Part 9
Ce pauvre Voltaire n'avoit que faire de ce ressouvenir; c'est un jeune homme de nos meilleurs poëtes, fils de M. Arouet, receveur des épices de la Chambre des comptes, à qui M. le chevalier de Rohan-Chabot avoit, dit-on, fait donner des coups de bâton pour payement de vers. Voltaire, après avoir été mis à la Bastille, partit peu de temps après pour l'Angleterre, et il n'en a rien été.»
Ainsi un violon était inviolable. On le vengeait de coups de bâton qu'il avait dû recevoir en conduisant au supplice de la roue celui qui avait soulevé le bâton, mais Voltaire était mis à la Bastille pour les coups de bâton qu'il avait reçu.
[18] Depuis les premières éditions du Roi Voltaire, on m'a communiqué des lettres autographes de l'illustre poëte, écrites pendant son séjour en Angleterre. On trouvera dans l'Appendice des fragments curieux de cette correspondance inédite.
[19] J'oubliais Taylor, qui disait: «Le blasphème est _in aliena republica_, c'est l'affaire d'un autre monde. La religion qui s'impose par la force fait des hypocrites et point de croyants; au lieu d'élever un trophée à Dieu, elle bâtit un monument au diable.»
[20] Voici la meilleure page de son voyage à Londres. Son enthousiasme pour les Anglais ne l'empêche pas de les railler gaiement:
«Lorsque je débarquai auprès de Londres, c'était dans le milieu du printemps; le ciel était sans nuages, comme dans les plus beaux jours du midi de la France; l'air était rafraîchi par un doux vent d'occident qui augmentait la sérénité de la nature, et disposait les esprits à la joie; _tant nous sommes machines, et tant nos âmes dépendent de l'action du corps_! Je m'arrêtai près de Greenwich, sur les bords de la Tamise. Cette belle rivière, qui ne se déborde jamais, et dont les rivages sont ornés de verdure toute l'année, était couverte de deux rangs de vaisseaux marchands durant l'espace de six milles; tous avaient déployé leurs voiles pour faire honneur au roi et à la reine, qui se promenaient sur la rivière dans une barque dorée, précédée de bateaux remplis de musique, et suivie de mille petites barques à rames; chacune avait deux rameurs, tous vêtus comme l'étaient autrefois nos pages, avec des trousses et de petits pourpoints ornés d'une grande plaque d'argent sur l'épaule. Il n'y avait pas un de ces mariniers qui n'avertît par sa physionomie, par son habillement et par son embonpoint, qu'il était libre et qu'il vivait dans l'abondance.
Je me crus transporté aux jeux olympiques; mais la beauté de la Tamise, cette foule de vaisseaux, l'immensité de la ville de Londres, tout cela me fit bientôt rougir d'avoir osé comparer l'Élide à l'Angleterre. J'appris que dans le même moment il y avait un combat de gladiateurs dans Londres, et je me crus aussitôt avec les anciens Romains. Un courrier du Danemark, qui était arrivé le matin, et qui s'en retournait heureusement le soir même, se trouvait auprès de moi pendant les courses. Il me paraissait saisi de joie et d'étonnement: il croyait que toute la nation était toujours gaie; que toutes les femmes étaient belles et vives, et que le ciel d'Angleterre était toujours pur et serein; qu'on ne songeait jamais qu'au plaisir; que tous les jours étaient comme le jour qu'il voyait; et il partit sans être détrompé. Pour moi, plus enchanté encore que mon Danois, je me fis présenter le soir à quelques dames de la cour; je ne leur parlai que du spectacle ravissant dont je revenais; je ne doutais pas qu'elles n'y eussent été, et qu'elles ne fussent de ces dames que j'avais vues galoper de si bonne grâce. Cependant, je fus un peu surpris de voir qu'elles n'avaient point cet air de vivacité qu'ont les personnes qui viennent de se réjouir; elles étaient guindées et froides, prenaient du thé, faisaient un grand bruit avec leurs éventails, ne disaient mot, ou criaient toutes à la fois pour médire de leur prochain; quelques-unes jouaient au quadrille, d'autres lisaient la gazette; enfin, une plus charitable que les autres voulut bien m'apprendre que le _beau monde_ ne s'abaissait à aller à ces assemblées populaires qui m'avaient tant charmé; que toutes ces belles personnes vêtues de toiles des Indes étaient des servantes ou des villageoises; que toute cette brillante jeunesse, si bien montée et caracolant autour de la carrière, était une troupe d'écoliers et d'apprentis montés sur des chevaux de louage. Je me sentis une vraie colère contre la dame qui me dit tout cela, m'en retournai de dépit dans la Cité, trouver les _aldermen_ qui m'avaient fait si cordialement les honneurs de mes prétendus jeux olympiques.
Je trouvai le lendemain, dans un café malpropre, mal meublé, mal servi et mal éclairé, la plupart de ces messieurs; aucun d'eux ne me reconnut: je me hasardai d'en attaquer quelques-uns de conversation; je n'en tirai point de réponse, ou tout au plus un oui ou non; je me figurai qu'apparemment je les avais offensés tous la veille. Je m'examinai, et je tâchai de me souvenir si je n'avais pas donné la préférence aux étoffes de Lyon sur les leurs, ou si je n'avais pas dit que les cuisiniers français l'emportaient sur les anglais, que Paris était une ville plus agréable que Londres, qu'on passait le temps plus agréablement à Versailles qu'à Saint-James, ou quelque autre énormité pareille. Ne me sentant coupable de rien, je pris la liberté de demander à l'un d'eux, avec un air de vivacité qui leur parut fort étrange, pourquoi ils étaient tous si tristes: mon homme me répondit, d'un air renfrogné, qu'il faisait un vent d'est. Dans le moment arriva un de leurs amis, qui leur dit avec un visage indifférent: Molly s'est coupé la gorge ce matin; son amant l'a trouvée morte dans sa chambre, avec un rasoir sanglant à côté d'elle. Cette Molly était une jeune fille, belle et très-riche, qui était prête à se marier avec le même homme qui l'avait trouvée morte. Ces messieurs, qui tous étaient amis de Molly, reçurent la nouvelle sans sourciller. L'un d'eux seulement demanda ce qu'était devenu l'amant: _Il a acheté le rasoir_, dit froidement quelqu'un de la compagnie.
Pour moi, effrayé d'une mort si étrange et de l'indifférence de ces messieurs, je ne pus m'empêcher de m'informer quelle raison avait forcé une demoiselle, si heureuse en apparence, à s'arracher la vie si cruellement. On me répondit uniquement qu'il faisait un vent d'est.
Je ne pouvais pas comprendre d'abord ce que le vent d'est avait de commun avec l'humeur sombre de ces messieurs et la mort de Molly. Je sortis brusquement du café, et j'allai à la cour, plein de ce beau préjugé français qu'une cour est toujours gaie. Tout y était triste et morne, jusqu'aux filles d'honneur. On y parlait mélancoliquement du vent d'est. Je songeai alors à mon Danois de la veille. Je fus tenté de rire de la fausse idée qu'il avait emportée d'Angleterre; mais le climat opérait déjà sur moi, et je m'étonnai de ne pouvoir rire. Un fameux médecin de la cour, à qui je confiai ma surprise, me dit que j'avais tort de m'étonner, que je verrais bien autre chose au mois de novembre et de mars; qu'alors on se pendait par douzaine. C'était, me dit-il encore, par un vent d'est qu'on coupa la tête à Charles Ier et qu'on détrôna Jacques II. Si vous avez quelque grâce à demander à la cour, m'ajouta-t-il à l'oreille, ne vous y prenez jamais que lorsque le vent sera à l'ouest ou au sud.»
[21] Voltaire ne fut pas l'Apollon du beau cabinet des Muses de Le Sueur. «Cet hôtel Lambert a toujours eu pour moi le charme d'un château en Espagne, parce que je ne l'ai jamais habité que de loin.»
Ce merveilleux cabinet des Muses! On y a retrouvé des vers de Voltaire à sa maîtresse, mais quels vers!
Sans doute vous serez célèbre Par les grands calculs de l'algèbre Où votre esprit est absorbé; J'oserais m'y livrer moi-même, Mais, hélas! A + D − B N'est pas = à je vous aime.
[22] La marquise du Chastelet avait quarante-trois ans (1706-1749).
[I.] Mais, comme l'a si bien dit M. le conseiller Clogenson, il n'eut ni première ni seconde enfance: il fut tout de suite un homme.
III.
LES FEMMES DE VOLTAIRE.
I.
Voltaire, qui était plus une âme qu'un corps, n'a pas longtemps chanté le _Cantique des cantiques_. Il a commencé de bonne heure, mais il n'a pas perpétué ses hymnes amoureux. Sa jeunesse n'était pas flétrie encore, qu'il abandonnait à d'autres les pêches des espaliers de Vénus. Il a aimé comme on aimait sous la Régence,--après souper,--sous le ciel de lit, mais pourtant avec toute la délicatesse licencieuse dont parle Ninon. Madame de Genlis, qui refusait tant à Voltaire, lui accorde que seul entre tous les hommes du dix-huitième siècle il avait l'art perdu de parler aux femmes comme les femmes aiment qu'on leur parle. Richelieu n'avait pas fait adopter partout sa grammaire à la dragonne.
Mais chez Voltaire, la muse faisait tort à la femme; il n'avait pas la flamme qui embrase, il n'avait pas la passion qui déchire. La curiosité plutôt que la nature le poussait en avant; des qu'il avait goûté la pomme, il disait: «Tu n'as pas mûri sur l'arbre de la Science;» et il se retournait vers l'étude.
Donc, toujours inquiet et turbulent, se fuyant soi-même dans ses aspirations vers l'imprévu, Voltaire a pris à peine le temps d'aimer quand il aimait. Quelques femmes de son temps ont dit qu'il n'avait que le masque de l'amour. Dans sa jeunesse, c'était d'ailleurs un joli masque.
Mais pourquoi calomnier son cœur? direz-vous. Ce beau vers:
C'est moi qui te dois tout, puisque c'est moi qui t'aime,
est le vers d'un poëte, mais d'un poëte qui a aimé. Sa première jeunesse fut tout envahie par la passion. Comme saint Augustin, il a traversé la forêt de flammes vives. «Vous prétendez donc que j'ai été amoureux de mon temps tout comme un autre? Vous pourrez ne pas vous tromper. Quiconque peint les passions les a ressenties; il n'y a guère de barbouilleur qui n'ait exploité ses modèles.» Ainsi parle Voltaire dans une lettre à Chabanon. La marquise de Boufflers, qui a reçu ses confessions pendant que Voisenon recevait celles de madame du Chastelet, écrivait ainsi à Saint-Lambert: «Vous l'avez vaincu sur son déclin, mais il était vaillant à son aurore.» A quoi Saint-Lambert répondait dans le mauvais style du marquis de Bièvre: «Pas si vaillant à son Aurore de Livry, puisque son ami Génonville la lui enlevait tous les soirs pendant qu'il était en tête-à-tête avec son Dictionnaire de rimes.»
Non, Voltaire n'était pas de ceux que l'Amour destine à brûler éternellement, comme l'a dit Virgile, dans les enfers de la passion. La fête de son cœur n'avait pas de lendemain. Il se consolait d'une trahison par un éclat de rire; il fut, en un mot, plutôt le philosophe que le poëte de l'amour.
Cette philosophie lui a valu des injures comme les autres. Dans un livre où l'on a beaucoup parlé des friponneries d'un Voltaire que je ne connais pas,--sans doute un Voltaire qui n'a pas étudié chez les jésuites,--il y a tout un chapitre écrit avec indignation sous ce titre curieux: _Comment Voltaire eut toute sa vie des maîtresses qui ne lui coûtaient rien_. Il paraît que c'est un péché mortel de ne pas payer l'amour. «Voltaire, dit l'auteur du libelle, a été l'amant connu de mademoiselle du Noyer, de Laura Harley, de la Duclos, de la Corsembleu, de la Lecouvreur, de la Livry. Que lui ont coûté toutes ces liaisons? Des vers, mais pas un sou de dépense[23].» Et plus loin Voltaire est accusé de payer par des galanteries son loyer dans l'hôtel de la présidente de Bernière.--Après tout, dirait Chamfort, on paye avec la monnaie qu'on a.--Mais Voltaire payait ses dettes d'argent avec de l'argent, et ses dettes de cœur avec du cœur ou avec des vers; fausse monnaie peut-être, mais monnaie ayant cours.
Que Voltaire ait été l'amant de la présidente de Bernière, il n'y a pas grand mal, puisqu'elle était jolie; mais ce n'est pas une raison pour l'accuser d'avoir voulu se loger au même prix dans l'hôtel de la comtesse de Fontaine-Martel[24]. Voltaire avait trop peur de la Bastille et de l'exil pour bâtir la maison du poëte sur le sable mouvant de Paris, entre les Tuileries et le Parlement, entre l'Archevêché et la Sorbonne. Il n'était pas assez sûr de la branche pour y faire son nid. Il trouvait bien plus simple de se cacher à demi chez la présidente ou chez la comtesse. D'ailleurs, tout le monde lui chantait la chanson de l'hospitalité. Il disait plus tard à madame de Florian que toutes les portes s'étaient ouvertes devant lui, excepté la porte de la chambre à coucher de la duchesse de Villars.
Les vingt ans de Voltaire ont été disputés par trois amours qui ont répandu leur prisme sur toute sa vie. Il disait: «J'ai aimé les trois Grâces quand j'étais jeune. Que n'ai-je joué toute ma vie avec leurs ceintures!» Mais les trois Grâces n'ont-elles pas toujours un peu dansé sur les rives étoilées de son imagination?
La première de ces trois Grâces, la Grâce enjouée, la Grâce ingénue, la Grâce fuyante, c'était mademoiselle Olympe du Noyer, devenue célèbre sous le nom de Pimpette. La seconde, la Grâce pensive, la Grâce soucieuse, la Grâce attendrie, c'était mademoiselle de Livry, qui devint la marquise de Gouvernet. La troisième, la Grâce sévère, la Grâce passionnée, la Grâce divine, c'était Adrienne Lecouvreur, qui jouait la tragédie amoureuse pour tout le monde, et qui jouait la comédie de l'amour pour lui.
Je dirai ces romans de Voltaire, ces romans qu'il eût peut-être écrits dans ces jours sombres de la vieillesse où l'on se retourne vers le soleil des belles années, si Jean-Jacques n'eût parlé trop tôt de faire ses _Confessions_. Et d'ailleurs Voltaire ne se mettait jamais en scène dans ses passions. Les romans de son cœur ne pouvaient rien prouver contre la Sorbonne ni contre l'Église; il les garda pour lui.
Nous ne le regrettons point. Voltaire était un dessinateur plutôt qu'un peintre; il n'avait pas cette volupté de touche qui est le charme le plus vif des pages amoureuses. Là il eût été vaincu par Jean-Jacques. Le citoyen de Genève était bien plus féminin que le Parisien de la décadence. Jean-Jacques avait appris l'amour sur le sein toujours ému de madame de Warens, sous les ramées printanières des Charmettes; Voltaire avait appris l'amour aux soupers de la Régence, dans les bras distraits de quelque comédienne à moitié ivre, comme la Duclos et la Desmares. Aussi quel mauvais poëte quand il chante l'amour! Le roi de Prusse, à la manœuvre, aurait mieux traduit que lui les versets de Salomon, le grand poëte des profanes voluptés. Mais quand Voltaire raille l'amour, comme il redevient un charmant poëte! Si on lui permet de railler, il s'attendrira presque, il aura même une larme, comme dans ce chef-d'œuvre qui s'appelle _les Vous et les Tu_.
Ce qu'il faut regretter, ce sont les premières lettres de Voltaire. Je donnerais tous les vers de la _Henriade_ pour ses billets à mademoiselle de Livry et à Adrienne Lecouvreur. Mais Adrienne Lecouvreur avait trop d'amants pour conserver leurs lettres, et mademoiselle de Livry fit le sacrifice des billets de l'amour sur l'autel de l'hyménée. On ne retrouve guère de lettres de Voltaire jeune. Il en est ainsi de tous les hommes célèbres. On ne garde pas leurs lettres parce qu'elles sont charmantes, mais parce qu'elles sont signées d'un nom immortel. Heureusement Voltaire fut déclaré immortel de bonne heure.
II.
OLYMPE DU NOYER.
_Où est la femme?_ Ce point d'interrogation, qui cherche la lumière dans l'existence de tous les hommes, ne vient pas se poser souvent dans l'histoire de Voltaire. La femme, pour lui, c'est l'humanité. Toutefois, la femme a aussi son influence chez lui. Quand il écrit pour la première fois en prose et en vers, où est la femme? C'est Olympe du Noyer. Madame du Noyer, qui vivait à La Haye de libertinage et de libelles[25], a conté ce premier amour de Voltaire avec beaucoup de complaisance.
Ce qui est curieux à étudier ici, c'est le cœur de la mère qui juge gravement, comme un critique désintéressé, le style épistolaire de l'amant de sa fille: «Il me semble que quoiqu'on n'ait pas besoin de dispense d'âge pour être agrégé dans la confrérie des amants, le rôle d'amoureux que M. Arouet a joué en Hollande, et qui est soutenu dans ses lettres, ne lui convient pas mieux que la charge qu'il a usurpée sur le Parnasse, où il prétend régler les rangs; je doute même qu'il ait été véritablement amoureux. Il me paraît qu'il y a beaucoup d'esprit dans les lettres de M. Arouet, mais j'y ai remarqué le style des _Lettres portugaises_ et plusieurs traits de celles d'Héloïse et d'Abailard.»
Après quoi madame du Noyer ne craint pas d'écrire d'une main délicate et tout à fait maternelle: «Les beaux esprits se rencontrent. Il se peut bien que les auteurs de ces lettres anciennes et modernes se soient rencontrés dans le choix de leurs expressions, quoique leurs épîtres aient été écrites dans des cas bien différents, puisqu'il n'est question ici ni des larmes d'Héloïse ni du triste sort d'Abailard.»
On ne s'explique pas beaucoup les colères de madame du Noyer contre le premier amant de sa fille avec sa sollicitude à publier le scandale de cette aventure. La galante chroniqueuse, ou plutôt la chroniqueuse galante, aurait-elle voulu que le jeune poëte s'acoquinât avec elle? Certes, ce n'est pas l'indignation de la vertu qui lui monte à l'esprit. Sa fille est destinée à vivre de l'amour, comme elle a fait elle-même avant de vivre de sa plume. Il est vrai qu'un page comme Voltaire, déjà entaché de poésie, ne payera pas à prix d'or ce morceau de prince. Mais alors pourquoi publier ces quatorze lettres qui vont apprendre à la postérité que sa fille se déguisait la nuit en cavalier pour aller consoler Voltaire, retenu prisonnier à l'ambassade? C'est que madame du Noyer était plus gazetière que mère de famille. Elle sacrifiait tout à ses _Lettres historiques et galantes_. Le roman de Voltaire et de sa fille était, pour ce journal, une bonne aubaine. Cinquante pages de copie amoureuse où l'on met en scène un jeune poëte déjà célèbre dans le beau monde, et une jeune fille déjà pervertie parce qu'on lui a donné à boire le lait de la femme adultère, quoi de plus curieux pour une coquine de la force de madame du Noyer?
C'est d'abord une lettre de Paris dont je reproduis quelques lignes: «Ce qui m'étonne, c'est que vous n'ayez pas démêlé parmi les personnes de la suite de M. le marquis de Châteauneuf un jeune homme qui fait grand bruit par ses poésies. Il s'appelle Arouet: c'est le fils d'un trésorier de la chambre des comptes.»
A cette lettre de madame du Noyer de Paris, madame du Noyer de La Haye répond par celle-ci: «Votre M. Arouet ne m'a pas échappé, quoiqu'il n'ait fait que très-peu de séjour dans ce pays. La qualité de poëte convient très-bien avec celle d'amant dans laquelle M. Arouet a brillé en Hollande, et qui a causé son départ. Il s'était avisé d'en conter à une jeune personne de condition qui avait une mère difficile à tromper et que pareille intrigue n'accommodait nullement; et ce fut sur les plaintes de cette mère qu'on jugea à propos de renvoyer notre amoureux d'où il était venu.»
Suivent quatorze lettres romanesques de Voltaire. Rendez-vous, déguisements, surprise, séparation, larmes, serments, rien n'y manque, pas même le coup de théâtre prévu. Dans ces lettres, Voltaire est bien de cet âge exalté où l'on voudrait acheter «aux dépens de toutes les peines d'Amadis le plaisir de s'en plaindre avec autant d'éloquence.» Dans la première lettre, le page du marquis de Châteauneuf est prisonnier d'amour. Sans doute, madame du Noyer, pour rehausser l'éclat de sa vertu, a été se plaindre à l'ambassadeur des tentatives téméraires d'Arouet pour séduire sa fille. Comme madame du Noyer est une méchante femme, et, qui pis est, une femme qui écrit, l'ambassadeur, craignant sa colère, s'est hâté de lui faire justice. Il a mis son page aux arrêts, en décidant qu'il retournerait en France sous peu de jours. Jusque-là le poëte n'était peut-être qu'amoureux à demi; mais à peine emprisonné, le voilà éperdument amoureux. C'était à peine de l'amour, c'est déjà de la passion: le cœur bondit et les larmes coulent. Il demande à grands cris, pour charmer les ennuis de sa solitude, le portrait de sa maîtresse; que dis-je? le portrait! il demande sa maîtresse elle-même. Mais, comme il est gardé à vue, il ne sait à qui confier son message. Dans la seconde lettre, il s'écrie avec passion: «Je suis ici prisonnier au nom du roi; mais on est maître de m'ôter la vie, et non l'amour que j'ai pour vous! Oui, mon adorable maîtresse, je vous verrai ce soir, dussé-je porter ma tête sur un échafaud! Gardez-vous de madame votre mère comme de l'ennemi le plus cruel que vous ayez; que dis-je? gardez-vous de tout le monde. Tenez-vous prête: dès que la lune paraîtra, je sortirai de l'hôtel incognito, je prendrai un carrosse, nous irons comme le vent à Schevelin.»
Dans les lettres suivantes, Voltaire, qui s'est jusque-là montré timide, s'enhardit en amoureux de bonne lignée, qui a entendu le duc de Richelieu parler de ses hauts faits. Ce n'est point assez d'avoir vu Pimpette au clair de la lune, il veut la voir à minuit: «Vous ne pouvez pas venir ici; il m'est impossible d'aller en plein jour chez vous; je sortirai par une fenêtre à minuit, si tu as quelque endroit où je puisse te voir, si tu peux à cette heure quitter le lit de ta mère. Mande-moi si tu viendras à ta porte cette nuit, j'ai des choses d'une conséquence extrême à vous dire.» Ce n'est point encore assez d'avoir vu ou plutôt d'avoir appuyé sur son cœur le front rougissant de Pimpette, Arouet rêve qu'il lui serait bien plus doux encore d'attirer sa maîtresse dans l'hôtel où il est prisonnier. Vous voyez que le roman se complique. En effet, voici le chapitre des déguisements: «Si vous voulez changer nos malheurs en plaisirs, il ne tiendra qu'à vous. Envoyez Lisbette sur les trois heures, je la chargerai pour vous d'un paquet qui contiendra des habillements d'homme; vous vous accommoderez chez elle; et, si vous avez assez de bonté pour vouloir bien voir un pauvre prisonnier qui vous adore, vous vous donnerez la peine de venir sur la brune à l'hôtel. A quelle cruelle extrémité sommes-nous réduits, ma chère! Est-ce à vous à me venir trouver? Voilà cependant l'unique moyen de nous voir. Vous m'aimez; ainsi j'espère vous voir aujourd'hui dans mon petit appartement. Le bonheur d'être votre esclave me fera oublier que je suis prisonnier du roi. Comme on connaît mes habits et que par conséquent on pourrait vous reconnaître, je vous enverrai un manteau qui cachera votre justaucorps et votre visage. Mon cher cœur, songez que ces circonstances-ci sont bien critiques.»
Pimpette, pour le moins aussi romanesque, sinon aussi amoureuse que son amant, se hasarda à ce curieux déguisement; sur quoi le lendemain cette lettre de Voltaire: «Je ne sais si je dois vous appeler monsieur ou mademoiselle. Si vous êtes adorable en cornette, ma foi! vous êtes un aimable cavalier, et notre portier, qui n'est point amoureux de vous, vous a trouvé un très-joli garçon. La première fois que vous viendrez, il vous recevra à merveille. Vous aviez pourtant la mine aussi terrible qu'aimable, et je crains que vous n'ayez tiré l'épée dans la rue, afin qu'il ne vous manquât plus rien d'un jeune homme. Après tout, tout jeune homme que vous êtes, vous êtes sage comme une fille:
Je vous ai vue, ô Pimpette que j'aime, En cavalier déguisée en ce jour; J'ai cru voir Vénus elle-même Sous la figure de l'Amour. L'Amour et vous, vous êtes du même âge, Et Vénus a moins de beauté; Mais malgré ce double avantage, J'ai reconnu bientôt la vérité: Pimpette, vous êtes trop sage Pour être une divinité.»
Et le poëte continue en prose: «Il n'est point de dieu qui ne dût vous prendre pour modèle. On compte nous surprendre ce soir; mais ce que l'amour garde est bien gardé: je sauterai par les fenêtres, c'est le chemin des amants, et je viendrai sur la brune à la porte de madame votre mère.»