Chapter 19
En achevant ces paroles, qu'elle prononça avec beaucoup de vehemence, elle se mit à pleurer avec tant de violence que je n'ai jamais vu une affliction pareille. Je vous avoue que ce fut là où j'achevai de perdre le peu d'esprit que j'avois conservé en une si grande confusion; et si elle n'eût cessé de parler d'elle-même, je n'eusse jamais osé l'interrompre, de la façon que j'etois etonné et de l'autorité avec laquelle elle m'avoit fait tous ces reproches. «Mademoiselle, lui repondis-je, non seulement je ne suis point Verville, mais aussi j'ose vous assurer qu'il n'est point capable d'une mauvaise action comme celle dont vous vous plaignez.--Quoi! reprit-elle, tu n'es point Verville? Je ne t'ai point vu aux mains avec mon frère? Un gentilhomme n'est point venu à ton secours, et tu ne m'as point conduite ceans à ma prière, où tu m'as voulu faire une violence indigne de toi et de moi?» Elle ne put me rien dire davantage, tant la douleur la suffoquoit. Pour moi, je ne fus jamais en plus grande peine, ne pouvant comprendre comme elle connoissoit Verville et ne le connoissoit point. Je lui dis que la violence qu'on lui avoit faite m'etoit inconnue, et, puisqu'elle etoit soeur de M. de Saldagne, que je la menerois, si elle vouloit, où etoit sa soeur. Comme j'achevois de parler, je vis entrer dans la salle Verville et mademoiselle de Saldagne, qui vouloit absolument qu'on la ramenât chez son frère. Je ne sais pas d'où lui etoit venue une si dangereuse fantaisie. Les deux soeurs s'embrassèrent aussitôt qu'elles se virent, et se remirent à pleurer à l'envi l'une de l'autre. Verville les pria instamment de retourner dans ma chambre, leur représentant la difficulté qu'il y auroit de faire ouvrir chez Monsieur de Saldagne, la maison etant alarmée comme elle etoit, outre le péril qu'il y avoit pour elles entre les mains d'un brutal; que dans son logis elles ne pouvoient être decouvertes; que le jour alloit bientôt paroître, et que, selon les nouvelles que l'on auroit de Saldagne, on aviseroit à ce que l'on auroit à faire. Verville n'eut pas grand'peine à les faire condescendre à ce qu'il voulut, ces pauvres demoiselles se trouvant toutes rassurées de se voir ensemble. Nous montâmes en ma chambre, où, après avoir bien examiné les etranges succès qui nous mettoient en peine, nous crûmes, avec autant de certitude que si nous l'eussions vu, que la violence que l'on avoit faite à mademoiselle de Lery venoit infailliblement de Saint-Far, ne sachant que trop, Verville et moi, qu'il etoit encore capable de quelque chose de pire. Nous ne nous trompions point en nos conjectures: Saint-Far avoit joué dans la même maison où Saldagne avoit perdu son argent, et, passant devant son jardin un moment après le desordre que nous y avions fait, il s'etoit rencontré avec les laquais de Saldagne, qui lui avoient fait le recit de ce qui etoit arrivé à leur maître, qu'ils assuroient avoir eté assassiné par sept ou huit voleurs, pour excuser la lâcheté qu'ils avoient faite en l'abandonnant. Saint-Far se crut obligé de lui aller offrir son service comme à son voisin, et ne le quitta point qu'il ne l'eût fait porter dans sa chambre, au sortir de laquelle mademoiselle de Saldagne l'avoit prié de la mettre à couvert des violences de son frère, et etoit venue avec lui, comme avoit fait sa soeur avec nous. Il avoit donc voulu la mettre dans la salle du jardin, où nous etions, comme je vous ai dit; et parcequ'il n'avoit pas moins de peur que nous vissions sa demoiselle que nous en avions qu'il ne vît la nôtre, et que par hasard les deux soeurs se trouvèrent l'une auprès de l'autre quand il entra et quand nous sortîmes, je trouvai sous ma main la sienne, au même temps qu'il se trompa de la même façon avec la nôtre, et ainsi les demoiselles furent troquées, ce qui fut d'autant plus faisable que j'avois eteint la lumière et qu'elles etoient vêtues l'une comme l'autre, et si eperdues, aussi bien que nous, qu'elles ne savoient ce qu'elles faisoient. Aussitôt que nous l'eûmes laissé dans la salle, se voyant seul avec une fort belle fille, et ayant bien plus d'instinct que de raison, ou, pour parler de lui comme il merite, etant la brutalité même, il avoit voulu profiter de l'occasion, sans considerer ce qui en pourroit arriver, et qu'il faisoit un outrage irreparable à une fille de condition qui s'etoit mise entre ses bras comme dans un asile. Sa brutalité fut punie comme elle meritoit: mademoiselle de Lery se defendit en lionne, le mordit, l'egratigna et le mit tout en sang. À tout cela il ne fit autre chose que s'aller coucher, et s'endormir aussi tranquillement que s'il n'eût pas fait l'action du monde la plus deraisonnable.
Vous êtes peut-être en peine de savoir comment mademoiselle de Lery se trouvoit dans le jardin quand son frère nous y surprit; elle qui n'y etoit point venue comme avoit fait sa soeur. C'est ce qui m'embarrassoit aussi bien que vous; mais j'appris de l'une et de l'autre que mademoiselle de Lery avoit accompagné sa soeur dans le jardin pour ne se fier pas à la discretion d'une servante, et c'etoit elle que j'avois entretenue sous le nom de Madelon. Je ne m'etonnai donc plus si j'avois trouvé tant d'esprit en une femme de chambre, et mademoiselle de Lery m'avoua qu'après avoir fait conversation avec moi dans le jardin et m'avoir trouvé plus spirituel que ne l'est d'ordinaire un valet, celui de Verville, qui lui avoit fait voir qu'il n'avoit guère d'esprit, et qu'elle prenoit encore le lendemain pour moi, l'avoit extrêmement etonnée. Depuis ce temps-là, nous eûmes l'un pour l'autre quelque chose de plus que de l'estime, et j'ose dire qu'elle etoit pour le moins aussi aise que moi de ce que nous nous pouvions aimer avec plus d'egalité et de proportion que si l'un de nous deux eût eté valet ou servante.
Le jour parut que nous etions encore ensemble. Nous laissâmes nos demoiselles dans ma chambre, où elles s'endormirent si elles voulurent, et nous allâmes songer, Verville et moi, à ce que nous avions à faire. Pour moi, qui n'etois pas amoureux comme Verville, je mourois d'envie de dormir; mais il n'y avoit pas apparence d'abandonner mon ami dans un si grand accablement d'affaires. J'avois un laquais aussi avisé que le valet de chambre de Verville etoit maladroit; je l'instruisis autant que je pus, et l'envoyai decouvrir ce qui se passoit chez Saldagne. Il s'acquitta de sa commission avec esprit, et nous rapporta que les gens de Saldagne disoient que des voleurs l'avoient fort blessé, et que l'on ne parloit non plus de ses soeurs que si jamais il n'en eût eu, soit qu'il ne se souciât point d'elles, ou qu'il eût défendu à ses gens d'en parler, pour etouffer le bruit d'une chose qui lui etoit si desavantageuse. «Je vois bien qu'il y aura ici du duel, me dit alors Verville.--Et peut-être de l'assassinat», lui repondis-je; et là-dessus je lui appris que Saldagne etoit le même qui m'avoit voulu assassiner dans Rome; que nous nous etions reconnus l'un l'autre, et j'ajoutai que, s'il croyoit que ce fût moi qui eût attenté sur sa vie, comme il y avoit grande apparence, qu'assurement il ne soupçonnoit rien encore de l'intelligence que ses soeurs avoient avec nous. J'allai rendre compte à ces pauvres filles de ce que nous avions appris, et cependant Verville alla trouver Saint-Far pour decouvrir ses sentiments et si nous avions bien deviné. Il trouva qu'il avoit le visage fort egratigné; mais, quelque question que Verville lui pût faire, il n'en put tirer autre chose, sinon que, revenant de jouer, il avoit trouvé la porte du jardin de Saldagne ouverte, sa maison en rumeur et lui fort blessé entre les bras de ses gens, qui le portoient dans sa chambre. «Voilà un grand accident, lui dit Verville, et ses soeurs en seront bien affligées: ce sont de fort belles filles; je veux leur aller rendre visite.--Que m'importe?» lui répondit ce brutal, qui se mit ensuite à siffler, sans plus rien repondre à son frère pour tout ce qu'il lui put dire. Verville le quitta et revint dans ma chambre, où j'employois toute mon eloquence pour consoler nos belles affligées. Elles se desesperoient et n'attendoient que des violences extrêmes de l'etrange humeur de leur frère, qui etoit sans doute l'homme du monde le plus esclave de ses passions. Mon laquais leur alla querir à manger dans le prochain cabaret[170], ce qu'il continua de faire quinze jours durant que nous les tînmes cachées dans ma chambre, où par bonheur elles ne furent point decouvertes, parcequ'elle etoit au haut du logis et eloignée des autres. Elles n'eussent point eu de repugnance à se mettre dans quelque maison religieuse; mais, à cause de l'aventure fâcheuse qui leur etoit arrivée, elles avoient grand sujet de craindre de ne sortir pas d'un couvent quand elles voudroient, après s'y être renfermées d'elles-mêmes.
[Note 170: On donnoit à manger aussi bien qu'à boire dans les cabarets, tandis qu'on ne donnoit qu'à boire dans les tavernes, débits de plus bas étage.]
Cependant, les blessures de Saldagne se guerissoient, et Saint-Far, que nous observions, l'alloit visiter tous les jours. Verville ne bougeoit de ma chambre, à quoi on ne prenoit pas garde dans le logis, ayant accoutumé d'y passer souvent les jours entiers à lire ou à s'entretenir avec moi. Son amour augmentoit tous les jours pour mademoiselle de Saldagne, et elle l'aimoit autant qu'elle en etoit aimée. Je ne deplaisois pas à sa soeur aînée, et elle ne m'etoit pas indifferente. Ce n'est pas que la passion que j'avois pour Leonore fût diminuée; mais je n'esperois plus rien de ce côté-là, et, quand je l'aurois pu posseder, j'aurais fait conscience de la rendre malheureuse.
Un jour Verville reçut un billet de Saldagne, qui le vouloit voir l'epée à la main, et qui l'attendoit avec un de ses amis dans la plaine de Grenelle[171]. Par le même billet Verville etoit prié de ne se servir point d'un autre que de moi, ce qui me donna quelque soupçon que peut-être il nous vouloit prendre tous deux d'un coup de filet. Ce soupçon etoit assez bien fondé, ayant dejà experimenté ce qu'il savoit faire; mais Verville ne s'y voulut pas arrêter, ayant resolu de lui donner toutes sortes de satisfactions, et d'offrir même d'epouser sa soeur. Il envoya querir un carrosse de louage, quoiqu'il y en eût trois dans le logis. Nous allâmes où Saldagne nous attendoit, et où Verville fut bien etonné de trouver son frère qui servoit son ennemi. Nous n'oubliâmes ni soumissions ni prières pour faire passer les choses par accommodement; il fallut absolument se battre avec les deux moins raisonnables hommes du monde. Je voulus protester à Saint-Far que j'etois au desespoir de tirer l'epée contre lui, et je ne repondis qu'avec des soumissions et des paroles respectueuses à toutes les choses outrageantes dont il exerça ma patience. Enfin, il me dit brutalement que je lui avois toujours deplu, et que, pour regagner ses bonnes grâces, il falloit que je reçusse de lui deux ou trois coups d'epée. En disant cela, il vint à moi de furie. Je ne fis que parer quelque temps, resolu d'essayer d'en venir aux prises au peril de quelques blessures. Dieu favorisa ma bonne intention, il tomba à mes pieds. Je le laissai relever, et cela l'anima encore davantage contre moi. Enfin, m'ayant blessé legèrement à une epaule, il me cria, comme auroit fait un laquais, que j'en tenois, avec un emportement si insolent que ma patience se lassa. Je le pressai, et, l'ayant mis en desordre, je passai si heureusement sur lui que je pus lui saisir la garde de son epée. «Cet homme que vous haïssez tant, lui dis-je alors, vous donnera neanmoins la vie.» Il fit cent efforts hors de saison sans jamais vouloir parler, comme un brutal qu'il etoit, quoique je lui representasse que nous devions aller separer son frère et Saldagne, qui se rouloient l'un sur l'autre; mais je vis bien qu'il falloit agir autrement avec lui. Je ne l'epargnai plus, et je pensai lui rompre la main d'un grand effort que je fis en lui arrachant son epée, que je jetai assez loin de lui. Je courus aussitôt au secours de Verville, qui etoit aux prises avec son homme. En les approchant, je vis de loin des gens de cheval qui venoient à nous. Saldagne fut desarmé, et en même temps je me sentis donner un coup d'epée par derrière. C'etoit le genereux Saint-Far qui se servoit si lâchement de l'epée que je lui avois laissée. Je ne fus plus maître de mon ressentiment: je lui en portai un qui lui fit une grande blessure. Le baron d'Arques, qui survint à l'heure même et qui vit que je blessois son fils, m'en voulut d'autant plus de mal qu'il m'avoit toujours voulu beaucoup de bien. Il poussa son cheval sur moi et me donna un coup d'epée sur la tête. Ceux qui etoient venus avec lui fondirent sur moi à son exemple. Je me demêlai assez heureusement de tant d'ennemis; mais il eût fallu ceder au nombre si Verville, le plus genereux ami du monde, ne se fût mis entre eux et moi au peril de sa vie. Il donna un grand estramaçon sur les oreilles de son valet, qui me pressoit plus que les autres, pour se faire de fête. Je presentai mon epée par la garde au baron d'Arques: cela ne le flechit point. Il m'appela coquin, ingrat, et me dit toutes les injures qui lui vinrent à la bouche, jusqu'à me menacer de me faire pendre. Je repondis avec beaucoup de fierté que, tout coquin et tout ingrat que j'etois, j'avois donné la vie à son fils, et que je ne l'avois blessé qu'après en avoir eté frappé en trahison. Verville soutint à son père que je n'avois pas tort; mais il dit toujours qu'il ne me vouloit jamais voir. Saldagne monta avec le baron d'Arques dans le carrosse où l'on avoit mis Saint-Far; et Verville, qui ne me voulut point quitter, me reçut dans l'autre auprès de lui. Il me fit descendre dans l'hôtel d'un de nos princes, où il avoit des amis, et se retira chez son père. M. de Saint-Sauveur m'envoya la nuit même un carrosse, et me reçut en son logis secretement, où il eut soin de moi comme si j'eusse eté son fils. Verville me vint voir le lendemain, et me conta que son père avoit eté averti de notre combat par les soeurs de Saldagne, qu'il avoit trouvées dans ma chambre. Il me dit ensuite avec grande joie que l'affaire s'accommoderoit par un double mariage, aussitôt que son frère seroit gueri, qui n'etoit pas blessé en un lieu dangereux; qu'il ne tiendroit qu'à moi que je ne fusse bien avec Saldagne, et, pour son père, qu'il n'etoit plus en colère et etoit bien fâché de m'avoir maltraité. Il souhaita ensuite que je fusse bientôt gueri pour avoir part à tant de rejouissance; mais je lui repondis que je ne pouvois plus demeurer dans un pays où l'on pouvoit me reprocher ma basse naissance, comme avoit fait son père[172], et que je quitterois bientôt le royaume pour me faire tuer à la guerre, ou pour m'elever à une fortune proportionnée aux sentiments d'honneur que son exemple m'avoit donnés. Je veux croire que ma resolution l'affligea; mais un homme amoureux n'est pas long-temps occupé par une autre passion que l'amour.
[Note 171: C'étoit un des rendez-vous favoris des bretteurs, avec la porte Saint-Honoré, le boulevard de la porte Saint-Antoine, le pré du Marché-aux-Chevaux, et la place Royale, qu'il ne faut pas oublier, car il étoit presque devenu de mode parmi les gentilshommes de la choisir pour y vider leurs querelles d'honneur. On se battoit parfois en pleine rue et dans les passages les plus fréquentés. Nous pourrions citer, par exemple, le duel, si ce mot est juste, de Chalais et du comte de Pontgibault dans la rue Croix-des-Petits-Champs, ou, selon Tallemant, sur le Pont-Neuf; celui de Darquy et de Baronville sur ce même pont, etc.]
[Note 172: En l'appelant coquin, car ce mot se trouve souvent employé à cette époque pour désigner injurieusement les petites gens, les hommes de naissance vile, faisant partie, comme on disoit, de la canaille. N'est-ce point en ce sens que Cyrano de Bergerac a dit: «L'ingratitude est un vice de coquin dont la noblesse est incapable (Lett. cont. les frond.)», et qu'ailleurs il fait dire au Sommeil: «J'élève aussi, quand il me plaît, un coquin sur le trône.» (Énigme.) Le P. Garasse, dans sa Doctrine curieuse, s'attache à faire voir que tous les libertins et hérésiarques sont coquins et bélitres d'extraction. Scarron lui-même a dit ailleurs:
Je suis pauvre par le courroux Qu'a contre moi dame Fortune... Tant il est vrai que le Destin En me faisant fit un coquin. (Étrennes à Mlle Descars.)
Ce mot a pu venir de coquus, pour désigner les gueux, en tant que hantant les cuisines. Voyez, d'ailleurs, la ressemblance de queux et de gueux.]
Le Destin continuoit ainsi son histoire, quand on ouït tirer dans la rue un coup d'arquebuse, et tout aussitôt jouer des orgues. Cet instrument, qui peut-être n'avoit point encore eté ouï à la porte d'une hôtellerie, fit courir aux fenêtres tous ceux que le coup d'arquebuse avoit eveillés. On continuoit toujours de jouer des orgues, et ceux qui s'y connoissoient remarquèrent même que l'organiste jouoit un chant d'eglise. Personne ne pouvoit rien comprendre en cette devote serenade, qui pourtant n'etoit pas encore bien reconnue pour telle; mais on n'en douta plus quand on ouït deux mechantes voix dont l'une chantoit le dessus et l'autre râloit une basse. Ces deux voix de lutrin se joignirent aux orgues, et firent un concert à faire hurler tous les chiens du pays; ils chantèrent:
Allons de nos voix et de nos luths d'ivoire Ravir les esprits,
(On peut voir cette chanson, au moins en partie, dans la Coméd. de chans., IV, sc. 3. Ancien Th. franç., édit. Jannet, t. 9, p. 195).
et le reste de la chanson. Après que cet air suranné fut mal chanté, on ouït la voix de quelqu'un qui parloit bas, le plus haut qu'il pouvoit, en reprochant aux chantres qu'ils chantoient toujours une même chose; les pauvres gens repondirent qu'ils ne savoient pas ce qu'on vouloit qu'ils chantassent. «Chantez ce que vous voudrez, repondit à demi-haut la même personne; il faut chanter, puisqu'on vous paie bien!» Après cet arrêt definitif les orgues changèrent de ton, et on ouït un bel Exaudiat[173], qui fut chanté fort devotement. Personne des auditeurs n'avoit encore osé parler, de peur d'interrompre la musique, quand la Rancune, qui ne se fut pas tu en une pareille occasion pour tous les biens du monde, cria tout haut: «On fait donc ici le service divin dans les rues?» Quelqu'un des ecoutans prit la parole et dit que l'on pouvoit proprement appeler cela chanter tenèbres; un autre ajouta que c'etoit une procession de nuit. Enfin, tous les facetieux de l'hôtellerie se rejouirent sur la musique sans que pas un d'eux pût deviner celui qui la donnoit, et, encore moins, à qui ni pourquoi. Cependant l'Exaudiat avançoit toujours chemin, lorsque dix ou douze chiens, qui suivoient une chienne de mauvaise vie, vinrent, à la suite de leur maîtresse, se mêler parmi les jambes des musiciens; et, comme plusieurs rivaux ensemble ne sont pas long-temps d'accord, après avoir grondé et juré quelque temps les uns contre les autres, enfin, tout d'un coup, ils se pillèrent avec tant d'animosité et de furie que les musiciens craignirent pour leurs jambes et gagnèrent au pied, laissant leurs orgues à la discretion des chiens. Ces amans immoderés n'en usèrent pas bien: ils renversèrent une table à treteaux qui soutenoit la machine harmonieuse, et je ne voudrois pas jurer que quelques uns de ces maudits chiens ne levassent la jambe et ne pissassent contre les orgues renversées, ces animaux etant fort diuretiques de leur nature, principalement quand quelque chienne de leur connoissance a envie de proceder à la multiplication de son espèce. Le concert etant ainsi deconcerté, l'hôte fit ouvrir la porte de l'hôtellerie et voulut mettre à couvert le buffet d'orgues, la table et les treteaux. Comme ses valets et lui s'occupoient à cette oeuvre charitable, l'organiste revint à ses orgues, accompagné de trois personnes, entre lesquelles il y avoit une femme et un homme qui se cachoit le nez de son manteau. Cet homme etoit le veritable Ragotin, qui avoit voulu donner une serenade à mademoiselle de l'Etoile, et s'etoit adressé pour cela à un petit châtré, organiste d'une église[174]. Ce fut ce monstre, ni homme ni femme, qui chanta le dessus et qui joua des orgues, que sa servante avoit apportées; un enfant de choeur qui avoit dejà mué chanta la basse; et tout cela pour le prix et somme de deux testons[175], tant il faisoit dejà cher vivre dans ce bon pays du Maine. Aussitôt que l'hôte eut reconnu les auteurs de la serenade, il dit, assez haut pour être entendu de tous ceux qui etoient aux fenêtres de l'hôtellerie: «C'est donc vous, Monsieur Ragotin, qui venez chanter vêpres à ma porte; vous feriez bien mieux de dormir et de laisser dormir mes hôtes!» Ragotin lui repondit qu'il le prenoit pour un autre; mais ce fut d'une façon à faire croire encore davantage ce qu'il feignoit de vouloir nier. Cependant l'organiste, qui trouva ses orgues rompues et qui etoit fort colère, comme sont tous les animaux imberbes, dit à Ragotin, en jurant, qu'il les lui falloit payer. Ragotin lui repondit qu'il se moquoit de cela. «Ce n'est pourtant pas moquerie, repartit le châtré, je veux être payé!» L'hôte et ses valets donnèrent leurs voix pour lui; mais Ragotin leur apprit, comme à des ignorans, que cela ne se pratiquoit point en serenade, et, cela dit, s'en alla tout fier de sa galanterie. La musique chargea les orgues sur le dos de la servante du châtré, qui se retira en son logis de fort mauvaise humeur, la table sur l'epaule et suivi de l'enfant de choeur, qui portoit les deux treteaux. L'hôtellerie fut refermée; le Destin donna le bonsoir aux comediennes, et remit la fin de son histoire à la première occasion.
[Note 173: Psaume XIX.]
[Note 174: On sait que l'usage, venu d'Italie, d'employer des castrats comme chanteurs et musiciens, se répandit dans les autres contrées, et dura même long-temps en France. On connoît Berthod l'incommodé, qui faisoit partie de la musique du roi. (V. Tallemant, historiette de Bertaut.) C'étoient de semblables incommodés qui chantoient dans les opéras que faisoit jouer Mazarin.]
[Note 175: Un teston est une ancienne monnoie, remontant au règne de Louis XII, qui valoit d'abord quinze sous six deniers, et qui subit de grandes variations dans sa valeur. Il fut supprimé par Henri III. Son nom venoit de la tête du roi qu'il portoit sur une de ses faces.]
CHAPITRE XVI.
L'ouverture du theâtre, et autres choses qui ne sont pas de moindre consequence.