Chapter 32
Il etoit vrai que mademoiselle Angelique venoit d'arriver, conduite par le valet de Leandre. Ce valet eut assez d'esprit pour ne donner point à connoître que Leandre fût son maître, et mademoiselle Angelique fit l'etonnée de le voir si bien vêtu, et fit par adresse ce que la Rancune et l'Olive avoient fait tout de bon. Leandre demandoit à mademoiselle Angelique et à son valet, qu'il faisoit passer pour un de ses amis, où et comment il l'avoit trouvée, lorsque Ragotin entra, menant le Destin comme en triomphe, ou plutôt le traînant après soi, parcequ'il n'alloit pas assez vite au gré de son esprit chaud. Le Destin et Angelique s'embrassèrent avec de grands temoignages d'amitié, et avec cette tendresse que ressentent les personnes qui s'aiment quand, après une longue absence, ou quand n'esperant plus de se revoir, elles se trouvent ensemble par une rencontre inopinée. Leandre et elle ne se caressèrent que de leurs yeux, qui se dirent bien des choses, si peu qu'ils se regardèrent, remettant le reste à la première entrevue particulière.
Cependant le valet de Leandre commença sa narration, et dit à son maître, comme s'il eût parlé à son ami, qu'après qu'il l'eut quitté pour suivre les ravisseurs d'Angelique, comme il l'en avoit prié, il ne les avoit perdus de vue qu'à la couchée, et le lendemain jusqu'à un bois, à l'entrée duquel il avoit eté etonné d'y trouver mademoiselle Angelique seule, à pied et fort eplorée. Et il ajouta que, lui ayant dit qu'il etoit ami de Leandre et que c'etoit à sa prière qu'il la suivoit, elle s'etoit fort consolée et l'avoit conjuré de la conduire au Mans ou de la mener auprès de Leandre, s'il sçavoit où le trouver. «C'est, continua-t-il, à mademoiselle à vous dire pourquoi ceux qui l'enlevoient l'ont ainsi abandonnée: car je ne lui en ai osé parler, la voyant si affligée pendant le chemin que nous avons fait ensemble que j'ai eu souvent peur que ses sanglots ne la suffoquassent.»
Les moins curieux de la compagnie eurent grande impatience d'apprendre de mademoiselle Angelique une aventure qui leur sembloit si etrange. Car que pouvoit-on se figurer d'une fille enlevée avec tant de violence, et rendue ou bien abandonnée si facilement, et sans que les ravisseurs y fussent forcés? Mademoiselle Angelique pria qu'on fît en sorte qu'elle se pût coucher; mais, l'hôtellerie etant pleine, le bon curé lui fit donner une chambre chez sa soeur[273], qui logeoit dans la maison voisine, et qui etoit veuve d'un des plus riches fermiers du pays. Angelique n'avoit pas si grand besoin de dormir que de se reposer; c'est pourquoi le Destin et Leandre l'allèrent trouver aussitôt qu'ils sçurent qu'elle etoit dans son lit. Encore qu'elle fût bien aise que le Destin fût confident de son amour, elle ne le pouvoit regarder sans rougir. Le Destin eut pitié de sa confusion, et, pour l'occuper à autre chose qu'à se defaire, la pria de leur conter ce que le valet de Leandre ne leur avoit pu dire; ce qu'elle fit en cette sorte:
[Note 273: Pour la justification de ces bons rapports que Scarron établit entre des comédiens et des gens d'église, on peut consulter Chappuzeau (Le théât. fr., liv. 3, 5): leur assiduité (des acteurs) aux exercices pieux. De même les acteurs nomades que nous montre Rojas dans le Voyage amusant, au milieu de leur vie peu réglée, sont dévots, assistent à la messe et font partie de confréries pieuses. V. aussi plus loin une de nos notes, 3e part, du Rom. com., ch. 6.]
«Vous vous pouvez bien figurer quelle fut la surprise de ma mère et la mienne, lorsque, nous promenant dans le parc de la maison où nous etions, nous en vîmes ouvrir une petite porte qui donnoit dans la campagne, et entrer par là cinq ou six hommes qui se saisirent de moi, sans presque regarder ma mère, et m'emportèrent demi-morte de frayeur jusque auprès de leurs chevaux. Ma mère, que vous sçavez être une des plus resolues femmes du monde, se jeta toute furieuse sur le premier qu'elle trouva, et le mit en si pitoyable etat que, ne pouvant se tirer de ses mains, il fut contraint d'appeler ses compagnons à son aide. Celui qui le secourut, et qui fut assez lâche pour battre ma mère; comme je l'en ouïs vanter par le chemin, etoit l'auteur de l'entreprise. Il ne s'approcha point de moi tant que la nuit dura, pendant laquelle nous marchâmes comme des gens qui fuient et que l'on suit. Si nous eussions passé par des lieux habités, mes cris etoient capables de les faire arrêter; mais ils se detournèrent autant qu'ils purent de tous les villages qu'ils trouvèrent, à la reserve d'un hameau, dont je reveillai tous les habitans par mes cris. Le jour vint; mon ravisseur s'approcha de moi, et ne m'eut pas sitôt regardée au visage que, faisant un grand cri, il assembla ses compagnons et tint avec eux un conseil qui dura à mon avis près d'une demi-heure. Mon ravisseur me paroissoit aussi enragé que j'etois affligée. Il juroit à faire peur à tous ceux qui l'entendoient, et querella presque tous ses camarades. Enfin leur conseil tumultueux finit, et je ne sçais ce qu'on y avoit resolu. On se remit à marcher, et je commençai à n'être plus traitée si respectueusement que je l'avois eté. Ils me querelloient toutes les fois qu'ils m'entendoient plaindre, et faisoient des imprecations contre moi, comme si je leur eusse fait bien du mal. Ils m'avoient enlevée comme vous avez vu avec un habit de theâtre, et, pour le cacher, ils m'avoient couverte d'une de leurs casaques. Ils trouvèrent un homme sur le chemin, de qui ils s'informèrent de quelque chose. Je fus bien etonnée de voir que c'etoit Leandre, et je crois qu'il fut bien surpris de me reconnoître, ce qu'il fit aussitôt que mon habit, que je decouvris exprès et qui lui etoit fort connu, lui frappa la vue en même temps qu'il me vit au visage. Il vous aura dit ce qu'il fit. Pour moi, voyant tant d'epées tirées sur Leandre, je m'evanouis entre les mains de celui qui me tenoit embrassée sur son cheval, et, quand je revins de mon evanouissement, je vis que nous marchions, et ne vis plus Leandre. Mes cris en redoublèrent, et mes ravisseurs, dont il y en avoit un de blessé, prirent leur chemin à travers les champs et s'arrêtèrent hier dans un village, où ils couchèrent comme des gens de guerre. Ce matin, à l'entrée d'un bois, ils ont rencontré un homme qui conduisoit une demoiselle à cheval. Ils l'ont demasquée, l'ont reconnue, et, avec toute la joie que font paroître ceux qui trouvent ce qu'ils cherchent, l'ont emmenée, après avoir donné quelques coups à celui qui la conduisoit. Cette demoiselle faisoit des cris autant que j'en avois fait, et il me sembloit que sa voix ne m'etoit pas inconnue. Nous n'avions pas avancé cinquante pas dans le bois que celui que je vous ai dit paroître le maître des autres s'approcha de l'homme qui me tenoit, et lui dit parlant de moi: «Fais mettre pied à terre à cette crieuse.» Il fut obéi; ils me laissèrent, se derobèrent à ma vue, et je me trouvai seule et à pied. L'effroi que j'eus de me voir seule eût eté capable de me faire mourir, si monsieur, qui m'a conduite ici, et qui nous suivoit de loin, comme il vous a dit, ne m'eût trouvée. Vous savez tout le reste; mais, continua-t-elle, adressant la parole au Destin, je crois vous devoir dire que la demoiselle qu'ils m'ont ainsi preferée ressemble à votre soeur ma compagne, a même son de voix, et que je ne sçais qu'en croire: car l'homme qui etoit avec elle ressemble au valet que vous avez pris depuis que Leandre vous a quitté, et je ne puis m'ôter de l'esprit que ce ne soit lui-même.--Que me dites-vous là! dit alors le Destin, fort inquiet.--Ce que je pense, lui repondit Angelique. On peut, continua-t-elle, se tromper à la ressemblance des personnes, mais j'ai grand'peur de ne m'être pas trompée.--J'en ai grand'peur aussi, repartit le Destin, le visage tout changé, et je crois avoir un ennemi dans la province de qui je dois tout craindre. Mais qui auroit mis à l'entrée de ce bois ma soeur, que Ragotin quitta hier au Mans? Je vais prier quelqu'un de mes camarades d'y aller en diligence, et je l'attendrai ici pour determiner ce que j'aurai à faire selon les nouvelles qu'il m'apprendra.»
Comme il achevoit ces paroles, il s'ouït appeler dans la rue; il regarda par la fenêtre, et vit M. de la Garouffière qui etoit revenu de sa visite et qui lui dit qu'il avoit une importante affaire à lui communiquer. Il l'alla trouver et laissa Leandre et Angelique ensemble, qui eurent ainsi la liberté de se caresser après une fâcheuse absence et de se faire part des sentimens qu'ils avoient eus l'un pour l'autre. Je crois qu'il y eût eu bien du plaisir à les entendre, mais il vaut mieux pour eux que leur entrevue ait eté secrète. Cependant le Destin demandoit à la Garouffière ce qu'il desiroit de lui. «Connoissez-vous un gentilhomme nommé Verville et est-il de vos amis? lui dit la Garouffière.--C'est la personne du monde à qui je suis le plus obligé et que j'honore le plus, et je crois n'en être pas haï, dit le Destin.--Je le crois, repartit la Garouffière; je l'ai vu aujourd'hui chez le gentilhomme que j'etois allé voir; en dînant on a parlé de vous, et Verville depuis n'a pu parler d'autre chose: il m'a fait cent questions sur vous dont je ne l'ai pu satisfaire, et, sans la parole que je lui ai donnée que je vous enverrois le trouver, ce qu'il ne doute point que vous ne fassiez, il seroit venu ici, quoiqu'il ait des affaires où il est.»
Le Destin le remercia des bonnes nouvelles qu'il lui apprenoit, et, s'etant informé du lieu où il trouveroit Verville, se resolut d'y aller, esperant d'apprendre de lui des nouvelles de son ennemi Saldagne, qu'il ne doutoit point être l'auteur de l'enlevement d'Angelique, et qu'il n'eût aussi entre ses mains sa chère l'Etoile, s'il etoit vrai que ce fût elle qu'Angelique pensoit avoir reconnue. Il pria ses camarades de retourner au Mans rejouir la Caverne des nouvelles de sa fille retrouvée, et leur fit promettre de lui renvoyer un homme exprès, ou que quelqu'un d'eux reviendroit lui-même lui dire en quel etat seroit mademoiselle de l'Etoile. Il s'informa de la Garouffière du chemin qu'il devoit prendre et du nom du bourg où il devoit trouver Verville; il fit promettre au curé que sa soeur auroit soin d'Angelique jusqu'à tant qu'on la vînt querir du Mans, prit le cheval de Leandre et arriva devers le soir dans le bourg qu'il cherchoit. Il ne jugea pas à propos d'aller chercher lui-même Verville, de peur que Saldagne, qu'il croyoit dans le pays, ne se rencontrât avec lui quand il l'aborderoit. Il descendit donc dans une mechante hôtellerie, d'où il envoya un petit garçon dire à M. de Verville que le gentilhomme qu'il avoit souhaité de voir le demandoit. Verville le vint trouver, se jeta à son col et le tint long-temps embrassé sans lui pouvoir parler, de trop de tendresse.
Laissons-les s'entrecaresser comme deux personnes qui s'aiment beaucoup et qui se rencontrent après avoir cru qu'elles ne se verroient jamais, et passons au suivant chapitre.
CHAPITRE XII.
Qui divertira peut-être aussi peu que le precedent.
Verville et le Destin se rendirent compte de tout ce qu'ils ignoroient des affaires de l'un et de l'autre. Verville lui dit des merveilles de la brutalité de son frère Saint-Far et de la vertu de sa femme à la souffrir; il exagera la felicité dont il jouissoit en possedant la sienne, et lui apprit des nouvelles du baron d'Arques et de M. de Saint-Sauveur. Le Destin lui conta toutes ses aventures sans lui rien cacher, et Verville lui avoua que Saldagne etoit dans le pays, toujours un fort malhonnête homme et fort dangereux, et lui promit, si mademoiselle de l'Etoile etoit entre ses mains, de faire tout son possible pour le decouvrir, et de servir le Destin et de sa personne et de tous ses amis en tout ce qu'il en auroit affaire pour la delivrer. «Il n'a point d'autre retraite dans le pays, lui dit Verville, que chez mon père et chez je ne sçais quel gentilhomme qui ne vaut pas mieux que lui, et qui n'est pas maître en sa maison, etant cadet des cadets. Il faut qu'il nous revienne voir s'il demeure dans la province; mon père et nous le souffrons à cause de l'alliance; Saint-Far ne l'aime plus, quelque rapport qu'il y ait entre eux. Je suis donc d'avis que vous veniez demain avec moi; je sçais où je vous mettrai; vous n'y serez vu que de ceux que vous voudrez voir, et cependant je ferai observer Saldagne, et on l'eclairera de si près qu'il ne fera rien que nous ne le sçachions.» Le Destin trouva beaucoup de raison dans le conseil que lui donnoit son ami, et resolut de le suivre. Verville retourna souper avec le seigneur du bourg, vieil homme, son parent, et dont il pensoit heriter, et le Destin mangea ce qu'il trouva dans son hôtellerie et se coucha de bonne heure pour ne faire pas attendre Verville, qui faisoit etat de partir de grand matin pour retourner chez son père.
Ils partirent à l'heure arrêtée, et, durant trois lieues qu'ils firent ensemble, s'entr'apprirent plusieurs particularités qu'ils n'avoient pas eu le temps de se dire. Verville mit le Destin chez un valet qu'il avoit marié dans le bourg, et qui y avoit une petite maison fort commode, à cinq cents pas du château du baron d'Arques. Il donna ordre qu'il y fût secretement, et lui promit de le revenir trouver bientôt. Il n'y avoit pas plus de deux heures que Verville l'avoit quitté quand il le vint retrouver, et lui dit en l'abordant qu'il avoit bien des choses à lui dire. Le Destin pâlit et s'affligea par avance, et Verville, par avance, lui fit esperer un remède au malheur qu'il lui alloit apprendre. «En mettant pied à terre, lui dit-il, j'ai trouvé Saldagne, que l'on portoit à quatre dans une chambre basse. Son cheval s'est abattu sous lui à une lieue d'ici et l'a tout brisé; il m'a dit qu'il avoit à me parler, et m'a prié de le venir trouver dans sa chambre aussitôt qu'un chirurgien qui etoit present auroit vu sa jambe, qui est fort foulée de sa chute. Lorsque nous avons eté seuls: «Il faut, m'a-t-il dit, que je vous revèle toujours mes fautes, encore que vous soyez le moins indulgent de mes censeurs et que votre sagesse fasse toujours peur à ma folie. Ensuite de cela il m'a avoué qu'il avoit enlevé une comedienne[274] dont il avoit eté toute sa vie amoureux, et qu'il me conteroit des particularités de cet enlevement qui me surprendroient. Il m'a dit que ce gentilhomme que je vous ai dit être de ses amis ne lui avoit pu trouver de retraite en toute la province, et avoit eté obligé de le quitter et d'emmener avec lui les hommes qu'il lui avoit fournis pour le servir dans son entreprise, à cause qu'un de ses frères, qui se mêloit de faire des convois de faux sel, etoit guetté par les archers des gabelles et avoit besoin de ses amis pour se mettre à couvert. Tellement, m'a-t-il dit, que, n'osant paroître dans la moindre ville, à cause que mon affaire a fait grand bruit, je suis venu ici avec ma proie. J'ai prié ma soeur, votre femme, de la retirer dans son appartement, loin de la vue du baron d'Arques, dont je redoute la severité, et je vous conjure, puisque je ne la puis garder ceans, et que je n'ai que deux valets, les plus sots du monde, de me prêter le vôtre pour la conduire avec les miens jusqu'en la terre que j'ai en Bretagne, où je me ferai porter aussitôt que je pourrai monter à cheval. Il m'a demandé si je ne lui pourrois point donner quelques hommes, outre mon valet: car, tout étourdi qu'il est, il voit bien qu'il est bien difficile à trois hommes de mener loin une fille enlevée sans son consentement. Pour moi, je lui ai fait la chose fort aisée, ce qu'il a cru bientôt, comme les fous espèrent facilement. Ses valets ne vous connaissent point, le mien est fort habile et m'est fort fidèle. Je lui ferai dire à Saldagne qu'il aura avec lui un homme de resolution de ses amis, ce sera vous; votre maîtresse en sera avertie, et cette nuit, qu'ils font etat de faire grande traite à la clarté de la lune, elle se feindra malade au premier village. Il faudra s'arrêter; mon valet tâchera d'enivrer les hommes de Saldagne, ce qui est fort aisé; il vous facilitera les moyens de vous sauver avec la demoiselle, et, faisant accroire aux deux ivrognes que vous êtes dejà allé après, il les menera par un chemin contraire au vôtre.»
[Note 274: Il y a beaucoup d'enlèvements soit dans le Roman comique proprement dit, soit dans les histoires subsidiaires qui y sont intercalées. On aimeroît à voir dans les premiers une satire ou une parodie comme Sorel en a fait en passant dans Le Berger extravagant (liv. II), s'ils n'étoient racontés si sérieusement; mais il faut simplement y voir une influence des romans héroïques à laquelle n'ont pas su se dérober Scarron et son continuateur. Dans le Cyrus, Mandane est enlevée quatre fois, et par quatre amoureux différents, ou même huit fois, suivant Boileau. Aussi Minos s'écrie-t-il: «Voilà une beauté qui a passé par bien des mains!» (Hér. de rom.). Et, dans Le Parnasse réformé, Guéret, se ressouvenant de cet abus des enlèvements, prononce cet arrêt: «Déclarons que nous ne reconnoissons pas pour héroïnes toutes les femmes qui auront eté enlevées plus d'une fois.» (Art. 19.) Sarrazin a fait une ballade pour chanter la mode des enlèvements par amour. Il faut dire que les chroniqueurs du XVIIe siècle justifient sur ce point les romanciers du reproche d'invraisemblance.]
Le Destin trouva beaucoup de vraisemblance en ce que lui proposa Verville, dont le valet, qu'il avoit envoyé querir, entra à l'heure même dans la chambre. Ils concertèrent ensemble ce qu'ils avoient à faire. Verville fut enfermé le reste du jour avec le Destin, ayant peine à le quitter après une si longue absence, qui possible devoit être bientôt suivie d'une autre plus longue encore. Il est vrai que le Destin espera de voir Verville à Bourbon, où il devoit aller, et où le Destin lui promit de faire aller sa troupe.
La nuit vint. Le Destin se trouva au lieu assigné avec le valet de Verville; les deux valets de Saldagne n'y manquèrent pas, et Verville lui-même leur mit entre les mains mademoiselle de l'Etoile. Figurez-vous la joie de deux jeunes amans, qui s'aimoient autant qu'on se peut aimer, et la violence qu'ils se firent à ne se parler point. A demi-lieue de là, l'Etoile commença de se plaindre; on l'exhorta d'avoir courage jusqu'à un bourg distant de deux lieues, où l'on lui fit esperer qu'elle se reposeroit. Elle feignit que son mal augmentoit toujours. Le valet de Verville et le Destin en faisoient fort les empêchés pour preparer les valets de Saldagne à ne trouver pas etrange que l'on s'arrêtât si près du lieu d'où ils etoient partis. Enfin on arriva dans le bourg, et on demanda à loger dans l'hôtellerie, qui heureusement se trouva pleine d'hôtes et de buveurs. Mademoiselle de l'Etoile fit encore mieux la malade à la chandelle qu'elle ne l'avoit fait dans l'obscurité. Elle se coucha tout habillée et pria qu'on la laissât reposer seulement une heure, et dit qu'après cela elle croyoit pouvoir monter à cheval. Les valets de Saldagne, de francs ivrognes, laissèrent tout faire au valet de Verville, qui etoit chargé des ordres de leur maître, et s'attachèrent bientôt à quatre ou cinq paysans, ivrognes aussi grands qu'eux. Les uns et les autres se mirent à boire sans songer à tout le reste du monde. Le valet de Verville de temps en temps buvoit un coup avec eux pour les mettre en train, et, sous prétexte d'aller voir comment se portoit la malade pour partir le plus tôt qu'elle le pourroit, il l'alla faire remonter à cheval, et le Destin aussi, qu'il informa du chemin qu'il devoit prendre. Il retourna à ses buveurs, leur dit qu'il avoit trouvé leur demoiselle endormie, et que c'etoit signe qu'elle seroit bientôt en etat de monter à cheval. Il leur dit aussi que le Destin s'etoit jeté sur un lit, et puis se mit à boire et à porter des santés aux deux valets de Saldagne, qui avoient dejà la leur fort endommagée. Ils burent avec excès, s'enivrèrent de même et ne purent jamais se lever de table. On les porta dans une grange, car ils eussent gâté les lits où on les eût couchés. Le valet de Verville fit l'ivrogne, et, ayant dormi jusqu'au jour, reveilla brusquement les valets de Saldagne, leur disant d'un visage fort affligé que leur demoiselle s'etoit sauvée, qu'il avoit fait partir après son camarade, et qu'il falloit monter à cheval et se separer pour ne la manquer pas. Il fut plus d'une heure à leur faire comprendre ce qu'il leur disoit, et je crois que leur ivresse dura plus de huit jours. Comme toute l'hôtellerie s'etoit enivrée cette nuit-là, jusqu'à l'hôtesse et aux servantes, on ne songea seulement pas à s'informer ce qu'etoient devenus le Destin et sa demoiselle, et même je crois que l'on ne se souvint non plus d'eux que si on ne les eût jamais vus.
Cependant que tant de gens cuvent leur vin, que le valet de Verville fait l'inquieté et presse les valets de Saldagne de partir, et que ces deux ivrognes ne s'en hâtent pas davantage, le Destin gagne pays avec sa chère mademoiselle de l'Etoile, ravi de joie de l'avoir retrouvée et ne doutant point que le valet de Verville n'eût fait prendre à ceux de Saldagne un chemin contraire au sien. La lune etoit alors fort claire, et ils etoient dans un grand chemin aisé à suivre et qui les conduisoit à un village où nous les allons faire arriver dans le suivant chapitre.
CHAPITRE XIII.
Mechante action du sieur de la Rappinière.