Le Roman Comique du Chat Noir

Part 10

Chapter 103,680 wordsPublic domain

Au théâtre, beaucoup de monde et du meilleur. Un incident comique est venu dès les premiers instants troubler quelque peu la marche normale du spectacle et donner à Salis l'occasion d'un vif succès oratoire.

Au beau milieu du boniment de Pierrot peintre, cependant que notre barnum exaltant la nudité splendide de Colombine, flagellait vigoureusement les membres de la ligue contre la licence des rues, MM. Béranger, Frédéric Passy, etc., voici qu'un cri s'élève des fauteuils: Soyez propre!

Dans l'ombre épaisse de la salle, Salis ne parvient pas à distinguer son interrupteur, mais il lui fait remarquer qu'il y a méprise de sa part sur le sens du boniment, et secondement lâcheté à profiter ainsi de l'ombre pour troubler la représentation.

Nouvelle réplique de l'interrupteur accompagnée d'une manifestation hostile du public. Salis alors conclut l'incident par ces mots que suit un long éclat de rire. «Il n'y avait dans cette salle, qu'un seul imbécile, il a voulu se faire connaître»: Sans me vouloir extasier sur cette phrase, d'ailleurs spontanément émise, je vous la donne comme souveraine pour confondre un interrupteur maladroit dans une réunion publique.

A la sortie du théâtre, nous apprenons que le trouble-fête de tout à l'heure est un ancien percepteur de l'enregistrement, révoqué jadis pour attentat à la pudeur. Convenez qu'il y a vraiment des gens mal inspirés.

Périgueux.

Contrairement à ce principe, qui veut que dans toute contrée célèbre de par le monde pour tel ou tel produit, ce produit soit lui-même en médiocre estime, je dois convenir que la truffe est à Périgueux en singulière abondance. Cristi, messeigneurs, quel usage on fait en cette ville de ce savoureux tubercule. Pour hors d'œuvre, des truffes longuement brossées, mais toutes nues et sans apprêt (j'ai vu des amateurs mordre à même la masse noire, à belles dents); puis une omelette aux truffes, sans préjudice d'un canard aux truffes et d'une salade idem. Pour parachever l'obsession, de fines lamelles de chocolat piquées dans la bombe glacée simulaient des rondelles de truffes. Le parfum local me poursuit jusque chez le coiffeur que je soupçonne de lotionner ses clients au triple extrait de truffes. Bref, je m'éveille après de terribles cauchemars, causés sans doute par l'ingestion excessive de cet aliment, et durant lesquels j'avais été pourchassé par je ne sais quels fantômes qui voulaient à toute force me gaver de truffes, et dans la demi somnolence du réveil, je baptise Trufaldin mon garçon de chambre. Dieu me damne si je remange des truffes avant le vingtième siècle.

Châteauroux.

Nous arrivons en plein midi dans le chef-lieu du département de l'Indre, ce qui nous permet de croiser, en nous rendant à l'hôtel, quelques minois délurés qui s'en reviennent de la manufacture des tabacs. Par une association d'idées bien naturelle, la vue de ces troublantes cigarières nous remet en mémoire le chef d'œuvre de Bizet et c'est en fredonnant des phrases de Carmen que nous gagnons en chœur la table d'hôte où nous attend le déjeuner. Cependant que défilent en parfaite ordonnance les plats aussi nombreux que choisis, Salis, dont l'estomac fait mal son service, m'entretient de son ami Maurice Rollinat, le merveilleux poète des _Brandes_ et des _Névroses_, dont nous foulons présentement le sol natal. Il espère que, prévenu de notre visite par les journaux locaux et aussi par une missive adressée de Poitiers, Rollinat voudra bien venir applaudir au théâtre, les jeunes poètes qui se font gloire d'appartenir à cette école du Chat Noir, dont il fut un temps lui-même, l'étoile justement acclamée.

Pour ma part, j'ai grande envie de connaître ce poète de frissons et de fièvres, dont la lecture aux environs de la vingtième année, me fut une véritable révélation. C'est à Lyon, sur le quai de l'Hôtel-Dieu, tandis que je scrutais avidement la vitrine d'un bouquiniste, que le volume des _Névroses_ attira mes regards. Le nom de Rollinat m'était à cette heure parfaitement inconnu et ce fut par hasard, ou peut-être par quelque secrète prescience des joies qui m'allaient être données, que je pris le volume et que je l'ouvris. La lecture hâtive d'une des premières pièces du livre, _les Frissons_, fit de moi en quelques minutes, un admirateur passionné du poète, qui pour peindre l'étrange subtilité de ses impressions, avait employé cette langue imagée et précise, savante et poétique, et par dessus tout musicale et chantante. Jugez plutôt:

Ils[2] rendent plus doux, plus tremblés, Les aveux des amants troublés, Ils s'éparpillent par les blés Et les ramures, Ils vont, orageux ou follets, De la montagne aux ruisselets Et sont les frères des reflets Et des murmures.

[2] _Les frissons._

Dans la femme où nous entassons Tant d'angoisse et tant de soupçons. Dans la femme tout est frissons L'âme et la robe; Oh! celui qu'on voudrait saisir! Mais à peine au gré du désir A-t-il évoqué le plaisir Qu'il se dérobe.

et plus loin:

Le subtil quintessencié Edgard Poé net comme l'acier. Dégage un frisson de sorcier Qui vous envoûte, Delacroix donne à ce qu'il peint Un regard d'if ou de sapin Et la musique de Chopin Frissonne toute,

Ai-je besoin d'ajouter que j'emportai le volume des _Névroses_, tout heureux de ma découverte, et que le soir même, après ma lecture finie, j'ajoutai mentalement un siège à ce Parnasse idéal que se forge à lui-même tout homme épris de poésie.

Depuis ce jour mon admiration première et spontanément conçue s'est alimentée par la lecture d'œuvres nouvelles du poète des _Névroses_; peut-être l'habitude et aussi la découverte du procédé, lequel dérive quelque peu d'Edgard Poé et de Beaudelaire, ont-elles émoussé mon engouement pour telle ou telle pièce dans la note macabre ou terrible si chère à Rollinat; mais en revanche, j'ai appris à aimer en lui le peintre subtil et nuancé des divers aspects de la nature, et j'entends non point l'artiste à la palette souple, qui sait bâcler de chic ou par à peu près tel paysage vraisemblable, mais l'observateur soucieux qui palpite avec l'insecte et qui vit avec la forêt, mêlant son souffle au souffle du vent dans les branches et son âme à l'âme latente du monde végétal.

Nul d'ailleurs n'est mieux placé que Rollinat pour s'imprégner de la nature et pour la décrire avec cette vérité si puissante qu'elle touche à l'obsession. Au lieu de fixer sa résidence à Paris où son talent magistralement révélé lui composa dans peu de temps tout un cénacle d'admirateurs, il a voulu s'enfermer en ce coin de Berry où Georges Sand, sa marraine, a placé l'action dramatique de quelques-uns de ses chefs-d'œuvre. Il y vit en homme simple, dans un renoncement parfait de toute gloire littéraire, loin du blâme et de l'adulation des snobs, mais avec la joie quotidienne de s'égarer parmi les ravines abruptes où parfois les branches des arbres prennent, sous l'insuffisante clarté lunaire, des airs fantômatiques et recroquevillés, comme des bras prêts à l'étranglement. Son imagination Edgard Poesque se complaît à doter ces paysages à la Gustave Doré, d'anormales apparitions, telles l'étrange figure qu'il évoque en son poème _L'horoscope_:

Un long Monsieur coiffé d'un chapeau haut de forme Me dit tout bas Ces mots qui s'accordaient avec la perfidie De son abord! Prenez garde, car vous avez la maladie Dont je suis mort.

La représentation s'est écoulée au milieu d'un silence parfait entrecoupé de rires qui savaient souligner les bons endroits des chansons d'actualité et parfois aussi de murmures flatteurs, tandis que défilaient les ombres de Rivière et de Vignola. Le public de Châteauroux peut compter pour un des mieux stylés de province et l'accueil qu'il nous a su faire témoigne d'une bonne culture générale et d'une éducation bien française dans le bon sens du mot.

La soirée nous réservait d'ailleurs une surprise qui nous a donné quelque peu la clef de cette initiation rapide aux côtés un peu spéciaux de notre programme. Comme s'égrenaient les notes ultimes du Sphinx, un groupe de jeunes gens nous est venu prier d'accepter une coupe de Champagne dans un local situé non loin du théâtre et dénommé le Pierrot Noir.

Eh bien! ce Pierrot Noir est tout simplement un Chat Noir en miniature, avec un minuscule théâtre d'ombres, pour lequel, en attendant mieux, on se contente d'un écran en papier éclairé par un bec de gaz. Le Pierrot Noir étant de fondation récente (son existence ne remonte pas au delà d'un mois), ne compte pour le moment dans son répertoire que des chansons illustrées par des découpages en carton, voire en papier. Ces chansons d'ailleurs, et c'est là le point capital, sont parfaitement originales et ne doivent rien au répertoire du café concert ou des cabarets de Montmartre. Les auteurs sont de préférence des élèves de rhétorique et de philosophie; la chanson populaire et le genre Bruant y sont représentés par un brave ouvrier menuisier qui, sans aucun souci de l'orthographe, a bâclé sur l'air de _Saint-Lazare_ et _du Bois de Boulogne_ des couplets locaux où l'observation généralement piquante fait passer sur quelques violations de l'usuelle et courante métrique. Ce chevalier de la varlope, brave garçon s'il en fut, est traité avec égards par les fils de famille qui constituent la majorité de ce petit cénacle littéraire et cette attitude est toute à l'honneur de l'intelligente et brave jeunesse de Châteauroux.

En somme, et si j'excepte la déception que nous a causée l'absence de Rollinat, en proie, nous a-t-on dit, à quelque crise d'intense mélancolie, cette journée de Châteauroux demeurera une des meilleures de notre ballade artistique.

Bourges.

L'antique cité de Jacques Cœur nous est révélée à quelque distance, par l'imposante masse de Saint-Etienne, sa cathédrale aux tours asymétriques et qui, construite sur un terre-plein, domine et protège de son ombre les innombrables toits ardoisés où se joue par hasard un rais de soleil.

Après nous être extasiés longuement à détailler les figures des cinq portails en lesquels on peut suivre la progression sculpturale du XIIIe au XVe siècle, un désir nous prend, à Mulder et à moi, d'escalader une des tours et de nous donner quelques secondes de vertige; et nous voilà gravissant les quatre cents marches qui mènent à l'ultime plateforme. Notre apparition au sommet de la tour surprend désagréablement un sous-officier et sa payse en train de se conter fleurette à quatre-vingts mètres au-dessus de la place Saint-Etienne. Leur mine désappointée semble dire: où donc faut-il aller pour être seuls.

Le personnel fixe du théâtre de Bourges est dans la désolation. Le directeur, dans l'impossibilité de faire face à ses affaires, s'est envolé ce matin même avec les fonds qu'il avait en caisse. Ses pensionnaires font mal à voir; un vague espoir que tout n'est pas perdu les fait rôder autour du cabinet Directorial jusqu'à l'heure où va commencer notre spectacle. Neuf heures sonnent, plutôt que de s'aller coucher ils préfèrent prendre place à l'orchestre veuf de musiciens; tout surpris de la nouveauté du spectacle et de l'imprévu du boniment, ils oublient leur peine et finissent même par donner le signal des bravos! Pauvres gens tout de même.

Or, voilà franchie notre dernière étape. De bonne heure ce matin nous avons pris en chœur l'express de Paris pour traverser à toute vitesse les vastes espaces de la Beauce. A l'horizon d'un ciel très pur, veuf de nuages, le globe rouge du soleil grandit et s'élève majestueusement comme une lampe de vermeil qu'une invisible main soulèverait. Par la portière du wagon qui nous renferme nous assistons à l'éveil lent du ciel et des choses et sur la route parallèle à la voie ferrée, nous dépassons, d'un vertigineux élan, des couples de bœufs sous le joug se rendant au labour. Une chanson du jeune Clément Georges chante dans ma mémoire, portée sur l'aile de la toute gracieuse mélodie que lui sut broder Marie Krysinska:

MATUTINA

De ses premiers rayons l'aube argente la plaine; Sur les bois éveillés passe une fraîche haleine, Dernier souffle embaumé des brises de la nuit; L'Aurore épand ses feux en nappe de lumière, Et la nature entière En un mystique bruit S'apprête à célébrer le nouveau jour qui luit.

Le ruisseau qui gazouille au sein de la prairie Charme du laboureur la douce rêverie, Tandis que l'oiselet caché dans le buisson Boit aux pistils des fleurs la rosée attiédie Et joint la mélodie De sa frêle chanson Au cantique d'amour qui berce la moisson.

La cloche du village annonçant les matines, Egrène lentement ses notes argentines Qui montent dans l'azur en harmonieux chant; Vers les cieux attiédis levant son front austère, L'ouvrier de la terre Jette un appel touchant Et demande au bon Dieu de féconder son champ!

Paris.

Réintégrer Paris un mardi-gras, à cinq heures de l'après midi, en l'an de grâce 1897, alors qu'on vient, deux mois durant, de savourer la joie du libre espace et l'imprévu des quotidiens déplacements, ce n'est pas, croyez-le bien, pour vous mettre en folle gaieté. Après d'interminables dialogues avec des cochers acariâtres qui, sous prétexte d'encombrements et d'inévitables lenteurs, exigent de doubles salaires, vous donnez votre adresse avec l'espoir que la demi-heure qui va suivre marquera votre triomphale rentrée en des pénates chers à plus d'un titre. Grave erreur. Une heure s'écoule et vous constatez avec effroi, que le sapin requis stationne à la queue d'une infinité d'autres, à l'intersection d'une rue traversière et des grands boulevards. Toutes protestations sont vaines d'ailleurs, car il ne faut pas espérer que le cocher tournera bride pour vous agréer; tel un mouton panurgiaque, il suivra la file des automédons, ses frères, et vous aurez peut-être avant la nuit la satisfaction méritée, oh! combien, de vous trouver face à face avec votre porte cochère.

Encore ai-je passé sous silence le cas, très possible d'ailleurs, où, furieux de vous sentir claquemuré entre les parois de l'étroit véhicule, une curiosité vous prendra de passer la tête à la portière pour constater par vous-même les difficultés d'une marche en avant: alors, n'en doutez pas, il se rencontrera toujours à portée de votre visage quelque plaisant bien inspiré pour vous adresser à bout portant une poignée de confetti. Un brusque recul de votre part pour éviter ce projectile sera accompagné d'un heurt de votre occiput contre la paroi supérieure du sapin, ce qui vous procurera, en même temps qu'une douleur très vive, l'humiliation d'avoir fait rire un groupe de crétins et votre cocher.

En mettant les choses au pire il se pourrait qu'un malencontreux confetti insinué entre la paupière et le globe précieux de votre œil y donnât naissance à mille et une complications pathologiques dont vous m'épargnerez le détail; mais je veux croire que vous en serez quitte pour une bénigne ophtalmie.

Eh bien! petite cousine, vous qui, sans doute, maugréez contre la destinée qui vous tient prisonnière à deux cents lieues de ce phare pestilentiel qu'est Paris, sachez que je vous viens de narrer sans hyperbole ma rentrée au Logis. Encore ai-je failli à la vérité, en ne vous la disant pas toute entière; mais je cède au remords qui, déjà m'accable et je continue: sachez donc que mes trois étages gravis, je me trouvai dans l'impossibilité la plus absolue de faire manœuvrer dans sa serrure la clef, d'ailleurs fort encombrante, qui jusqu'à ces deux mois passés, m'avait servi de Sésame. On m'a cambriolé, pensai-je, et après m'être épuisé en des efforts qui n'aboutirent point j'envoyai quérir le serrurier. Ce praticien dut se résigner, après l'infructueux essai de plus de trente rossignols, à faire sauter le pêne et j'entrai chez moi, comme jadis entraient dans les villes conquises les assiégeants victorieux, par la brèche. Que s'était-il produit? Rien que de très simple. Et cependant une explication s'impose. Savez-vous, cousine, ce que c'est qu'un voisin? Je ne pense pas et c'est encore une des raisons qui devraient, si vous étiez juste, vous faire bénir votre état de petite rentière et la bonne fortune qui vous fait vivre presque seule en la maisonnette exiguë mais si jolie avec le lierre grimpant aux fenêtres, que vos père et mère vous ont laissée. Un voisin, retenez bien cette définition, car elle est exacte à Paris pour tous ceux qui n'habitent pas les demeures coûteuses et très capitonnées, où l'épaisseur des murs et des tentures réalise presque l'isolement, un voisin, dis-je, est toujours un être dont les mœurs, les goûts et l'éducation première sont précisément inverses des vôtres. Pour peu que des occupations divergentes viennent creuser encore l'abîme impliqué par cette brève définition, vous pouvez conclure que la guerre est l'état de raison entre gens qui ont acheté très cher le droit d'habiter des pièces contiguës ou superposées et d'être plusieurs fois le jour déshabillés par l'inquisitoriale prunelle du bipède nommé concierge.

Je suis donc affligé, cousine ma mie, d'un voisin auquel pour mes péchés, la définition ci-jointe s'applique en sa toute rigueur: Oyez plutôt: mon voisin s'absente de son logis aux heures durant lesquelles sa présence ne me saurait causer aucun désagrément, à savoir de huit heures du matin à huit heures du soir. Il demeure forcément chez lui le reste du temps, c'est-à-dire aux heures où les gens de race, doués de quelque éducation et sachant la vie se plaisent à goûter les joies de la chorégraphie et le charme des savoureuses musiques. Pour comble de disgrâce ce protozoaire est l'ennemi juré de toute harmonie et ne prend plaisir qu'aux auditions nasonnées que des chanteurs de cour viennent donner sous ses fenêtres sur le coup de midi. Je crois l'avoir vu jeter deux sous et réclamer un bis à tel baryton en plein vent dont la voix cassée venait d'éructer la chanson des Blés d'or.

Comment concilier ces choses avec mon amour effréné des œuvres de Wagner, de Chopin, de Chabrier, de Schumann, de Grieg et de quelques modernes, surtout quand le prestigieux Mulder, pianiste incomparable et divin compositeur, me veut donner ce plaisir royal de s'asseoir à mon piano pour m'en régaler? En ces heures de musicale ivresse et d'harmonique béatitude vous pensez, petite cousine, que je donnerais tous les coupeurs du monde, fussent-ils de chez Dusautoy pour le moindre fragment de Gwendoline ou des Murmures de la forêt.

Donc, quelques jours avant mon départ pour cette glorieuse tournée dont il me semble vous avoir quelque peu entretenue, nous fûmes invités, Mulder et moi, en quelque mondaine soirée qui prit fin, le souper compris, vers cinq ou six heures du matin. L'énervement et un peu le champagne nous interdisant tout sommeil, une fringale de musique nous poussa chez moi têtes baissées et le poète Haschichin, Gabriel de Toulouse Lautrec, fortuitement rencontré, voulut bien prendre part à notre matinale équipée. Bref, sept heures sonnaient ou peu s'en faut, quand Mulder, en proie à l'harmonieux délire qui cette fois n'allait pas sans quelque logique, égrenait sur mon Gaveau les premiers accords du Matin de Grieg, cet admirable et si simple poème qui vous donne la lumineuse vision d'un lever de soleil, depuis l'aube indécise et pâle jusqu'à l'embrasement complet du ciel. Hélas! croiriez-vous que les dernières mesures de ce chef-d'œuvre furent troublées par l'insolite répétition de coups frappés à mon plancher, à l'aide d'un manche à balai, faisant pour la circonstance office de bélier.

«C'est quelque esprit frappeur, insinua Toulouse Lautrec, blagueur impénitent qui fumait sa pipe, les jambes repliées sous lui dans l'attitude d'un fakir.

Par bonheur, Mulder, dont vous connaissez le flegme, fit la sourde oreille et termina magistralement le crescendo incendiaire où les notes claironnantes sonnent l'éveil de la nature et comme autant de radieuses fusées, illuminent les quatre coins d'un horizon fictif en un pays de rêve somptueusement évoqué.

Evidemment mon voisin pour lequel, sans doute, la musique est une simple succession de bruits vagues et inexpressifs, interpréta comme une bravade, la tempête des dernières mesures. Le fait est que je l'entendis ouvrir sa porte avec fracas et d'un pas où résonnait sa bourgeoise colère, escalader l'étage qui nous sépare. En quelques secondes, il frappait à ma porte: «L'esprit se rapproche, ricana de Lautrec.--Je vais me mettre en communication avec lui, répondis-je.»

Je me contentai toutefois d'interpeller le fantôme à travers la mince cloison de bois, car j'entendais rugir cette bête coléreuse et je me souciais peu d'une conversation boxée. Je fis simplement valoir mon droit, vu l'heure licite, de me livrer chez moi à des occupations même bruyantes. Au lieu de m'écouter, l'irascible tailleur vociféra de plus belle, m'adressant les épithètes les plus malsonnantes qui soient, en sorte que si je n'avais écouté que les protestations révoltées de ma conscience, je lui eusse peut-être donné sur l'heure une leçon de convenances. Mes deux amis surent me retenir, en m'affirmant que le mieux était de me faire rendre justice et de poursuivre l'offenseur. Tous deux s'offraient pour faire au juge de paix le récit fidèle de l'incident et se réjouissaient par avance de la condamnation infaillible, laquelle vaudrait mieux à leur sens que toute brutale intervention.

J'assignai donc mon voisin pour injures, devant le juge de paix du XVIIIe arrondissement. Il fit la sourde oreille, et sous le coup d'une seconde assignation il envoya pour le représenter un de ces hommes d'affaires dénommés avocats marrons, lequel avec sérénité m'attribua les injures, en sorte que force fut au juge de faire citer les témoins.

Confiant en mon bon droit et ne supposant pas une seconde que mon adversaire aurait la mauvaise foi d'invoquer des témoins contradictoires, j'informai les deux amis présents à l'algarade qu'ils auraient à fournir, à telle date que je leur indiquais, une simple narration des événements. Le malheur voulait que je fusse absent de Paris le jour où les témoins devaient comparaître. L'ami chargé par moi de me représenter ne pût que déposer un témoignage écrit de Mulder absent comme moi; Toulouse Lautrec avait mal aux cheveux et ne se rendit pas à l'audience. De son côté, le tailleur pratique fit comparaître une ouvrière qui, disait-il, avait précisément couché en son domicile le jour indiqué. Cette pauvre fille préféra me noircir et m'attribuer mille honteux propos que de perdre sa place. D'autre part, et comme second témoin, mon adversaire présentait un architecte, vieux garçon coureur de fillettes, dont l'antipathie m'était connue de longue date, de par certains regards auxquels un homme exercé reconnaît vite un ennemi. Ce dernier, trop malin pour faire un grossier mensonge, glissa volontiers sur les injures qu'il déclara avoir vaguement entendues, sans en avoir pu discerner l'auteur. Il s'étendit hypocritement sur la fréquence des séances musicales qui se donnaient chez moi, tant et si bien, que le juge de paix, oubliant le point de départ et les injures qui seules devaient être en cause, me condamna à payer à mon délicieux voisin cinquante francs de dommages-intérêts, pour me punir, sans doute, de mon amour immodéré pour la musique.