Le Roman Comique

Chapter 31

Chapter 313,999 wordsPublic domain

On servit à souper. Le Destin y parut avec sa bonne mine, qui ne le quittoit point, et qui n'etoit point alterée alors par du linge sale, Leandre luy en ayant prêté du blanc. Il parla peu, selon sa coutume, et, quand il eût parlé autant que les autres, qui parlèrent beaucoup, il n'eût peut-être pas tant dit de choses inutiles qu'ils en dirent. La Garouffière lui servit de tout ce qu'il y avoit de meilleur sur la table; madame Bouvillon en fit de même à l'envi de la Garouffière, avec si peu de discretion, que tous les plats de la table se trouvèrent vides en un moment, et l'assiette du Destin si pleine d'ailes et de cuisses de poulets que je me suis souvent etonné depuis comment on avoit pu faire par hazard une si haute pyramide de viande sur si peu de base qu'est le cul d'une assiette. La Garouffière n'y prenoit pas garde, tant il etoit attentivement occupé à parler de vers au Destin et à lui donner bonne opinion de son esprit. Madame Bouvillon, qui avoit aussi son dessein, continuoit toujours ses bons offices au comedien, et, ne trouvant plus de poulets à couper, fut reduite à lui servir des tranches de gigot de mouton. Il ne sçavoit où les mettre, et en tenoit une en chacune de ses mains pour leur trouver place quelque part, quand le gentilhomme, qui ne s'en voulut pas taire au prejudice de son appetit, demanda au Destin, en souriant, s'il mangeroit bien tout ce qui etoit sur son assiette. Le Destin y jeta les yeux et fut bien etonné d'y voir presque au niveau de son menton la pile de poulets depecés dont la Garouffière et la Bouvillon avoient erigé un trophée à son merite. Il en rougit et ne put s'empêcher d'en rire; la Bouvillon en fut defaite; la Garouffière en rit bien fort, et donna si bien le branle à toute la compagnie qu'elle en eclata à quatre ou cinq reprises. Les valets reprirent où leurs maîtres avoient quitté et rirent à leur tour. Ce que la jeune mariée trouva si plaisant, que, s'ebouffant[263] de rire en commençant de boire, elle couvrit le visage de sa belle-mère et celui de son mari de la plus grande partie de ce qui etoit dans son verre, et distribua le reste sur la table et sur les habits de ceux qui y etoient assis. On recommença à rire, et la Bouvillon fut la seule qui n'en rit point, mais qui rougit beaucoup et regarda d'un oeil courroucé sa pauvre bru, ce qui rabattit un peu sa joie. Enfin on acheva de rire, parceque l'on ne peut pas rire toujours, on s'essuya les yeux, la Bouvillon et son fils s'essuyèrent le vin qui leur degouttoit des yeux et du visage, et la jeune mariée leur en fit des excuses, ayant encore bien de la peine à s'empêcher de rire. Le Destin mit son assiette au milieu de la table et chacun y prit ce qui lui appartenoit. On ne put parler d'autre chose tant que le souper dura, et la raillerie, bonne ou mauvaise, en fut poussée bien loin, quoique le sérieux dont s'arma mal à propos madame Bouvillon troublât, en quelque façon, la gaité de la compagnie.

[Note 263: Et non s'étouffant ou s'epouffant, comme mettent la plupart des éditions. S'ebouffer de rire se disoit dans le style burlesque et familier pour éclater de rire:

Ne manque donc pas de les dire, Dit Mome; s'ébouffant de rire. (Typhon, ch. 2.)]

Aussitôt qu'on eut desservi, les dames se retirèrent dans leur chambre; l'avocat et le gentilhomme se firent donner des cartes et jouèrent au piquet. La Garouffière et le Destin, qui n'etoient pas de ceux qui ne sçavent que faire quand ils ne jouent point, s'entretinrent ensemble fort spirituellement, et firent peut-être une des plus belles conversations qui se soit jamais faite dans une hôtellerie du bas Maine. La Garouffière parla à dessein de tout ce qu'il croyoit devoir être le plus caché à un comédien, de qui l'esprit a ordinairement de plus etroites limites que la memoire, et le Destin en discourut comme un homme fort eclairé et qui sçavoit bien son monde. Entr'autres choses, il fit avec tout le discernement imaginable la distinction des femmes qui ont beaucoup d'esprit et qui ne le font paroître que quand elles ont à s'en servir d'avec celles qui ne s'en servent que pour le faire paroître[264], et de celles qui envient aux mauvais plaisans leurs qualités de drôles et de bons compagnons, qui rient des allusions et equivoques licencieuses, qui en font elles-mêmes, et, pour tout dire, qui sont des rieuses de quartier, d'avec celles qui font la plus aimable partie du beau monde et qui sont de la bonne cabale[265]. Il parla aussi des femmes qui sçavent aussi bien ecrire que les hommes qui s'en mêlent, et quand elles ne donnent point au public les productions de leur esprit, qui ne le font que par modestie[266]. La Garouffière, qui etoit fort honnête homme et qui se connoissoit bien en honnêtes gens, ne pouvoit comprendre comment un comedien de campagne pouvoit avoir une si parfaite connoissance de la veritable honnêteté[267]. Cependant qu'il admire en soi-même, et que l'avocat et le gentilhomme, qui ne jouoient plus parcequ'ils s'étoient querellés sur une carte tournée, bâilloient frequemment de trop grande envie de dormir, on leur vint dresser trois lits dans la chambre où ils avoient soupé, et le Destin se retira dans celle de ses camarades, où il coucha avec Leandre.

[Note 264: Scarron fait probablement allusion ici à la surintendante, à qui cette seconde partie est dédiée, et à qui il a dit dans son épître liminaire: «Vous avez beaucoup d'esprit, sans ambition de le faire paroître.»]

[Note 265: De la bonne société.]

[Note 266: Cette modestie dont parle Scarron se remarque en effet dans plusieurs femmes célèbres du temps, qui donnèrent au public les productions de leur esprit, mais sans les signer de leurs noms et sous le couvert de tel ou tel écrivain de profession. Telles furent mademoiselle de Scudéry, madame de La Fayette, mademoiselle de Montpensier, etc. Mais étoit-ce bien modestie de la part de la grande Mademoiselle?]

[Note 267: Bussy, qui devoit s'y connoître, a donné, dans une de ses lettres à Corbinelli (6 mars 1679), une définition de ce qu'on entendoit au XVIIe siècle par ce mot d'honnête homme, qui se rencontre si souvent dans le Roman comique: «L'honnête homme, dit-il, est un homme poli et qui sçait vivre.» Mais il faut bien saisir la signification et l'étendue du mot poli, qui comprenoit l'instruction, l'éducation, d'un homme fait aux belles manières et à la bonne société, en un mot l'humanitas et l'urbanitas des Latins. Cf. La Bruyère, Des jugements, et les Loix de la galanterie, dont l'auteur définit l'honnête homme «un vrai galant».]

CHAPITRE IX.

Autre disgrace de Ragotin.

La Rancune et Ragotin couchèrent ensemble; pour l'Olive, il passa une partie de la nuit à recoudre son habit, qui s'étoit decousu en plusieurs endroits quand il s'etoit harpé avec le colère Ragotin. Ceux qui ont connu particulierement ce petit Manceau ont remarqué que toutes les fois qu'il avoit à se gourmer contre quelqu'un, ce qui lui arrivoit souvent, il avoit toujours decousu ou dechiré les habits de son ennemi, en tout ou en partie. C'etoit son coup sûr, et qui eût eu à faire contre lui à coups de poings en combat assigné, eût pu defendre son habit comme on defend le visage en faisant des armes. La Rancune lui demanda, en se couchant, s'il se trouvoit mal, parcequ'il avoit fort mauvais visage; Ragotin lui dit qu'il ne s'etoit jamais mieux porté. Ils ne furent pas long-temps à s'endormir, et bien en prit à Ragotin de ce que la Rancune respecta la bonne compagnie qui etoit arrivée dans l'hôtellerie et n'en voulut pas troubler le repos; sans cela le petit homme eût mal passé la nuit. L'Olive cependant travailloit à son habit, et après y avoir fait tout ce qu'il y avoit à faire, il prit les habits de Ragotin, et aussi adroitement qu'auroit fait un tailleur il en etrecit le pourpoint et les chausses, et les remit en leur place, et ayant passé la plus grande partie de la nuit à coudre et à decoudre, se coucha dans le lit où dormoient Ragotin et la Rancune.

On se leva de bonne heure, comme on fait toujours dans les hôtelleries, où le bruit commence avec le jour. La Rancune dit encore à Ragotin qu'il avoit mauvais visage; l'Olive lui dit la même chose. Il commença de le croire, et, trouvant en même temps son habit trop etroit de plus de quatre doigts, il ne douta plus qu'il n'eût enflé d'autant dans le peu de temps qu'il avoit dormi, et s'effraya fort d'une enflure si subite[268]. La Rancune et l'Olive lui exageroient toujours son mauvais visage, et le Destin et Leandre, qu'ils avoient avertis de la tromperie, lui dirent aussi qu'il etoit fort changé. Le pauvre Ragotin en avoit la larme à l'oeil; le Destin ne put s'empêcher d'en sourire, dont il se fâcha bien fort. Il alla dans la cuisine de l'hôtellerie, où tout le monde lui dit ce que lui avoient dit les comediens, même les gens du carrosse, qui, ayant une grande traite à faire, s'etoient levés de bonne heure. Ils firent dejeuner les comediens avec eux, et tout le monde but à la santé de Ragotin malade, qui, au lieu de leur en faire civilité, s'en alla grondant contre eux et fort desolé chez le chirurgien du bourg, à qui il rendit compte de son enflure. Le chirurgien discourut de la cause et de l'effet de son mal, qu'il connoissoit aussi peu que l'algèbre, et lui parla un quart d'heure durant en termes de son art, qui n'etoient non plus à propos au sujet que s'il lui eût parlé du prêtre Jean[269]. Ragotin s'en impatienta, et lui demanda, jurant Dieu admirablement bien pour un petit homme, s'il n'avoit autre chose à lui dire. Le chirurgien vouloit encore raisonner; Ragotin le voulut battre, et l'eût fait s'il ne se fût humilié devant ce colère malade, à qui il tira trois palettes de sang et lui ventouza les épaules, vaille que vaille. La cure venoit d'être achevée quand Leandre vint dire à Ragotin que, s'il lui vouloit promettre de ne se fâcher point, il lui apprendroit une mechanceté qu'on lui avoit faite. Il promit plus que Leandre ne voulut, et jura sur sa damnation eternelle de tenir tout ce qu'il promettoit. Leandre dit qu'il vouloit avoir des temoins de son serment, et le remena dans l'hôtellerie, où, en la presence de tout ce qu'il y avoit de maîtres et de valets, il le fit jurer de nouveau, et lui apprit qu'on lui avoit etreci ses habits. Ragotin d'abord en rougit de honte, et puis, pâlissant de colère, il alloit enfreindre son horrible serment, quand sept ou huit personnes se mirent à lui faire des remontrances à la fois, avec tant de vehemence, que, bien qu'il jurât de toute sa force, on n'en entendit rien. Il cessa de parler, mais les autres ne cessèrent pas de lui crier aux oreilles, et le firent si long-temps que le pauvre homme en pensa perdre l'ouïe. Enfin, il s'en tira mieux qu'on ne pensoit, et se mit à chanter de toute sa force les premières chansons qui lui vinrent à la bouche, ce qui changea le grand bruit de voix confuses en de grands eclats de risées, qui passèrent des maîtres aux valets, et du lieu où se passa l'action dans tous les endroits de l'hôtellerie, où differents sujets attiroient differentes personnes.

[Note 268: Tallemant nous apprend qu'une des malices favorites de la marquise de Rambouillet envers les habitués de son hôtel étoit de leur jouer le même tour que l'Olive et la Rancune jouent ici à Ragotin. On étrécit une nuit tous les pourpoints du comte de Guiche; puis, le lendemain, on lui fit croire qu'il étoit enflé pour avoir trop mangé de champignons la veille au soir, et, comme Ragotin, il crut à une maladie sérieuse, jusqu'à ce qu'on lui eût découvert la vérité. (Histor. de la marq. de Rambouillet.) C'étoit peut-être aux traditions du lieu que Scarron avoit emprunté cette plaisanterie, souvent répétée depuis, et que Paul de Kock s'est bien gardé de négliger dans ses romans.]

[Note 269: La tradition du Prêtre Jean, c'est-à-dire d'un souverain de l'extrémité de l'Orient qui réunissoit l'autorité du sacerdoce à celle de l'empire, commença à se répandre vers 1145, et s'accrédita bientôt sans la moindre contestation. Depuis lors, les allusions au Prêtre Jean, dont le nom étoit pour ainsi dire passé en proverbe, fourmillent dans notre littérature, surtout dans les écrivains comiques et satiriques. V. les Nouvelles de la terre de Prestre Jehan, avec le Préliminaire, à la suite de la Nouvelle fabrique des excellens traits de verité, édit. Jannet.]

Tandis que le bruit de tant de personnes qui rioient ensemble diminue peu à peu et se perd dans l'air, de la façon à peu près que fait la voix des echos, le chronologiste fidèle finira le present chapitre sous le bon plaisir du lecteur benevole ou malevole, ou tel que le ciel l'aura fait naître.

CHAPITRE X.

Comment madame Bouvillon ne put resister à une tentation et eut une bosse au front.

Le carrosse, qui avoit à faire une grande journée, fut prêt de bonne heure. Les sept personnes qui l'emplissoient à bonne mesure s'y entassèrent; il partit, et à dix pas de l'hôtellerie l'essieu se rompit par le milieu. Le cocher en maudit sa vie; on le gronda comme s'il eût eté responsable de la durée d'un essieu. Il se fallut tirer du carrosse un à un et reprendre le chemin de l'hôtellerie. Les habitans du carrosse echoué furent fort embarrassés quand on leur dit qu'en tout le pays il n'y avoit point de charron plus près que celui d'un gros bourg à trois lieues de là. Ils tinrent conseil et ils ne resolurent rien, voyant bien que leur carrosse ne seroit pas en etat de rouler que le jour suivant. La Bouvillon, qui s'etoit conservé une grande autorité sur son fils, parceque tout le bien de la maison venoit d'elle, lui commanda de monter sur un des chevaux qui portoient les valets de chambre, et de faire monter sa femme sur l'autre, pour aller rendre visite à un vieil oncle qu'elle avoit, curé du même bourg où on etoit allé chercher un charron. Le seigneur de ce bourg etoit parent du conseiller et connu de l'avocat et du gentilhomme. Il leur prit envie de l'aller voir de compagnie. L'hôtesse leur fit trouver des montures en les louant un peu cher, et ainsi la Bouvillon, seule de sa troupe, demeura dans l'hôtellerie, se trouvant un peu fatiguée ou feignant de l'être, outre que sa taille ronde ne lui permettoit pas de monter même sur un âne, quand on en auroit pu trouver d'assez forts pour la porter. Elle envoya sa servante au Destin le prier de venir dîner avec elle, et en attendant le dîner se recoiffa, frisa et poudra, se mit un tablier et un peignoir à dentelle, et d'un collet de point de Gênes de son fils[270] se fit une cornette. Elle tira d'une cassette une des jupes de noce de sa bru et s'en para; enfin elle se transforma en une petite nymphe replette. Le Destin eût bien voulu dîner en liberté avec ses camarades; mais comment eût-il refusé sa très humble servante madame Bouvillon, qui l'envoya querir pour dîner aussitôt que l'on eût servi? Le Destin fut surpris de la voir si gaillardement vêtue. Elle le reçut d'un visage riant, lui prit les mains pour les faire laver, et les lui serra d'une manière qui vouloit dire quelque chose. Il songeoit moins à dîner qu'au sujet pourquoi il en avoit eté prié; mais la Bouvillon lui reprocha si souvent qu'il ne mangeoit point qu'il ne s'en put defendre. Il ne sçavoit que lui dire, outre qu'il parloit peu de son naturel. Pour la Bouvillon, elle n'etoit que trop ingenieuse à trouver matière de parler. Quand une personne qui parle beaucoup se rencontre tête à tête avec une autre qui ne parle guère et qui ne lui repond pas, elle en parle davantage: car, jugeant d'autrui par soi-même et voyant qu'on n'a point reparti à ce qu'elle a avancé comme elle auroit fait en pareille occasion, elle croit que ce qu'elle a dit n'a pas assez plu à son indifferent auditeur; elle veut reparer sa faute par ce qu'elle dira, qui vaut le plus souvent encore moins que ce qu'elle a dejà dit, et ne deparle point tant qu'on a de l'attention pour elle. On s'en peut separer; mais, parcequ'il se trouve de ces infatigables parleurs qui continuent de parler seuls quand ils s'en sont mis en humeur en compagnie, je crois que le mieux que l'on puisse faire avec eux, c'est de parler autant et plus qu'eux, s'il se peut. Car tout le monde ensemble ne retiendra pas un grand parleur auprès d'un autre qui lui aura rompu le dé et le voudra faire auditeur par force. J'appuie cette reflexion-là sur plusieurs experiences, et même je ne sçais si je ne suis point de ceux que je blâme. Pour la non-pareille Bouvillon, elle etoit la plus grande diseuse de rien qui ait jamais eté; et non seulement elle parloit seule, mais aussi elle se repondoit. La taciturnité du Destin lui faisant beau jeu, et ayant dessein de lui plaire, elle battit un grand pays. Elle lui conta tout ce qui se passoit dans la ville de Laval, où elle faisoit sa demeure, lui en fit l'histoire scandaleuse, et ne dechira point de particulier ou de famille entière qu'elle ne tirât du mal qu'elle en disoit matière de dire du bien d'elle, protestant à chaque defaut qu'elle remarquoit en son prochain que, pour elle, encore qu'elle eût plusieurs defauts, elle n'avoit pas celui dont elle parloit. Le Destin en fut fort mortifié au commencement et ne lui repondoit point; mais enfin il se crut obligé de sourire de temps en temps et de dire quelquefois ou: «Cela est fort plaisant», ou: «Cela est fort etrange»; et le plus souvent il dit l'un et l'autre fort mal à propos.

[Note 270: La vogue des dentelles d'Italie,--point de Gênes, point de Venise, point de Raguse,--commencée vers la fin du XVIe siècle, se prolongea jusqu'à la fin du XVIIe. «On portoit en ce temps-là, dit Saint-Simon en parlant de l'année 1640, force points de Gênes, qui étoient extrêmement chers. C'étoit la grande parure et la parure de tout âge.» Les choses en vinrent si loin qu'on fut obligé de refréner ce luxe par l'édit du 27 novembre 1660. V. Molière, Ecole des Maris, act. 2, sc. 9, et la Revolte des passemens, dans le 1er vol. des Var. hist. et litt., chez M. Jannet. Le collet de point de Gênes que portoit le fils de madame Bouvillon étoit sans doute un «de ces grands collets jusqu'au nombril pendants» dont parle Sganarelle.]

On desservit quand le Destin cessa de manger. Madame Bouvillon le fit asseoir auprès d'elle sur le pied d'un lit, et sa servante, qui laissa sortir celles de l'hôtellerie les premières, en sortant de la chambre tira la porte après elle. La Bouvillon, qui crut peut-être que le Destin y avoit pris garde, lui dit: «Voyez un peu cette etourdie qui a fermé la porte sur nous!--Je l'irai ouvrir s'il vous plaît, lui repondit le Destin.--Je ne dis pas cela, repondit la Bouvillon en l'arrêtant; mais vous sçavez bien que deux personnes seules enfermées ensemble, comme ils peuvent faire ce qu'il leur plaira, on en peut aussi croire ce que l'on voudra.--Ce n'est pas des personnes qui vous ressemblent que l'on fait des jugemens temeraires, lui repartit le Destin.--Je ne dis pas cela, dit la Bouvillon; mais on ne peut avoir trop de precaution contre la medisance.--Il faut qu'elle ait quelque fondement, lui repartit le Destin, et pour ce qui est de vous et de moi, l'on sçait bien le peu de proportion qu'il y a entre un pauvre comedien et une femme de votre condition. Vous plaît-il donc, continua-t-il, que j'aille ouvrir la porte?--Je ne dis pas cela[271], dit la Bouvillon en l'allant fermer au verrou: car, ajouta-t-elle, peut-être qu'on ne prendra pas garde si elle est fermée ou non, et, fermée pour fermée, il vaut mieux qu'elle ne se puisse ouvrir que de notre consentement.» L'ayant fait comme elle l'avoit dit, elle approcha du Destin son gros visage fort enflammé et ses petits yeux fort etincelans, et lui donna bien à penser de quelle façon il se tireroit à son honneur de la bataille que vraisemblablement elle lui alloit presenter. La grosse sensuelle ôta son mouchoir de col et etala aux yeux du Destin (qui n'y prenoit pas grand plaisir) dix livres de tetons pour le moins, c'est à dire la troisième partie de son sein, le reste etant distribué à poids egal sous ses deux aisselles. Sa mauvaise intention la faisant rougir (car elles rougissent aussi, les devergondées), sa gorge n'avoit pas moins de rouge que son visage, et l'un et l'autre ensemble auroient été pris de loin pour un tapabor[272] d'écarlate. Le Destin rougissoit aussi, mais de pudeur, au lieu que la Bouvillon, qui n'en avoit plus, rougissoit je vous laisse à penser de quoi. Elle s'ecria qu'elle avoit quelque petite bête dans le dos, et, se remuant en son harnois, comme quand on y sent quelque demangeaison, elle pria le Destin d'y fourrer la main. Le pauvre garçon le fit en tremblant, et cependant la Bouvillon, lui tâtant les flancs au defaut du pourpoint, lui demanda s'il n'etoit point chatouilleux. Il falloit combattre ou se rendre, quand Ragotin se fit ouïr de l'autre côté de la porte, frappant des pieds et des mains comme s'il l'eût voulu rompre et criant au Destin qu'il ouvrît promptement. Le Destin tira sa main du dos suant de la Bouvillon pour aller ouvrir à Ragotin, qui faisoit toujours un bruit de diable; et voulant passer entre elle et la table assez adroitement pour ne la pas toucher, il rencontra du pied quelque chose qui le fit broncher et se choqua la tête contre un banc assez rudement pour en être quelque temps etourdi. La Bouvillon cependant, ayant repris son mouchoir à la hâte, alla ouvrir à l'impetueux Ragotin, qui en même temps, poussant la porte de l'autre côté de toute sa force, la fit donner si rudement contre le visage de la pauvre dame qu'elle en eut le nez ecaché et de plus une bosse au front grosse comme le poing. Elle cria qu'elle etoit morte. Le petit etourdi ne lui en fit pas la moindre excuse, et, sautant et repetant: «Mademoiselle Angelique est trouvée, mademoiselle Angelique est ici», pensa mettre en colère le Destin, qui appeloit tant qu'il pouvoit la servante de la Bouvillon au secours de sa maîtresse et n'en pouvoit être entendu, à cause du bruit de Ragotin. Cette servante enfin apporta de l'eau et une serviette blanche. Le Destin et elle reparèrent le mieux qu'ils purent le dommage que la porte trop rudement poussée avoit fait à la pauvre dame. Quelque impatience qu'eût le Destin de sçavoir si Ragotin disoit vrai, il ne suivit point son impetuosité, et ne quitta point la Bouvillon que son visage ne fût lavé et essuyé et la bosse de son front bandée, non sans appeler souvent Ragotin etourdi, qui pour tout cela ne laissa pas de le tirailler pour le faire venir où il avoit envie de le conduire.

[Note 271: Est-ce à Mme Bouvillon qu'Alceste auroit emprunté la répétition de son fameux «Je ne dis pas cela?»]

[Note 272: Espèce de bonnet à l'angloise, qui servoit pour le jour et la nuit, et dont on abattoit les bords pour se garantir le visage. (Dict. de Leroux et de Furetière.) Scarron, dans le Virgile travesti (liv. 8), cite les tapabors parmi les seize espèces de couvre-chefs qu'il énumère.

Ce mot de tapabor, comme celui de tabar (manteau), venoit probablement de l'espagnol tapar (courir), en provençal tapa. V. Rev. fr., nouv. série, no 78, p. 367, art. de M. Th. Bernard.]

CHAPITRE XI.

Des moins divertissans du present volume.