Chapter 47
Comme Ragotin vouloit repartir, le Destin entra sur la scène, se plaignant de la longueur de son valet la Rancune, et, l'ayant trouvé en differend avec Ragotin, il leur demanda le sujet de leur dispute, qu'il ne put jamais apprendre: car ils se mirent à parler tous à la fois, et si haut qu'il s'impatienta et poussa Ragotin contre la Rancune, qui le lui renvoya de même, en telle sorte qu'ils le ballotèrent longtemps d'un bout du theâtre à l'autre, jusqu'à ce que Ragotin tomba sur les mains et marcha ainsi jusques aux tentes du theâtre, sous lesquelles il passa. Tous les auditeurs se levèrent pour voir cette badinerie, et sortirent de leurs places, protestant aux comediens que cette saillie valoit mieux que leur farce, qu'aussi bien ils n'auroient pu achever, car les demoiselles et les autres acteurs, qui regardoient par les ouvertures des tentes du theâtre, rioient si fort qu'il leur eût eté impossible.
Nonobstant cette boutade, Ragotin persécutoit sans cesse la Rancune de le mettre aux bonnes grâces de l'Etoile, et pour ce sujet il lui donnoit souvent des repas, ce qui ne deplaisoit pas à la Rancune, qui tenoit toujours le bec en l'eau au petit homme; mais, comme il etoit frappé d'un même trait, il n'osoit parler à cette belle ni pour lui ni pour Ragotin, lequel le pressa une fois si fort qu'il fut obligé de lui dire: «Monsieur Ragotin, cette Etoile est sans doute de la nature de celles du ciel que les astrologues appellent errantes: car, aussitôt que je lui ouvre le discours de votre passion, elle me laisse sans me repondre; mais comment me repondroit-elle, puisqu'elle ne m'ecoute pas? Mais je crois avoir decouvert le sujet qui la rend de si difficile abord; ceci vous surprendra sans doute, mais il faut être preparé à tout evenement. Ce monsieur le Destin, qu'elle appelle son frère, ne lui est rien moins que cela; je les surpris il y a quelques jours se faisant des caresses fort éloignées d'un frère et d'une soeur, ce qui m'a depuis fait conjecturer que c'etoit plutôt son galant; et je suis le plus trompé du monde si, quand Leandre et Angelique se marieront, ils n'en font de même. Sans cela, elle seroit bien degoûtée de mepriser votre recherche, vous qui êtes un homme de qualité et de merite, sans compter la bonne mine. Je vous dis ceci afin que vous tâchiez à chasser de votre coeur cette passion, puisqu'elle ne peut servir qu'à vous tourmenter comme un damné.» Le petit poète et avocat fut si assommé de ce discours qu'il quitta la Rancune en branlant la tête et en disant sept ou huit fois, à son ordinaire: «Serviteur, serviteur, etc.»
Ensuite Ragotin s'avisa d'aller faire un voyage à Beaumont-le-Vicomte, petite ville distante d'environ cinq lieues d'Alençon, et où l'on tient un beau marché tous les lundis de chaque semaine; il voulut choisir ce jour-là pour y aller, ce qu'il fit sçavoir à tous ceux de la troupe, leur disant que c'etoit pour retirer quelque somme d'argent qu'un des marchands de cette ville-là lui devoit, ce que tous trouvèrent bon, «Mais, lui dit la Rancune, comment pensez-vous faire? car votre cheval est encloué, il ne pourra pas vous porter.--Il n'importe (dit Ragotin); j'en prendrai un de louage, et si je n'en puis trouver j'irai bien à pied, il n'y a pas si loin; je profiterai de la compagnie de quelqu'un des marchands de cette ville, qui y vont presque tous de la sorte.» Il en chercha un partout sans en pouvoir trouver; ce qui l'obligea à demander à un marchand de toiles, voisin de leur logis, s'il iroit lundi prochain au marché à Beaumont; et, ayant appris que c'etoit sa resolution, il le pria d'agréer qu'il l'accompagnât, ce que le marchand accepta, à condition qu'ils partiroient aussitôt que la lune seroit levée, qui etoit environ une heure après minuit, ce qui fut executé.
Or, un peu devant qu'ils se missent en chemin, il etoit parti un pauvre cloutier, lequel avoit accoutumé de suivre les marchés pour debiter ses clous et des fers de cheval, quand il les avoit faits, et qu'il portoit sur son dos dans une besace. Ce cloutier etant en chemin, et n'entendant ni ne voyant personne devant ni derrière lui, jugea qu'il etoit encore trop tôt pour partir. D'ailleurs une certaine frayeur le saisit quand il pensa qu'il lui falloit passer tout proche des fourches patibulaires, où il y avoit alors un grand nombre de pendus[378]; ce qui l'obligea à s'écarter un peu du chemin et se coucher sur une petite motte de terre, où etoit une haie, en attendant que quelqu'un passât, et où il s'endormit. Quelque peu de temps après, le marchand et Ragotin passèrent; il alloient au petit pas et ne disoient mot, car Ragotin revoit au discours que lui avoit fait la Rancune. Comme ils furent proche du gibet, Ragotin dit qu'il falloit compter les pendus; à quoi le marchand s'accorda par complaisance. Ils avancèrent jusqu'au milieu des piliers pour compter, et aussitôt ils aperçurent qu'il en etoit tombé un qui etoit fort sec. Ragotin, qui avoit toujours des pensées dignes de son bel esprit, dit au marchand qu'il lui aidât à le relever, et qu'il le vouloit appuyer tout droit contre un des piliers, ce qu'ils firent facilement avec un bâton: car, comme j'ai dit, il etoit roide et fort sec; et, après avoir vu qu'il y en avoit quatorze de pendus, sans celui qu'ils avoient relevé, ils continuèrent leur chemin. Ils n'avoient pas fait vingt pas quand Ragotin arrêta le marchand pour lui dire qu'il falloit appeler ce mort, pour voir s'il voudroit venir avec eux, et se mit à crier bien fort: «Holà ho! veux-tu venir avec nous?» Le cloutier, qui ne dormoit pas ferme, se leva aussitôt de son poste, et, en se levant, cria aussi bien fort: «J'y vais, j'y vais, attendez-moi», et se mit à les suivre. Alors le marchand et Ragotin, croyant que ce fût effectivement le pendu, se mirent à courir bien fort; et le cloutier se mit aussi à courir, en criant toujours plus fort: «Attendez-moi!» Et, comme il couroit, les fers et les clous qu'il portoit faisoient un grand bruit, ce qui redoubla la peur de Ragotin et du marchand: car ils crurent pour lors que c'etoit véritablement le mort qu'ils avoient relevé, ou l'ombre de quelque autre, qui traînoit des chaînes (car le vulgaire croit qu'il n'apparoît jamais de spectre qui n'en traîne après soi); ce qui les mit en état de ne plus fuir, un tremblement les ayant saisis, en telle sorte que, leurs jambes ne les pouvant plus soutenir, ils furent contraints de se coucher par terre, où le cloutier les trouva, et qui fit deloger la peur de leur coeur par un bonjour qu'il leur donna, ajoutant qu'ils l'avoient bien fait courir. Ils eurent de la peine à se rassurer; mais, après avoir reconnu le cloutier, ils se levèrent et continuèrent heureusement leur chemin jusqu'à Beaumont, où Ragotin fit ce qu'il y avoit à faire, et le lendemain s'en retourna à Alençon. Il trouva tous ceux de la troupe qui sortoient de table, auxquels il raconta son aventure, qui les pensa faire mourir de rire. Les demoiselles en faisoient de si grands eclats qu'on les entendoit de l'autre bout de la rue, et qui furent interrompus par l'arrivée d'un carrosse rempli de noblesse campagnarde. C'etoit un gentilhomme qu'on appeloit M. de la Fresnaye. Il marioit sa fille unique, et il venoit prier les comediens de representer chez lui le jour de ses noces. Cette fille, qui n'etoit pas des plus spirituelles du monde, leur dit qu'elle desiroit que l'on jouât la Silvie de Mairet. Les comediennes se contraignirent beaucoup pour ne rire pas, et lui dirent qu'il falloit donc leur en procurer une, car ils ne l'avoient plus[379]. La demoiselle repondit qu'elle leur en bailleroit une, ajoutant qu'elle avoit toutes les Pastorales: celles de Racan, la Belle Pêcheuse, le Contraire en Amour, Ploncidon, le Mercier[380], et un grand nombre d'autres dont je n'ai pas retenu les titres. «Car, disoit-elle, cela est propre à ceux qui, comme nous, demeurent dans des maisons aux champs; et d'ailleurs les habits ne coûtent guère: il ne se faut point mettre en peine d'en avoir de somptueux, comme quand il faut representer la mort de Pompée, le Cinna, Heraclius ou la Rodogune. Et puis les vers des Pastorales ne sont pas si ampoulés comme ceux des poèmes graves; et ce genre pastoral est plus conforme à la simplicité de nos premiers parents, qui n'etoient habillés que de feuilles de figuier, même après leur peché[381]». Son père et sa mère ecoutoient ce discours avec admiration, s'imaginant que les plus excellents orateurs du royaume n'auroient sçu debiter de si riches pensées, ni en termes si relevés.
[Note 378: On laissoit les pendus accrochés en permanence aux fourches patibulaires. Cet usage donna lieu à une anecdote assez plaisante, racontée par Tallemant: «Les habitants de Saint-Maixent, en Poitou, quand le feu roi y passa, dit-il, mirent une belle chemise blanche à un pendu qui etoit à leurs justices, à cause que c'etoit sur le chemin.» (Histor., naïvet. et bons mots, t. 10, p. 186.)]
[Note 379: La Silvie, tragi-comédie pastorale (1621). Il y avoit longtemps que Mairet et ses oeuvres, en particulier la Silvie, qui pourtant avoit eu un succès extraordinaire et qui avoit été «tant récitée, dit Fontenelle dans l'Histoire du théâtre françois, par nos pères et nos mères à la bavette», étoient privés des honneurs du théâtre; la demande de cette fille sentoit sa provinciale arriérée, ce qui fait rire les comédiennes. On a pu voir, par divers endroits du Roman comique, que même les acteurs de province étoient au courant des oeuvres du jour, puisque Scarron leur fait jouer Nicomède, qui étoit de 1652, et Don Japhet, de 1653; on peut remarquer, en outre, que Corneille fait presqu'à lui seul les frais de leurs représentations en dehors de la farce: car ils donnent successivement ou ils parlent de donner le Menteur, Pompée, Nicomède, Andromède, et les pièces que cite la demoiselle, un peu plus loin, sont toutes des pièces de Corneille.]
[Note 380: Les Bergeries de Racan (1625). Quant aux quatre autres pastorales dont les noms suivent, il n'en est que deux dont, après les plus minutieuses et les plus longues recherches dans les répertoires les plus complets, j'aie retrouvé les titres, ou à peu près. Le Mercier est évidemment le Mercier inventif, pastorale en 5 actes, en vers, publiée à Troyes, chez Oudot (1632, in-12), pièce bizarre et fort libre. Le Contraire en amour ne peut être que les Amours contraires de du Ryer, pastorale en 3 actes, en vers (1610), à moins que ce ne soit Philine, ou l'Amour contraire, autre pastorale de la Morelle (5 a., vers 1630). Je n'ai pu trouver la moindre trace de Ploncidon, non plus que de la Belle pêcheuse (il y a la Belle plaideuse, tragic. de Boisrobert; les Pêcheurs illustres, de Marcassus, et autres pièces dont le titre se rapproche plus ou moins de celui que donne notre auteur, mais pas de Belle pêcheuse). Du reste, la façon dont sont tronqués ou dénaturés les deux autres titres indique assez que l'auteur les a donnés à peu près, sans vérifier, et qu'il a bien pu dénaturer ceux-ci de même; peut-être a-t-il désigné les pièces par le nom d'un de leurs principaux personnages, ou par toute autre circonstance qui lui revenoit à l'esprit.]
[Note 381: Il est à croire que nos vieux auteurs dramatiques, Hardy, Racan, Mairet, etc., partageoient l'opinion de mademoiselle de la Fresnaye, car les pastorales abondent au théâtre à la fin du XVIe et au commencement du XVIIe siècle, où l'Astrée, si souvent mis à contribution pour la scène, leur avoit donné une vogue extraordinaire. Mais elles finirent par se perdre dans la tragédie ou la comédie, dont elles n'etoient pas séparées par des frontières assez nettement tranchées. En outre, le ridicule les tua. On peut voir, dans le Berger extravagant de Sorel (1627), et dans la pastorale burlesque qu'en a extraite Thomas Corneille, combien ce genre étoit venu à être décrié par ses fadeurs et son absence de toute vérité. Dès lors la pastorale mourut, pour renaître un peu plus tard, mais en dehors du théâtre, avec Segrais et madame Deshoulières; néanmoins Molière, qui a recueilli, sans en négliger aucune, toutes les traditions théâtrales, a fait quelques pastorales, qui sont loin d'être des chefs-d'oeuvre.]
Les comediens demandèrent du temps pour se preparer, et on leur donna huit jours. La compagnie s'en alla après avoir dîné, quand le prieur de Saint-Louis entra. L'Etoile lui dit qu'il avoit bien fait de venir, car il avoit ôté la peine à l'Olive de l'aller querir, pour s'acquitter de sa promesse, à quoi il ne lui falloit guère de persuasion, puisqu'il venoit pour ce sujet. Les comediennes s'assirent sur un lit et les comediens dans des chaises. L'on ferma la porte, avec commandement au portier de dire qu'il n'y avoit personne, s'il fût survenu quelqu'un. L'on fit silence, et le prieur debuta comme vous allez voir au suivant chapitre, si vous prenez la peine de le lire.
CHAPITRE X.
Histoire du prieur de Saint-Louis et l'arrivée de M. de Verville.
Le commencement de cette histoire ne peut vous être qu'ennuyeux, puisqu'il est genealogique; mais cet exorde est, ce me semble, necessaire pour une plus parfaite intelligence de ce que vous y entendrez. Je ne veux point deguiser ma condition, puisque je suis dans ma patrie; peut-être qu'ailleurs j'aurois pu passer pour autre que je ne suis, bien que je ne l'aie jamais fait. J'ai toujours été fort sincère en ce point-là. Je suis donc natif de cette ville: les femmes de mes deux grands-pères etoient demoiselles, et il y avoit du de à leur surnom. Mais, comme vous sçavez que les fils aînés emportent presque tout le bien et qu'il en reste fort peu pour les autres garçons et pour les filles (suivant l'ordre du Coutumier[382] de cette province), on les loge comme l'on peut, ou en les mettant en l'ordre ecclesiastique ou religieux, ou en les mariant à des personnes de moindre condition, pourvu qu'ils soient honnêtes gens et qu'ils aient du bien, suivant le proverbe qui court en ce pays: «Plus de profit et moins d'honneur», proverbe qui depuis longtemps a passé les limites de cette province et s'est repandu par tout le royaume[383]. Aussi mes grand'mères furent mariées à de riches marchands, l'un de draps de laine et l'autre de toiles. Le père de mon père avoit quatre fils, dont mon père n'etoit pas l'aîné. Celui de ma mère avoit deux fils et deux filles, dont elle en etoit une. Elle fut mariée au second fils de ce marchand drapier, lequel avoit quitté le commerce pour s'adonner à la chicane: ce qui est cause que je n'ai pas eu tant de bien que j'eusse pu avoir. Mon père, qui avoit beaucoup gagné au commerce et qui avoit epousé en premières noces une femme fort riche qui mourut sans enfans, etoit dejà fort avancé en âge quand il epousa ma mère, qui consentit à ce mariage plutôt par obeissance que par inclination: aussi il y avoit plutôt de l'aversion de son côté que de l'amour; ce qui fut sans doute la cause qu'ils demeurèrent treize ans mariés et quasi hors d'esperance d'avoir des enfans; mais enfin ma mère devint enceinte. Quand le terme fut venu de produire son fruit, ce fut avec une peine extrême, car elle demeura quatre jours au mal de l'enfantement; à la fin elle accoucha de moi sur le soir du quatrième jour. Mon père, qui avoit eté occupé pendant ce temps-là à faire condamner un homme à être pendu (parce qu'il avoit tué un sien frère) et quatorze faux temoins au fouet[384], fut ravi de joie quand les femmes qu'il avoit laissées dans sa maison pour secourir ma mère le félicitèrent de la naissance de son fils. Il les regala du mieux qu'il put, et en enivra quelques-unes, auxquelles il fit boire du vin blanc en guise de cidre poiré: lui-même me l'a raconté plusieurs fois.
[Note 382: Le Coutumier étoit le recueil des coutumes et usages qui régissoient une contrée; on appeloit pays coutumier celui où la coutume avoit force de loi, par opposition au pays de droit écrit, qui étoit soumis au droit romain.]
[Note 383: Ces mésalliances intéressées étoient, en effet, fort communes. Si George Dandin avoit épousé mademoiselle de Sotenville pour son titre, celle-ci l'avoit épousé pour son argent. Les filles des partisans et financiers, par exemple, étoient fort recherchées, même par les plus hauts personnages; ainsi, celle de la Raillière, dont il est question dans le Roman comique, épousa le comte de Saint-Aignan, de la maison d'Amboise; celle de Feydeau épousa le comte de Lude, gouverneur de Gaston, duc d'Orléans. Mademoiselle de Chemeraut se maria au fils d'un paysan enrichi qui avoit quatre millions. «Le bien est depuis longtemps ce que l'on considère le plus en fait de mariage», dit plus loin l'auteur de cette 3e partie.
Mademoiselle de Gournay, dans son Traité de la néantise de la commune vaillance de ce temps et du peu de prix de la qualité de la noblesse, écrit: «Ceux mesmes de qui la noblesse est franche à leur mode du costé des pères sont presque tous meslez à ceste condition citoyenne qu'ils appellent roturière, par les mères, femmes ou maris d'eux, ou leurs proches, ou sont... prêts de s'y mesler, rebuttans fort et ferme les alliances de leur ordre, si les richesses y sont plus courtes de dix escus... Et faut noter en passant que bien souvent ils désirent en vain ces affinitez, estans eux-mesmes fort peu desirez par elles.»]
[Note 384: On employoit souvent le fouet dans la pénalité de l'ancienne jurisprudence; ce n'est qu'à partir de 1789 que ce genre de châtiment a été légalement aboli. Le faux témoignage n'étoit pas toujours puni du fouet, mais tantôt par la loi du talion, tantôt par des peines arbitraires qui allèrent plus d'une fois jusqu'à la mort.]
Je fus baptisé deux jours après ma naissance; le nom que l'on m'imposa ne fait rien à mon histoire. J'eus pour parrain un seigneur de place fort riche, dont mon père etoit voisin, lequel ayant appris de madame sa femme la grossesse de ma mère, après un si long temps de mariage, comme j'ai dit, il lui demanda son fruit pour le presenter au baptême: ce qui lui fut accordé fort agreablement. Comme ma mère n'avoit que moi, elle m'eleva avec grand soin, et un peu trop delicatement pour un enfant de ma condition. Quand je fus un peu grand, je fis paroître que je ne serois pas sot, ce qui me fit aimer de tous ceux de qui j'etois connu, et principalement de mon parrain, lequel n'avoit qu'une fille unique mariée à un gentilhomme parent de ma mère. Elle avoit deux fils, un plus âgé d'un an que moi, et l'autre moins âgé d'un an, mais qui etoient aussi brutaux que je faisois paroître d'esprit; ce qui obligeoit mon parrain à m'envoyer querir quand il avoit quelque illustre compagnie, car c'etoit un homme splendide et qui traitoit tous les princes et grands seigneurs qui passoient par cette ville. Il me faisoit chanter, danser et caqueter pour les divertir, et j'etois toujours assez bien vêtu pour avoir entrée partout. J'aurois fait fortune avec lui, si la mort ne me l'eût ravi trop tôt, à un voyage qu'il fit à Paris. Je ne ressentis point alors cette mort comme j'ai fait depuis. Ma mère me fit etudier, et je profitois beaucoup; mais, quand elle aperçut que j'avois de l'inclination à être d'église, elle me retira du collège et me jeta dans le monde, où je pensai me perdre, nonobstant le voeu qu'elle avoit fait à Dieu de lui consacrer le fruit qu'elle produiroit s'il lui accordoit la prière qu'elle lui faisoit de lui en donner. Elle etoit tout au contraire des autres mères, qui ôtent à leurs enfans les moyens de se debaucher: car elle me bailloit (tous les dimanches et fêtes) de l'argent pour jouer et aller au cabaret. Neanmoins, comme j'avois le naturel bon, je ne faisois point d'excès, et tout se terrminoit à me rejouir avec mes voisins. J'avois fait grande amitié avec un jeune garçon âgé de quelques années plus que moi, fils d'un officier de la reine mère du roi Louis treizième, de glorieuse memoire, lequel avoit aussi deux filles. Il faisoit sa residence dans une maison située dans ce beau parc, lequel (comme vous pouvez sçavoir) a eté autrefois le lieu de delices des anciens ducs d'Alençon. Cette maison lui avoit eté donnée, avec un grand enclos, par la reine sa maîtresse, qui jouissoit alors en apanage de ce duché. Nous passions agreablement le temps dans ce parc, mais comme des enfans, sans penser à ce qui arriva depuis. Cet officier de la reine, que l'on appeloit M. du Fresne, avoit un frère aussi officier dans la maison du roi, lequel lui demanda son fils, ce que du Fresne n'osa refuser. Devant que de partir pour la cour il me vint dire adieu, et j'avoue que ce fut la première douleur que je ressentis en ma vie. Nous pleurâmes bien fort en nous separant; mais je pleurai bien davantage quand, trois mois après son depart, sa mère m'apprit la nouvelle de sa mort. Je ressentis cette affliction autant que j'en etois capable, et je m'en allai le pleurer avec ses soeurs, qui en étoient sensiblement touchées. Mais, comme le temps modère tout, quand ce triste souvenir fut un peu passé, mademoiselle du Fresne vint un jour prier ma mère d'agréer que j'allasse donner quelques exemples d'ecriture à sa jeune fille, que l'on appeloit mademoiselle du Lys, pour la discerner de son aînée, qui portoit le nom de la maison. «D'autant, lui dit-elle, que l'ecrivain qui l'enseignoit s'en est allé»; ajoutant qu'il y en avoit beaucoup d'autres, mais qu'ils ne vouloient pas aller montrer en ville, et que sa fille n'etoit pas de condition à rouler les ecoles. Elle s'excusa fort de cette liberté; mais elle dit qu'avec les amis l'on en use facilement. Elle ajouta que cela pourroit se terminer à quelque chose de plus important, sous-entendant notre mariage, qu'elles conclurent depuis secretement entre elles. Ma mère ne m'eut pas plutôt proposé cet emploi que l'après-dînée j'y allai, ressentant dejà quelque secrète cause qui me faisoit agir, sans y faire pourtant guère de reflexion. Mais je n'eus pas demeuré huit jours en la pratique de cet exercice que la du Lys, qui etoit la plus jolie des deux filles, se rendit fort familière avec moi, et souvent par raillerie m'appeloit mon petit maître. Ce fut pour lors que je commençai à ressentir quelque chose dans mon coeur, qu'il avoit ignoré jusque alors, et il en fut de même de la du Lys. Nous etions inséparables, et nous n'avions point de plus grande satisfaction que quand on nous laissoit seuls, ce qui arrivoit assez souvent. Ce commerce dura environ six mois, sans que nous nous parlassions de ce qui nous possedoit; mais nos yeux en disoient assez. Je voulus un jour essayer à faire des vers à sa louange, pour voir si elle les recevroit agreablement; mais, comme je n'en avois point encore composé, je ne pus pas y reussir. Je commençois à lire les bons romans et les bons poètes, ayant laissé les Melusines,[385] Robert-le-Diable, les Quatre fils Aymon, la Belle Maguelonne, Jean de Paris, etc., qui sont les romans des enfans. Or, en lisant les oeuvres de Marot, j'y trouvai un triolet qui convenoit merveilleusement bien à mon dessein. Je le transcrivis mot à mot. Voici comme il y avoit:
Votre bouche petite et belle, Est si agréable entretien, Qui parfois son maître m'appelle, Et l'alliance j'en retiens: Car ce m'est honneur et grand bien; Mais, quand vous me prîtes pour maître, Que ne disiez-vous aussi bien: Votre maîtresse je veux être.[386]