Chapter 50
Nous passions le temps le plus doucement qu'on puisse imaginer, et nous eprouvions par de véritables effets ce que l'on dit que le mouvement des yeux est le langage des amans; car nous l'avions si familier, que nous nous faisions entendre tout ce que nous voulions. Un dimanche au soir, au sortir de Vêpres, nous nous dîmes, avec ce langage muet, qu'il falloit aller après souper nous promener sur la rivière et n'avoir que telles personnes que nous designâmes. J'envoyai aussitôt retenir un bateau. A l'heure dite, je me transportai, avec ceux qui devoient être de la promenade, à la porte du Parc, où les demoiselles nous attendoient; mais trois jeunes hommes, qui n'etoient pas de notre cabale, s'arrêtèrent avec elles. Elles firent bien tout ce qu'elles purent pour s'en defaire; mais eux s'en etant aperçus, ils s'opiniâtrèrent à demeurer, ce qui fut cause que quand nous abordâmes la porte du Parc, nous passâmes outre sans nous y arrêter, et nous nous contentâmes de leur faire signe de nous suivre, et nous les allâmes attendre au bateau. Mais quand nous aperçûmes ces fâcheux avec elles, nous avançâmes sur l'eau et allâmes aborder à un autre lieu, proche d'une des portes de la ville, où nous rencontrâmes le sieur du Fresne, lequel me demanda où j'avais laissé ses filles. Je ne pensai pas bien à ce que je lui devois repondre, mais lui dis franchement que je n'avois pas eu l'honneur de les voir ce soir-là. Après nous avoir donné le bon soir, il prit le chemin du Parc, à la porte duquel il trouva ses filles, auxquelles il demanda d'où elles venoient et avec qui. La du Lys lui repondit: «Nous venons de nous promener avec un tel», et me nomma. Alors son père lui accompagna un: «Vous en avez menti», d'un soufflet, ajoutant que si j'eusse eté avec elles (quand même il auroit eté plus tard) il ne s'en fût pas mis en peine. Le lendemain, cette veuve dont je vous ai dejà parlé me vint trouver pour me dire ce qui s'etoit passé le soir précédent, et que la du Lys en etoit fort en colère, non pas tant du soufflet comme de ce que je ne l'avois pas attendue, parce qu'au bateau son intention etoit de se defaire accortement de ces fâcheux. Je m'excusai du mieux que je pus, et je passai quatre jours sans l'aller voir. Mais un jour qu'elle et sa soeur et quelques demoiselles etoient assises sur un banc de boutique, dans la rue la plus prochaine de la porte de la ville par laquelle j'allois sortir pour aller au faubourg, je passai devant elles en levant un peu le chapeau, mais sans les regarder ni leur rien dire. Les autres demoiselles leur demandèrent ce que vouloit dire ce procédé, qui paroissoit incivil. La du Lys ne repondit rien; mais sa soeur aînée dit qu'elle en ignoroit la cause et qu'il la falloit sçavoir de lui-même: «Et pour ne le pas manquer, allons, dit-elle, nous poster un peu plus près de la porte, au-delà de cette petite rue par où il nous pourroit éviter»; ce qu'elles firent. Comme je repassois devant elles, cette bonne soeur se leva de sa place et me prit par mon manteau, en me disant: «Depuis quand, monsieur le glorieux, fuyez-vous l'honneur de voir votre maîtresse?» et à même temps me fit asseoir auprès d'elle. Mais quand je la voulus caresser et lui dire quelques douceurs, elle fut toujours muette et me rebuta furieusement. Je demeurai là quelque peu de temps bien entrepris[404], après quoi je les accompagnai jusqu'à la porte du Parc, d'où je me retirai, resolu de n'y aller plus. Je demeurai donc encore quelques jours sans y aller, et qui me furent autant de siècles; mais un matin j'eus une rencontre de mademoiselle du Fresne la mère, laquelle m'arrêta et me demanda pourquoi l'on ne me voyoit plus. Je lui repondis que c'etoit la mauvaise humeur de sa cadette. Elle me repliqua qu'elle vouloit faire notre accord, et que je l'allasse attendre à la maison. J'en mourais d'impatience et je fus ravi de cette ouverture. J'y allai donc, et comme je montois à la chambre, la du Lys, qui m'avoit aperçu, en descendit si brusquement que je ne la pus jamais arrêter. J'y entrai et je trouvai sa soeur, qui se mit à sourire, à laquelle je dis le procedé de sa cadette, et elle m'assura que tout cela n'etoit que feinte et qu'elle avoit regardé plus de cent fois par la fenêtre pour voir si je paroîtrois, et qu'elle en temoignoit une grande inquietude; qu'elle etoit sans doute dans le jardin, où je pouvois aller. Je descendis l'escalier et m'approchai de la porte du jardin, que je trouvai fermée par dedans. Je la priai plusieurs fois de l'ouvrir, ce qu'elle ne voulut point faire. Sa soeur, qui l'entendoit du haut de l'escalier, descendit et me la vint ouvrir, car elle en sçavoit le secret. J'entrai, et la du Lys se mit à fuir; mais je la poursuivis si bien, que je la pris par une des manches de son corps de jupe, et je l'assis sur un siege de gazon où je me mis aussi. Je lui fis mes excuses du mieux qu'il me fut possible; mais elle me parut toujours plus sevère. Enfin, après plusieurs contestations, je lui dis que ma passion ne souffroit point de mediocrité et qu'elle me porteroit à quelque desespoir, de quoi elle se repentiroit après, ce qui ne la rendit pas plus exorable. Alors je tirai mon epée du fourreau et la lui presentai, la suppliant de me la plonger dans le corps, lui disant qu'il m'etoit impossible de vivre privé de l'honneur de ses bonnes grâces; elle se leva pour s'enfuir, en me repondant qu'elle n'avoit jamais tué personne, et que, quand elle en auroit quelque pensée, elle ne commenceroit pas par moi. Je l'arrêtai en la suppliant de me permettre de l'executer moi-même, et elle me repondit froidement qu'elle ne m'en empêcheroit pas. Alors j'appuyai la pointe de mon epée contre ma poitrine, et me mis en posture pour me jeter dessus, ce qui la fit pâlir, et à même temps elle donna un coup de pied contre la garde de l'epée, qu'elle fit tomber à terre, m'assurant que cette action l'avoit beaucoup troublée, et me disant que je ne lui fisse plus voir de tels spectacles. Je lui repliquai: «Je vous obeirai, pourvu que vous ne me soyez plus si cruelle»; ce qu'elle me promit. Ensuite nous nous caressâmes si amoureusement, que j'eusse bien souhaité d'avoir tous les jours une querelle avec elle pour l'appointer[405] avec tant de douceur. Comme nous etions dans ces transports, sa mère entra dans le jardin, et nous dit qu'elle seroit bien venue plus tôt, mais qu'elle avoit bien jugé que nous n'avions pas besoin de son entremise pour nous accorder.
[Note 404: Perclus, impotent, paralytique, au propre; et, par conséquent, tout interdit, au figuré.]
[Note 405: L'arranger, la terminer, terme tiré du langage juridique.]
Or, un jour que nous nous promenions dans une des allées du parc, le sieur du Fresne, sa femme, la du Lys et moi, qui allions après eux et qui ne pensions qu'à nous entretenir, cette bonne mère se tourna vers nous et nous dit qu'elle plaidoit bien notre cause. Elle le put dire sans que son mari l'entendît, car il etoit fort sourd; nous la remerciâmes plutôt d'action que de parole. Un peu de temps après, M. du Fresne me tira à part et me decouvrit le dessein que lui et sa femme avoient formé de me donner leur plus jeune fille en mariage, devant qu'il partît pour aller en cour servir son quartier[406], et qu'il ne falloit plus faire de depenses en serenades ni autrement pour ce sujet. Je ne lui fis que des remerciemens confus: car j'etois si transporté de joie d'un bonheur si inopiné et qui faisoit le comble de ma felicité, que je ne savois ce que je disois. Il me souvient bien que je lui dis que je n'eusse pas eté si temeraire que de la lui demander, attendu mon peu de merite et l'inegalité des conditions; à quoi il me repondit que pour du merite, il en avoit assez reconnu en moi, et que pour la condition j'avois de quoi suppléer à ce defaut, sous-entendant du bien. Je ne sçais ce que je lui repliquai, mais je sçais bien qu'il me convia à souper, après quoi il fut conclu que le dimanche suivant nous assemblerions nos parents pour faire les fiançailles. Il me dit aussi quel dot[407] il pouvoit donner à sa fille; mais à cela je repondis que je ne lui demandois que la personne et que j'avois assez de bien pour elle et pour moi. J'etois le plus content homme du monde, et la du Lys aussi contente, ce que nous connûmes dans la conversation que nous eûmes ce soir-là, et qui fut la plus agreable que l'on puisse imaginer. Mais ce plaisir ne dura guères; car l'avant-veille du jour que nous devions nous fiancer, nous etions, la du Lys et moi, assis sur l'herbe, quand nous aperçûmes de loin un conseiller du presidial[408], proche parent du sieur du Fresne, lequel lui venoit rendre visite. Nous en conçûmes une même pensée, elle et moi, et nous nous en affligeâmes sans savoir au vrai ce que nous apprehendions; ce que l'evènement ne nous fit que trop connoître: car le lendemain, comme j'allois prendre l'heure de l'assemblée, je fus furieusement surpris quand je trouvai, à la porte de la basse-cour, la du Lys qui pleuroit. Je lui dis quelque chose et elle ne me repondit rien. J'entrai plus avant, et je trouvai sa soeur au même etat. Je lui demandai que vouloient dire tant de pleurs, et elle me repondit, en redoublant ses sanglots, que je ne le sçaurois que trop. Je montois à la chambre quand la mère en sortoit, laquelle passa sans me rien dire, car les larmes, les sanglots et les soupirs la suffoquoient si fort, que tout ce qu'elle put faire, ce fut de me regarder pitoyablement et dire: «Ha! pauvre garçon!» Je ne comprenois rien en un si prompt changement; mais mon coeur me presageoit tous les malheurs que j'ai ressentis depuis. Je me resolus d'en apprendre le sujet, et je montai à la chambre, où je trouvai M. du Fresne assis dans une chaise, lequel me dit fort brusquement qu'il avoit changé d'avis et qu'il ne vouloit pas marier sa cadette devant son aînée; que quand il la marieroit, ce ne seroit qu'après le retour de son voyage de la cour. Je lui repondis sur ces deux chefs: au premier, que sa fille aînée n'avoit aucune repugnance que sa soeur fût mariée la première, pourvu que ce fût avec moi, parce qu'elle m'avoit toujours aimé comme un frère; que pour un autre elle s'y seroit opposée (je vous puis assurer qu'elle m'en avoit fait la protestation plusieurs fois); et sur le second, que j'attendrois aussi bien dix ans que les trois mois qu'il seroit à la cour. Mais il me dit tout net que je ne pensasse plus au mariage de sa fille. Ce discours si surprenant et prononcé du ton que je vous viens de dire me jeta dans un si horrible desespoir que je sortis sans lui repliquer et sans rien dire aux demoiselles, qui ne me purent rien dire aussi.
[Note 406: Il y avoit, à la cour, des gentilshommes ordinaires et des gentilshommes de quartier, c'est-à-dire qui venoient y remplir, durant trois mois, les devoirs de leur charge.]
[Note 407: Dot étoit du masculin dans la vieille langue. V. Nicot, Trésor de la langue franç. On a déjà pu remarquer que l'auteur de cette 3e partie écrit d'un style plus ancien que Scarron.]
[Note 408: On entendoit par présidial un tribunal établi dans les villes considérables pour y prononcer sur les appellations des juges subalternes, dans les causes de médiocre importance. (Dict. de Fur.)]
Je m'en allai à ma maison, resolu de me donner la mort; mais comme je tirois mon epée à dessein de me la plonger dans le corps, cette veuve confidente entra chez moi et empêcha l'execution de ce mortel dessein, en me disant de la part de la du Lys que je ne m'affligeasse point, qu'il falloit avoir patience, et qu'en pareilles affaires il arrivoit toujours du trouble; mais que j'avois un grand avantage d'avoir sa mère et sa soeur aînée pour moi, et elle plus que tous, qui etoit la principale partie; qu'elles avoient resolu que quand son père seroit parti, qui seriit dans huit ou dix jours, que je pourrois continuer mes visites, et que le temps etoit un grand operateur. Ce discours etoit fort obligeant, mais je n'en pus point être consolé; aussi je m'abandonnai à la plus noire melancolie que l'on puisse imaginer, et qui me jeta enfin dans un si furieux desespoir que je me resolus de consulter les demons. Quelques jours devant le depart de M. du Fresne, je m'en allai à demi-lieue de cette ville, dans un lieu où il y a un bois, taillis de fort grande etendue, dans lequel la croyance du vulgaire est qu'il y habite de mauvais esprits, d'autant que ç'a eté autrefois la demeure de certaines fées (qui etoient sans doute de fameuses magiciennes)[409]. Je m'enfonce dans le bois, appelant et invoquant ces esprits, et les suppliant de me secourir en l'extrême affliction où j'etois; mais après avoir bien crié, je ne vis ni n'ouïs que des oiseaux qui par leur ramage sembloient me temoigner qu'ils etoient touchés de mes malheurs. Je retournai à ma maison, où je me mis au lit, atteint d'une si etrange frenesie, que l'on ne croyoit pas que j'en pusse rechapper, car j'en fus jusques à perdre la parole. La du Lys fut malade à même temps et de la même manière que moi; ce qui m'a obligé depuis de croire à la sympathie: car comme nos maladies procedoient d'une même cause, elles produisoient aussi en nous de semblables effets; ce que nous apprenions par le medecin et l'apothicaire, qui etoient les mêmes qui nous servoient; pour les chirurgiens, nous avions chacun le nôtre en particulier. Je gueris un peu plus tôt qu'elle, et je m'en allai, ou, pour mieux dire, je me traînai à sa maison, où je la trouvai dans le lit (son père etoit parti pour la cour). Sa joie ne fut pas mediocre, comme la suite me le fit connoître: car, après avoir demeuré environ une heure avec elle, il me sembla qu'elle n'avoit plus de mal; ce qui m'obligea à la presser de se lever, ce qu'elle fit pour me satisfaire. Mais si tôt qu'elle fut hors du lit elle evanouit entre mes bras. Je fus bien marri de l'en avoir pressée, car nous eûmes beaucoup de peine à la remettre. Quand elle fut revenue de son evanouissement, nous la remîmes dans le lit, où je la laissai pour lui donner moyen de reposer, ce qu'elle n'eût peut-être pas fait en ma presence.
[Note 409: On a dejà rencontré, dans le Roman comique, d'assez nombreuses traces des croyances superstitieuses d'alors, qu'avoient partagées, du reste, au dernier siècle surtout, et au commencement du XVIIe, les plus graves et les plus savants esprits, Postel, Bacon, de Thou, Porta, d'Aubigné, Bodin, Malherbe (V. ses Lettres), Fléchier (V. sa Relat. des grands jours), Richelieu, l'abbé Arnauld, etc. La Démonomanie de Bodin, et d'autres livres alors plus récents, tels que le Discours des sorciers, de Boguet (Paris, 1603); le Discours et histoire des spectres, de P. Le Loyer (1605); l'Incrédulité et mécréance du sortilège, et le Tableau de l'inconstance des mauvais anges et démons, de Delancre (1612), sont les monuments les plus complets comme les plus terribles de ces superstitions. On croyoit à la sorcellerie, à l'astrologie, comme à l'alchimie et au pouvoir mystérieux des Rosecroix; après Gauric, Agrippa, Cardan, Paracelse et le grand Nostradamus, étoient venus d'autres sorciers non moins célèbres, qui vécurent plus ou moins avant dans le XVIIe siècle,--César (de son vrai nom Jean du Chastel), Cosme Ruggieri (V. Var. histor., édit. Jannet, I, 25), Palma-Cayet (mort en 1610), le fameux astrologue J. B. Morin, Marie Boudin, l'abbé Brigalier, sur lequel Segrais a donné de curieux détails dans ses Mémoires anecdot. (t. 2, p. 35 et suiv.), les prophètes et astrologues célèbres Mauregard, Jean Petit, et Belot, le curé de Mi-Monts. Ces comédies tournoient souvent au tragique, et c'est la meilleure preuve de la ténacité avec laquelle cette superstition étoit enracinée dans les esprits. Il n'y avoit pas encore bien longtemps que le peuple de Calais avoit voulu jeter d'Assoucy à la mer comme sorcier, si du moins nous pouvons l'en croire lui-même; et les supplices récents des prêtres Louis Gaufridy et Urbain Grandier, du médecin Poirot, de quatre sorciers espagnols brûlés à Bordeaux en 1610, d'Adrien Bouchard et de Gargan, de Didyme, l'une des trois possédées de Flandres, de la femme Cathin (1640), sans parler de bien d'autres, prouvoient assez que les magistrats eux-mêmes partageoient sur ce point les croyances du peuple. En 1670 encore, le Parlement de Rouen supplioit Louis XIV de ne rien changer à la jurisprudence reçue dans les tribunaux en matière de sorcellerie; ce ne fut qu'en 1672 que le roi fit défense d'admettre les accusations de ce genre, ce qui n'empêcha pas qu'il n'y eût en 1682 un nouvel édit pour la punition des maléfices. Les forêts, en particulier, étoient la demeure privilégiée des sorciers et le domaine des légendes extraordinaires: c'est dans un bois enchanté, séjour des fées et de l'enchanteur Merlin, que Jeanne d'Arc eut ses visions; c'est là aussi que Cyrano place l'apparition de Corneille Agrippa (Lettres sur les sorc.). Le Tasse, en créant la forêt magique de sa Jérusalem, n'a fait que donner un corps splendide aux imaginations populaires. La magie joue un grand rôle dans les pastorales et les romans héroïques du XVIIe siècle; les romans comiques ou satiriques l'emploient aussi, parfois sérieusement, comme l'Euphormion de Barclay, souvent dans une intention de raillerie et de parodie, comme les Histoires comiques de Cyrano, le Francion et le Berger extravagant de Sorel, et le Roman comique. V., par exemple, plus haut, l'anecdote des pendus, IIIe part., ch. 9.]