Le Roman Comique

Chapter 4

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Ainsi, pour nous résumer en quelques lignes, le caractère commun à la plupart des oeuvres que nous venons d'étudier est un caractère de protestation, directe ou indirecte, réfléchie ou spontanée, sérieuse ou plaisante, contre la dignité solennelle du genre à la mode, contre la subtilité, l'emphase, l'exagération des idées, des sentiments et des personnages. Elles se tiennent plus près de la terre, ne dédaignent point les menus détails et les peintures vulgaires, entrent dans la voie d'une observation plus vraie des moeurs et du coeur de l'homme; en un mot, au lieu de se lancer dans un monde factice et monotone, toujours jeté au moule de l'Astrée et des Bergeries, elles étudient le monde extérieur, surtout le monde d'en bas, pour en faire le portrait ou la satire. Tous ces ouvrages, presque sans exception, semblent vouloir aussi protester par la licence des détails et la crudité de l'expression contre la galanterie précieuse et raffinée, la langueur discrète et un peu prude, la quintessence de platonisme, mise en vogue par d'Urfé: c'est comme un ressouvenir du siècle précédent conservé en toute sa verdeur par ces esprits rebelles, qui s'effraient de voir la littérature s'assouplir sous la discipline, la langue se décolorer et pâlir, la libre et forte sève des joyeux conteurs d'autrefois s'effacer devant un jargon, prétentieux, affadi, éviré. Lieux, héros, aventures, tout y change de nature et de ton; le style lui-même s'assortit au fond du roman: moins régulier souvent et moins correct, il a, du moins dans les meilleures de ces oeuvres, plus d'originalité, de verve pittoresque; il abonde à la fois en hardiesses heureuses et en trop fréquentes négligences. Bien plus, presque tous ces romans offrent les mêmes singularités de détail et une physionomie toute semblable jusque dans les moindres traits: c'est ainsi que l'on y retrouve fort souvent la préface cavalière, poussant la vanité et le dédain du public jusqu'à l'outrecuidance et foudroyant ceux qui auront le front de ne pas trouver leur ouvrage admirable; mais c'est un ridicule que Scudéry et La Calprenède partagent avec de Lannel, Sorel, de Pure et Subligny, et qui nous semble avoir été emprunté à la littérature espagnole, alors dans toute son influence, surtout à Montemayor, Montalvan et Alarcon. Enfin, par un hasard étrange, un très grand nombre d'entre eux sont restés également inachevés: cette fatalité est commune aux Histoires comiques de Théophile et de Cyrano, au Polyandre de Sorel, au Roman bourgeois, au Roman comique, à la Fausse Clélie, etc.

D'ailleurs, indépendamment du mérite propre et de l'intérêt littéraire qui les recommandent si puissamment aux érudits et aux simples curieux, ces oeuvres, dont beaucoup ont à peu près l'attrait de l'inédit et de l'inconnu, méritent encore d'être lues et relues, comme d'inépuisables mines de renseignements sur les moeurs et les usages de l'époque, sur les opinions qui s'y reflètent avec plus de vivacité et d'exactitude, et pour ainsi dire avec plus d'abandon familier, qu'elles ne pouvoient le faire dans des romans grecs et assyriens, où la convention laissoit si peu de place à l'observation véritable. Comme les romans héroïques, et beaucoup plus qu'eux, les romans comiques et satiriques ont presque tous une clef, dont la connoissance complète, si elle étoit possible et si la plupart du temps on n'étoit réduit sur ce point à des conjectures qui n'ont rien de certain, ajouteroit beaucoup à leur intérêt et à leur utilité. Mais, en outre, ils sont, pour qui sait les comprendre, une histoire intime du XVIIe siècle: auteurs, courtisans, villageois, cabaretiers, soldats, marquis, procureurs, petits héros de bourgeoisie, etc., tout cela y parle et y agit comme dans le théâtre de Molière. Ce sont d'ailleurs presque autant de comédies que ces ouvrages: il n'y manque que le dialogue, et, sans compter les très nombreux emprunts à l'aide desquels nos comiques, et principalement le plus grand de tous, se sont enrichis à leurs dépens, on pourrait y retrouver la plupart des types de la vieille comédie françoise, de ces masques glorieux illustrés par Larivey, Grevin, Jodelle, Scarron, Tristan, Rotrou, Corneille, et qui cédèrent la place aux caractères, après avoir jeté un dernier et faible éclat dans quelques pièces de Molière lui-même. C'est ainsi qu'on peut étudier le matamore dans le Baron de Fæneste, le pédant sous ses diverses faces dans l'Histoire comique de Théophile, le Francion de Sorel, etc.; la femme d'intrigue dans Francion, le valet bouffon dans le Carmelin du Berger extravagant, etc.

II.

Dans cette longue série de romans comiques et familiers du XVIIe siècle, le plus important, sans contredit, le meilleur, comme le plus répandu, est l'ouvrage de Scarron[14]. On connoît ce rieur de bonne foi, ce stoïcien d'un nouveau genre, plus fort que celui qui disoit: «Douleur, tu n'es pas un mal», car sa gaîté sembloit dire à toute heure du jour: «Douleur, tu es un plaisir!» Malgré le dédain des critiques de son temps, son nom vit encore aujourd'hui, et ses oeuvres mêmes sont loin d'être mortes; elles ont été conservées par cette bonne humeur naturelle, cette naïveté et cette étonnante puissance du rire qui rachètent chez lui de si nombreux et de si grossiers défauts. Mais, indépendamment de ces qualités qui forment l'essence même de son génie, cet homme, qui sembloit si peu fait, sinon pour la justesse, du moins pour la sobriété, la convenance et la mesure de l'observation, a mérité, par son Roman comique, d'être compté parmi ceux qui ont le mieux vu et le mieux peint un coin de la société d'alors. On l'a surnommé l'Homère de la Fronde: on auroit pu le surnommer, à non moins juste titre, l'Homère des Ragotins et des troupes de comédiens nomades. Son nom est resté inséparable du sujet.

[Note 14: Ou Scaron, comme son nom se trouve souvent écrit à cette époque, en particulier dans les anciens registres manuscrits du Mans, contemporains de son séjour en cette ville. Ce n'est que plus tard que l'orthographe actuelle a prévalu.]

En écrivant le Roman comique, Scarron a eu le bon esprit, dont il faut lui savoir d'autant plus de gré que cela lui est rarement arrivé, de faire choix d'un sujet qui lui permît d'être en même temps vrai et burlesque, de se livrer à son irrésistible penchant pour la bouffonnerie sans sortir de la nature et sans blesser le goût. Vienne en cette matière, faite à souhait, sa verve plaisante, féconde en traits badins, en trivialités grotesques et en vives caricatures! Loin d'être déplacée et condamnable aux yeux des bons esprits, elle se trouvera, cette fois, en rapport si complet avec les personnages et le fond même du sujet, que souvent l'auteur ne seroit pas vrai s'il n'étoit pas burlesque. Le livre n'est bouffon que parceque les personnages sont bouffons et doivent l'être. Scarron lui-même a marqué nettement la différence tranchée qui sépare son oeuvre des romans ordinaires de son siècle en qualifiant de très véritables et très peu héroïques (liv. I, ch. 12) les aventures qu'il raconte. Très véritables, dans le sens littéral et rigoureux du mot, je n'en sais rien; cela pourrait bien être, au moins pour l'ensemble des faits, car nous retrouverons les origines historiques de quelques uns de ses épisodes et de plusieurs de ses types; mais, quoi qu'il en soit, très véritables certainement dans le sens littéraire, c'est-à-dire très vraisemblables, prises dans la réalité telle qu'elle est, non dans ce monde de convention où s'agite habituellement l'imagination des romanciers. Très peu héroïques, cela est évident, et ni d'Urfé, ni Gomberville, ni mademoiselle de Scudéry, n'eussent trouvé leur compte dans cette absence presque totale de beaux sentiments, d'illustres catastrophes et de glorieux coups d'épée. Aussi étoit-ce là précisément ce qui devoit alors faire condamner cet ouvrage par quelques faux délicats. «Le Roman comique de Scarron, dit Segrais, n'a pas un objet relevé; je le lui ai dit à lui-même. Il s'amuse à critiquer les actions de quelques comédiens: cela est trop bas.» Il n'est plus nécessaire aujourd'hui de réfuter méthodiquement cette accusation. Je ne sache pas qu'on ait jamais sérieusement reproché à Molière d'avoir mis en scène ses Pierrot et ses Lubin, ses Martine et ses Frosine, côte à côte avec les marquis ridicules et les bourgeois raisonneurs, non plus qu'à Le Sage de nous introduire, avec Gil Blas, dans la caverne des voleurs et au milieu des antichambres où trônent messieurs les laquais. Ce que Molière, Regnard, Dancourt, etc., ont pu faire dans leurs comédies, Scarron avoit incontestablement le droit de le faire aussi dans son roman, qui est une vraie comédie. Le titre le dit: Roman comique, et le titre ne ment pas. Toutes les classes, tous les degrés de la société, sont du domaine de l'observation, dans les limites que le goût réclame et que l'art enseigne; mais Segrais, façonné aux fadeurs timides de la pastorale de cour, devoit s'effaroucher de la hardiesse familière de ces peintures, comme Louis XIV des magots de Téniers.

Grâce à cet heureux choix, heureusement exploité, le comique sort des entrailles du sujet, sans efforts, j'ajouterai même sans burlesque proprement dit, quoique j'aie plus haut employé cette expression à défaut d'autre plus exacte. En effet, l'essence du burlesque consiste, à rigoureusement parler, dans le contraste entre l'élévation du sujet et la trivialité du style, ce qui n'est point ici le cas. Le rire arrive naturellement et sans grimace; Scarron ne cherche pas à s'égayer aux dépens de la réalité des peintures, rarement même aux dépens de la convenance et d'une certaine bienséance relative. Un grand nombre des réflexions qu'il intercale dans son récit, sous une forme plaisante et sans la moindre prétention, renferment des traits d'observation ingénieux et justes. Du reste, comme par un désir instinctif de s'élever une fois au moins jusqu'à la dignité de l'art, il a su, sans choquer en rien le naturel et la vraisemblance, sans la moindre apparence d'emphase romanesque ou de contraste systématique, mais au contraire en une mesure discrète et même délicate, introduire dans l'intrigue des parties un peu plus sérieuses, qui relèvent heureusement ce que le reste pourroit avoir de trop exclusivement bouffon. Dès l'abord, le comédien Destin, malgré la singularité de son accoutrement, nous prévient en sa faveur par la richesse de sa mine; bientôt mademoiselle de l'Étoile accroît cette première impression, sans parler de la figure un peu plus effacée de Léandre. Ce sont là trois rôles qui gardent presque toujours la dignité des honnêtes gens, tout en se déridant parfois, comme il sied en si plaisante compagnie. En outre, Scarron--on ne s'en douteroit guère--a mis du sentiment et de l'émotion en certaines pages, par exemple en plusieurs endroits de l'histoire du Destin, racontée par lui-même, et dans le passage où la Caverne exprime sa douleur, lors de l'enlèvement de sa fille Angélique, qu'elle croit déshonorée. Puisque j'ai commencé à indiquer les côtés sérieux de cette oeuvre, j'ajouterai qu'on ne sait pas assez généralement que de graves questions s'y trouvent soulevées en passant, et résolues autant que le permettoit la nature du livre. On y rencontre, entre autres, la théorie du drame moderne posée en face de la tragédie aristotélique, et l'auteur en démontre, en quelques lignes, la légitimité, la nécessité même (I, 21). Le même chapitre renferme aussi des aperçus justes et fins, qui ne manquoient pas alors de nouveauté, ni une certaine hardiesse littéraire, sur une réforme à introduire dans le roman. Quelques unes de ses conversations et quelques uns de ses épisodes ont aussi des échappées où l'on trouve plus de sens pratique et plus de raison qu'on ne s'aviseroit d'en demander à ce déterminé bouffon. Scarron a eu une fois cette bonne fortune de pouvoir révéler complétement les qualités de son esprit dans une occasion propice et sous leur jour le plus favorable, et, le bonheur du sujet aidant, il est même arrivé que cet écrivain, dont le vice ordinaire est la vulgarité de sentiment et l'incurable prosaïsme, s'est élevé, en quelques pages de son monument, au-dessus de ce défaut essentiel, qui sembloit complétement inséparable de toutes ses créations.

Le côté burlesque domine tellement dans Scarron qu'il a éclipsé tous les autres. Il est juste de remettre ceux-ci en lumière. On trouve dans ses oeuvres mêlées quelques pièces écrites d'un ton noble, qui, je l'avoue, ne sont pas toujours les meilleures. Son épitaphe est un petit chef-d'oeuvre de grâce, de tristesse voilée et doucement souriante. D'autres morceaux offrent de la délicatesse et du sentiment autant que de l'esprit; tels sont, par exemple, l'épigramme:

Je vous ai prise pour une autre, etc.

la chanson:

Philis, vous vous plaignez, etc.

les Stances à la reine:

Scarron, par la grâce de Dieu, etc.

Quelquefois ses drames, soulevés par le souffle du génie castillan, s'élèvent et même atteignent un moment de fiers accents qu'on croiroit échappés à un poète de race cornélienne, non pas, bien entendu, des plus près du maître (Voyez Jodelet, ou le Maître valet, V, 4), et il en est ainsi en quelques unes des nouvelles intercalées dans le Roman comique, par exemple: À trompeur trompeur et demi, où son style a pris de la fermeté et de l'élévation. L'auteur du Virgile travesti, de cette débauche d'esprit dont le Poussin parle avec mépris dans une de ses lettres, commandoit des tableaux à ce même Poussin, qui nous l'apprend lui-même en un autre passage de sa correspondance[15]. Il est donc permis de dire qu'il avoit le sentiment du beau.

[Note 15: «J'ai trouvé la disposition d'un sujet bachique pour M. Scarron. Si les turbulences de Paris ne lui font point changer d'opinion, je commencerai cette année à le mettre en bon état.» (7 février 1649.) Et le 29 mai 1650: «Je pourrai envoyer en même temps à M. l'abbé Scarron son tableau du Ravissement de saint Paul.» C'est indubitablement Paul Scarron, dont le Poussin parle plusieurs autres fois encore, et avec qui il étoit en relation, notre auteur l'ayant rencontré dans son voyage à Rome, vers 1634. Il en avait déjà parlé auparavant. Ainsi il écrit (12 janvier 1648) que Scarron lui a envoyé son Typhon, et il ajoute: «Je voudrois bien que l'envie qui lui est venue lui fût passée, et qu'il ne goûtât pas plus ma peinture que je ne goûte son burlesque.» On voit que le doute n'est pas possible.]

J'ai dit que le livre de Scarron est une comédie: on y retrouve les types et les caractères de la scène, et des types supérieurement tracés, dans une intrigue un peu décousue et qui forme, pour ainsi dire, ce qu'on nomme en style technique une pièce à tiroirs, comme il en avertit lui-même le lecteur (I, 12). Voici d'abord Ragotin, petit bourgeois hargneux, querelleur, enthousiaste, bel esprit et esprit fort, très chevaleresque, très galant et très empressé près des dames, ardent à se poser en champion, mais malheureux en querelle comme en amour, personnage ridicule au physique aussi bien qu'au moral, et sur lequel, si l'on me permet ce rapprochement peu classique, sembleroit avoir été calqué le type populaire de M. Mayeux. Voici La Rancune, ce fripon misanthrope, crevant de vanité et d'envie, et néanmoins exerçant toujours une sorte d'ascendant incontesté par la supériorité de son imperturbable sang-froid. La Rappinière, qui est aussi dessiné de main de maître, surtout dans les premières pages, ne me paroît pourtant point à la hauteur des précédents, parce qu'il ne se soutient pas dans le caractère où nous l'a d'abord montré l'auteur. Scarron commence par le présenter comme le rieur de la ville du Mans, et nous ne le voyons plus guère ensuite que comme un coquin pendable, riant peu et faisant des méchancetés peu plaisantes. Le poète Roquebrune, avec sa physionomie gasconne et ses naïves prétentions de mâche-laurier, n'est point inférieur, quoique relégué sur le second plan. Il n'est pas jusqu'aux rôles tout à fait accessoires et secondaires, et que l'auteur n'a fait qu'esquisser en courant sans y revenir, dont les portraits ne nous arrêtent au passage. Que dites-vous, par exemple, de cette grosse sensuelle qui porte le nom caractéristique de madame Bouvillon? du curé de Domfront, dont la mésaventure est décrite avec une vérité pittoresque? et de ce grand et flegmatique la Baguenodière, si curieusement dessiné en deux traits de plume[16]?

[Note 16: Les érudits me pardonneront-ils de rappeler, à propos de ce personnage, le nom bien connu du mousquetaire Porthos, géant taciturne comme la Baguenodière, et présentant, comme lui, les mêmes caractères de force, de bravoure et de simplicité d'esprit? Je sais bien que M. A. Dumas a été mis sur la voie par le type primitif, tel qu'il est simplement esquissé dans les Mémoires de d'Artagnan, de Sandras de Courtilz, et surtout par la figure historique de M. de Besmond; mais seroit-il impossible qu'il se fût souvenu aussi de la Baguenodière de Scarron, lui qui s'est souvenu de tant de choses?]

Tout cela est, certes, autre chose que du burlesque: c'est du comique, sinon très profond et très fin, au moins en général très vrai, plein de vivacité, de verve et de vie, et ne dépassant point les bornes. Il est fâcheux que cette comédie soit quelque peu gâtée par certaines scènes où se retrouve trop le grotesque auteur du Typhon. Mais, quoi! Scarron ne pouvoit entièrement cesser d'être Scarron, et, même dans ses meilleurs moments, il ne faut pas lui demander les délicatesses du goût. Ainsi, on retrancheroit volontiers du Roman comique l'aventure du pot de chambre, pour parler son langage, et quelques plaisanteries qui ne paroissent avoir d'autre but que d'exciter le rire pour le seul plaisir du rire: tels sont, par exemple, le trait de cet avare qui pousse la lésine jusqu'à vouloir se nourrir lui-même, ainsi que toute sa famille, du lait de sa femme (I, 13); l'apparition fantastique du lévrier pendant le récit de La Caverne (II, 3), etc. Ne lui en veuillons pas non plus d'avoir, indépendamment de ces moyens bouffons, employé souvent dans le Roman comique les mêmes procédés que dans le Virgile travesti, le Typhon et ses autres vers burlesques, pour exciter le rire, c'est-à-dire l'intervention fréquente et inattendue de la personnalité de l'auteur se montrant tout à coup derrière ses personnages et à travers l'action,--le mélange de quelque réflexion comique cousue à quelque passage d'un ton plus élevé,--d'une remarque ironiquement naïve aux images les plus poétiques, de la solennité grotesque à la trivialité, etc. Ce sont là les ressources ordinaires du genre, dont il a usé largement sans doute, mais cette fois sans abus.

Scarron a donné à la plupart de ses personnages des noms allégoriques et expressifs, qui ressemblent à des sobriquets ridicules: le Destin, la Rancune, la Caverne, la Rappinière, madame Bouvillon. Si on vouloit le lui reprocher comme une puérilité de mauvais goût, il serait facile de le justifier d'une accusation qu'encourraient avec lui Racine (le Chicaneau des Plaideurs), Molière, dans ses farces et même dans ses grandes comédies (le Trissotin des Femmes savantes, l'huissier Loyal du Tartufe, etc.). Cet usage, originaire d'Italie, et assez répandu dans la littérature espagnole imitée par Scarron, et même dans Don Quichotte, est général dans les romans comiques. Du reste, pour ses noms de comédiens, Scarron n'a fait que se conformer à une coutume reçue et suivie dans la réalité au théâtre; pour ses personnages manceaux, il s'est également conformé aux habitudes locales et aux traditions de grosses plaisanteries qui avoient cours dans le Maine, où le goût de la raillerie à tout propos et des sobriquets ridicules a toujours été répandu. «Les noms des personnes transmis par nos vieilles chartes, nous écrit M. Anjubault, bibliothécaire du Mans: Maluscanis, Malamusca, Sanguinator, Bibe Duas, Frigida Coquina, ne sont pas moins caustiques que ceux qu'a inventés Scarron[17].»

[Note 17: Scarron, comme on sait, avoit habité le pays où se passe la scène de son roman assez long-temps pour se pénétrer de ses moeurs, de son esprit, de ses usages. Renouard prétend qu'il étoit au Mans dès 1657. Cette opinion est peu suivie; mais ce qui sembleroit la confirmer, c'est un passage de l'Épithalame du comte de Tessé, par notre auteur:

A Verny, maison bien bâtie, Un jour, en bonne compagnie, Je mangeai d'un fort grand saumon, etc.

Le château de Vernie, à 23 kilomètres du Mans, appartenoit au comte de Tessé, qui s'étoit marié en 1638. Il est probable que l'épithalame est de la même année ou à peu près, ce qui prouveroit que dès lors au moins Scarron étoit sur les lieux. Ses épîtres à madame de Hautefort démontrent qu'il y étoit encore en 1641 et 1643. C'est à cette dernière date que sa protectrice lui fait obtenir un bénéfice, qui ne lui est point accordé, comme presque tout le monde l'a dit, par M. de Lavardin, évêque du Mans, car le prédécesseur de M. de Lavardin sur ce siége épiscopal ne mourut que cinq ans après, le 1er mai 1648; mais il n'en est pas moins vrai qu'à cette date de 1643 l'abbé de Lavardin n'étoit pas étranger au Maine, qu'il visitoit souvent. «De quelle nature étoit ce bénéfice et comment en jouit-il? La question est difficile à éclaircir pour qui ne connoît point à fond la discipline cléricale et les subterfuges propres à l'éluder. Scarron, n'ayant jamais eu d'un ecclésiastique que l'habit, se sera peut-être servi d'un prête-nom pour la possession de sa prébende, comme il l'appelle. Quoi qu'il en soit, au mois de mars 1646, il habitoit une des maisons canoniales, contrairement aux statuts. Le chanoine Le Comte, qui devoit l'occuper en personne, s'excuse de ses retards devant le chapitre, et déclare, le 25 mai suivant, qu'il n'a pu aller habiter sa maison dans le délai prescrit, parceque M. Scarron, en partant, y a laissé son valet malade, mais qu'il y couchera la nuit prochaine.» (Lettre de M. Anjubault.) Scarron demeuroit au Mans, place Saint-Michel, 1. La maison subsiste encore, et une rue de la ville porte son nom. Le musée communal possède 27 tableaux sur toile, d'environ un mètre carré de superficie, de peinture fort médiocre, quoique de composition assez bonne, oeuvre d'un artiste dont on ignore le nom (on dit qu'il s'appeloit Coulon ou Coulomme), et représentant des sujets tirés du Roman comique. Il subsiste quelques dépendances du château de Vernie, entre autres un pavillon qu'on appeloit et qu'on appelle encore parfois le Pavillon du Roman comique, et qui renfermoit les tableaux dont nous venons de parler.]

D'autres pourroient reprocher à notre auteur d'avoir un peu trop multiplié les infortunes de Ragotin, qui sont souvent de la nature la moins relevée; mais ces infortunes, qui vont de pair avec celles des héros burlesques de tous les autres romans du même genre[18], rentrent tout à fait dans le rôle du personnage, et servent à en mieux marquer le caractère, à en compléter la peinture; il est fâcheux seulement qu'au moins en un endroit Scarron ait dépassé la limite du rire et poussé la plaisanterie jusqu'à la cruauté, quand il nous montre Ragotin renversant sur lui les ruches et tout couvert de piqûres.

[Note 18: Cf. L'Hortensius de Francion, le Lysis du Berger extravagant, le Nicodème du Roman bourgeois, etc.]