Chapter 7
[Note 42: Le Segraisiana dit qu'il n'avoit d'autre mouvement libre que celui de la langue et de la main; mais lui-même fait bien voir par plusieurs passages de ses oeuvres que ses mains ne lui obéissoient pas toujours (Épîtres à la comtesse de Fiesque, à Pélisson; Seconde légende de Bourbon). Scarron revient sans cesse sur son infirmité, pour mieux exciter la compassion de ses protecteurs. On sait qu'il en a tracé lui-même, dans son épître à Sarrazin, et surtout dans l'avis précédant sa Relation véritable sur la mort de Voiture, un tableau plein de verve, qu'il est curieux de comparer à celui qu'en a laissé Cyrano de Bergerac, son ennemi intime, dans ses lettres contre les Frondeurs, et surtout contre Ronscar.]
AU LECTEUR SCANDALISÉ
Des fautes d'impression qui sont dans mon livre.
Je ne te donne point d'autre errata de mon livre que mon livre lui-même, qui est tout plein de fautes[43]. L'imprimeur y a moins failli que moi, qui ai la mauvaise coûtume de ne faire bien souvent ce que je donne à imprimer que la veille du jour que l'on l'imprime[44]; tellement, qu'ayant encore dans la tête ce qu'il y a peu de temps que j'ai composé, je relis les feuilles que l'on m'apporte à corriger à peu près de la même façon que je recitois, au collége, la leçon que je n'avois pas eu le temps d'apprendre: je veux dire, parcourant des yeux quelques lignes et passant par dessus ce que je n'avois pas encore oublié. Si tu es en peine de sçavoir pourquoi je me presse tant, c'est ce que je ne te veux pas dire; et si tu ne te soucies pas de le sçavoir, je me soucie encore moins de te l'apprendre. Ceux qui sçavent discerner le bon et le mauvais de ce qu'ils lisent reconnoîtront bientôt les fautes que je n'aurai pas eté capable de faire, et ceux qui n'entendent pas ce qu'ils lisent ne remarqueront pas que j'aurai failli. Voilà, Lecteur benevole ou malevole, tout ce que j'ai à te dire. Si mon livre te plaît assez pour te faire souhaiter de le voir plus correct, achètes-en assez pour le faire imprimer une seconde fois, et je te promets que tu le verras revu, augmenté et corrigé[45].
[Note 43: Le règlement donné aux libraires en 1649 se plaint fort vivement de l'incorrection habituelle des livres publiés à Paris. Tous ceux qui ont eu occasion de parcourir des éditions de cette époque reconnoîtront que la plainte est fondée.]
[Note 44: C'est le mot de Trissotin:
........................Vous saurez Que je n'ai demeuré qu'un quart d'heure à le faire.
Au reste, les mots de ce genre sont communs parmi les auteurs d'alors. Voiture disoit d'une de ses pièces dont on lui avoit demandé copie que c'étoient les seuls vers qu'il eût écrits deux fois.]
[Note 45: Scarron n'a pas tenu sa promesse. Quoique cette première partie ait été réimprimée avant sa mort, elle n'a été, non plus que la seconde, ni corrigée ni augmentée par l'auteur.]
LE ROMAN COMIQUE
CHAPITRE PREMIER.
Une troupe de comediens arrive dans la ville du Mans.
Le soleil avoit achevé plus de la moitié de sa course, et son char, ayant attrapé le penchant du monde, rouloit plus vite qu'il ne vouloit. Si ses chevaux eussent voulu profiter de la pente du chemin, ils eussent achevé ce qui restoit du jour en moins d'un demi-quart d'heure, mais, au lieu de tirer de toute leur force, ils ne s'amusoient qu'à faire des courbettes, respirant un air marin qui les faisoit hannir et les avertissoit que la mer etoit proche, où l'on dit que leur maître se couche toutes les nuits[46]. Pour parler plus humainement et plus intelligiblement, il etoit entre cinq et six, quand une charrette entra dans les halles du Mans[47]. Cette charrette etoit attelée de quatre boeufs fort maigres, conduits par une jument poulinière, dont le poulain alloit et venoit à l'entour de la charrette, comme un petit fou qu'il etoit. La charrette etoit pleine de coffres, de malles et de gros paquets de toiles peintes qui faisoient comme une pyramide, au haut de laquelle paroissoit une demoiselle, habillée moitié ville, moitié campagne. Un jeune homme, aussi pauvre d'habits que riche de mine, marchoit à côté de la charrette; il avoit une grande emplâtre sur le visage, qui lui couvroit un oeil et la moitié de la joue[48], et portoit un grand fusil sur son epaule, dont il avoit assassiné plusieurs pies, geais et corneilles, qui lui faisoient comme une bandoulière, au bas de laquelle pendoient par les pieds une poule et un oison, qui avoient bien la mine d'avoir eté pris à la petite guerre. Au lieu de chapeau il n'avoit qu'un bonnet de nuit, entortillé de jarretières de différentes couleurs; et cet habillement de tête etoit une manière de turban qui n'étoit encore qu'ebauché et auquel on n'avoit pas encore donné la dernière main. Son pourpoint etoit une casaque de grisette[49], ceinte avec une courroie, laquelle lui servoit aussi à soutenir une epée qui etoit si longue qu'on ne s'en pouvoit aider adroitement sans fourchette[50]. Il portoit des chausses troussées à bas d'attache[51], comme celle des comediens quand ils représentent un heros de l'antiquité[52], et il avoit, au lieu de souliers, des brodequins à l'antique, que les boues avoient gâtés jusqu'à la cheville du pied.
[Note 46: Cette entrée en matière, ironiquement emphatique, comme celle du Roman bourgeois de Furetière, est évidemment la parodie des exordes pompeux qu'on mettoit aux grands romans de l'époque; peut-être même Scarron a-t-il eu particulièrement en vue le début de la Clélie, de mademoiselle de Scudéry, et de la Cithérée, de Gomberville. La seconde partie commence aussi d'une façon tout à fait analogue. Voyez également le début de l'Heure du Berger par C. Le Petit, 1662, in-12; de la Prison sans chagrin, histoire comiq. du temps, 1669, in-12, et dans le Gage touché de Lenoble (2e journée), les premières lignes de la Rencontre ridicule, qui semblent des ressouvenirs ou des imitations évidentes de ce passage.]
[Note 47: Ces halles, en bois, construites en 1568, sur le côté S.-E. de la place des Halles, à laquelle elles donnèrent son nom, furent détruites en 1826, après la construction d'une nouvelle halle en pierres.]
[Note 48: Ce genre de déguisement étoit fort en usage à cette époque. Voy. les comédies de Regnard. Les Mém. de P. Lenet (coll. Petitot, t. 53, p. 140), racontent que Henri IV s'y prit de cette façon pour n'être pas reconnu dans une visite d'amour. Bussy se déguisa aussi de la sorte dans son voyage en Bourgogne, pendant la Fronde (Mém., éd. in-12, t. 1, p. 199-201). La plupart des Mémoires du temps sont remplis d'exemples analogues.]
[Note 49: Petite étoffe grise, d'où est venu le mot de grisette, pour désigner d'abord les femmes ainsi vêtues, puis, par extension, celles de basse condition.]
[Note 50: Scarron veut parler ici d'un bâton terminé par un fer fourchu, comme ceux dont on se servoit pour soutenir les mousquets quand on vouloit ajuster.]
[Note 51: On appeloit bas d'attache des bas qu'on attachoit au haut des chausses avec des rubans ou des aiguillettes.]
[Note 52: Sorel, dans la Maison des jeux (Sercy, 1642, p. 453 et suiv.), donne de curieux détails sur les accoutrements que revêtoient de méchants comédiens, de Paris même, pour représenter les héros de l'antiquité. «Apollon et Hercule y paroissoient en chausses et en pourpoint.» etc. Dans la parodie de la Cléopâtre de La Chapelle, au 4e acte du Ragotin, de La Fontaine et Champmeslé, on lit:
En quel état ici paroissez-vous, hélas! Une reine d'Égypte en habit d'Espagnole! On va vous prendre ainsi pour Jeanneton la folle. (IV, 2.)
Un curieux passage du Spectateur anglais (1er volume) montre qu'il en étoit encore de même un peu plus tard sur le théâtre françois: «Les bergers y sont tout couverts de broderies... J'y ai vu deux fleuves en bas rouges, et Alphée, au lieu d'avoir la tête couverte de joncs, conter fleurettes avec une belle perruque blonde et un plumet... Dans l'Enlèvement de Proserpine, Pluton étoit équipé à la françoise.» La scène espagnole n'étoit pas plus avancée. Dans son Nouvel art dramatique, Lope dit que c'est une honte d'y voir un Turc portant une collerette à l'européenne, et un Romain en haut de chausses.]
Un vieillard, vetu plus regulierement, quoique très mal, marchoit à côté de lui. Il portoit sur ses epaules une basse de viole, et, parcequ'il se courboit un peu en marchant, on l'eût pris de loin pour une grosse tortue qui marchoit sur les jambes de derrière. Quelque critique murmurera de la comparaison à cause du peu de proportion qu'il y a d'une tortue à un homme; mais j'entends parler des grandes tortues qui se trouvent dans les Indes, et de plus je m'en sers de ma seule autorité.
Retournons à notre caravane. Elle passa devant le tripot de la Biche[53], à la porte duquel etoient assemblés quantité des plus gros bourgeois de la ville. La nouveauté de l'attirail et le bruit de la canaille qui s'etoit assemblée à l'entour de la charrette furent cause que tous ces honorables bourguemestres jetèrent les yeux sur nos inconnus. Un lieutenant de prévôt, entr'autres, nommé La Rappinière[54], les vint accoster et leur demanda avec une autorité de magistrat quels gens ils etoient. Le jeune homme dont je vous viens de parler prit la parole, et, sans mettre les mains au turban (parceque de l'une il tenoit son fusil, et de l'autre la garde de son epée, de peur qu'elle ne lui battît les jambes), lui dit qu'ils etoient François de naissance, comediens de profession; que son nom de théâtre[55] étoit le Destin, celui de son vieil camarade, la Rancune, et celui de la demoiselle qui etoit juchée comme une poule au haut de leur bagage, la Caverne. Ce nom bizarre fit rire quelques uns de la compagnie, sur quoi le jeune comedien ajouta que le nom de Caverne ne devoit pas sembler plus etrange à des hommes d'esprit que ceux de la Montagne, la Valée, la Roze ou l'Epine.
[Note 53: On appeloit tripots des lieux disposés pour le jeu de paume. Furetière prétend dans son Dictionnaire que ce mot vient de tripudia, parceque les baladins et sauteurs, comme les comédiens, avoient coutume de louer les vastes et hautes salles des tripots pour leurs représentations. Il y avoit à Paris des théâtres établis dans des jeux de paume de la rue de Seine, de la Vieille rue du Temple, de la rue Bourg-l'Abbé, etc., et le 4 mars 1622 intervint une sentence défendant à tous les paumiers de louer leurs salles à aucune troupe de comédiens pour y représenter. L'hôtel de la Biche, qu'on a vu jusqu'à ces derniers temps sur le côté méridional de la place des Halles, au Mans, a été détruit il y a une douzaine d'années.]
[Note 54: Suivant la clef manuscrite, citée dans la Notice, La Rappinière seroit M. de la Rousselière, lieutenant du prévot du Mans.]
[Note 55: Les comédiens prenoient presque toujours un nom de guerre en montant sur la scène. Poquelin, en changeant son nom contre celui de Molière, n'avoit fait que suivre l'exemple donné par les comédiens italiens et par ceux de l'hôtel de Bourgogne. Quelques uns même avoient deux noms de théâtre: Ainsi Hugues Guéru s'appeloit Fléchelles dans les pièces nobles et Gautier-Garguille dans la farce; Legrand se nommoit Belleville, ou Turlupin, etc. Ils portoient souvent, comme les comédiens de Scarron, des noms expressifs, qui pouvoient leur venir soit d'un sobriquet pur et simple, soit de la nature de leurs rôles habituels. C'est ainsi qu'il y avoit Gros-Guillaume, Bellerose, Beausoleil, le Capitan Matamore, etc.]
La conversation finit par quelques coups de poings et jurements de Dieu que l'on entendit au devant de la charrette: c'etoit le valet du tripot qui avoit battu le charretier sans dire gare, parceque ses boeufs et sa jument usoient trop librement d'un amas de foin qui etoit devant la porte. On apaisa la noise, et la maîtresse du tripot, qui aimoit la comedie plus que sermon ni vêpres, par une generosité inouïe en une maîtresse de tripot, permit au charretier de faire manger ses bêtes tout leur saoul. Il accepta l'offre qu'elle lui fit, et, ce pendant que ses bêtes mangèrent, l'auteur se reposa quelque temps et se mit à songer à ce qu'il diroit dans le second chapitre.
CHAPITRE II.
Quel homme etoit le sieur de la Rappinière.
Le sieur de la Rappinière etoit lors le rieur de la ville du Mans: il n'y a point de petite ville qui n'ait son rieur; la ville de Paris n'en a pas pour un, elle en a dans chaque quartier, et moi-même, qui vous parle, je l'aurois été du mien si j'avois voulu; mais il y a long-temps, comme tout le monde sait, que j'ai renoncé à toutes les vanités du monde[56]. Pour revenir au sieur de la Rappinière, il renoua bientôt la conversation que les coups de poing avoient interrompue, et demanda au jeune comedien si leur troupe n'etoit composée que de mademoiselle de la Caverne, de monsieur de la Rancune et de lui. «Notre troupe est aussi complète que celle du prince d'Orange ou de Son Altesse d'Epernon[57], lui répondit-il; mais, par une disgrâce qui nous est arrivée à Tours, où notre etourdi de Portier a tué un des fuseliers de l'intendant de la province[58], nous avons eté contraints de nous sauver, un pied chaussé et l'autre nu, en l'equipage que vous nous voyez.--Ces fuseliers de M. l'intendant en ont fait autant à la Flèche, dit la Rappinière.--Que le feu saint Antoine[59] les arde! dit la tripotière; ils sont cause que nous n'aurons pas la comedie.--Il ne tiendroit pas à nous, repondit le vieux comedien, si nous avions les clefs de nos coffres pour avoir nos habits, et nous divertirions quatre ou cinq jours messieurs de la ville devant que de gagner Alençon, où le reste de la troupe a le rendez-vous.»
[Note 56: Scarron fait probablement allusion ici à sa cruelle infirmité. En 1651, date de l'impression de cette première partie, il y avoit plus de 12 ans qu'il en étoit atteint, car lui-même a déterminé clairement cette époque dans plusieurs pièces de vers (À l'infante Descars, À madame de Hautefort, À M. le Prince, au début du Typhon.) Mais il se flatte en disant qu'il avoit renoncé à toutes les vanités du monde, car, malgré son mal, il étoit toujours le rieur en titre de son quartier.]
[Note 57: Guillaume de Nassau, prince d'Orange, à qui Scarron dédia un peu plus tard sa comédie de l'Héritier ridicule, et dont il déplora la mort dans des stances d'un plus haut style que d'ordinaire, lui avoit fait un présent, comme en porte témoignage un long remercîment de celui-ci (1651). La mention qu'il en fait dans cet endroit est peut-être un nouvel acte de courtisan. Du reste, nous verrons dans ce roman même (3e part., 8e ch.) que les comédiens françois alloient représenter jusqu'en Hollande. Plusieurs princes étrangers, entre autres l'électeur de Bavière, les ducs de Savoie, de Brunswick et de Lunebourg, avoient ainsi des troupes d'acteurs françois à leur service (Voy. Chappuzeau, Théâtre fr., 1674, in-12). Quant à Son Altesse d'Epernon, son orgueil et sa magnificence bien connue peuvent servir à appuyer ce que Scarron, par la bouche de Destin, dit ici de sa troupe comique; c'est évidemment celle dont Molière étoit directeur, qui, quelques années avant de passer à Lyon, en 1653, et d'aller trouver à Pézenas le prince de Conti, avoit été accueillie avec faveur à Bordeaux par le duc d'Epernon (Mém. sur madame de Sévigné, par Walcken., t. I, p. 492).]
[Note 58: Il arrivoit souvent alors des désordres et des accidents du même genre, à la comédie, faute d'une surveillance et d'une organisation suffisantes. Il est encore question plus loin de troubles analogues (2e part., ch. 5). Guéret, dans le Parnasse réformé, fait dire à La Serre qu'on tua quatre portiers du théâtre la première fois que son Thomas Morus fut joué. On peut voir dans Chappuzeau (Théâtre français) combien le poste de portier de comédie étoit périlleux: «Les portiers sont commis, dit-il, pour empêcher les désordres qui pourroient survenir, et, pour cette fonction, avant les défenses étroites du roi d'entrer sans payer (9 janv. 1673), on faisoit choix d'un brave, etc.» Beaucoup de personnes vouloient s'attribuer le droit de ne pas payer en entrant, et c'étoient des rixes continuelles. On lit souvent dans le Registre de La Grange des frais de pansement pour portiers blessés (Taschereau, Histoire de la troupe de Molière, dans le journal l'Ordre, 24 janv, 1850).]
[Note 59: Le feu Saint-Antoine, nommé aussi feu infernal, ou mal des ardents, étoit une espèce de lèpre brûlante et épidémique semblable à une flamme intérieure. Son nom de Feu Saint-Antoine lui vient de ce que les reliques de saint Antoine, lors de leur translation de la Palestine, au moyen âge, avoient guéri plusieurs personnes atteintes de ce mal.]
La reponse du comedien fit ouvrir les oreilles à tout le monde. La Rappinière offrit une vieille robe de sa femme à la Caverne, et la tripotière deux ou trois paires d'habits qu'elle avoit en gage, à Destin et à la Rancune. «Mais, ajouta quelqu'un de la compagnie, vous n'êtes que trois.--J'ai joué une pièce moi seul, dit la Rancune, et ai fait en même temps le roi, la reine et l'ambassadeur. Je parlois en fausset quand je faisois la reine; je parlois du nez pour l'ambassadeur, et me tournois vers ma couronne, que je posois sur une chaise; et, pour le roi, je reprenois mon siége, ma couronne et ma gravité, et grossissois un peu ma voix; et qu'ainsi ne soit, si vous voulez contenter notre charretier et payer notre depense en l'hôtellerie, fournissez vos habits, et nous jouerons devant que la nuit vienne, ou bien nous irons boire, avec votre permission, et nous reposer, car nous avons fait une grande journée.
Le parti plut à la compagnie, et le diable de la Rappinière, qui s'avisoit toujours de quelque malice, dit qu'il ne falloit point d'autres habits que ceux de deux jeunes hommes de la ville qui jouoient une partie dans le tripot, et que mademoiselle de la Caverne, en son habit ordinaire, pourroit passer pour tout ce que l'on voudroit en une comedie. Aussitôt dit, aussitôt fait; en moins d'un demi-quart d'heure les comédiens eurent bu chacun deux ou trois coups, furent travestis, et l'assemblée, qui s'etoit grossie, ayant pris place en une chambre haute, on vit, derrière un drap sale que l'on leva, le comedien Destin couché sur un matelas, un corbillon[60] dans la tête, qui lui servoit de couronne, se frottant un peu les yeux comme un homme qui s'eveille, et recitant du ton de Mondory le rôle d'Herode, qui commence par:
Fantôme injurieux, qui trouble mon repos[61],
[Note 60: C'est-à-dire le petit panier d'osier où on présentoit les balles dans le jeu de paume.]
[Note 61: C'est le début de la Marianne, de Tristan l'Hermite, pièce qui parut en même temps que le Cid, dont elle balança le succès. Elle fut représentée par la troupe du Marais, dont Mondory étoit le chef. Le rôle d'Hérode étoit le triomphe de cet excellent comédien, un peu emphatique, mais plein de force, de passion et d'intelligence; il le jouoit avec tant d'ardeur et d'énergie, qu'un jour il fut surpris d'une attaque d'apoplexie pendant la représentation, et qu'il resta dès lors paralytique d'une partie du corps; mais il n'en mourut pas, quoi qu'en aient dit Gueret, Bayle, et quelques autres. «Quand Mondory jouoit la Marianne, de Tristan, dit le père Rapin, le peuple n'en sortoit jamais que resveur et pensif, faisant reflexion à ce qu'il venoit de voir, et penetré à mesme temps d'un grand plaisir (Réflexions sur la Poét. XXIX).]
L'emplâtre qui lui couvroit la moitié du visage ne l'empêcha point de faire voir qu'il etoit excellent comedien. Mademoiselle de la Caverne fit des merveilles dans les rôles de Marianne et de Salomé; la Rancune satisfit tout le monde dans les autres[62] rôles de la pièce, et elle s'en alloit être conduite à bonne fin quand le diable, qui ne dort jamais, s'en mêla, et fit finir la tragedie non pas par la mort de Marianne et par les desespoirs d'Hérode, mais par mille coups de poing, autant de soufflets, un nombre effroyable de coups de pieds, des juremens qui ne se peuvent compter, et ensuite une belle information que fit faire le sieur de la Rappiniere, le plus expert de tous les hommes en pareille matière.
[Note 62: Marianne est la femme et Salomé la soeur d'Hérode; elles paroissent ensemble sur la scène (II, 2). En dehors de ces rôles et de celui d'Hérode, il en restoit plus de dix, moins importants pour la plupart, que La Rancune devoit remplir à lui seul.]
CHAPITRE III.
Le deplorable succès[63] qu'eut la comedie.