Le roi Voltaire

Part 6

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Voltaire n'a pas dit son roman avec la marquise de Rupelmonde. Cette fameuse épître, _le Pour et le Contre_[14], qui débute avec tant d'impertinence philosophique, révèle bien plutôt un penseur qu'un amoureux. Je veux croire toutefois que ce fameux voyage en Hollande dont on a tant parlé ne fut pas entrepris uniquement pour la recherche du vrai Dieu: madame de Rupelmonde était fort galante, et Voltaire voyageait pour oublier la maréchale de Villars. Cette jolie lettre qu'il écrivit de Cambrai au cardinal Dubois prouve au moins que le voyage n'était pas mélancolique.

Une beauté qu'on nomme Rupelmonde, Avec qui, les Amours et moi, Nous courons depuis peu le monde Et qui nous donne à tous la loi, Veut qu'à l'instant je vous écrive. Ma Muse, comme vous, à lui plaire attentive, Accepte avec transport un si charmant emploi.

«Nous arrivons, monseigneur, dans votre métropole, où je crois que tous les ambassadeurs et tous les cuisiniers de l'Europe se sont donné rendez-vous. Il semble que tous les ministres d'Allemagne ne soient à Cambrai que pour faire boire à la santé de l'empereur. Pour messieurs les ambassadeurs d'Espagne, l'un entend deux messes par jour, l'autre dirige la troupe des comédiens. Les ministres anglais envoient beaucoup de courriers en Champagne, et peu à Londres. Au reste, personne n'attend ici Votre Éminence: on ne pense pas que vous quittiez le Palais-Royal pour venir visiter vos ouailles.»

C'est de Cambrai que, soupant avec la marquise chez madame de Saint-Contest, Voltaire improvisa des vers connus où il fait rimer _plaisir_ avec _désir_,--rime du temps;--mais j'aime mieux rappeler ce joli huitain:

Quand Apollon avec le dieu de l'onde Vint autrefois habiter ces bas lieux, L'un sut si bien cacher sa tresse blonde, L'autre ses traits, qu'on méconnut les dieux: Mais c'est en vain qu'abandonnant les cieux, Vénus comme eux veut se cacher au monde, On la connaît au pouvoir de ses yeux, Dès que l'on voit paraître Rupelmonde.

A Bruxelles, madame de Rupelmonde trouva d'autres amoureux, et Voltaire chercha l'amour tout fait, sans doute par curiosité:

L'Amour, au détour d'une rue, M'abordant d'un air effronté, M'a conduit en secret dans un temple écarté. J'ai d'abord sur un lit trouvé la Volupté Sans juge; elle était belle, et fraîche, et fort dodue. La nymphe en toute liberté M'a dit: Je t'offre ici ma beauté simple et pure, Des plaisirs sans chagrin, des agréments sans fard, L'Amour est en ces lieux enfant de la nature, Partout ailleurs il est enfant de l'art.

Mais Voltaire, sans doute, n'aima pas l'enfant de la nature. C'était un artiste en volupté, qui disait qu'on en avait toujours pour son argent et pour son esprit.

A son passage à Bruxelles, il visita J. B. Rousseau. Ils s'embrassèrent comme des frères en poésie; mais, par malheur pour l'amitié, ils se lurent des vers. J. B. Rousseau commença. Voltaire, après avoir entendu son _Ode à la postérité_, dit en souriant: «Mon ami, voilà une lettre qui n'arrivera pas à son adresse.» C'était bien dit; mais il prit un manuscrit et lut au poëte exilé une épître à madame de Rupelmonde. J. B. Rousseau, qui se réfugiait alors dans la dévotion, accusa Voltaire d'impiété. Là-dessus ils se séparent ennemis, en prose et en vers, jusqu'à la mort.

On voit que la vie de Voltaire est toute semée de saillies. Je cherche à les fuir, mais en vain, car elles marquent chaque pas qu'il a fait. L'esprit a jalonné son chemin. On disait alors: «Il y a quelqu'un qui a plus d'esprit que Molière, c'est tout le monde;» on dit bientôt: «Il y a quelqu'un qui a plus d'esprit que tout le monde, c'est Voltaire.» L'esprit, quel qu'il soit, même celui de Voltaire, fatigue quand il tient toute la place. J'aime l'esprit qui arme la raison, mais j'aime aussi l'esprit qui désarme le cœur. Qui n'aimerait à voir cette jeunesse de Voltaire attendrie et rêveuse çà et là? N'a-t-il donc jamais vu le ciel avec une pensée pieuse? La nature ne lui a-t-elle jamais montré un pan de sa robe? Sa maîtresse, n'importe laquelle, n'a-t-elle jamais répandu une larme dans son sourire? Mais il faut pardonner à Voltaire cet esprit qui l'a envahi de la tête au cœur: célèbre à vingt ans, qu'avait-il, sinon son esprit, pour combattre des ennemis sans nombre? Vous savez qu'il fut longtemps, sur le champ de bataille de la pensée, presque seul de son parti. Sur ce terrain-là, on ne se défend pas avec son cœur.

VIII.

A son retour, Voltaire vécut plus que jamais parmi les grands seigneurs. Son intimité avec quelques ennemis du régent, entre autres le duc de Richelieu et le baron de Gortz, mais plutôt encore ses chansons improvisées contre la duchesse de Berry, le firent exiler de Paris. Le régent lui fit dire qu'il se chargeait encore de son logement, mais qu'il devait se loger hors Paris. Voltaire courut les châteaux les mieux habités; par exemple, le château de Sully, d'où il écrivit à madame la marquise de Mimeure qu'il lui serait délicieux pour lui de rester à Sully, s'il lui était permis d'en sortir. «M. le duc de Sully est le plus aimable des hommes, et celui à qui j'ai le plus d'obligation. Son château est dans la plus belle situation du monde; il y a un bois magnifique dont tous les arbres sont découpés par des polissons ou des amants qui se sont amusés à écrire leurs noms sur l'écorce.» Mais on n'était guère pastoral à Sully: «Vous seriez peut-être bien étonnée, madame, si je vous disais que, dans ce beau bois dont je viens de vous parler, nous avons des nuits blanches comme à Sceaux. Madame de La Vrillière, qui vint ici pendant la nuit faire tapage avec madame de Listenai, fut bien surprise d'être dans une grande salle d'ormes, éclairée d'une infinité de lampions, et d'y voir une magnifique collation servie au son des instruments, et suivie d'un bal où parurent plus de cent masques habillés de guenillons superbes.»

Voltaire n'aimait déjà plus toutes ces mascarades à la Watteau. Il préféra bientôt le château de la Source, où il apprit à connaître et à aimer les Anglais dans la personne de Bolingbroke. Il écrivait à Thiriot: «Il faut que je vous fasse part de l'enchantement où je suis du voyage que j'ai fait au château de la Source, chez milord Bolingbroke. J'ai trouvé dans cet illustre Anglais toute l'érudition de son pays et toute la politesse du nôtre. Cet homme, qui a été toute sa vie plongé dans les plaisirs et dans les affaires, a trouvé pourtant le moyen de tout apprendre et de tout retenir.»

Dès cette rencontre, il voulut, lui aussi, tout apprendre et tout retenir, sans pour cela supprimer les affaires et les plaisirs. Pour lui, les jours avaient vingt-quatre heures; car, s'il faut l'en croire, les heures du sommeil, il les passait dans les bras de l'amour ou dans les rêves de la volupté.

Il y a des jours où Voltaire s'imagine qu'il n'est pas exilé. Il prend son fusil, il détache les chiens, il part pour la chasse en jeune et folle compagnie. Il court les bois et les collines. S'il manque une caille, c'est qu'il est à la piste d'une rime; si sa gibecière n'est pas lourde, c'est qu'il a chassé aux idées. Qu'importe, il revient très-gai, très-vif et très-affamé. Il se met à table entre un voisin qui sait parler et une voisine qui sait écouter. Il vit en partie double, et, le soir, avant de s'endormir, il écrit à ses amis: «Je suis, par ordre du roi, dans le plus aimable château et dans la meilleure compagnie du monde. Il y a peut-être quelques gens qui s'imaginent que je suis exilé, mais la vérité est que M. le régent m'a donné l'ordre d'aller passer quelques mois dans un pays délicieux.»

Cependant, il voulait rentrer en grâce au Palais-Royal. Il écrivit au régent qu'il n'avait chanté ni lui ni ses filles:

Philippe, quelquefois sur une toile antique Si ton œil pénétrant jette un regard critique, Par l'injure du temps le portrait effacé Ne cachera jamais la main qui l'a tracé; D'un choix judicieux dispensant la louange, Tu ne confondras point Vignon et Michel-Ange. Prince, il en est ainsi chez nous autres rimeurs: Et si tu connaissais mon esprit et mes mœurs, D'un peuple de rivaux l'adroite calomnie Me chargerait en vain de leur ignominie; Tu les démentirais, et je ne verrais plus Dans leurs crayons grossiers mes pinceaux confondus.

Voltaire obtint une seconde fois sa grâce, sous prétexte qu'un homme qui ne savait pas flatter les rois ne devait pas savoir les injurier. Voici, dans l'épître au régent, comment Voltaire parlait de Louis XIV:

Louis fit sur son trône asseoir la flatterie; Louis fut encensé jusqu'à l'idolâtrie: En éloges enfin le Parnasse épuisé Répète ses vertus sur un ton presque usé; Et, l'encens à la main, la docte Académie L'endormit cinquante ans par sa monotonie. Rien ne nous a séduits; en vain en plus d'un lieu Cent auteurs indiscrets l'ont traité comme un dieu, De quelque nom sacré que l'opéra le nomme, L'équitable Français ne voit en lui qu'un homme: Pour élever sa gloire on ne nous verra plus Dégrader les Césars, abaisser les Titus.

Il reprit pied à Paris, Paris grand seigneur et Paris littéraire. «J'ai été à _Inès de Castro_, que tout le monde a trouvée très-mauvaise et très-touchante. On la condamne et on y pleure.» Mais, à peine à Paris, Voltaire aspire à l'exil dans les châteaux. «Ma santé et mes affaires sont délabrées à un point qui n'est pas croyable; mais j'oublierai tout cela à la Rivière-Bourdet; j'étais né pour être faune ou sylvain. Je ne suis point fait pour habiter une ville.» Il se met au vert et tente de vivre comme dans une Arcadie, avec des herbes, des œufs et du lait. Mais son Arcadie n'était pas si rustique. Il alla séjourner à Versailles «pour mener la vie de courtisan.» Qui donc, hormis Voltaire, a jamais peint la cour avec cette touche impertinente et spirituelle? «Hier, à dix heures, le roi déclara qu'il épousait la princesse de Pologne, et en parut très-content. Il donna son pied à baiser à M. d'Épernon et son cul à M. de Maurepas, et reçut les compliments de toute sa cour, qu'il mouille tous les jours à la chasse par la pluie la plus horrible. Il va partir dans le moment pour Rambouillet, et épousera mademoiselle Leczinska à Chantilly. Les noces de Louis XV font tort au pauvre Voltaire. On ne parle de payer aucune pension, ni même de les conserver; mais, en récompense, on va créer un nouvel impôt pour avoir de quoi acheter des dentelles et des étoffes pour la demoiselle Leczinska. Ceci ressemble au mariage du Soleil, qui faisait murmurer les grenouilles. Il n'y a que trois jours que je suis à Versailles, et je voudrais déjà en être dehors.»

Le poëte demeura aux fêtes du mariage: «Le roi s'est vanté d'avoir donné à la reine les sept «talismans» pour la première nuit, mais je n'en crois rien du tout. Les rois trompent toujours leurs peuples. La reine fait très-bonne mine, quoique sa mine ne soit pas du tout jolie. Tout le monde est enchanté ici de sa vertu et de sa politesse. La première chose qu'elle a faite a été de distribuer aux princesses et aux dames du palais toutes les bagatelles magnifiques qu'on appelle sa corbeille: cela consistait en bijoux de toute espèce, hors des diamants. Quand elle vit la cassette où tout cela était arrangé: «Voilà, dit-elle, la première fois de ma vie que j'ai pu faire des présents.» Elle avait un peu de rouge le jour du mariage, autant qu'il en faut pour ne pas paraître pâle. Elle s'évanouit un petit instant dans la chapelle, mais seulement pour la forme. Il y eut le même jour comédie. J'avais préparé un petit divertissement que M. de Mortemart ne voulut point faire exécuter. On donna à la place _Amphitryon_ et le _Médecin malgré lui_, ce qui ne parut pas trop nuptial. Après le souper, il y eut un feu d'artifice avec beaucoup de fusées, et très-peu d'invention et de variété, après quoi le roi alla se préparer à faire un dauphin. Je me garderai bien, dans ces premiers jours de confusion, de me faire présenter à la reine.» Et Voltaire se fait présenter: «J'ai été très-bien reçu. La reine a pleuré à _Marianne_, elle a ri à l'_Indiscret_; elle me parle souvent; elle m'appelle _mon pauvre Voltaire_. Un sot se contenterait de tout cela, mais malheureusement j'ai pensé assez solidement pour sentir que des louanges sont peu de chose, et que le rôle d'un poëte à la cour traîne toujours avec lui un peu de ridicule, et qu'il n'est pas permis d'être en ce pays-ci sans aucun établissement. On me donne tous les jours des espérances, dont je ne me repais guère.»

Mais, quelques jours après, il écrit à la présidente de Bernières: «La reine vient de me donner, sur sa cassette, une pension de quinze cents livres que je ne demandais pas: c'est un acheminement pour obtenir les choses que je demande. Je ne me plains plus de la vie de la cour; je commence à avoir des espérances raisonnables d'y pouvoir être quelquefois utile à mes amis.»

Et sans doute à lui-même. Mais touchera-t-il le premier quartier de sa pension? Et d'ailleurs le voilà qui devient riche à travers les hasards, riche de l'argent du jeu et du commerce. O poëte, où es-tu? Le poëte ne s'était pas évanoui sous le financier.

Comme Voltaire voulait alors publier la _Henriade_, il rassembla chez le président de Maisons, au château de Maisons, un cercle de curieux littéraires choisis dans le grand monde. On lui fut sévère à ce point qu'il perdit patience et jeta au feu son manuscrit. Il en coûta au président Hénault une belle paire de manchettes pour sauver le poëme des flammes. Le poëte se résigna à revoir son manuscrit. Pendant qu'il y retouchait d'une main plus sûre, l'abbé Desfontaines, on ne sait sur quelle copie, fit imprimer le poëme sous le titre de _la Ligue_. L'abbé affamé ne s'était pas contenté de toucher un salaire de deux imprimeurs, il avait osé ajouter des vers de sa façon. Le poëme paru avec éclat; tout défiguré qu'il fût, il valut tant d'éloges à Voltaire, que le poëte pardonna à l'abbé. Voltaire, à son tour, voulut faire imprimer son œuvre; mais les prêtres, lui reprochant d'avoir embelli et ranimé les erreurs du semi-pélagianisme, se mirent en campagne pour que le privilége d'imprimer lui fût refusé. Pour déjouer ces cabales, Voltaire dédia son poëme au roi, mais le roi ne voulut point de la dédicace. Dès ce jour, la guerre fut déclarée.--_Le roi, c'est moi!_ s'écria Voltaire.

Et il entra tout botté et tout éperonné, cravache à la main, dans le parlement de l'opinion publique.

IX.

Jusque-là, Voltaire s'était contenté, comme l'abbé de Châteauneuf et l'abbé de Chaulieu, de rire avec gaieté des hypocrites; il se mit à rire avec colère un rire terrible qui partit des enfers et retentit jusqu'aux marbres des autels. «Quoi! s'écria-t-il, me voilà destiné à combattre des honnêtes gens qui comptent parmi eux l'abbé Desfontaines!» L'abbé Desfontaines, délivré de prison par Voltaire, tailla sa plume contre lui pour la défense de l'Église. Voltaire pouvait-il se taire? Avec le meilleur souvenir pour les jésuites, Voltaire pouvait-il s'humilier devant la majesté de l'abbé Desfontaines, leur représentant? La lutte devait s'engager sur d'autres champs de bataille. Le poëte allait-il s'incliner devant la gloire du régent, qui l'avait récompensé pour une saillie, ou devant la puissance du roi, qui avait refusé sa dédicace? Voltaire sera donc en lutte contre l'Église et contre la cour. Il reste une troisième puissance qui le protége, et qui va peut-être comprimer ses élans vers la liberté. Mais non. La noblesse elle-même va perdre Voltaire. Voyez:

Un jour, à dîner chez le duc de Sully[15], il se mit à combattre sans façon, selon sa coutume, une opinion du chevalier de Rohan. Comme l'esprit et la raison étaient du côté de Voltaire, le chevalier dit d'un ton fier et dédaigneux: «Quel est donc ce jeune homme qui parle si haut?--C'est, répondit le poëte, un homme qui ne traîne pas un grand nom. Je suis le premier du mien, vous êtes le dernier du vôtre.» Le surlendemain, Voltaire dînant encore chez le duc de Sully, on vient l'avertir qu'il est attendu à la porte de l'hôtel. Il y va. Un homme qu'il ne connaît pas l'appelle du fond de sa voiture; il s'avance; l'inconnu le saisit par le devant de l'habit; au même instant un valet le frappe de cinq ou six coups de bâton; après quoi le chevalier de Rohan, posté à quelques pas de là, s'écrie: _C'est assez!_ Ce mot était encore un coup de bâton[16].

Cependant Voltaire, tout indigné, rentre à l'hôtel; il raconte sa fatale aventure; il supplie le duc de Sully d'être de moitié dans sa vengeance. Le duc s'y refuse. «Eh bien, dit Voltaire, que l'outrage retombe sur vous!» Là-dessus, il va droit chez lui, et biffe de la _Henriade_ le nom de Sully, ce qui ne fit de tort qu'à la _Henriade_.

Sachant bien que les tribunaux ne voudraient pas venger un poëte contre un homme de cour, il jura de se faire justice lui-même. «Il s'enferma, et apprit à la fois l'escrime pour se battre, et l'anglais pour vivre hors de France après le duel.» C'était là le dessein d'un homme de tête et d'un homme de cœur. Une fois qu'il sut tenir l'épée, il défia son déloyal ennemi dans des termes si méprisants, que le chevalier n'osa point refuser le combat. Ils convinrent de se battre le lendemain; mais, dans l'intervalle, la famille du chevalier montra au premier ministre un quatrain du poëte, arme à deux tranchants, où il y avait une épigramme contre Son Excellence et une déclaration d'amour à sa maîtresse. Voltaire fut, durant la nuit, conduit à la Bastille. On prendrait à moins du goût pour la démocratie.

Voilà donc Voltaire emprisonné, en attendant l'exil, seul contre la cour qui n'était rien, contre la noblesse qui était peu de chose, contre les jésuites qui étaient tout. Un lâche esprit eût demandé grâce et se fût converti: Voltaire se laissa punir, pour avoir le droit de se venger.

Voltaire croyait tout perdre, patrie, honneur, fortune. C'était la fortune qui l'inquiétait le moins. Lisez cette lettre à son ministre des finances: «Si ces messieurs mes débiteurs profitent de mes malheurs et de mon absence pour ne me point payer, comme ont fait bien d'autres, il ne faut pas, mon cher enfant, vous donner des mouvements pour les mettre à la raison; ce n'est qu'une bagatelle. Le torrent d'amertume que j'ai bu fait que je ne prends pas garde à ces petites gouttes.»

Et on a écrit un livre pour prouver que ce grand esprit masquait un avare!

Après six mois de Bastille, il lui fut permis de sortir, mais par la porte de l'exil. Il alla en Angleterre, «le pays de la liberté de penser et d'écrire». A peine à Londres, le souvenir de l'outrage le força de venir en secret à Paris, dans l'espoir de rencontrer enfin face à face son adversaire. Près d'être découvert, il repartit pour Londres sans être vengé. «Du moins, la gloire me vengera: ce nom qu'il a voulu avilir ira éternellement offenser le sien[17].»

Voyez-vous là-bas cet enfant terrible qui veut toucher à tout, et qui n'a pas le droit de lever la main? Où sont ses titres de noblesse, car nous sommes en 1726? Il va perdre sa première fortune,--ses écus d'or qu'il appelle ses partisans.--Il a trop d'esprit pour garder un protecteur; il est seul au jour du danger quand tout le monde s'arme contre lui; mais il ne craint pas de reprendre cette lutte formidable des Titans révoltés contre les dieux. On paye ses beaux mots par des coups de bâton, par l'exil, par la Bastille; on lui dénie le droit de porter l'épée pour se venger; mais s'il rengaîne ses colères, elles n'en seront que plus terribles. Il se vengera en prose et en vers; il se vengera en faisant du mal; il se vengera en faisant du bien.

Quel héroïsme que cette lutte de Voltaire contre le dix-huitième siècle qui veut l'étouffer mais dont il fera son royaume!

X.

Au siècle des beaux-arts avait succédé le siècle de la philosophie. Il s'était établi une communication de la pensée française avec le nord de l'Europe, surtout avec l'Angleterre et la Hollande. C'était le Midi qui jusqu'alors nous avait gouvernés par ses lumières. Au dix-huitième siècle, la France, moins occupée de la nature que de l'examen et de la recherche des choses, tourna ses yeux vers ces régions froides et brumeuses où rayonnait la raison, qui semble suivre une marche opposée à celle du soleil. La partie excommuniée de l'Europe en était la plus éclairée. C'est là que Voltaire et Montesquieu allèrent s'initier aux mystères de la science, de la discussion et de la politique. La blanche Angleterre, cette nymphe qui noue sévèrement à mi-corps sa ceinture de mers, était l'Égérie des _libres penseurs_.

L'histoire du séjour de Voltaire dans la patrie de Newton n'est pas faite et ne se fera pas, car où trouver des documents? Dans ses mémoires et dans ses lettres, Voltaire ne parle qu'en passant de sa vie en Angleterre. Charles de Rémusat, qui a recherché les traces de Voltaire et de Montesquieu chez les Anglais,--lui qui connaît les Anglais comme d'autres compatriotes,--avoue qu'on ne sait rien du séjour de ces deux illustres philosophes dans le pays où Voltaire vint avec l'idée d'apprendre à penser[18]. «_Apprendre à penser!_ voilà, dès 1726, et pour la première fois sans doute, cette expression qui devait faire plus tard une si grande fortune.» Et plus loin, selon l'auteur de _l'Angleterre au dix-huitième siècle_, «Bolingbroke accueillit gracieusement l'hôte inattendu que l'exil lui envoyait. Wandsworth, où résida Voltaire, est un village du Surrey, entre Londres et Twickenham, où s'étaient établis quelques protestants français. De là, Voltaire pouvait aisément se lier avec les amis de Bolingbroke. Il ne cache pas l'impression profonde que produisit sur son esprit toute cette société si nouvelle par les institutions et par les idées. Depuis lors, dans les sciences, dans la philosophie, dans la politique, et même quelquefois dans l'art du théâtre, il s'est donné pour le disciple des Anglais. Ayant appris d'eux les noms de Newton, de Locke, de Shakspeare, il revint les révéler à la France. Ses _Lettres sur les Anglais_, son ouvrage le plus neuf peut-être, et où se rencontrent presque toutes ses idées encore dans leur première fleur, firent pour un demi-siècle l'éducation de la société de Paris.»

En ces derniers temps, on a trop voulu que le génie philosophique de Voltaire lui fût donné par l'Angleterre. S'il disait que les Anglais étaient ses concitoyens, c'est qu'il trouvait à Londres la liberté de penser qu'il avait rêvée à Paris; mais il était philosophe avant de passer la Manche. Il voulait réveiller l'esprit français par l'éloge de la raison anglaise, mais il croyait plus à l'esprit français qu'à la raison anglaise. Cet éloge, il l'écrivait à toute heure pendant son séjour à Londres, il l'écrivait dans ses lettres, dans ses livres, en prose et en vers, même dans la _Henriade_:

Aux murs de Westminster on voit paraître ensemble Trois pouvoirs étonnés du nœud qui les rassemble: Les députés du peuple, et les grands et le roi, Divisés d'intérêt, réunis par la loi; Tous trois membres sacrés de ce corps invincible, Dangereux à lui-même, à ses voisins terrible, Heureux lorsque le peuple, instruit de son devoir, Respecte, autant qu'il doit, le souverain pouvoir! Plus heureux lorsqu'un roi, doux, juste et politique, Respecte, autant qu'il doit, la liberté publique!