Le Roman Comique

Chapter 20

Chapter 203,912 wordsPublic domain

Le lendemain, les comediens s'assemblèrent dès le matin en une des chambres qu'ils occupoient dans l'hôtellerie, pour repeter la comedie qui se devoit representer après-dîner. La Rancune, à qui Ragotin avoit dejà fait confidence de la serenade, et qui avoit fait semblant d'avoir de la peine à le croire, avertit ses compagnons que le petit homme ne manqueroit pas de venir bientôt recueillir les louanges de sa galanterie raffinée, et ajouta que, toutes les fois qu'il en voudrait parler, il falloit en detourner le discours malicieusement. Ragotin entra dans la chambre en même temps, et, après avoir salué les comediens en general, il voulut parler de sa serenade à mademoiselle de l'Etoile, qui fut alors pour lui une etoile errante: car elle changea de place sans lui repondre, autant de fois qu'il lui demanda à quelle heure elle s'etoit couchée et comment elle avoit passé la nuit. Il la quitta pour mademoiselle Angelique, qui, au lieu de lui parler, ne fit qu'etudier son rôle. Il s'adressa à la Caverne, qui ne le regarda seulement pas. Tous les comediens, l'un après l'autre, suivirent exactement l'ordre qu'avoit donné la Rancune, et ne repondirent point à ce que leur dit Ragotin, ou changèrent de discours autant de fois qu'il voulut parler de la nuit precedente. Enfin, pressé de sa vanité et ne pouvant laisser languir sa reputation davantage, il dit tout haut, parlant à tout le monde: «Voulez-vous que je vous avoue une verité?--Vous en userez comme il vous plaira, repondit quelqu'un.--C'est moi, ajouta-t-il, qui vous ai donné cette nuit une serenade.--On les donne donc en ce pays avec des orgues? lui dit le Destin. Et à qui la donniez-vous? N'est-ce point, continua-t-il, à la belle dame qui fit battre tant d'honnêtes chiens ensemble?--Il n'en faut pas douter, dit l'Olive: car ces animaux de nature mordante n'eussent pas troublé une musique si harmonieuse à moins que d'être rivaux, et même jaloux, de monsieur Ragotin.» Un autre de la compagnie prit la parole et dit qu'il ne doutoit point qu'il ne fût bien avec sa maîtresse et qu'il ne l'aimât à bonne intention, puisqu'il y alloit si ouvertement. Enfin tous ceux qui etoient dans la chambre poussèrent à bout Ragotin sur la serenade, à la reserve de la Rancune, qui lui fit grâce, ayant eté honoré de l'honneur de sa confidence; et il y a apparence que cette belle raillerie de chien eût épuisé tous ceux qui etoient dans la chambre, si le poète, qui en son espèce etoit aussi sot et aussi vain que Ragotin, et qui de toutes les choses tiroit matière de contenter sa vanité, n'eût rompu les chiens en disant du ton d'un homme de condition, ou plutôt qui le fait à fausses enseignes: «À propos de serenade, il me souvient qu'à mes noces on m'en donna une quinze jours de suite, qui etoit composée de plus de cent sortes d'instruments. Elle courut par tout le Marais; les plus galantes dames de la place Royale[176] l'adoptèrent; plusieurs galants s'en firent honneur, et elle donna même de la jalousie à un homme de condition, qui fit charger par ses gens ceux qui me la donnoient. Mais ils n'y trouvèrent par leur compte, car ils etoient tous de mon pays, braves gens s'il en est au monde, et dont la plus grande partie avoient eté officiers dans un regiment que je mis sur pied quand les communes de nos quartiers[177] se soulevèrent. La Rancune, qui avoit contraint son naturel moqueur en faveur de Ragotin, n'eut pas la même bonté pour le poète, qu'il persecutoit continuellement. Il prit donc la parole et dit au nourrisson des Muses: «Votre serenade, de la façon que vous nous la representez, etoit plutôt un charivari dont un homme de condition fut importuné, et envoya la canaille de sa maison pour le faire taire ou pour le chasser plus loin. Ce qui me le fait croire encore davantage, c'est que votre femme est morte de vieillesse, et six mois après votre hymenée, pour parler en vos termes.--Elle mourut pourtant du mal de mère, dit le poète.--Dites plutôt de grand'mère, d'aïeule ou de bisaïeule, repondit la Rancune. Dès le regne d'Henry quatrième, la mère ne lui faisoit plus de mal, ajouta-t-il; et, pour vous montrer que j'en sais plus de nouvelles que vous-même, quoique vous nous la prôniez si souvent, je vous veux apprendre une chose d'elle qui n'est jamais venue à votre connoissance: Dans la cour de la reine Marguerite...[178]» Ce beau commencement d'histoire attira auprès de la Rancune tous ceux qui etoient dans la chambre, qui savoient bien qu'il avoit des memoires contre tout le genre humain. Le poète, qui le redoutoit extrêmement, l'interrompit en lui disant: «Je gage cent pistoles que non.» Ce defi de gager fait si à propos fit rire toute la compagnie et le fit sortir hors de la chambre. C'etoit toujours ainsi par des gageures de sommes considerables que le pauvre homme defendoit ses hyperboles quotidiennes, qui pouvoient bien monter chaque semaine à la somme de mille ou douze cents impertinences, sans y comprendre les menteries. La Rancune etoit le contrôleur general tant de ses actions que de ses paroles, et l'ascendant qu'il avoit sur lui etoit si grand que je l'ose comparer à celui du genie d'Auguste sur celui d'Antoine, cela s'entend prix pour prix, et sans faire comparaison de deux comediens de campagne à deux Romains de ce calibre-là. La Rancune ayant donc commencé son conte, et en ayant eté interrompu par le poète, comme je vous ai dit, chacun, le pria instamment de l'achever; mais il s'en excusa, promettant de leur conter une autre fois la vie du poète tout entière, et que celle de sa femme y seroit comprise.

[Note 176: Sous la régence d'Anne d'Autriche, la place Royale et le Marais étoient le centre où se réunissoit, comme de concert, cette société épicurienne de grands seigneurs et de grandes dames qui a laissé tant de traces dans les mémoires du temps, et dont Saint-Évremont a célébré le souvenir dans son Épître à Ninon. Il s'y tenoit des assemblées auxquelles Marion Delorme et Ninon de Lenclos, les deux plus galantes dames du quartier, donnoient naturellement le ton. Aussi un proverbe, rapporté par Saint-Simon, disoit-il: «Henri IV avec son peuple sur le Pont-Neuf; Louis XIII avec les gens de qualité à la place Royale.» Du reste, les dames galantes devoient y être attirées par le voisinage des financiers, qui logeoient alors en grand nombre au Marais. (V. Catal. des partisans, t. 1, p. 113 du Rec. des Mazarinades.) «Mesdames de Rohan et les autres galantes de la place, dit Tallemant, ne craignoient rien tant que madame Pilon, bien loin qu'elle les servît en leurs amourettes.» (Hist. de madame Pilon.) Le Marais, voisin de la place où logeoit Scarron, étoit considéré comme un pays de Cocagne, comme l'île des plaisirs et des ris. Aussi Louis XIII, reprochant à Cinq-Mars sa paresse, lui disoit-il «que ce vice n'étoit bon qu'à ceux du Marais, où il avoit été nourri, qui étoient surtout adonnés à leurs plaisirs, et que, s'il vouloit continuer cette vie, il falloit qu'il y retournât». (Lett. de Louis XIII à Richel., 4 janv. 1641.) Dans son Adieu au Marais et à la Place-Royale, Scarron s'exprime ainsi:

Adieu, beau quartier favori, Des honnestes gens tant chéri, Adieu, belle place où n'habite Que mainte personne d'élite, etc.

Parmi les hauts et illustres personnages dont il nous a laissé la liste dans cette pièce, et qui donnoient son principal lustre à cette place et aux alentours, on peut citer MM. de Villequier de Courcy, le prince de Gourné, le prince de Guemenée, Sarrazin, La Ménardière, etc.; mais ce sont surtout les dames qu'il énumère complaisamment:--La princesse de Guéménée, la duchesse de Rohan et sa fille, les marquises de Piennes et de Grimault; mesdames de Bassompierre, de Blerancourt, de Maugiron, de Martel, de Choisy, de Boisdauphine, de Gourné; les comtesses de Belin, du Lude, de La Suze;--sans parler de Ninon et de Marion.]

[Note 177: Des bords de la Garonne. Roquebrune est Gascon, comme on a pu s'en apercevoir déjà à sa confiance en lui-même et à ses hâbleries; Scarron, d'ailleurs, le dit plus loin (l. 1, ch. 19).]

[Note 178: La première femme de Henri IV.]

Il fut question de repeter la comedie qu'on devoit jouer le jour même dans un tripot voisin. Il n'arriva rien de remarquable pendant la repetition. On joua après dîner et on joua fort bien. Mademoiselle de l'Etoile y ravit tout le monde par sa beauté; Angelique eut des partisans pour elle, et l'une et l'autre s'acquitta de son personnage à la satisfaction de tout le monde; le Destin et ses camarades firent aussi des merveilles, et ceux de l'assistance qui avoient souvent ouï la comedie dans Paris avouèrent que les comediens du roi n'eussent pas mieux representé. Ragotin ratifia en sa tête la donation qu'il avoit faite de son corps et de son âme à mademoiselle de l'Etoile, passée par devant la Rancune, qui lui promettoit tous les jours de la faire accepter à la comedienne. Sans cette promesse, le desespoir eût bientôt fait un beau grand sujet d'histoire tragique d'un méchant petit avocat. Je ne dirai point si les comediens plurent autant aux dames du Mans que les comediennes avoient fait aux hommes, quand j'en saurois quelque chose je n'en dirais rien; mais, parceque l'homme le plus sage n'est pas quelquefois maître de sa langue, je finirai le present chapitre, pour m'ôter tout sujet de tentation.

CHAPITRE XVII.

Le mauvais succès qu'eut la civilité de Ragotin.

Aussitôt que Destin eut quitté sa vieille broderie et repris son habit de tous les jours, la Rappinière le mena aux prisons de la ville, à cause que l'homme qu'ils avoient pris le jour que le curé de Domfront fut enlevé demandoit à lui parler. Cependant les comediennes s'en retournèrent en leur hôtellerie avec un grand cortége de Manceaux. Ragotin, s'etant trouvé auprès de mademoiselle de la Caverne dans le temps qu'elle sortoit du jeu de paume, où l'on avoit joué, lui presenta la main pour la ramener, quoiqu'il eût mieux aimé rendre ce service-là à sa chère l'Etoile. Il en fit autant à mademoiselle Angelique, tellement qu'il se trouva ecuyer à droit[179] et à gauche. Cette double civilité fut cause d'une incommodité triple, car la Caverne, qui avoit le haut de la rue, comme de raison, etoit pressée par Ragotin, afin qu'Angelique ne marchât point dans le ruisseau. De plus, le petit homme, qui ne leur venoit qu'à la ceinture, tiroit si fort leurs mains en bas, qu'elles avaient bien de la peine à s'empêcher de tomber sur lui. Ce qui les incommodoit encore davantage, c'est qu'il se retournoit à tout moment pour regarder mademoiselle de l'Etoile, qu'il entendoit parler derrière lui à deux godelureaux qui la ramenoient malgré elle. Les pauvres comediennes essayèrent souvent de se deprendre les mains, mais il tint toujours si ferme qu'elles eussent autant aimé avoir les osselets[180]. Elles le prièrent cent fois de ne prendre pas tant de peine; il leur repondit seulement: «Serviteur, serviteur» (c'etoit son compliment ordinaire), et leur serra les mains encore plus fort. Il fallut donc prendre patience jusqu'à l'escalier de leur chambre, où elles esperèrent d'être remises en liberté; mais Ragotin n'etoit pas homme à cela. En disant toujours: «Serviteur, serviteur», à tout ce qu'elles lui purent dire, il essaya premièrement de monter de front avec les deux comediennes, ce qui s'etant trouvé impossible parceque l'escalier etoit trop etroit, la Caverne se mit le dos contre la muraille, et monta la première, tirant après soi Ragotin, qui tiroit après soi Angelique, qui ne tiroit rien et qui rioit comme une folle. Pour nouvelle incommodité, à quatre ou cinq degrés de leur chambre, ils trouvèrent un valet de l'hôte chargé d'un sac d'avoine d'une pesanteur excessive, qui leur dit à grand'peine, tant il etoit accablé de son fardeau, qu'ils eussent à descendre, parcequ'il ne pouvoit remonter, chargé comme il etoit. Ragotin voulut repliquer; le valet jura tout net qu'il laisseroit tomber son sac sur eux. Ils defirent donc avec precipitation ce qu'ils avoient fait fort posément, sans que Ragotin voulût encore quitter les mains des comediennes. Le valet chargé d'avoine les pressoit etrangement, ce qui fut cause que Ragotin fit un faux pas, qui ne l'eût pas pourtant fait tomber, se tenant comme il faisoit aux mains des comediennes; mais il s'attira sur le corps la Caverne, laquelle le soutenoit davantage que sa fille, à cause de l'avantage du lieu. Elle tomba donc sur lui, et lui marcha sur l'estomac et sur le ventre, se donnant de la tête contre celle de sa fille si rudement qu'elles en tombèrent et l'une et l'autre. Le valet, qui crut que tant de monde ne se releveroit pas si tôt, et qui ne pouvoit plus supporter la pesanteur de son sac d'avoine, le dechargea enfin sur les degrés, jurant comme un valet d'hôtellerie. Le sac se delia ou se rompit par malheur. L'hôte y arriva, qui pensa enrager contre son valet; le valet enrageoit contre les comediennes, les comediennes enrageoient contre Ragotin, qui enrageoit plus que pas un de ceux qui enragèrent, parceque mademoiselle de l'Etoile, qui arriva en même temps, fut encore temoin de cette disgrâce, presque aussi fâcheuse que celle du chapeau que l'on lui avoit coupé avec des ciseaux quelques jours auparavant. La Caverne jura son grand serment que Ragotin ne la mènerait jamais, et montra à mademoiselle de l'Etoile ses mains, qui etoient toutes meurtries. L'Etoile lui dit que Dieu l'avoit punie de lui avoir ravi M. Ragotin, qui l'avoit retenue devant la comedie pour la ramener, et ajouta qu'elle etoit bien aise de ce qui etoit arrivé au petit homme, puisqu'il lui avoit manqué de parole. Il n'entendit rien de tout cela, car l'hôte parloit de lui faire payer le dechet de son avoine, ayant déjà, pour le même sujet, voulu battre son valet, qui appela Ragotin avocat de causes perdues. Angelique lui fit la guerre à son tour, et lui reprocha qu'elle avoit eté son pis-aller. Enfin, la fortune fit bien voir jusque là qu'elle ne prenoit encore nulle part dans les promesses que la Rancune avoit faites à Ragotin de le rendre le plus heureux amant de tout le pays du Maine, à y comprendre même le Perche et Laval. L'avoine fut ramassée, et les comediennes montèrent dans leur chambre l'une après l'autre, sans qu'il leur arrivât aucun malheur. Ragotin ne les y suivit point, et je n'ai pas bien sçu où il alla. L'heure du souper vint: on soupa dans l'hôtellerie; chacun prit parti après le souper, et le Destin s'enferma avec les comediennes pour continuer son histoire.

[Note 179: Se disoit alors pour droite:

............On prend la tabatière; Soudain, à gauche, à droit, par devant, par derrière, etc.

(Le Festin de Pierre, de Th. Corneille, acte I, sc. 1.)

Il se trouve même dans Boileau:

Les voyageurs sans guide assez souvent s'égarent, L'un à droit, l'autre à gauche..... (Sat. 4.)]

[Note 180: Donner les osselets à quelqu'un, c'étoit lui mettre au pouce ou au poignet un noeud coulant, qu'on serroit à l'aide d'un os de pied de mouton. On employoit surtout les osselets avec les prisonniers, pour les obliger à suivre ceux qui les conduisoient.]

CHAPITRE XVIII.

Suite de l'histoire de Destin et de l'Etoile.

J'ai fait le precedent chapitre un peu court; peut-être que celui-ci sera plus long; je n'en suis pourtant pas bien assuré: nous allons voir. Le Destin se mit en sa place accoutumée et reprit son histoire en cette sorte: Je m'en vais vous achever le plus succinctement que je pourrai une vie qui ne vous a dejà ennuyées que trop long-temps. Verville m'etant venu voir, comme je vous ai dit, et n'ayant pu me persuader de retourner chez son père, il me quitta fort affligé de ma resolution, à ce qu'il me parut, et s'en retourna chez lui, où quelque temps après il se maria avec mademoiselle de Saldagne, et Saint-Far en fit autant avec mademoiselle de Lery. Elle etoit aussi spirituelle que Saint-Far l'etoit peu, et j'ai bien de la peine à m'imaginer comment deux esprits si disproportionnés se seront accordés ensemble. Cependant je me gueris entierement, et le genereux monsieur de Saint-Sauveur, ayant approuvé la resolution que j'avois prise de m'en aller hors du royaume, me donna de l'argent pour mon voyage, et Verville, qui ne m'oublia point pour s'être marié, me fit present d'un bon cheval et de cent pistoles. Je pris le chemin de Lyon pour retourner en Italie, à dessein de repasser par Rome, et, après y avoir vu ma Leonore pour la dernière fois, de m'aller faire tuer en Candie[181], pour n'être pas long-temps malheureux. À Nevers, je logeai dans une hôtellerie qui etoit proche de la rivière. Etant arrivé de bonne heure et ne sçachant à quoi me divertir en attendant le souper, j'allai me promener sur un grand pont de pierre qui traverse la rivière de Loire. Deux femmes s'y promenoient aussi, dont l'une, qui paroissoit être malade, s'appuyoit sur l'autre, ayant bien de la peine à marcher. Je les saluai, sans les regarder, en passant auprès d'elles, et me promenai quelque temps sur le pont, songeant à ma malheureuse fortune et plus souvent à mon amour. J'etois assez bien vêtu, comme il est necessaire de l'être à ceux de qui la condition ne peut faire excuser un mechant habit. Quand je repassai auprès de ces femmes, j'entendis dire à demi-haut: «Pour moi, je croirois que ce fût lui s'il n'etoit point mort.» Je ne sçais pourquoi je tournai la tête, n'ayant pas sujet de prendre ces paroles-là pour moi. On ne les avoit pourtant pas dites pour un autre. Je vis mademoiselle de la Boissière, le visage fort pâle et defait, qui s'appuyoit sur sa fille Leonore. J'allai droit à elles avec plus d'assurance que je n'eusse fait dans Rome, m'etant beaucoup formé le corps et l'esprit durant le temps que j'avois demeuré à Paris. Je les trouvai si surprises et si effrayées, que je crois qu'elles se fussent mises en fuite si mademoiselle de la Boissière eût pu courir. Cela me surprit aussi. Je leur demandai par quelle heureuse rencontre je me trouvois avec les personnes du monde qui m'etoient les plus chères. Elles se rassurèrent à mes paroles. Mademoiselle de la Boissière me dit que je ne devois point trouver etrange si elles me regardoient avec quelque sorte d'etonnement; que le seigneur Stefano leur avoit fait voir des lettres de l'un des gentilshommes que j'accompagnois dans Rome, par lesquelles on lui mandoit que j'avois eté tué durant la guerre de Parme[182], et ajouta qu'elle etoit ravie de ce qu'une nouvelle qui l'avoit si fort affligée ne se trouvoit pas veritable. Je lui repondis que la mort n'etoit pas le plus grand malheur qui me pouvoit arriver, et que je m'en allois à Venise faire courir le même bruit avec plus de verité. Elles s'attristèrent de ma resolution, et la mère me fit alors des caresses extraordinaires dont je ne pouvois deviner la cause. Enfin, j'appris d'elle-même ce qui la rendoit si civile. Je pouvois encore lui rendre service, et l'etat où elle se trouvoit ne lui permettoit pas de me mepriser et de me faire mauvais visage, comme elle avoit fait dans Rome. Il leur etoit arrivé un malheur assez grand pour les mettre en peine. Ayant fait argent de tous leurs meubles, qui etoient fort beaux et en quantité, elles etoient parties de Rome avec une servante françoise qui les servoit il y avoit long-temps, et le seigneur Stefano leur avoit donné son valet, qui etoit Flamand comme lui et qui vouloit retourner en son pays. Ce valet et cette servante s'aimoient à dessein de se marier ensemble, et leur amour n'etoit connu de personne. Mademoiselle de la Boissière, etant arrivée à Rouane, se mit sur la rivière. A Nevers, elle se trouva si mal qu'elle ne put passer outre. Durant sa maladie, elle fut assez difficile à servir, et sa servante s'en acquitta fort mal, contre sa coutume. Un matin, le valet et la servante ne se trouvèrent plus, et, ce qui fut de plus fâcheux, l'argent de la pauvre demoiselle disparut aussi. Le deplaisir qu'elle en eut augmenta sa maladie, et elle fut contrainte de s'arrêter à Nevers pour attendre des nouvelles de Paris, d'où elle esperoit recevoir de quoi continuer son voyage. Mademoiselle de la Boissière m'apprit en peu de mots cette fâcheuse aventure. Je les ramenai en leur hôtellerie, qui etoit aussi la mienne, et, après avoir eté quelque temps avec elles, je me retirai en ma chambre pour les laisser souper. Pour moi, je ne mangeai point, et je crus avoir eté à table cinq ou six heures pour le moins. Je les allai voir aussitôt qu'elles m'eurent fait dire que j'y serois le bien venu. Je trouvai la mère dans son lit, et la fille me parut avec un visage aussi triste que je l'avois trouvée gaie un moment auparavant. Sa mère etoit encore plus triste qu'elle, et je le devins aussi. Nous fûmes quelque temps à nous regarder sans rien dire. Enfin, mademoiselle de la Boissière me montra des lettres qu'elle avoit reçues de Paris, qui la rendoient, sa fille et elle, les plus affligées personnes du monde. Elle m'apprit le sujet de son affliction avec une si grande effusion de larmes, et sa fille, que je vis pleurer aussi fort que sa mère, me toucha tellement, que je ne crus pas leur temoigner assez bien mon ressentiment, quoique je leur offrisse tout ce qui dependoit de moi, d'une façon à ne les point faire douter de ma franchise. «Je ne sais pas encore ce qui vous afflige si fort, leur dis-je; mais, s'il ne faut que ma vie pour diminuer la peine où je vous vois, vous pouvez vous mettre l'esprit en repos. Dites-moi donc, Madame, ce qu'il faut que je fasse. J'ai de l'argent si vous en manquez, j'ai du courage si vous avez des ennemis, et je ne pretends de tous les services que je vous offre que la satisfaction de vous avoir servie.» Mon visage et mes paroles leur firent si bien voir ce que j'avois dans l'ame, que leur grande affliction se modera un peu. Mademoiselle de la Boissière me lut une lettre par laquelle une femme de ses amies lui mandoit qu'une personne qu'elle ne nommoit point, et que je m'aperçus bien être le père de Leonore, avoit eu commandement de se retirer de la cour et qu'il s'en étoit allé en Hollande. Ainsi la pauvre demoiselle se trouvoit dans un pays inconnu, sans argent et sans esperance d'en avoir. Je lui offris de nouveau ce que j'en avois, qui pouvoit monter à cinq cens ecus, et lui dis que je la conduirois en Hollande et au bout du monde, si elle y vouloit aller. Enfin, je l'assurai qu'elle avoit retrouvé en moi une personne qui la serviroit comme un valet et de qui elle seroit aimée et respectée comme d'un fils. Je rougis extrêmement en prononçant le mot de fils; mais je n'etois plus cet homme odieux à qui l'on avoit refusé la porte dans Rome et pour qui Leonore n'étoit pas visible, et mademoiselle de la Boissière n'etoit plus pour moi une mère sevère. A toutes les offres que je lui fis elle me repondit toujours que Leonore me seroit fort obligée. Tout se passoit au nom de Leonore, et vous eussiez dit que sa mère n'etoit plus qu'une suivante qui parloit pour sa maîtresse: tant il est vrai que la plupart du monde ne considère les personnes que selon qu'elles leur sont utiles.

[Note 181: Dans la guerre que Venise, assistée du pape, y soutenoit contre les Turcs. Voir notre note plus haut, I. 1, ch. 13.]

[Note 182: Voir plus haut notre note (1re partie, chapitre 15).]