux et leurs oreilles. Deux d'entre eux se précipitent au devant du luxueux attelage plus haut décrit et sans que j'en aie aucunement exprimé le désir les voilà sautant sur mes bagages cependant que j'ai peine à me défendre contre leur subite agression. Une colère me prend, «Qui vous a dit que je descendais là! Voulez-vous bien lâcher ma valise.» Mais l'un d'eux, avec de profondes révérences et comme s'il eût été à l'école de Salis lui-même.--«Je pensais que Monseigneur allait descendre; mille excuses à Monseigneur.» Ce langage de l'OEil de Bœuf dans la bouche de ce malicieux gamin me fait rire malgré que j'en aie et je pénètre chez la concierge. Là j'apprends que mes camarades sont descendus tout à côté, à l'_Hôtel des trois Suisses_. Je congédie le cocher et mets à profit le voyou grandiloquent qui m'offrait ses services. Mais il paraît que je n'en ai pas encore fini avec lui, car, après avoir soigneusement examiné la monnaie de billion dont j'ai payé ses brefs offices il me court après pour me dire: «Monseigneur m'a donné un sou italien.--Tant pis pour toi, fiche-moi la paix.» Et je rentre en riant à l'_Hôtel des Suisses_ poursuivi par ces mots lancés à toute volée: «Va donc, hé, faux monnayeur.» Qu'on vienne après cela vous dire que le voyou malicieux est introuvable hors de Paris.

Dans les coulisses, après m'être informé de l'état de Salis qui semble un peu meilleur que l'avant-veille, j'aperçois la sympathique bobine de mon vieil ami Gowitz. Gowitz est un fonctionnaire très estimé qui fut préfet vingt-quatre heures en des époques de troubles et d'agitations politiques mais que l'on remercia dès qu'on le reconnut capable de réformes sérieuses et réfractaire à toute routine ou ridicule esprit de corps. Il eut vite fait de comprendre, n'ayant d'ailleurs nulle ambition, la vanité des hiérarchies et préféra s'enfermer en des fonctions modestes mais sûres. Noctambule mirifique et buveur impénitent il possède le secret de l'éternelle jeunesse et il peut vous citer, non sans émotion, les noms très authentiques de plus de vingt très illustres et très estimés viveurs dont il a suivi les convois. Il a résolu ce problème d'habiter Versailles et d'être une des figures les plus étranges de Montmartre. Il se pique de connaître jusqu'à la plus neuve débutante, toutes les demi-mondaines et dégrafées qui se peuvent trouver, entre minuit et cinq heures du matin, de la place Blanche au Square d'Anvers. Il vous peut conter sur chacune d'elles mille authentiques détails connus de lui seul et de Dieu.

Entre son quatorzième et quinzième sherry brandy, il expose assez volontiers son désir de fonder sur la butte un journal portant ce titre: _Le Miché_. Ce serait l'organe des intérêts de la très nombreuse confrérie rangée sous ce nom. On y accueillerait les plaintes et réclamations de ces messieurs, à l'endroit des hétaïres dont ils n'auraient pas à se louer; les rosseries de ces dernières comme aussi leurs vertus et leurs faits glorieux y seraient scrupuleusement enregistrés, etc. etc.

C'est à Gowitz qu'il faut, pour être juste, faire remonter une institution qui s'est présentement très répandue à Montmartre et dont il est le père incontesté, c'est la _Dernière Pensée_. La dernière pensée est le nom pittoresque donné par Gowitz à l'ultime tournée que des camarades prennent ensemble avant de se quitter. Malheureusement, la _dernière pensée_ n'est définitive que pour l'établissement où l'on se trouve. On la peut indéfiniment renouveler en changeant de local et pas n'est besoin de dire que, sous ce rapport, Gowitz rendrait des points à quiconque.

Aussi n'ai-je regagné hier au soir l'Hôtel des Suisses qu'après avoir échangé avec Mulder et mon vieil ami Gowitz un nombre incalculable de _dernières pensées_. Voudrez-vous, petite cousine, me faire l'amitié de croire que la dernière des dernières n'en a pas moins été pour vous.

Châteaudun, 12 mars.

Il n'est pas sept heures du matin quand le garçon de l'Hôtel des Suisses me vient éveiller pour le départ. Vous me direz que la distance de Versailles à Châteaudun n'est pas si considérable qu'il s'y faille prendre de grand matin pour la franchir, mais cette fois comme les autres, les questions de transbordement de notre volumineux bagage en ont décidé ainsi.

Les dernières pensées de mon ami Gowitz m'ont sourdement travaillé l'estomac pendant les heures que j'avais espéré consacrer au sommeil réparateur. La tête en a quelque peu souffert aussi et je suis en proie à ces deux symptômes pour lesquels je vous renvoie aux plus savants traités de Pathologie contemporaine: La gueule de bois ou Xyllostome et le mal aux cheveux ou _capillalgie_. Ma gorge se refuse à proférer un son et la femme de chambre à laquelle je demande un peu d'eau chaude à travers la porte me fait répéter par trois fois. Voilà qui promet pour ce soir une jolie succession de notes filées. Le tout Châteaudun des premières n'aura qu'à se bien tenir. Le maëstro Mulder auquel je fais part de mes inquiétudes, me rit au nez au lieu de compatir à mes secrètes préoccupations. Par une ironie du sort dont je constate une fois de plus l'injustice, il se trouve qu'il a, tout au contraire de votre serviteur, la voix limpide et le timbre pur. Comme s'il avait besoin de ces choses, lui qui se rit des laryngites et des chats et qui, par tous les temps, déchaîne l'harmonie au seul caprice de ses doigts.

Salis a vraiment très mauvaise figure ce matin; l'effort qu'il a dû faire hier soir à Versailles pour clamer l'_Épopée_ paraît l'avoir tout à fait épuisé, non moins d'ailleurs que le repos très insuffisant d'une nuit tronquée. Je le vois frissonner malgré les couvertures de laine dont il a soin de s'entourer, et je lui conseille de se coucher en arrivant à Châteaudun, tout au moins jusqu'à l'heure de la représentation.

C'est d'ailleurs ce que j'entends faire moi-même, pour rétablir l'équilibre de mes heures de nuit perdues. Mon corps ni ma tête ne s'accommodèrent jamais de l'insomnie et je suis le plus absurde des hommes, quand je n'ai pas à mon actif pour vingt-quatre heures, le tiers de ce chiffre de sommeil.

Donc j'ai fait faire un grand feu de bois et je me suis couché, pendant que les dernières bûches se muaient lentement en cendre impalpable. Pour m'endormir j'ai pris sur ma table de nuit le mignon volume de vers de Cantinelli que l'ami Gondoin a bien voulu me prêter, le _Rouet d'Omphale_, et, ma foi, je l'ai lu jusqu'au bout, ce qui me fait conclure: qu'il faut, lorsqu'on veut lire avant de s'endormir, choisir de préférence des livres bêtes et mal écrits. Cela n'est pas l'expression d'un regret, bien au contraire, car c'est sans doute aux jolis vers de Cantinelli que je dois les rêves d'azur qui me sont venus visiter après ma lecture et qui m'ont bercé jusque vers six heures du soir. Encore ne me suis-je point éveillé tout seul: Mulder, qui s'alarmait de ne pas me voir, a d'un coup si fort ébranlé ma porte, que, des sentiers odorants où m'égarait ma fantaisie, j'ai brusquement sauté sur la descente de mon lit et failli renverser tout ensemble le bougeoir, la table et le _Rouet d'Omphale_ y déposé.

J'ai demandé si Salis avait pris quelque repos. Ah! ouiche, après l'avoir cherché pendant deux heures, pour avoir son avis sur un point litigieux, Jolly l'a découvert chez un marchant d'antiquités, en train de faire emballer pour sa collection de Naintré, une vingtaine de sabres et de fusils datant de la dernière guerre et abandonnés par les Prussiens aux portes de Châteaudun. Cet homme est décidément incorrigible et marchera jusqu'à son dernier souffle. J'ai quand même pitié de lui quand je songe que dans l'état de fatigue et d'épuisement où je l'ai vu ce matin à la gare il se propose de dire encore aujourd'hui l'_Epopée_. S'il pouvait voir dans une glace son teint jaune, d'un jaune sale indéfinissable, avec les yeux éteints et la pénible crispation de ses traits, il se ferait peur à lui-même. Mais c'est un enfant terrible qui ne veut pas s'avouer sa déchéance physique et qui ne veut pas croire que sa machine humaine, toujours menée tambour battant et surchauffée, le puisse abandonner dans un déclanchement suprême de ses rouages essentiels.

A table d'hôte j'ai l'agréable surprise de rencontrer deux vieilles connaissances du quartier latin, deux amis qui ne paraissent pas se féliciter outre mesure de leur séjour à Châteaudun. L'un est magistrat et il se résigne à cause de l'encombrement de la carrière qui ne permet pas d'aspirer trop vite aux centres importants; l'autre est professeur de philosophie et prend son mal en patience, parce que le nombre plutôt restreint de ses élèves lui donne des loisirs qu'il n'aurait pas en d'autres villes et lui laisse le temps de poursuivre des études personnelles. Entre la poire et le fromage nous nous remémorons quelques coins du quartier disparus aujourd'hui, entre autres ce fameux caveau des Alpes Dauphinoises où trônait l'illustre Chopinette, Chopinette qui s'intitulait comme présentement Alexandre, le seul élève de Bruant. Sur quels points avait bien pu porter l'enseignement du maître à l'élève, c'est ce qu'il y avait lieu de se demander; pas sur la prosodie, en tous cas, et guère plus sur la grammaire, car le tenancier dudit Caveau se chargeait comme pas un d'ajouter des pieds innombrables aux vers du professeur et sa conversation s'émaillait de cuirs que c'en était un rêve.

Il faut reconnaître cependant que les larges bottes d'égoutier, le pantalon et le veston en velours à côtes sentaient le Bruant d'une lieue, sans excepter le tricot en flanelle rouge et le feutre aux larges bords. Il y avait du Bruant aussi dans la démarche, dans le balancement alternatif du corps sur les deux jambes, et dans la façon de rejeter en arrière les cheveux qu'il portait longs. Tel qu'il était d'ailleurs, on le trouvait très bien et la rive gauche s'estimait heureuse. Les femmes se le disputaient. Elles en eurent raison. Il mourut à Nice après avoir cruellement expié mille ingurgitations malsaines et les sympathies du beau sexe.

Mes deux amis exilés de Paris depuis trois ans se font une joie d'assister ce soir à notre spectacle. Je les abandonne à la porte du théâtre après leur avoir imposé de claquer aveuglement, ce qu'ils promettent de bonne grâce.

Dans la coulisse, sur un canapé du mobilier de scène je trouve Salis étendu; il paraît sous le coup d'une souffrance générale qu'il s'efforce de contenir. Il réclame l'aide d'un machiniste pour chausser ses souliers vernis; les pieds gonflés de goutte se prêtent peu aux manipulations et ce n'est qu'avec maintes grimaces qu'il parvient à s'insinuer dans sa chaussure. Un nouvel effort pour remplacer par la redingote le veston de sa tenue de voyage et le voilà paré, comme on dit en langue matelote.