Part 5
Voltaire a joué grand jeu et beau jeu au jeu de la vie. Dès qu'il échappe au collége, on le voit élever un autel au dieu Hasard. Il joue au pharaon, il joue au biribi. Bientôt, Law au petit pied, il ouvre une banque, rue de Longpont, pour jouer sur les grains[3]. Il joue sur les vivres avec Pâris de Montmartel. Ce n'est pas assez, il prend à pleines mains des billets de la loterie du contrôleur général; il gagne le beau lot. Croyez-vous qu'il va imiter le sage d'Horace, acheter une maison, y mettre des meubles, des tableaux, des livres et une femme, en s'écriant: Et moi aussi j'ai bâti mon château périssable! Non; Voltaire veut bâtir l'impossible. Il a joué sur tout: le voilà qui joue sur ses œuvres. Il les imprime lui-même, à Paris, à Amsterdam, à Londres. A Londres, il publie une édition de la _Henriade_ qui eût enrichi Homère. O le beau temps pour les poëmes épiques! Il faut dire que l'édition de Paris ne se vendit pas et lui coûta presque tout l'argent de l'édition de Londres. Mais Voltaire est bien en peine! Il va créer comme par magie des œuvres de toutes sortes, depuis l'auguste tragédie jusqu'aux contes libertins, depuis les pages philosophiques jusqu'aux pages romanesques,--et quelles seront les pages les plus philosophiques?--il fera argent de tout. Sa boutique est ouverte à tous les coins du globe. Édition par-ci, édition par-là. C'est l'histoire des eaux-fortes de Rembrandt; chaque volume a vingt tirages avec des retouches. Lira bien qui lira l'édition complète. Et comme il a l'art de soulever l'orage et de faire gronder le tonnerre sur tous les enfants de son génie! Il se moque de tout, à commencer par Dieu, à finir par lui-même, sans oublier son lecteur, qui payera les vitres cassées. Mais peut-on payer assez cher tout cet esprit et toute cette raison?
Avec cet argent du jeu, Voltaire jouera encore, Voltaire jouera toujours; mais il n'oubliera pas de faire des rentes à ses flatteurs. Il prêtera même de l'argent, mais au denier dix. Le jeu, toujours le jeu. Et puis il choisira son monde, afin de dire aux plus grands noms: «J'ai plus d'esprit que vous, mais j'ai plus d'argent que vous.» Il prête à Villars, il prête à d'Ostaing, il prête à Guise, il prête à Guesbriant, il prête à Brezé, il prête à Bouillon. J'allais oublier le duc de Wurtemberg; j'allais oublier Richelieu, qui fut son héros et son débiteur.
Mais je veux dire cette histoire mot à mot, non pas comme il la dirait lui-même, mais d'après lui-même, en essayant de le retrouver là où il s'est démasqué: dans ses lettres, ces autres confessions[4].
Je n'ai pas le secret de laisser mon cœur à la porte quand mon esprit entre dans l'histoire. D'après les sculptures antiques, l'histoire était une figure impassible, qui aurait eu honte de ses enthousiasmes et de ses larmes. C'était la Minerve de Sicyone. Je ne suis pas de marbre: je subis les passions que je peins.
Écrire l'histoire du roi Voltaire, c'est écrire l'histoire du triomphe de l'esprit humain, à ce point suprême où finit le monde ancien, et où commence le monde nouveau. C'est écrire notre histoire à nous tous qui sommes du dix-neuvième siècle, car les grands hommes d'il y a cent ans sont nos contemporains[5].
Je ne dirai pas comme le grand orateur: «Écoutez un homme qui va vous instruire de ce qu'il n'a jamais appris.» Je sais l'histoire de Voltaire comme celle du dix-huitième siècle, dont il est le roi, parce que je ne l'ai pas apprise pour l'écrire. Si je l'écris aujourd'hui, c'est pour dire la vérité sur une époque travestie par les faiseurs de Mémoires qui jugeaient les événements de trop près, et par les historiens de bibliothèque qui jugent les événements de trop loin. Entre ces deux points de vue, il y a la lumière.
La renommée ne permet guère aux peintres de nous donner le portrait des poëtes avant que les ravages du temps aient passé sur leur figure. La peinture nous représente Homère vieux, aveugle et mendiant; depuis Homère jusqu'à Milton, parmi les têtes épiques, en voyons-nous une seule dans la saveur de la jeunesse et dans la grâce de l'amour? Tous les poëtes nous apparaissent couronnés de lauriers et de cyprès. Les cheveux blancs sont vénérables, mais les cheveux blonds sont plus doux au cœur; la vieillesse est noble et grave, mais la jeunesse est si belle en ses folies! Comme a dit un moraliste contemporain, on ne connaît bien un homme d'autrefois que quand on possède au moins deux portraits. En pensant à Voltaire, la première image qui s'anime en notre mémoire est celle d'un poëte de quatre-vingts ans, affublé d'une perruque, armé d'un sourire diabolique et d'un regard flamboyant encore. C'est que le Voltaire des peintres et des sculpteurs était _le vieillard cacochyme chargé de quatre-vingts hivers_. Voltaire à vingt ans vaut-il donc moins que Voltaire à quatre-vingts? il n'est pas couvert de gloire, mais il a déjà le génie! Pour moi, mon plaisir a été bien vif quand, la première fois, j'ai découvert un portrait de Voltaire à vingt ans. Quelle grâce déjà savante! Quel esprit déjà moqueur! Ce front renferme un monde, mais cette bouche, avant de parler, a encore tant de baisers pour les Pimpettes! Que ces cheveux de l'insouciant amoureux de mademoiselle de Livry sont plus doux à voir que ce front qui sera tout à l'heure dépouillé par le génie!
Ne trouvez pas mauvais que j'essaye à mon tour de peindre Voltaire dans sa jeunesse, toujours orageuse, souvent romanesque. Ne criez pas au roman, c'est le roman de la vérité. Ceux qui connaissent le mieux leur Voltaire ne le connaissent pas jeune. Pour toute notre génération, Voltaire n'est que le patriarche de Fernex, jetant à pleines mains les colères de la raison en révolte.
III.
Voltaire vint au monde mourant, comme Fontenelle, qui vécut cent ans. Pour lui, s'il ne vécut que quatre-vingt-quatre ans, c'est qu'il fut tué par le génie, le café et le Dictionnaire de l'Académie.
Les commentateurs, ces glaneurs de l'histoire qui ramassent l'ivraie comme l'épi, ont découvert que Marie-François Arouet était né d'un notaire et d'une bourgeoise, le 20 février 1694, à Paris ou à Châtenay; ils ne savent pas bien où, parce qu'ils ont longtemps disputé là-dessus[6].
Voltaire ne le savait pas mieux qu'eux; je ne le sais pas mieux que Voltaire. Qu'importe! je ne connais pas Arouet, je ne connais que Voltaire.
Ils ne se doutaient pas, ce notaire et cette bourgeoise, qui mettaient au monde Voltaire dans le pacifique horizon de la rue des Marmousets, qu'ils enfantaient l'orage et la tempête. M. Arouet fut longtemps sans vouloir que son fils fût poëte: comment ne lui défendit-il pas d'être philosophe?
On l'ondoya au printemps; ce ne fut qu'en automne qu'il put être baptisé. Il eut pour parrain un abbé sans foi, l'abbé de Châteauneuf, ami de sa mère et amant de Ninon de Lenclos; aussi a-t-on dit que le diable vint visiter souvent Voltaire au berceau.
L'abbé de Châteauneuf, prenant au sérieux son titre de parrain, voulut diriger la jeune intelligence de son filleul; il lui apprit à lire dans les contes de La Fontaine. Ninon lui demandant un jour des nouvelles de l'enfant: «Ma chère amie, lui dit-il, mon filleul a un double baptême, mais il n'y paraît guère; à peine âgé de trois ans, il sait toute la _Moïsiade_ par cœur; au lieu d'apprendre les fables de La Fontaine, il apprend les contes du bonhomme.» Ainsi Voltaire, grâce à celui qui avait répondu de sa croyance devant l'Église, apprenait à lire dans ce poëme impie et dans ce Décaméron gaulois. Ninon voulut que cet enfant, qui promettait tant, lui fût présenté. Elle baisa ses blonds cheveux de ses lèvres fanées et profanées; elle lui prédit qu'il serait l'ange rebelle du dix-huitième siècle.
Ninon de Lenclos, qui, selon les vers d'un de ses amants, avait l'âme formée _de la volupté d'Épicure et de la vertu de Caton_, ne donna pas de leçons de volupté et de vertu à Voltaire, mais elle lui donna de quoi acheter des livres par son testament. Elle avait deviné Voltaire dans Arouet; elle voulait rattacher son nom à cette renommée promise[7].
IV.
Au collége, Voltaire ne jouait pas[8]. Pendant la récréation, il tenait tête aux PP. Tournemine et Porée. Selon celui-ci: «Il pesait dans ses petites balances les grands intérêts de l'Europe.» C'était déjà un philosophe armé à la légère; que dis-je? c'était déjà un poëte. Une épigramme, traduite de l'_Anthologie_, date de ses premières années d'études. Il n'avait que douze ans quand il écrivit ses premiers vers, une épître à Monseigneur, fils de Louis XIV, pour un soldat des Invalides. Il n'y a pas là de quoi crier miracle; il faut même constater qu'il n'y a rien de l'enfant sublime chez Voltaire, il n'y a que de l'enfant prodigue[9].
Cependant il émerveillait tout le monde; son professeur du matin, le P. Le Jay, comme son professeur du soir, le P. Porée, son confesseur, le P. Palu, ses camarades, même les plus anciens. Il n'étudiait pas, il savait tout. Il devinait un livre plutôt qu'il ne le lisait. Né railleur, il ne croyait qu'à demi à l'histoire religieuse et à l'histoire profane. Il n'aimait pas à s'égarer dans la forêt ténébreuse des philosophies perdues. Comme Descartes, son maître, il supprimait d'un seul mot la sagesse des sept sages de la Grèce et le symbole des douze apôtres. «Malheureux! lui dit un jour le P. Le Jay en le secouant par le bras, tu seras un jour l'étendard du déisme en France!»
En attendant que cette prédiction s'accomplît, Voltaire remporta tous les prix à sa rhétorique. Jean-Baptiste Rousseau, qui assistait à la distribution, voulut embrasser ce jeune triomphateur, qui fut bientôt son disciple et son maître en poésie.
Voltaire sortit du collége et retourna rue des Marmousets. Il avait toujours eu les aspirations d'un grand seigneur; que dis-je? d'un roi. Or, que faire rue des Marmousets, en face d'un père né paysan, qui s'affublait dans toutes les vanités un peu ridicules alors de la magistrature sans noblesse? Le père Arouet voulait que son fils revêtît la robe et se coiffât de la toque; mais Voltaire lui disait qu'il n'était pas né homme de plume pour écrire dans le mauvais style du palais. Il s'acoquina à quelques coureurs d'aventures, les chevaliers à la mode de ce temps-là. Ils le conduisirent à l'Opéra, à la Comédie-Française, mais surtout chez les courtisanes du beau style ou chez les marquises déchues.
Avant de prêter de l'argent aux grands seigneurs, Voltaire en avait plus d'une fois emprunté vers ce temps-là, mais à d'autres conditions, ainsi qu'on le verra dans cette histoire, qu'il conte si bien lui-même: «Je me souviens qu'étant un jour dans la nécessité d'emprunter de l'argent d'un usurier, je trouvai deux crucifix sur sa table. Je lui demandai si c'étaient des gages de ses débiteurs; il me répondit que non, mais qu'il ne faisait jamais de marché qu'en présence du crucifix. Je lui repartis qu'en ce cas un seul suffisait et que je lui conseillais de le placer entre les deux larrons. Il me traita d'impie et me déclara qu'il ne me prêterait point d'argent. Je pris congé de lui; il courut après moi sur l'escalier et me dit, en faisant le signe de la croix, que, si je pouvais l'assurer que je n'avais point eu de mauvaises intentions en lui parlant, il pourrait conclure mon affaire en conscience. Je lui répondis que je n'avais eu que de très-bonnes intentions. Il se résolut donc à me prêter sur gages, à dix pour cent pour six mois, retint les intérêts par devers lui, et, au bout des six mois, il disparut avec mes gages, qui valaient quatre ou cinq fois l'argent qu'il m'avait prêté.»
La cour se faisait vieille et dévote comme le roi. Madame de Maintenon voulait enchaîner la France dans ses rosaires de buis; tous les courtisans, tous les dignitaires, tous les esclaves blasonnés se couvraient la face du masque de Tartufe. Le dix-huitième siècle est sorti de là. Des princes, des grands seigneurs, des prêtres et des poëtes protestaient, par d'élégantes orgies, contre les grandes mines austères de la cour. Comme ils étaient débauchés avec délicatesse, frondeurs avec esprit, irréligieux avec gaieté, blasphémateurs avec grâce; comme ils avaient à leur tête des philosophes tels que le prince de Conti, le duc de Vendôme, le marquis de La Fare, le duc de Sully, l'abbé de Chaulieu, il fut du bel air d'être admis dans leur cercle. L'abbé de Châteauneuf, qui voulait faire de son filleul un honnête homme, ne manqua point de l'y produire. Voltaire délaissa un peu les princesses de comédie et les Aspasies de contrebande pour cette académie de gaie science. Jusque-là peut-être n'était-il irréligieux qu'à demi, car, malgré les leçons de son parrain, il avait malgré lui respiré chez les jésuites un bon parfum de candeur chrétienne; mais une fois dans cette école de gaieté silencieuse et de volupté sans frein, pouvait-il vivre avec cette virginité du cœur qui préserve la jeunesse jusqu'au jour de la raison?
Arouet fut admis comme un poëte dans cette brillante compagnie, mais il y prit les allures d'un grand seigneur. Que lui manquait-il pour cela? Il avait de l'esprit, de la figure, quelquefois de l'argent; il ne lui manquait qu'un nom: il prit bientôt le nom de Voltaire. Il osa être familier avec tout le monde, comptant déjà sur l'esprit, qui est l'âme de la familiarité. Ainsi, dès son début dans le cercle des voluptueux, il dit au prince de Conti, qui lui avait lu des vers: «Monseigneur, vous serez un grand poëte; il faut que je vous fasse donner une pension par le roi.»
V.
Au milieu des dissipations mondaines, il ne perdait pas de vue l'horizon poétique. Il ébauchait la tragédie d'_Œdipe_ et rimait une ode pour concourir devant l'Académie française. Au dix-huitième siècle, la tragédie et la pièce de concours étaient, pour ainsi dire, l'antichambre de la poésie; il fallait passer par là. Voltaire, comme plus tard Hugo, n'obtint pas le prix de l'Académie. Le sujet du concours était le _Vœu de Louis XIII_. Un sujet religieux et par-devant l'Académie! voilà pour Voltaire de quoi surprendre tout le monde aujourd'hui. Celui qui gagna le prix ce fut Coustou, qui écrivit une ode en marbre d'un divin sentiment; celui qui obtint le prix ce fut l'abbé du Jarry, dont les vers n'étaient pas de la poésie. En lisant les strophes de Voltaire, on ne s'étonne pas de ses rancunes contre l'Académie.
Heureux le roi que la couronne N'éblouit point de sa splendeur, Qui, fidèle au Dieu qui la donne, Ose être humble dans sa grandeur; Qui donnant aux rois des exemples, Au Seigneur élève des temples, Des asiles aux malheureux; Dont la clairvoyante justice Démêle et confond l'artifice De l'hypocrite ténébreux!
C'est déjà Voltaire.
Assise avec lui sur le trône, La Sagesse est son ferme appui; Si la fortune l'abandonne, Le Seigneur est toujours à lui: Ses vertus seront couronnées D'une longue suite d'années, Trop courte encore à nos souhaits; Et l'abondance dans ses villes Fera germer ses dons fertiles Cueillis par les mains de la Paix.
C'est encore Jean-Baptiste Rousseau.
Jusque-là, Voltaire n'avait écrit que trois odes, trois contes et trois épîtres; mais c'était déjà le vrai Voltaire. Sa Muse n'a jamais eu les bégaiements de l'enfance ni les timidités de la vierge. Ses odes manquent déjà du sacré enthousiasme, mais, en revanche, ses contes sont libertins dans les deux sens du mot, comme s'il les eût écrits aux soupers du Temple et aux soupers de Sans-Souci. Dans ses épîtres, c'est du premier coup l'esprit fait homme ou l'homme fait esprit[10].
Cependant son père le crut perdu en apprenant qu'il faisait des vers et voyait bonne compagnie. Le pauvre homme était en même temps désolé par le jansénisme opiniâtre de son fils aîné. Le frère de Voltaire avait un si beau zèle pour le martyre, qu'il disait un jour à un de ses amis qui ne voulait pas s'exposer à la persécution: «Si vous ne voulez pas être brûlé vif, n'en dégoûtez pas les autres.» Le père disait: «J'ai pour fils deux fous, l'un en vers, l'autre en prose.» Il exila le fou en vers à La Haye, à l'ambassade française. L'ambassadeur, le marquis de Châteauneuf, ne se montra pas si facile à vivre que son cadet, l'abbé de Châteauneuf. Il tenta de ramener Voltaire à la prose, mais le jeune poëte ne se laissa pas dompter; non-seulement il fit des vers, mais, ce qui est aggravant, il fit des vers amoureux. «Je n'espère plus rien de votre fils, écrivait l'ambassadeur à l'ancien notaire; le voilà fou deux fois: amoureux et poëte.» Mais je conterai plus loin cette première équipée galante de Voltaire.
L'ambassadeur détacha au plus vite Voltaire de l'ambassade, ne répondant pas de la paix européenne avec un tel page.
VI.
L'amoureux revint à Paris. Il fallait désarmer son père, outré comme un père de roman. Soit pour l'apaiser, soit de bonne foi, il lui fit dire que, voulant partir pour l'Amérique, il demandait pour toute grâce qu'il lui fût permis d'embrasser les genoux paternels, M. Arouet pardonna avec attendrissement: «Mais vous suivrez le chemin qu'ont suivi vos ancêtres; de ce pas, vous allez prendre place chez Me Alain.» C'était un procureur de la rue Perdue. O familier des princes! où vas-tu? Voltaire se laissa installer dans cette boutique de mauvais style[11]. Il y trouva un ami, Thiriot, non pas un ami du jour et du lendemain, mais un ami de toute la vie. Le poëte, heureusement, ne s'étiola pas dans le grimoire du procureur. Il y laissa son nom d'Arouet et prit celui de Voltaire: «J'ai été si malheureux avec l'autre que je veux voir si celui-ci m'apportera du bonheur.» Il passa de là en compagnie de M. de Caumartin, autre ami de son père, au château de Saint-Ange, où il devait faire choix d'un état. Au château de Saint-Ange, il trouva un vieillard passionné pour Henri IV, qui lui inspira l'idée et les idées de la _Henriade_. Il revint donc à Paris plus poëte que jamais.
Une mésaventure le poussa plus avant dans la poésie: on le conduisit un jour à la Bastille sans lui dire pourquoi. Or, que faire à la Bastille, si ce n'est des vers? Tout conspirait contre ce pauvre M. Arouet, qui voulait à toute force que l'esprit de son fils se tournât vers l'esprit des lois. Voltaire avait été mis à la Bastille pour une satire qui n'était pas de lui: _J'ai vu ces maux, et je n'ai pas vingt ans_[12].
A la Bastille, il commença la _Henriade_, à la Bastille, il termina _Œdipe_. Le duc d'Orléans, qui aimait l'esprit coûte que coûte et même à ses dépens, lui rendit la liberté. Le marquis de Nocé, qui avait soupé avec Voltaire, l'amena au Palais-Royal pour le présenter au prince. En attendant son tour d'être introduit, Voltaire s'impatientait: un orage des plus bruyants vint à éclater; le poëte, levant les yeux au ciel, s'écria devant une foule de personnages: «Quand ce serait un régent qui gouvernerait là-haut, les choses n'iraient pas plus mal.» Le marquis de Nocé raconta le mot en présentant Voltaire: «Monseigneur, voici le jeune Arouet que vous venez de tirer de la Bastille et que vous allez y renvoyer.» Le marquis savait bien à qui il parlait. Le régent se mit à rire aux éclats et offrit une pension; sur quoi Voltaire lui dit: «Je remercie Votre Altesse Royale de ce qu'elle veut bien se charger de ma nourriture, mais je la prie de ne plus se charger de mon logement.»
Ce fut la présidente de Bernières qui se chargea du logement de Voltaire, dans son hôtel du quai des Théatins. C'était bien porté dans le beau monde d'avoir chez soi son poëte et son abbé: madame de La Sablière avait enseigné cela.
VII.
Cependant Voltaire avait achevé une tragédie qui n'était pas jouée. Voici comment le poëte lui-même parle de sa pièce à son cher maître le P. Porée: «Tout jeune que j'étais quand je fis l'_Œdipe_, j'étais plein de la lecture des anciens et de vos leçons, et je connaissais fort peu le théâtre de Paris: je travaillais à peu près comme si j'avais été à Athènes. Je consultai M. Dacier, qui était du pays; il me conseilla de mettre un chœur dans toutes les scènes, à la manière des Grecs. C'était me conseiller de me promener dans Paris avec la robe de Platon. J'eus bien de la peine seulement à obtenir que les comédiens de Paris voulussent exécuter les chœurs qui paraissent trois ou quatre fois dans la pièce; j'en eus bien davantage à faire recevoir une tragédie presque sans amour. Les comédiennes se moquèrent de moi quand elles virent qu'il n'y avait point de rôle pour l'amoureuse. On trouva la scène de la double confidente entre Œdipe et Jocaste, tirée en partie de Sophocle, tout à fait insipide. En un mot, les acteurs, qui étaient en ce temps-là petits-maîtres et grands seigneurs, refusèrent de représenter l'ouvrage. Je crus qu'ils avaient raison. Je gâtai ma pièce pour leur plaire, en affadissant par des sentiments de tendresse un sujet qui le comportait si peu. Quand on vit un peu d'amour, on fut un peu moins mécontent de moi; mais on ne voulut point du tout de cette grande scène entre Jocaste et Œdipe: on se moqua de Sophocle et de son imitateur. Je tins bon; mais ce ne fut qu'à force de protections que j'obtins qu'on jouerait _Œdipe_[13].»
Et pourtant la représentation d'_Œdipe_ fut un triomphe pour Voltaire et pour les comédiens. On le joua quarante-cinq fois dans sa nouveauté, à peu près comme si on jouait aujourd'hui une pièce pendant toute une année. Dufresne, jeune comme Voltaire, y trouva ses premiers bravos. Mademoiselle Desmares y joua son dernier rôle.
M. Arouet, tout en larmes au sortir d'une représentation, permit enfin à son fils d'être poëte. C'était là le vrai triomphe.
Voltaire ne se prit pas ce jour-là au sérieux. Il était venu sur la scène porter la queue du grand prince, se moquant de lui et du parterre--comme il a fait toute sa vie. La duchesse de Villars demanda quel était ce jeune homme qui voulait faire tomber la pièce. Apprenant que c'était l'auteur lui-même, elle l'appela dans sa loge et lui donna sa main à baiser. «Voilà, dit le duc de Richelieu à Voltaire en le présentant, deux beaux yeux auxquels vous avez fait répandre bien des larmes.--Ils s'en vengeront sur d'autres,» répondit Voltaire. Les beaux yeux se vengèrent sur lui.
Tout le monde reconnut le génie de Voltaire, hormis son ami l'abbé de Chaulieu, qui sans doute se croyait vaincu, car Voltaire le menaçait jusque sous la tente d'Horace. La Motte, qui certes devait craindre la victoire de Voltaire, puisqu'il avait dans sa poche deux _Œdipe_, l'un en vers, l'autre en prose, qui semblaient faits l'un contre l'autre, donna généreusement son approbation comme censeur pour que la pièce fût imprimée. «Le public, à la représentation de cette pièce, s'est promis un digne successeur de Corneille et de Racine; et je crois qu'à la lecture il ne rabattra rien de ses espérances.» A la bonne heure, voilà un royal censeur qui fait pardonner les fautes du censeur royal.
Voltaire, déjà fort à la mode, fut bon gré mal gré l'hôte de toutes les fêtes. Il lui arrivait de souper jusqu'à trois fois dans la même nuit. Il courut encore le pharaon, l'opéra, la comédie, le bal masqué. Décidément, à la Bastille près, la vie commence pour lui par le carnaval; il ne cherche pas le pays des recueillements et des méditations. Dans la journée, il ne se préoccupe que du souper. S'il fait des vers, c'est pour les pouvoir dire à table: contes libertins que La Fontaine a oublié de faire, épîtres familières dont Chaulieu lui a dit le secret après Horace, chansons licencieuses contre les dieux et les rois, mais surtout contre Philippe d'Orléans, qui aime toutes les femmes, y compris sa fille.
Il lui était impossible de vivre dans la paix de l'étude. Quand il ne soupait plus et ne jouait plus au pharaon, il voulait courir l'Europe. Quoique amoureux de la duchesse de Villars, il partit pour la Hollande avec la belle marquise de Rupelmonde.