Le roi Voltaire

Part 8

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On a accusé Voltaire de vivre aux dépens du mari de sa maîtresse. La vérité, c'est que le marquis du Chastelet vivait plutôt aux dépens de Voltaire. Ce fut avec l'argent du poëte qu'on rebâtit le château de Cirey. Ce fut Voltaire qui y répandit le luxe. La table n'était bonne que le jour où Voltaire y songeait. Le marquis du Chastelet, qui aimait les grands vins chez les autres, n'avait chez lui que du vin ordinaire. Ce fut Voltaire encore qui se chargea du superflu de la cave. Voltaire avait prêté quarante mille livres au mari; je ne dis pas ce qu'il avait donné à la femme. Comment fut-il remboursé? Il décida d'abord que M. du Chastelet lui payerait deux mille livres de rente viagère. M. du Chastelet s'y engagea par-devant notaire, mais il ne paya jamais. Dix ans après, Voltaire réduisit la dette à quinze mille livres; mais il n'en toucha que dix. Il demanda que les cinq mille livres restantes fussent réduites à cent louis, «et ces cent louis, écrit-il après la mort de madame du Chastelet, je veux qu'ils me soient rendus en meubles. Et en quels meubles! La commode de Boule, mon portrait orné de diamants et autres bagatelles que j'ai déjà payés.»

Dans les jardins de Cirey, c'était toujours le ciel de Newton qui éclairait ces philosophes du Portique. Voici des vers improvisés au clair de la lune:

Astre brillant et doux, favorable aux amants, Porte ici tous les traits de ta douce lumière: Tu ne peux éclairer, dans ta vaste carrière, Deux cœurs plus amoureux, plus tendres, plus constants.

Et le mari? le mari avait sa part dans les vers. Madame du Chastelet, qui écrit par la plume de Voltaire au roi de Prusse, daigne se souvenir de M. du Chastelet:

Pour moi, nymphe de ces coteaux, Et des prés si verts et si beaux, Enrichis de l'eau qui les baise; Pour mon mari, ne vous déplaise, Je reste parmi mes roseaux. Mais vous, du séjour du tonnerre Ne pourriez-vous descendre un peu? C'est bien la peine d'être dieu Quand on ne vient pas sur la terre!

Voltaire, qui disait si poétiquement que l'amour était l'étoffe de la nature brodée par l'imagination, aimait madame du Chastelet avec l'amour en moins, comme Platon aimait Aspasie. C'était l'hyménée des esprits: la bête n'y trouvait pas son compte; ce qui n'empêchait pas le roi de Prusse de comparer Voltaire à Renaud enchaîné à la ceinture d'Armide.

Mais Voltaire, à peu près revenu des passions profanes,--lui qui avait plusieurs âmes et la moitié d'un corps,--abritait ce galant adultère sous le manteau de la philosophie. Ce fut alors que voyant peu à peu l'amour prendre la figure de l'amitié, il laissa tomber de son cœur ce chef-d'œuvre digne de l'antique, que dis-je? ce chef-d'œuvre qui n'a son pareil ni chez les anciens ni chez les modernes, excepté chez Voltaire lui-même, quand il chanta _les Vous et les Tu_:

Si vous voulez que j'aime encore, Rendez-moi l'âge des amours; Au crépuscule de mes jours Rejoignez, s'il se peut, l'aurore.

Des beaux lieux où le dieu du vin Avec l'Amour tient son empire, Le Temps, qui me prend par la main, M'avertit que je me retire.

De son inflexible rigueur Tirons au moins quelque avantage. Qui n'a pas l'esprit de son âge, De son âge a tout le malheur.

Laissons à la belle jeunesse Ses folâtres emportements: Nous ne vivons que deux moments, Qu'il en soit un pour la sagesse.

Quoi! pour toujours vous me fuyez, Tendresse, illusion, folie, Dons du ciel qui me consoliez Des amertumes de la vie!

On meurt deux fois, je le vois bien; Cesser d'aimer et d'être aimable, C'est une mort insupportable; Cesser de vivre, ce n'est rien.

Ainsi je déplorais la perte Des erreurs de mes premiers ans; Et mon âme, aux désirs ouverte, Regrettait ses égarements.

Du ciel alors daignant descendre, L'Amitié vint à mon secours: Elle était peut-être aussi tendre, Mais moins vive que les Amours.

Touché de sa beauté nouvelle, Et de sa lumière éclairé, Je la suivis; mais je pleurai De ne pouvoir plus suivre qu'elle.

Voltaire, moins amoureux--et plus savant,--revint aux lettres avec plus d'ardeur. _Alzire_, _Zulime_, _Mahomet_, _Mérope_ et l'_Enfant prodigue_ sont les œuvres de sa retraite. Ce fut aussi à Cirey qu'il acheva les _Discours sur l'Homme_ et la _Pucelle_. Sa retraite, du reste, n'était rien moins que calme et silencieuse; car, outre les colères charmantes de madame du Chastelet, il avait à subir des persécutions sans nombre. Cirey ne le mettait pas toujours à l'abri de ses ennemis. Il fut contraint de passer dans les Pays-Bas à deux reprises. La persécution avait fini par lui complaire: on l'avait habitué à la lutte et au bruit. De là ses pamphlets contre ses ennemis et contre lui-même; de là ses lettres sans nombre répandues partout, soit pour attaquer, soit pour se défendre. L'ennemi que Voltaire redoutait le plus, c'était l'oubli. Cet ennemi-là, il l'a tué comme les autres.

Cependant la «nymphe de Cirey», cette Ève savante dont les yeux bleus versaient tant d'amour et disaient tant de belles choses, plaidait, armée de requêtes, compulsions et contredits, devant la justice de Bruxelles, sur un testament de M. de Trichâteau, son oncle. La justice de Bruxelles fut sept ou huit ans à examiner les pièces. Il fallut donc, durant sept ou huit ans, passer de l'amour ou de la philosophie aux ennuis d'un procès ruineux. Voilà pourquoi Voltaire resta si longtemps en Flandre. Il s'était résigné de bonne grâce pour sa maîtresse. Cependant il dit quelque part qu'il est un peu triste de passer le déclin de sa jeunesse à plaider sur le testament de M. de Trichâteau. Du reste, il ne perdait pas tout son temps à Bruxelles: il allait avec madame du Chastelet apprendre aux grands seigneurs flamands les jeux, les soupers, les folies du monde parisien. Il a laissé le souvenir d'une fête par lui donnée à la marquise du Chastelet, à la princesse de Chimay et à la duchesse d'Aremberg. Il donna cette fête non pas comme un poëte qui fait des bouquets et des feux d'artifice en vers. «Voyez comme je tranchai du grand seigneur, s'écrie-t-il, je ne servis pas un seul vers de ma façon!»

A Bruxelles, il voulut réparer sur la tombe de Jean-Baptiste Rousseau ses injustices envers lui; mais elles étaient irréparables. Dans une lettre au libraire du poëte exilé, il déclara, tout en souscrivant à ses œuvres, qu'il regrettait de n'avoir pu se réconcilier avec un homme digne d'être aimé. Ce fut de Bruxelles qu'il envoya une écritoire au roi de Prusse, avec ces mots: «C'est Soliman qui envoie un sabre à Scanderbeg.»

La Hollande de Rembrandt n'a eu pour lui nulle saveur et nul souvenir. La Prairie de Paul Potter, le Bouquet de bois de Ruysdaël et le Gué de Berghem ne l'ont pas arrêté rêvant et charmé. Il écrit à Maupertuis: «Quand nous partîmes tous deux de Clèves, et que vous prîtes à droite et moi à gauche, je crus être au jugement dernier, où Dieu sépare ses élus des damnés. _Divus Fredericus_ vous dit: Asseyez-vous à ma droite dans le paradis de Berlin; et à moi: Allez, maudit, en Hollande! Je suis donc dans cet enfer flegmatique, loin du feu divin où vous êtes. Faites-moi la charité de quelques étincelles dans les eaux croupissantes où je suis morfondu!»

Il n'était jamais longtemps sans venir dans «la grande capitale des Bagatelles, assister au brigandage littéraire» et à la représentation de ses tragédies. Paris le fatiguait bientôt. «Ce tourbillon du monde est cent fois plus pernicieux que ceux de Descartes.» Et pourtant, à Paris, il commençait à rechercher la solitude, comme poëte et comme proscrit. Ainsi, quand son Émilie planait rue Traversière ou en l'île Saint-Louis[21], il s'isolait rue Cloche-Perce.

De nouvelles bourrasques religieuses venant à éclater, Voltaire fit imprimer _Mahomet_, qui avait été défendu au théâtre; et, pour se moquer des prêtres, il le dédia à Benoît XIV. Le pape, qui n'espérait pas ramener Voltaire à l'Église romaine, lui parla de Virgile, lui dit que sa tragédie était sublime, lui envoya des médailles, lui donna ses bénédictions; avec quoi le philosophe retourna à Cirey rebâtir l'Église de Voltaire.

Mais ce n'est plus dans les jardins d'Armide qu'il va bâtir son Église; c'est à Fernex, non loin des neiges éternelles. Madame du Chastelet mourut[22]. La jeunesse de Voltaire mourut avec elle. Il jugea qu'il était temps pour lui de faire une fin; il fit un mariage de raison: il se maria à la philosophie.

NOTES:

[1] «La nature créa, à l'étonnement du monde et à la gloire de la famille des Bourbons, Louis XIV, _l'homme souverain_, le type des monarques, le roi le plus _vraiment roi_ qui ait jamais porté la couronne.

Elle produisit dans Voltaire l'homme le plus éminemment doué de toutes les qualités qui caractérisent et honorent sa nation, et le chargea de représenter la France à l'univers.

Après avoir fait naître ces deux hommes extraordinaires, les types, l'un de la majesté royale, l'autre du génie français, la nature se reposa, comme pour mieux les faire apprécier, ou comme épuisée par deux prodiges.» GŒTHE.

[2] Caton le Censeur se serait-il écrié devant les splendeurs de Versailles: «O grand roi, au lieu d'être le maître de toutes ces richesses, vous n'en êtes que l'esclave!» Louis XIV n'était pas l'esclave de ses richesses, ni même de ses misères. Il n'a subi que la domination de sa vieillesse, qui lui vint terrible, appuyée aux bras du Père Le Tellier et de madame de Maintenon.

[3] «Que l'esprit soit bon à tout, même à faire sa fortune, Voltaire l'a bien prouvé. Un Athénien l'avait démontré avant lui. Socrate était cet Athénien. Comme on lui reprochait sa pauvreté, il loua soudain tous les moulins de l'Attique, et, selon sa prévision, l'année ayant été fertile en olives, il gagna considérablement sur son marché. «Vous voyez bien, disait-il à ses détracteurs, que si on voulait être riche, on le serait.» En même temps, il distribuait toute sa fortune aux pauvres gens d'Athènes, et il redevenait le philosophe heureux qu'il avait toujours été.» JULES JANIN.

[4] Quelle belle histoire des idées et des hommes, y compris Voltaire, que le livre pris dans ses livres, mais surtout dans ses lettres, avec ce titre: _Les Confessions de Voltaire_!

[5] Les philosophes du dix-huitième siècle retrouveraient de leurs contemporains dans le siècle de Louis XIV. Ne peut-on pas dire que tous les philosophes sont contemporains? les siècles ne comptent pas devant la raison. Voltaire et Diderot étaient bien plus les contemporains de Socrate et de Lamennais que de Desfontaines ou de Trublet. Les salons voltairiens du dix-huitième siècle, M. Guizot l'a remarqué, étaient moins voltairiens que les salons antivoltairiens du dix-neuvième siècle. La philosophie est comme la lumière qui montre le chemin parcouru et le chemin des découvertes futures. Mais combien peu qui ne se laissent pas aveugler par son flambeau, combien de myopes qui nient la lumière lointaine, parce qu'ils n'osent la braver!

Oui, les philosophes du dix-huitième siècle sont nos contemporains; nous avons beau restaurer leurs monuments par des ornements d'un autre style, nous avons beau retoucher le fronton pour donner plus de grandeur à la figure de Dieu, nous avons beau faire plus hardie encore la hardiesse des cariatides, que sais-je? travailler les détails de cette architecture grandiose qui abritait et qui abrite encore l'esprit humain, d'où la révolution est sortie tout armée, et où le monde nouveau va puiser ses inspirations: nous sommes chez eux, et ils sont chez nous.

[6] Le plus savant de tous les commentateurs, quoique le plus spirituel, M. le conseiller Clogenson, a étudié à fond la vie et l'œuvre de Voltaire. «Son père était fils d'un gros marchand drapier de la rue Saint-Denis, né à Saint-Loup en Poitou. Les Arouet, dont l'un fut tué à la Saint-Barthélemy, étaient marchands, notaires et même magistrats. Le plus connu était le poëte.»

[7] Mademoiselle de Lenclos rouvrit l'hôtel de Rambouillet, mais Voiture chez elle était remplacé par Saint-Évremont, le bel esprit par l'esprit. On n'y travaillait pas à la _Guirlande de Julie_, mais on n'y dénouait pas non plus la ceinture de Vénus. Quand Ninon était courtisane, c'était la courtisane amoureuse.

Voltaire a peint Ninon à la Voltaire: un portrait vif, lumineux, saisi. «Sa philosophie était véritable, ferme, invariable, au-dessus des préjugés et des vaines recherches. Elle eut, à l'âge de vingt-deux ans, une maladie qui la mit au bord du tombeau. Ses amis déploraient sa destinée qui l'enlevait à la fleur de son âge. _Ah!_ dit-elle, _je ne laisse au monde que des mourants_. Il me semble que ce mot est bien philosophique. Elle disait qu'elle n'avait jamais fait à Dieu qu'une prière: «Mon Dieu, faites de moi un honnête homme, et n'en faites jamais une honnête femme.» Les grâces de son esprit et la fermeté de ses sentiments lui firent une telle réputation, que lorsque la reine Christine vint en France, en 1654, cette princesse lui fit l'honneur de l'aller voir dans une petite maison de campagne où elle était alors. Lorsque mademoiselle d'Aubigné (depuis madame de Maintenon), qui n'avait alors aucune fortune, crut faire une bonne affaire en épousant Scarron, Ninon devint sa meilleure amie. Elles couchèrent ensemble quelques mois de suite: c'était alors une mode dans l'amitié. Ce qui est moins à la mode, c'est qu'elles eurent le même amant et ne se brouillèrent pas. M. de Villarceaux quitta madame de Maintenon pour Ninon. Elle eut deux enfants de lui. L'aventure de l'aîné est une des plus funestes qui soit jamais arrivée. Il avait été élevé loin de sa mère, qui lui avait été toujours inconnue. Il lui fut présenté à l'âge de dix-neuf ans, comme un jeune homme qu'on voulait mettre dans le monde. Malheureusement il en devint éperdument amoureux. Il y avait auprès de la porte Saint-Antoine un assez joli cabaret où, dans ma jeunesse, les honnêtes gens allaient encore quelquefois souper. Mademoiselle de Lenclos, car on ne l'appelait plus alors Ninon, y soupait un jour avec la maréchale de La Ferté, l'abbé de Châteauneuf et d'autres personnes. Ce jeune homme lui fit, dans le jardin, une déclaration si vive et si pressante, que mademoiselle de Lenclos fut obligée de lui avouer qu'elle était sa mère. Aussitôt ce jeune homme, qui était venu au jardin à cheval, alla prendre un de ses pistolets à l'arçon de sa selle et se tua tout roide. Il n'était pas si philosophe que sa mère. Je ne dois pas oublier que madame de Maintenon, étant devenue toute-puissante, se ressouvint d'elle et lui fit dire que, si elle voulait être dévote, elle aurait soin de sa fortune. Mademoiselle de Lenclos répondit qu'elle n'avait besoin ni de fortune, ni de masque. Plus heureuse que son ancienne amie, elle ne se plaignit jamais de son état. Quelqu'un a imprimé, il y a deux ans, des lettres sous le nom de mademoiselle de Lenclos, à peu près comme dans ce pays-ci on vend du vin d'Orléans pour du Bourgogne.»

Que d'esprit en ces deux pages! Tout un portrait, toute une philosophie.

Mais Voltaire ne fut pas toujours galant pour la marraine de son esprit: il l'a comparée à une vieille momie revenue des pays de la mort.

[8] Pour ceux qui veulent tout savoir, rechercherai-je les infiniment petits de la vie de Voltaire? Sa première enfance[I.] se passa rue des Marmousets, où demeurait son père. Les commères du voisinage ne lui donnèrent-elles pas un peu son second baptême en l'appelant le _petit volontaire_, car déjà l'enfant voulait que tout obéît à ses caprices. Voltaire, qui plus tard faisait du feu à la Saint-Jean, était né frileux à ce point d'incendier trois ou quatre fois par hiver la cheminée paternelle, ce qui faisait crier dans toute la rue: Au petit volontaire! Au collége Louis-le-Grand, il jetait tout le monde de côté pour avoir la première place devant l'âtre. «Range-toi, dit-il un jour à un de ses camarades, sinon je t'envoie te chauffer chez Pluton.--Que ne dis-tu enfer? il y fait encore plus chaud.--Qui te l'a dit? je crois que l'un n'est pas plus sûr que l'autre.» Voltaire ne croyait pas plus au paradis qu'à l'enfer. Un jour, un autre camarade lui dit: «Tu es trop méchant pour aller jamais au ciel.--Le ciel! s'écrie l'enfant gâté, c'est le grand dortoir du monde.»

[9] Dès qu'il sut un peu de latin, il fit des vers latins qu'il n'a pas conservés. On ne connaît de lui que ceux-ci, inscrits sur l'estampe du portrait de Benoît XIV:

Lambertinus hic est, Romæ decus et pater orbis, Qui mundum scriptis docuit, virtutibus ornat.

Et ces deux vers, sur le feu, qu'il aurait pu mettre pareillement sur l'estampe de son propre portrait:

Ignis ubique latet, naturam amplectitur omnem, Cuncta parit, renovat, dividit, urit, alit.

[10] Quand il rima sa première ode, Voltaire n'avait que quinze ans, ainsi que le témoigne un exemplaire in-4º qui porte ce titre: _Sur sainte Geneviève_, imitation d'une ode latine du R. P. LE JAY, par FRANÇOIS AROUET, _étudiant en rhétorique et pensionnaire au collége Louis-le-Grand_.

[11] On a fait un crime à Voltaire de connaître le papier timbré. C'est la faute de son père.

[12] Voici comment le poëte conta son aventure:

Or ce fut par un matin sans faute En beau printemps, un jour de Pentecôte, Qu'un bruit étrange en sursaut m'éveilla. Un mien valet, qui du soir était ivre, Maître, dit-il, le Saint-Esprit est là.

Je vois paraître au bout de ma ruelle, Non un pigeon, non une colombelle, Mais vingt corbeaux de rapine affamés, Monstres crochus que l'enfer a formés: L'un près de moi s'approche en sycophante: Un maintien doux, une démarche lente, Un ton cafard, un compliment flatteur, Cache le fiel qui lui ronge le cœur.

Fallut partir. Je fus bientôt conduit En coche clos vers le royal réduit Que près Saint-Paul ont vu bâtir nos pères Par Charles Cinq. O gens de biens, mes frères, Que Dieu vous gard' d'un pareil logement! J'arrive enfin dans mon appartement. Certain croquant avec douce manière Du nouveau gîte exaltait les beautés, Perfections, aises, commodités. Jamais Phébus, dit-il, dans sa carrière N'y fit briller sa trop vive lumière: Voyez ces murs de dix pieds d'épaisseur, Vous y serez avec plus de fraîcheur. Puis me faisant admirer la clôture, Triple la porte et triple la serrure, Grilles, verroux, carreaux de tout côté, C'est, me dit-il, pour votre sûreté.

Me voici donc en ce lieu de détresse, Embastillé, logeant fort à l'étroit, Ne dormant point, buvant chaud, mangeant froid, Sans passe-temps, sans amis, sans maîtresse.

Et sans plume! On s'égaie aujourd'hui sur la Bastille, mais la Bastille était une vraie prison, où Voltaire passa près d'une année à composer des chants de la _Henriade_ sans pouvoir les écrire.

[13]

Nos prêtres ne sont point ce qu'un vain peuple pense,

disait Voltaire dans sa première tragédie. Selon Leibniz, ce vers était gros de son avenir.

[14]

Tu le veux donc, belle Uranie, Qu'érigé par ton ordre en Lucrèce nouveau, Devant toi, d'une main hardie Aux superstitions j'arrache le bandeau; Que j'expose à tes yeux le dangereux tableau Des mensonges sacrés dont la terre est remplie; Et qu'enfin ma philosophie T'apprenne à mépriser les horreurs du tombeau Et les terreurs de l'autre vie.

[15] Selon le maréchal de Villars, ce fut chez mademoiselle Lecouvreur et non chez le duc de Sully que Voltaire offensa le chevalier de Rohan: «Il s'était pris de querelle chez la Lecouvreur, très-bonne comédienne, avec le chevalier de Rohan. Sur des propos très-offensants, celui-ci lui montra sa canne. Voltaire voulut mettre l'épée à la main. Le chevalier était fort incommodé d'une chute qui ne lui permettait pas d'être spadassin. Il prit le parti de faire donner, en plein jour, des coups de bâton à Voltaire, lequel, au lieu de prendre la voie de la justice, estima la vengeance plus noble par les armes. On prétend qu'il la chercha avec soin, trop indiscrètement. Le cardinal de Rohan demanda à M. le duc de le faire mettre à la Bastille. L'ordre en fut donné, exécuté, et le malheureux poëte, après avoir été battu, fut encore emprisonné. Le public, disposé à tout blâmer, trouva, pour cette fois avec raison, que tout le monde avait tort: Voltaire d'avoir offensé le chevalier de Rohan; celui-ci, d'avoir osé commettre un crime digne de mort, en faisant battre un citoyen; le gouvernement, de n'avoir pas puni la notoriété d'une mauvaise action, et d'avoir fait mettre le battu à la Bastille pour tranquilliser le batteur.»

[16] Voltaire, poëte des princes ou prince des poëtes, ne devait plus dire de longtemps: Nous sommes ici tous princes ou tous poëtes. Peu de jours auparavant, son père lui avait reparlé d'une charge de conseiller au parlement: «Mon père, je ne veux pas d'une considération qui s'achète, je saurai m'en faire une qui ne vous coûtera rien.»

[17] Ce récit, emprunté au journal de Barbier, fera comprendre les colères du poëte. On y étudiera avec quelque effroi comment on rendait la justice en France, il y a cent vingt-cinq ans:

«Il étoit venu à Paris un juif, demeurant ordinairement en Hollande, riche de sept ou huit cent mille livres de rentes, homme de cinquante ans, qui a eu pour maîtresse mademoiselle Pélissier, actrice de l'Opéra. Il a dépensé considérablement avec elle, faisant ici grande figure, étoit toujours le premier au balcon de l'Opéra, où il faisoit retenir sa place, et alloit au Cours avec mademoiselle Pélissier en carrosse à six chevaux, au milieu de la file, comme les princesses. La fin de cette aventure a été tragique. M. Du Lis a quitté la Pélissier et a eu avec elle un procès pour la restitution des diamants, qu'il disoit ne lui avoir que confiés, que parce qu'il a su que mademoiselle Pélissier le trompoit, toujours avec le sieur Francœur, violon de l'Opéra, qu'elle aime. Il a quitté Paris et s'en est retourné en Hollande. Il lui a pris envie de se venger de ces perfidies; il a envoyé le nommé Joinville, qu'il avoit pris à son service et qui l'avoit suivi en Hollande, à l'effet de faire donner de bons coups de bâton à M. Francœur, et aussi, a-t-on dit dans le public, de faire quelques marques au visage de mademoiselle Pélissier. Malheureusement, Joinville ne savoit ni lire ni écrire; il s'est adressé, pour écrire ses lettres de correspondance avec Du Lis, à un maître écrivain, pour mander à Du Lis qu'il s'étoit adressé à des soldats aux gardes pour entrer dans l'exécution, moyennant payement. Mais l'écrivain a été intimidé par un ami à qui il a conté la chose, en sorte qu'il a déclaré le tout à M. Hérault. Mademoiselle Pélissier et Francœur sont aimés par le plaisir qu'ils procurent au public. M. Hérault, lieutenant de police, a fait arrêter Joinville et les soldats aux gardes. L'affaire a été examinée si sérieusement au Châtelet, que M. Du Lis, juif, et Joinville ont été condamnés à être pendus; Joinville, préalablement appliqué à la question, et sursis au jugement des soldats aux gardes, appel. MM. de la Tournelle, plus amateurs apparemment de musique, ont trouvé la chose si grave, qu'ils ont condamné M. Du Lis et Joinville à être rompus vifs, ce qui a été exécuté le 9 de ce mois, en effigie pour Du Lis et très-réellement pour Joinville, qui pourtant, par grâce, a été étranglé! Ce jugement a été assez rude, d'autant que les coups de bâton n'ont point été donnés.

Quoi qu'il en soit, ce jugement et le crédit de mademoiselle Pélissier n'ont point échappé à la critique du public dans deux petits couplets:

Pélissier, Marseille a des chaînes Bien moins funestes que les tiennes! Sous tes fers on est accablé, Sans que jamais rien tranquillise: Quand on les porte on est volé, On est roué quand on les brise.

Admirez combien l'on estime Le coup d'archet plus que la rime. Que Voltaire soit assommé, Thémis s'en tait, la cour s'en joue! Que Francœur ne soit qu'alarmé, Le seul complot mène à la roue.