Part 11
Le coupeur triomphant se conduisit, en l'occurrence, comme se conduisent les gens fautifs auxquels la justice, avec son ordinaire logique, a donné par devant les hommes une apparence de raison. Fort de mon absence, il s'assura le concours d'un huissier et la saisie suivit de près la signification du jugement. Les lenteurs de la poste et l'indifférence du concierge m'empêchèrent d'être mis au courant de toutes ces opérations qui s'effectuaient à Paris pendant que je humais les effluves embaumés et les brises tièdes de la baie de Monaco. Et voilà comment je trouvai en arrivant chez moi la porte forcée, les meubles en désordre et partout la trace odieuse que laissent après eux les sinistres oiseaux de proie, grippe-sous aux doigts crochus, dont l'illisible copie chèrement payée, assure la ruine irrémédiable de ceux que la loi n'a pas tout-à-fait accablés.
Vous dépeindre la colère qui s'empara de moi, lorsqu'un coup d'œil circulaire m'eut révélé de quelle infamie j'étais victime, je préfère y renoncer, mais je vous déclare que je confondis dans une même vision spontanée de carnage collectif, les physionomies mélophobes de mon voisin, du juge de paix, de l'architecte et de l'huissier, encore que ce dernier ne fût que l'instrument de la loi dont je pâtissais. Une chose surtout porta mon indignation à de paroxystiques hauteurs, ce fut le choix, au nombre des divers objets saisis, du cartonnier, réceptacle de mes chers et précieux manuscrits. Je manquai m'évanouir à l'idée qu'une main inconsciente et mercenaire avait souillé ce coffre où reposaient, en attendant peut-être de glorieuses exhumations, les produits d'un labeur obstiné de dix ans. Ce viol m'apparut comme un supplément inutile de férocité, venant s'ajouter à la satisfaction pure et simple de la loi pour me rendre cette dernière plus odieuse encore, et dans l'éclair de ma légitime fureur je compris l'Anarchie.
Mais, comme il s'agissait de parer tout d'abord aux conséquences immédiates de la saisie et qu'une prompte intervention suffisait pour cela, je n'eus garde de m'arrêter longuement aux considérations théoriques et je m'empressai de solder la note de mes juridiques émotions. J'eus la sagesse de ne pas écouter les conseils d'un docteur en droit de mes amis qui me garantissait un triomphe en appel, et pour n'être point tenté d'avoir jamais recours à la justice des hommes, je me remémorai quelques sentences latines telle que: _Homo homini lupus_ ou encore _Summum jus, summa injuria_, lesquelles, chère cousine, je livre à votre sagacité en vous priant de ne me point tenir rigueur pour les flots d'encre versés par moi sur les ci-jointes feuilles.
Paris, 9 mars.
Vous ai-je dit, cousine, qu'une seconde tournée doit commencer le 11 courant et que nous ne sommes rentrés à Paris que le temps strictement nécessaire pour nous remettre de nos fatigues. Je commence à dominer un peu la colère qui s'est élevée en moi à la suite du ridicule procès que je vous ai si longuement narré dans ma précédente lettre. J'impose silence aux protestations de mon amour-propre froissé et aux cris de révolte de ma conscience éprise de justice; j'essaie de me créer un nouvel état d'âme et d'envisager l'existence dans nos rapports avec les autres hommes comme une bonne farce très immorale, au fond, dans laquelle il se faut efforcer d'être uniquement spectateur, si l'on ne veut pas être ou dupeur ou dupé.
La fantaisie m'a pris avant-hier d'aller entendre Manon à l'Opéra-Comique, en compagnie de Mulder, pour échanger avec lui mes impressions au cours de cette œuvre que je considère comme la perle de l'écrin musical de Massenet. Je ne pense pas, en effet, qu'il soit possible de rencontrer plus de charme et plus de grâce sautillante et maniérée, unie à plus d'humanité sincère et de vibrante passion. Hélas, ma mauvaise fortune a voulu que l'interprétation fût inférieure à tout ce que j'étais en droit d'attendre dans le second théâtre lyrique de la capitale. Si j'excepte le tendre Leprestre qui a fort bien dit et très joliment chanté quelques passages de sentiment délicat, pour lesquels il faut, j'en conviens, mieux que l'appoint d'un bel organe, tous les autres acteurs chargés de défendre Manon m'ont paru fort au-dessous de leur tâche. Jamais chœurs de province ne furent aussi mal réglés. L'orchestre, lui-même, l'orchestre tant réputé de l'Opéra Comique, dirigé d'ailleurs par un succédané du maëstro Danbé, prenait part à la débandade générale. C'était si mauvais, qu'à plus de vingt reprises j'ai dû maintenir de force à son fauteuil, Mulder qui se démenait comme un diable et qui menaçait d'éclater.
Une ouvreuse qui lisait sur nos visages le mécontentement croissant avec l'heure, me dit en me remettant ma canne et mon chapeau.
--Ces Messieurs n'ont pas l'air satisfait.
--Effectivement, Madame, nous ne le sommes point.
--Ces Messieurs ont peut-être oublié que c'est aujourd'hui dimanche.
--Tiens, c'est vrai, fis-je à cette honnête femme, me gardant bien de partir en guerre contre ce préjugé sans doute ancestral, dont sa réponse était l'éclatante preuve, à savoir qu'il se faut résigner le dimanche, à subir chez M. Carvalho de déplorables auditions des chefs-d'œuvre consacrés.
Il faut que je vous conte, petite cousine, une visite que j'ai faite hier à un vieil ami dont le nom sûrement est connu de vous; j'ai nommé le sculpteur Pendariés. J'ai toujours eu pour la sculpture un amour spécial et pour ceux qui la pratiquent une admiration mêlée de respect. Tant de conditions et de si diverses sont exigibles pour la réalisation d'une œuvre sculpturale qu'il y a positivement lieu de se demander comment dans une époque de veulerie musculaire comme la nôtre, il se peut encore trouver des titans pour embrasser une carrière aussi ingrate. L'imagination qui se plaît à considérer les artistes comme des êtres délicats et raffinés, un peu mièvres et féminins en quelque sorte s'effarouche de cette vision brutale d'un homme, luttant corps à corps avec un bloc de glaise informe qu'il pétrit à sa fantaisie, ou encore, faisant sauter à larges coups de maillet, les éclats d'un cube de marbre d'où surgira l'impérissable beauté, comme un thésauriseur fendrait le mur d'un vieux castel où des trésors sont enfouis.
Encore s'il ne fallait pour aboutir que l'effort physique et la seule patience; mais il me semble que, plus que tout autre, cet art comporte la foi et non point seulement cette foi qui se manifestant avec des ardeurs d'incendie a pu dicter à tel poète, à tel peintre même, une page immortelle, une géniale composition. En sculpture, l'Etincelle n'aboutit point, l'inspiration véhémente en est pour ses frais. Ce qu'il faut au sculpteur pour ciseler son rêve, c'est la hantise constante, l'obsession de son idéal, la persécution de l'image guidant la main durant les innombrables séances de l'exécution. Plus que tout autre, il connaît les affres du travail, et parmi les écrivains dont l'œuvre aujourd'hui rayonne sur la France intellectuelle, je n'en vois qu'un qui eût mérité de tenir le ciseau, c'est Gustave Flaubert, l'homme au burin méticuleux, l'implacable forgeur qui travaillait sa prose, comme travaille à l'ébauchoir le sculpteur qui tantôt rogne, tantôt ajoute un ruban de glaise à sa réfractaire statue, sans tenir compte du vol impassible de l'heure et sans s'émouvoir de l'œuvre qui n'avance pas.
Donc je suis allé voir mon ami Pendariés que je n'avais pas vu depuis plus d'un an et qui me pardonne volontiers la rareté de mes visites, car il sait combien je suis avec lui de cœur et combien je m'intéresse à sa personne et à son art.
A dire vrai, j'étais un peu curieux de savoir ce qu'il va présenter au prochain salon, car nous ne sommes pas éloignés de l'ouverture du Palais de l'Industrie et depuis dix ans mon infatigable ami n'a pas cessé d'exposer des œuvres toujours estimées et plusieurs fois d'ailleurs récompensées. J'ai gardé le plus gracieux souvenir d'un Narcisse en marbre qu'il exposa ces deux ans passés et qui m'apparut comme un petit chef-d'œuvre de charme et de mièvrerie sensuelle. J'avais même composé à son intention pour être gravés sur le socle huit vers que je m'en vais vous dire.
Joli comme un été qui touche à son déclin, Dans la pâle clarté d'une aube languissante, Narcisse est étendu près d'une eau bruissante Et contemple, amoureux, son visage câlin. Sa chevelure ondoie au gré du flot morose, La brise emplit sa chair d'harmonieux frissons. Cependant que perdu dans les bleus horizons, Longuement il jouit de sa métamorphose.
L'illustre maître Falguière, de qui Pendariés prit conseil, jugea que le sujet se passait de commentaires et peut-être eut-il raison.
Je m'attendais donc à voir cette fois encore quelque œuvre nouvelle, en laquelle se donneraient libre carrière les qualités maîtresses de mon ami, à savoir l'harmonie des formes, la souplesse câline des contours et cette passion chantante de la chair qu'il sait si bien rendre voluptueuse et frissonnante.
Après les accolades et les reproches mutuels sur notre apparente indifférence à l'endroit l'un de l'autre, j'interpellai vigoureusement le sculpteur que je sais cachottier et mystérieux pour les choses de son art. «J'espère que tu nous a bâti quelque joli morceau pour le prochain salon et je ne te cache pas que je suis venu pour en avoir la primeur.
--«Bah! fit-il avec une moue, qu'il s'efforça de rendre dédaigneuse, mais où je sus lire un manque total de sincérité, c'est si peu de chose.
--«Possible, mon vieux, mais je demande à voir.»
A mesure que nous avancions vers l'atelier je surprenais sur sa mobile et expressive physionomie, l'éclatement comprimé d'un sourire mystificateur.
Que va-t-il me montrer, pensais-je. Et cependant la porte s'ouvrit.
Cette fois je me reculai: Dans la lueur pâlissante d'une fin d'après midi, m'apparaissait immense, à cause un peu de l'atelier très exigu, l'œuvre presque achevée que mon talentueux ami réserve au salon de sculpture des Champs-Élysées.
«Peste, mais c'est du marbre», fut mon premier cri. Vous me direz que ce n'est point là l'expression d'un sentiment très esthétique, mais j'avoue qu'au premier moment je fus dominé par la vision du labeur géant que mon ami venait d'accomplir, considération de second ordre j'en conviens, qui ne tarda point à s'effacer devant une autre plus flatteuse: l'admiration.
Sur un socle à pivot parfaitement équilibré et qu'une main d'enfant pourrait sans nul effort déplacer circulairement, un homme nu, d'un tiers au moins plus grand que nature, développe debout la plus admirable anatomie qui se puisse rêver.
Cet homme, un paysan comme l'a voulu son auteur et non point un paysan d'atelier aux rondeurs mièvres et graciles d'Apollon, mais un rustre à la puissante musculature, s'est arrêté près d'une roche inculte. Les jambes fléchies, le torse un peu voûté de l'homme qui se livre aux travaux ardus de la terre, tout dans son attitude et dans son mouvement crie la fatigue et l'effort continu d'une laborieuse journée. Derrière lui, contre ses pieds, il a déposé dans un geste de lassitude suprême, la pioche dont tout le jour il éventra le sol rétif. Car la terre où ses pieds se sont posés ne respire rien moins que la fertilité et ce n'est pas sans peine qu'elle nourrit ses amants obstinés, l'ingrate et revêche marâtre. Aussi l'homme à la longue s'est-il découragé; le peu d'âme qui somnolait en ce coffre de brute attelée au labeur, lui vient aux lèvres dans un appel à la toute justice d'en haut. Aura-t-il après ces fatigues subies, l'équitable joie des récoltes; voudra-t-elle multiplier pour le payer de ses peines, les graines que ses mains ont confiées à ses entrailles, la terre mauvaise entr'ouverte sous son effort. Et joignant ses mains calleuses où le manche du pic a laissé l'ineffaçable stigmate du travail, levant au ciel sa face où pour une minute s'est réfugiée la vie de tout ce grand corps, le paysan s'exalte en une prière marmonnée, plus grande et plus sincère en son inexpression que les fadeurs apprises de tous les cagots de sacristie.
Vous dirai-je la joie délirante que je versais dans l'âme de mon précieux ami en lui énumérant une à une, toutes ces émotions que je viens de vous dire et que je déduisais de mon attentif examen. Encore ne m'attardai-je point, avant tout, féru d'art sincère, à lui vanter l'exactitude merveilleuse des attaches et l'incomparable fini des moindres détails, toutes choses qui ne sauraient échapper à l'œil exercé des professionnels.
--«Et quel titre vas-tu donner à ce beau morceau?»
Au lieu de répondre directement à ma question Pendariés me dit:
--«Te chargerais-tu d'en trouver un satisfaisant?
--«Non, certes.
--«Eh bien! moi non plus, et je ne pense pas qu'il soit nécessaire de résumer par un mot sans doute insuffisant l'état d'âme complexe que j'ai voulu rendre. Tu n'as pas eu besoin de titre pour me comprendre; d'autres, je l'espère, me comprendront également et c'est la plus grande récompense que je puisse espérer. Ce paysan qui, vers la fin du jour, laisse tomber sa pioche, et brisé de fatigue, invoque un Dieu qu'il ne voit pas, mais dont il attend l'infinie miséricorde et qui lui donne la force encore de se résigner, ce paysan c'est moi-même. Ah! pendant les deux ans qu'a duré ce travail, dont tu contemples le résultat, que de fois moi aussi j'ai laissé tomber le marteau, pesant à mes pauvres mains gourdes. Et je les ai levées vers l'Idéal, ces mains fatiguées qui s'épuisaient à rendre mon rêve; oh! si du moins je l'ai pu rendre assez pour que d'autres hommes le déchiffrent, je n'ai plus rien presque à désirer.»
Ce bougre là m'avait ému avec son éloquence simple et bon enfant; je ne trouvai rien à lui dire et je me contentai dans une pression de mains de lui témoigner combien son œuvre m'allait au cœur. Après quoi, lui-même me prenant aux épaules me fit pirouetter vers la porte entr'ouverte de l'atelier en me disant: «Allons boire un bock à la santé de mon Bonhomme!»
10 mars.
C'est demain que nous reprenons la vie errante, et pour un bon mois s'il vous plaît. L'itinéraire ne nous promet pas cette fois une succession de séjours paradisiaques et nous n'aurons guère le choix, ce me semble, qu'entre le brouillard et la pluie, dans les vingt et une cités que je vois figurer sur la liste à moi confiée, mais dame, on s'amollirait à la fin si l'on rencontrait fréquemment en voyage des oasis comme Monte-Carlo. Il se faut aguerrir à ses dépens et nous ne mourrons pas d'avoir affronté Saint-Nazaire, _Nazaire les chiens_, comme il me souvient d'avoir entendu dénommer ce savoureux port de mer, à l'époque où je m'embarquais à bord du _Lafayette_ pour la Havane et Vera-Cruz.
Oui, cousine, c'est vers la Bretagne que nous allons porter nos pas impénitents; oyez plutôt: Rennes, Saint-Brieuc, Morlaix, Brest, Lorient, Vannes, Nantes, Saint-Nazaire. Nous pousserons s'il plaît à Dieu jusqu'à Bordeaux et rentrerons à grandes enjambées par quelques cités importantes du centre et de l'ouest.
A vrai dire, il me tarde presque d'être en route et je sens que je vais quitter Paris sans trop de regrets; les huit jours que j'y viens de passer n'ont pas été précisément fertiles en douces minutes et si j'excepte ma visite à Pendariés, tout le reste est indifférent sinon désagréable.
Je subis cette impression très curieuse d'être dépaysé chez moi, pour ce fait que je viens d'arriver à peine et que j'en vais aussitôt repartir. Le séjour que je fais à Paris m'apparaît simplement comme une étape un peu prolongée, insuffisante toutefois pour contracter des habitudes, et n'ayant rien qui me retienne, j'ai presque hâte de décamper. La saison, d'ailleurs, est indécise; il ne fait ni froid ni chaud, mais l'immobilité dans un grand fauteuil vous glace jusqu'aux moëlles; au dehors, de courtes averses et des coups de vents, tout cet ensemble atmosphérique auquel on donne le pittoresque vocable de giboulées.
Et puis, dame, à courir les grands chemins comme nous faisons, on se sent quelque peu devenir nomades. Changer d'air et de table et de lit et d'horizons et de visages, cela devient à la longue une nécessité. Excepté ce détail que notre vêtement est confortable et que les trains rapides nous épargnent l'usage des souliers à clous et des bâtons ferrés, nous sommes aussi des chemineaux. Ce parallèle me séduit d'autant plus à cette heure, que le beau poète Jean Richepin triomphe présentement à l'Odéon avec une pièce portant ce titre: _Le Chemineau_. J'en suis ravi pour la gloire de l'auteur et aussi pour les destinées de ce bon vieux Théâtre; mais croiriez-vous que l'importance des recettes et la location par trop anticipée, m'ont empêché d'entendre cette œuvre, que si volontiers j'eusse applaudie. Fasse le ciel qu'elle demeure au répertoire et que je la puisse aller voir en d'autres temps, d'autant plus qu'elle est, dit-on, fort bien jouée. Ce brave Decori a trouvé cette fois l'occasion qu'il devait chercher depuis longtemps, à savoir un beau rôle bien écrit, avec de beaux vers, pour mettre en valeur toutes ces choses et aussi les qualités maîtresses de comédien qui sont les siennes. Quand je pense que je l'ai vu ces deux ans passés, tenant dans le _Tour du Monde en quatre-vingts jours_, au théâtre des Galeries Saint-Hubert, à Bruxelles, le rôle de Gaston Jollivet, le reporter Français de la trop célèbre féérie! On sentait dans ses moindres gestes, et bien qu'il fût infiniment meilleur que ses comparses, un dégoût profond d'avoir à dégoiser les banalités de son rôle et comme une honte secrète de se prêter à ces bassesses dramatiques. Il doit être heureux cette fois; à lui les belles créations où l'on se dépense, où l'on peut être soi-même et donner au public la mesure de son talent! Heureux Decori.
J'ai rendu visite à Salis en son pied à terre de la rue Germain Pilon. C'est de lui que je tiens l'itinéraire dont je vous entretenais tout à l'heure. Ce diable d'homme est un des êtres les mieux trempés que j'aie encore vus. Je l'ai trouvé, l'œil terne, la face jaune avec des reflets verts, replié sur lui-même et souffrant visiblement comme le trahissaient d'involontaires crispations du visage. Il refuse absolument de garder le lit malgré son état d'extrême faiblesse et il se traîne sur un grand fauteuil à clous d'or, celui, si je ne me trompe, qui se trouvait à droite en entrant, tout à côté de la Diane de Houdon, au Chat Noir de la rue Victor Massé. Autour de lui c'est un entassement inouï de cadres de toutes grandeurs et d'objets multiformes; toute la décoration intérieure du célèbre cabaret. Je reconnais les fameuses bottes à revers qui, pendant quelques mois, figurèrent sur un socle avec cette inscription: Tronc pour les pauvres de Séverine. Des chassepots, des sabres de cent Gardes, des baudriers et aussi des casques de dragons et des shakos de grenadiers sont jetés pêle-mêle dans un coin. C'est tout le matériel dont s'armaient, aux jours de grande liesse, les habitués du Chat Noir ayant à leur tête le capitaine Nardau, pour défiler en monôme dans les trois petites pièces contiguës qui composaient le cabaret.
Je retrouve aussi le beau lutrin massif en chêne surmonté d'un aigle de bronze aux ailes demi étendues; le lutrin sur lequel, avant de prendre place dans la très artistique collection des œuvres Chatnoiresques, chaque peinture ou dessein nouveau devait effectuer un stage. Lors de la reprise de l'_Epopée_, ces deux ans passés, un dessin colorié de Caran D'Ache amusa pendant plus de six mois, les visiteurs de tous pays qui firent le pèlerinage de la rue Victor Massé. Ce dessin représentait le général Bombardier, une sorte de foudre de guerre, emporté par le galop formidable d'un cheval à l'hypertrophique musculature. Des quatre fers de ce terrible bucéphale partaient des éclairs; sous son ventre fumant, des obus se croisaient, sans même interrompre ou gêner sa course vertigineuse. Sur les côtés, mais réduits à de pygméennes proportions, des postes d'artilleurs organisaient leurs batteries. Bombardier les dominait de sa haute taille, et le visage impassible, franchissait d'un bond d'invraisemblables fourrés de hautes herbes et des rivières qu'il sautait comme autant de ruisseaux. Les tons passés de l'aquarelle dont l'œuvre était rehaussée lui donnaient l'apparence d'une superbe épreuve d'Epinal. Le cadre empire aux baguettes blanches avec des dorures en forme d'aigles achevait la mystification et j'ai plusieurs fois entendu des visiteurs, affirmer hautement aux personnes qui les accompagnaient que c'était là le très véridique portrait d'un général de l'Empire.
Cette œuvre céda le pas à une charge remarquable de l'excellent caricaturiste Léandre, représentant Salis en train de bonimenter. Vêtu de la fameuse redingote grise aux deux rangs de boutons en arc de cercles se rejoignant en avant sur la taille, le poing gauche à la hanche, le bras droit tendu vers l'écran où défilent des bataillons, les doigts surchargés de massives bagues, le gonfalonier de la butte commande une charge de cavalerie, et son œil, à demi caché sous sa broussailleuse paupière, lance de fauves éclairs dans la direction d'un imaginaire ennemi.
Au-dessus du portrait de Salis, dans lequel déjà les traits sont volontairement accentués, une esquisse représente la tête d'un guerrier moyennageux disparaissant sous un casque d'où seuls émergent les lèvres et le menton. L'œil s'aperçoit par un orifice ménagé à son niveau dans la paroi du casque. Et cet ensemble donne l'impression générale de la tête nue de Salis, par suite du fantaisiste arrangement des lignes. C'est de la bonne charge et de la très spirituelle caricature, en même temps que cela constitue au gentilhomme une réponse aux historiens mal informés qui lui voudraient contester sa chevaleresque origine.
Le dessin qui, plus récemment, occupait le poste d'honneur, était, si je ne me trompe, un encadrement du très curieux et très cocasse sonnet olorime de Jean Goudezki. A ce sujet, laissez-moi vous dire après Jules Lemaître en personne, que ce sonnet en lequel chaque vers est strictement et syllabiquement répété, est le seul de ce genre que possède notre Littérature, et ce, malgré les acrobaties et les tours de gymnaste auxquels si souvente fois se livrait Théodore de Banville. Je regrette que ma mémoire en soit présentement dépossédée, mais je vous en veux néanmoins citer deux alexandrins qui vous édifieront sur la teneur du reste. (Le sujet, il est bon que je vous en instruise, est une invite à Alphonse Allais, lui énumérant les plaisirs champêtres que l'auteur le prie de venir partager avec lui).
A l'ombre à Vaux, l'on gèle. Arrive! Oh! la campagne. Allons bravo! longer la rive au lac, en pagne.
Vous jugez par ces deux vers du joli casse-tête chinois que devait constituer l'ensemble. Je ne suppose pas qu'un comédien, même des mieux doués, parvint jamais à le faire entendre en le déclamant à des auditeurs, voire aux plus rompus en l'art d'ouïr des étrangetés rimées.
Sur la marge spacieuse entourant le dit sonnet, le spirituel Georges Delaw avait donné libre carrière à la plus échevelée fantaisie. Sous l'auvent d'une monumentale cheminée, les deux amis (Goudezki et Alphonse Allais) faisaient sauter l'omelette au lard mentionnée dans la courte pièce. Autour d'eux, accrochées aux murs et aux solives du plafond, d'innombrables jambonnailles et autres pièces de paysanne charcuterie, faisaient rêver de prodigieux gueuletons et de gargantuesques mangeries.
Plus loin, sur l'autre face de la marge, une servante à la croupe rebondie emplissait de cervoise les verres moultes fois vidés de nos campagnards improvisés dont les mains se tendaient en des gestes de bachiques désirs vers la gorge mal défendue.