Part 3
Plus loin, dans ce salon où l'abandon, la pluie et la solitude ont accompli leurs chefs-d'œuvre; sous ces murailles croulantes et sous ces voûtes désolées, Voltaire avait posé sa bibliothèque, et je cherche à me retrouver dans ce dédale et dans cet abîme! C'est ici qu'il venait chaque jour, ce roi de l'intelligence et ce roi de l'esprit, pour écrire, pour rêver, pour sourire, et pour parler du haut de ses Sinaïs, à son peuple de têtes couronnées, de généraux, de marquises, de duchesses, de comédiennes et d'archevêques. Là il régnait par l'injure et par l'atticisme, furieux et charmant, unissant la violence des théologiens à l'urbanité des chambellans, la verve de la place Maubert à l'atticisme de l'Académie. En même temps, c'est ici qu'il donnait rendez-vous à tout son monde et à tous les écrivains de sa famille, à d'Alembert, à Diderot, à Piron, à mademoiselle de Lespinasse, à la _Religieuse_, aux rêveries, à l'_Émile_ aussi, à l'Encyclopédie en bloc, à Montesquieu, Helvétius, Grimm, et même au petit Linant. Un peu de poussière... et voilà tout ce qui reste aujourd'hui de cet arsenal!--De ces lieux funèbres s'exhale je ne sais quelle senteur de cimetière et de jasmin, de jupes fripées et de vieux livres; ossements, parfums, voiles, linceuls, poëmes éteints, lyres brisées, fantômes disparus, des grincements, des hurlements, des batailles sans nom. Sur ces gradins vermoulus l'athée et le chrétien étaient aux prises, le sceptique et le croyant criaient: Aux armes! Le roi et le sujet se défiaient dans une rage implacable. Il me semble en ce moment que j'assiste à ces luttes, à ces morsures, à ces impiétés, à ces défis. C'est bien vrai, dans cette bibliothèque de Voltaire, le janséniste et le moliniste se dévorent; le philosophe et le jésuite s'entre-tuent; une guerre impitoyable est déclarée entre le péché originel et la grâce, entre la religion naturelle et la religion révélée, entre la musique italienne et la musique française, entre mademoiselle Salé et la Camargo, entre Gluck et Piccini. Avec quelle ardeur la bataille est engagée, et dans quelle ardente frénésie elle se prolonge! Ah! lutte étrange et glorieuse! A cette bataille suprême, où chaque combattant veut vaincre ou périr, se présentent avec la même ardeur toutes ces forces inégales: le génie et l'audace, la renommée et la honte, les barbares qui font à la fois de l'enthousiasme et des barbarismes, pendant que l'élégant joueur de flûte chante une douce chanson sur sa flûte délicate. Voyez! tout le monde est accepté dans ce champ clos où Voltaire lui-même a tenu la plus grande place. La lice est ouverte, et... défendez-vous, mes amis! Or, croyez-moi, vous aurez grand'peine à vous défendre contre ces gredins, la plume au poing, qui s'en vont sur les grands chemins disant: «Nous calomnions, voilà notre héritage.» Eh! vrai Dieu, ils y sont tous, tous les gens qui ont écrit sous le roi Voltaire. Il avait ouvert sa maison à tous les livres et son âme à tous les doutes. L'épicier Gallet et Collet, son confrère, coudoyaient sur ces rayons bien garnis M. de Buffon décoré de sa belle robe aux longs plis solennels. L'abbé Robbé, qui n'avait pas d'autre logis que l'écurie du prince de Soubise, était à côté de l'abbé de Voisenon; madame de Tencin heurtait madame Favart; les _Contes moraux_ n'étaient pas loin de l'_Héloïse_, et le _Discours sur l'inégalité des conditions_ masquait l'_Esprit des lois_. Écoutez, écoutez, quels bruits! quels concerts! quelle épouvante! Diderot éclate et tonne, Rousseau rage, la Dudeffant jase, Fréron mord, Gerbier plaide, Linguet déclame, Lesage sourit, d'Alembert enseigne, Montesquieu juge, Dorat roucoule, Thomas chante, La Chaussée pleure, Baculard beugle et mendie; un baron allemand, le baron de Grimm, fait la cour à cette pédante sans tetons et sans cœur, madame d'Épinay; mademoiselle Aïssé fait l'amour, et mademoiselle Aïssé est la plus sage. Voyez-vous cette écume, entendez-vous ce bruit frelaté? c'est l'autre Allemand, le plagiaire, le vantard, le fameux d'Holbach, cet étranger qui s'amuse à briser les autels du peuple qui lui donne un asile, et mendie à ses parasites un blasphème inédit qu'il puisse signer de son nom! Aussi bien, parmi ses invités, c'est à qui fournira à ce plagiaire impudent un gros blasphème contre un petit écu.
Cependant, le dernier Romain de ces années de tumulte et de révolte, hébété et malheureux dans cette bagarre où Pierre Corneille lui-même eût perdu la raison, Crébillon joue avec ses chiens, M. de Moncrif avec ses chats, Crébillon fils avec ses danseuses. Une espèce de paysan de haute encolure, un Normand de hasard, Marmontel, le rival heureux du maréchal de Saxe et l'indigne rival de Quinault, emprunte impudemment à celui-là ses maîtresses, à celui-ci ses poëmes; Duclos écoute et se tait; Fontenelle, un peu à l'écart de ce tumulte, se cache, écoute et vieillit doucement.
Pendant ce temps, le roi de ces tempêtes, le maître absolu de ces discours, de ces pensées, de ces résistances, de ces révoltes, celui qui commande même aux tyrans du parterre, et même aux tyrans du café Procope, le dominateur souverain des cercles, des clubs, des académies, des sociétés savantes, de l'opinion publique, d'un bout du monde à l'autre, Voltaire, il regarde, il écoute, il rit de son rire éternel, entre Charles XII et Cartouche, entre Esprit Fléchier et l'esprit de Sophie Arnoult.
Tout ce mouvement que nous indiquons à peine, cette vie et cette abondance au milieu de tous ces bruits et de tous ces esprits révoltés, M. Arsène Houssaye les produit dans son livre excellent.
Le roi de Versailles néglige Voltaire et l'évite, le roi de Berlin l'appelle et l'invoque. Il ouvre à deux battants son palais et sa cour militaire à l'écrivain qu'il admire et au philosophe qu'il honore; à cette flamme, à cette gaieté, à cette bonne humeur. Les charmants soupers que l'on faisait à Sans-Souci, comme ils gâtaient les soupers de Versailles! Comme ils effaçaient l'esprit des petits appartements! Quel bruit ils faisaient dans le monde, et comme on s'étonnait dans le monde entier de cette amitié d'un poëte et d'un roi! C'est là toute une histoire, une grande histoire, et toute nouvelle, ici, chez nous! Le philosophe Aristippe à la cour de Denys, qui était un bel esprit, mais un roi destiné à la ruine, à l'abandon, à la servitude, ne saurait se comparer à Voltaire, lorsque Voltaire remplit de son génie et de sa gaieté le palais de Berlin. Pas une parole et pas un bon mot n'échappaient aux oreilles attentives; ils avaient beau s'enfermer entre quatre murailles, le prince et ses _sages_, la muraille avait des oreilles et la parole avait des ailes.... Le philosophe et le roi se sont brouillés, quoi d'étrange?... Ils se sont raccommodés, quoi de plus simple? Ils se sont boudés de près, mais ils se sont aimés de loin, et longtemps, et toujours, ceci soit dit à leur double louange. En effet, M. de Voltaire, absolu comme un roi, entêté comme un dieu, irascible autant que peut l'être un simple mortel, n'était pas plus facile à vivre que le roi de Prusse, avec ses armées, ses fusils, ses canons, ses citadelles, tout l'attirail des conquérants.
J'aime aussi et beaucoup, dans le livre de M. Houssaye, sa peinture et sa description du château de Fernex: la ferme et le château, la maison, le jardin, la comédie, en un mot le vieillard à quatre-vingts ans, lorsqu'il offre à la belle madame Suard une tasse de Sèvres aux armes de madame de Pompadour; la tasse était pleine du lait de ses vaches, car il disait: «Mes vaches»; il transportait la _Henriade_ au milieu de ses prés et de ses bois. Le brave homme, et l'aimable vieillesse! Il vieillissait dans sa gloire, et tout vieux qu'il était, tout vieux que le voilà, il se faisait volontiers le défenseur des grandes causes: il adoptait les Calas, les Sirven et cet infortuné chevalier de La Barre, un enfant plié sur la roue, tué à petits coups par le bourreau! Il était triste alors, il était furieux ce Voltaire. Il oubliait toutes choses et même sa tragédie à peine commencée; et si parfois il éprouvait le besoin d'un instant de repos, il causait avec la nièce du grand Corneille, sa fille adoptive: «Eh! ma fille, disait-il, parlons de ton grand-père et du mien.» Une autre fois, c'était l'impératrice de Russie elle-même qui tendait la main à cette gloire, en songeant qu'elle en aurait le reflet. Ainsi l'_Ermitage_ et Fernex traitaient de puissance à puissance; on s'écrivait, on se louait l'un l'autre, et si le poëte était charmé, la souveraine était contente; en trois ou quatre lettres de son ami Voltaire, elle en apprenait beaucoup plus que tout ce qu'elle avait deviné de l'urbanité de la langue française. Elle aimait tant à plaire... et lui aussi! Elle s'entendait si bien à la parure, à l'ornement, à la coquetterie... et lui aussi! Elle allait chercher avec tant d'énergie et de grâce les douces paroles, les flatteries exquises... et lui aussi! Elle était si complétement une femme coquette... et lui aussi!
Enfin, quand cette longue vie est à son terme, quand cette immense tâche est accomplie enfin, et qu'il approche à grands pas ce jour, ce _maître jour_ qui va couronner l'œuvre et la vie, il faut bien convenir que cet homme était mortel. Ici commence, avec l'apothéose, un chapitre éclatant et le plus beau de ce livre. Avec un grand art et une grande passion, M. Arsène Houssaye a suivi dans son dernier sentier ce grand vieillard devant qui tout Paris s'incline avec des bénédictions. A la sortie du spectacle, il se croyait délivré de tant d'honneurs, mais tout n'était pas fini. Les femmes le portèrent, pour ainsi dire, jusqu'à son carrosse. Il voulait monter, on le retint encore: «Des flambeaux! des flambeaux! Que tout le monde puisse le voir!» Enfin, monté dans son carrosse, il lui fallut donner sa main à baiser; on s'accrochait aux portières, on montait encore sur les roues, que déjà les chevaux prenaient le pas; la foule, de plus en plus ivre d'enthousiasme, faisait retentir les airs de son nom. Le peuple, qui était aussi de la fête, criait avec admiration: «Vive Voltaire! Il a été cinquante ans persécuté! vive Voltaire!» Arrivé à la porte de l'hôtel, Voltaire se retourna, tendit les bras en pleurant et s'écria d'une voix brisée: «Vous voulez donc m'étouffer sous des roses?»
Tout le reste est écrit dans ce ton plein d'émotion et d'une simplicité parfaite. Ce sont là les véritablement belles pages du livre où respire en traits vivants une profonde et poétique admiration.
Et quand Voltaire est mort, son nouvel historien le traite en roi. Que dis-je? en héros. Il appelle autour de ce Panthéon toutes les conquêtes et toutes les victoires de son roi et de son dieu: la _Henriade_ animée de l'esprit des L'Hôpital et des Coligny; les _Lettres sur les Anglais_ où Newton se rencontre avec Shakspeare: l'humanité proclamée, le moyen âge exécré, le peuple compté pour quelqu'un, l'innocent défendu, l'écrivain rebelle au joug, la tragédie renouvelée, la langue assouplie, et tant d'idées généreuses, tant de grandes pensées, tant de chefs-d'œuvre, tant d'amitiés illustres, tant d'esprit, tant de clarté, tant d'honneur rendu à l'espèce humaine avec ce merveilleux bon sens, ce beau sens commun dont M. Sainte-Beuve parlait si bien l'autre jour en parlant de M. de Sacy et de son livre!
Ajoutez l'inspiration; ajoutez l'intelligence; ajoutez la verve et l'esprit de _Candide_, une des gloires de l'esprit humain; ajoutez le conte et le récit, la grâce et la bonne humeur, la satire la plus vive et le poëme ingénieux, et vous ne serez pas étonnés, disait Gœthe, un des esprits de cette famille, le père de Méphistophélès, cousin germain de _Candide_; et vous ne serez pas étonnés «que Voltaire se soit assuré en Europe, sans contestation, la monarchie universelle des esprits.» Ceci est écrit....
Arrêtons-nous; il est des paroles que l'on affaiblirait en les commentant. Félicitons cependant de tout notre cœur M. Arsène Houssaye de cette popularité nouvelle à laquelle il apporte, abondamment, tous les droits de l'esprit, de l'invention, du style et du talent.
JULES JANIN.
PRÉFACE
DE LA PREMIÈRE ÉDITION.
Ce livre n'est pas une profession de foi. Je salue Voltaire comme un maître et n'entre pas à son école.
Voltaire est un arbre dont tous les fruits ne sont pas bons: «N'allez jamais vous asseoir sous son ombre,» a dit le poëte. J'ai passé trois mois sous cet arbre du bien et du mal. Plus d'une nuit de cet hiver, mon esprit a vécu de Voltaire. Quand minuit me chantait sa litanie nocturne, j'ai vu souvent dans l'âtre se dessiner avec un vif relief cette figure amère, railleuse et attendrie, qui, comme la salamandre, triomphait du feu,--le feu de l'enfer ou le feu du ciel.
Durant trois mois, j'ai consulté l'oracle et j'ai demandé au grand agitateur des âmes le récit des agitations de son cœur.
J'ai vu les drames secrets de cette conscience; mais tout en contant Voltaire, je lui ai laissé la parole chaque fois qu'il parlait de lui-même. Voltaire a sculpté sa statue par fragments; je n'ai eu qu'à reprendre çà et là les précieux débris.
Je n'ai pas pensé apporter des documents nouveaux à la Babel des commentateurs; j'ai horreur des paperasses, et je donnerais un volume de notes pour un trait de caractère ou un trait de génie. Ne voyez dans ce livre que le sentiment d'un poëte sur une philosophie qui a renouvelé le monde, et l'admiration d'un homme pour un homme qui a fondé la royauté de l'esprit humain.
Mais je n'en suis pas plus voltairien pour cela, car je suis de ceux qui pensent que le meilleur de l'esprit humain c'est encore l'esprit divin.
ARSÈNE HOUSSAYE.
30 MAI 1858. 80e ANNIVERSAIRE DE LA MORT DE VOLTAIRE.
PRÉFACE
DE LA DEUXIÈME ÉDITION.
Un ancien disait après un discours souvent interrompu: «Quoique le vent fut mauvais, mes paroles ont traversé les vagues sans faire naufrage.» Ainsi pourrais-je dire de mon livre, mais c'est le navire de Voltaire qui l'a sauvé.
Les grands hommes font la patrie quand elle n'existe pas encore; ils la font vivre quand elle n'est plus. Le Panthéon--le tombeau de Voltaire--n'a-t-il pas dit: _Aux grands hommes la pairie reconnaissante_?
J'ai couronné la statue de Voltaire. «Une simple couronne de roi! a dit Jules Janin, et pour qui donc les étoiles?» Mais en revanche, des grimauds se sont offensés de voir qu'on parlait encore de M. de Voltaire. Et ils ont crayonné quelques injures de plus sur le piédestal de son monument. Mais c'est en lui voulant arracher sa couronne qu'ils ont consacré _le Roi Voltaire_.
Chaque âge a ses Patouillet. Patouillet a beau se nommer aujourd'hui M. de Patouillet, c'est toujours Patouillet. M. de Patouillet m'a raillé avec infiniment d'esprit. Voltaire avait plus d esprit que tout le monde, mais M. de Patouillet a plus d'esprit que Voltaire.--La preuve que vos livres sont mauvais, m'a crié Patouillet, c'est qu'ils sont dans toutes les mains--comme les mauvais livres,--mais je vous attends au siècle prochain. On ne parlera plus de vous et on me lira--moi--Patouillet.
Divin Patouillet, je vous accorde le vingtième siècle tout entier--et la trompette du dernier jugement par-dessus le marché;--mais je ne serai plus là pour vous lire.
Comme on est heureux d'avoir son Patouillet pour égayer un peu les entr'actes quand la comédie est sérieuse!
Mais renvoyons Patouillet à l'office,--il dira que c'est l'office divin.--Maintenant que nous sommes en bonne compagnie, remercions le lecteur qui a vu dans mon livre l'âme de mon livre, le sentiment du beau et le sentiment du bien. _L'art pour l'art_, disions-nous en pleine jeunesse. _L'art pour Dieu_, disons-nous aujourd'hui. «Voltaire et Dieu!» va crier Patouillet qui écoute aux portes.--Oui, Patouillet. Il n'y a pas si loin de Dieu à Voltaire que de Voltaire à Patouillet.
La critique française et étrangère a beaucoup discuté sur mon livre, ce dont je la remercie. Elle m'a reproché des contradictions, comme on en reprochait à Voltaire. Il y a des contradictions étudiées d'où jaillit la lumière, comme l'éclair du choc des nuages. La critique m'a reproché de ne pas bien savoir l'histoire.--Quelle histoire?--Voltaire disait dans sa souveraine raison: «L'histoire n'est jamais faite, on la fait toujours.» Voltaire disait aussi: «Je n'ai jamais fait une phrase de ma vie.» La critique m'a reproche de n'avoir pas suivi ce conseil de Voltaire. Je le répète: je ne suis pas de son école. Et d'ailleurs, celui qui imite Homère n'imite pas l'_Iliade_. J'ai donc fait des phrases. En cela j'ai été de la grande école de Dieu.
Le monde est un livre écrit dans tous les styles. Moïse n'est pas plus grand, Homère n'est pas plus beau, Salomon n'est pas plus passionné, Bossuet n'est pas plus sublime. Les orages et les tempêtes, les mugissements de la mer, les ténèbres de la forêt, les avalanches des Alpes, les éruptions des volcans, les hurrahs de la victoire, les déchirements de la passion, ce sont des phrases.
Le Niagara avec «ses colonnes d'eau du déluge», ses îles suspendues, ses torrents, ses cataractes, ses tourbillons, ses arcs-en-ciel, est un prosateur qui fait des phrases poétiques, comme la vallée de Tempé est une muse qui fait des vers amoureux. Le mont Ossa, tout peuplé encore des ombres des Titans révoltés, est un philosophe qui, à travers le bruit, se recueille pour étudier les dieux du passé. Il voit sans sourciller les colères du torrent qui se brise sur les rochers pour tomber un peu plus tôt dans le gouffre invisible. C'est la vie, c'est la révolte, c'est la mort, c'est l'infini.
Oui, la nature, l'œuvre du maître des maîtres, a toutes les notes de la gamme du style. Elle chante le poëme comme le sonnet, la tragédie comme la chanson. Elle est épique comme elle est rustique. Est-ce donc avec le même style qu'elle salue le printemps et l'automne, l'été et l'hiver, le pommier de la Normandie et le pampre du Pausilippe, les moissons de la Beauce et les neiges des monts inaccessibles?
Dans les arts il y a aussi les éloquents par le style sublime et les éloquents par le style simple. L'architecte du Parthénon est peut-être grand parce qu'il est simple: mais, dans ses figures, Phidias est grand parce qu'il est sublime. Saint-Pierre de Rome est grand aussi par la simplicité; mais la chapelle Sixtine, qui flamboie sous les phrases de Michel-Ange, est plus grande que la plus grande église de Rome.
Si j'avais lu la grammaire, je trouverais peut-être de meilleurs exemples; mais je n'ai jamais eu le temps de lire la grammaire.
La nature est tout art, Voltaire le disait lui-même. On ne la comprend pas en la voulant voir de trop près. Voltaire, qui osait tout, avait peur des merveilles. Il n'osait habiller sa muse du manteau d'azur aux étoiles d'or. La nature mathématicienne le frappait plus que la nature poétique. En horreur des phrases, il n'a voulu avoir qu'un style, le style de la raison: aussi pourrait-on dire que son poëme épique est un poëme sans poésie, et son Dieu un Dieu sans divinité.
Et pourtant c'est un grand écrivain, parce qu'il est tout esprit. Il écrit avec un charbon ardent, un charbon d'enfer, et le soleil court à travers sa prose comme à travers les grands arbres un peu ébranchés de la forêt. Mais qu'un voltairien vienne avec les leçons du maître nous dire: «J'écris à la Voltaire,» nous lui répondrons: «Ton charbon est éteint et ton soleil est couché.»
PRÉFACE
DE LA TROISIÈME ÉDITION.
DIALOGUE DES MORTS.
VOLTAIRE, NINON.
NINON.
Mon cher Voltaire, avez-vous reçu votre courrier ce matin?
VOLTAIRE.
Oui. On m'a taillé une statue au Louvre, et on m'appelle le _Roi Voltaire_,--le dernier des rois!--car ils ont des Césars aujourd'hui. (_Il lit un journal._) En voilà qui m'arrachent ma couronne. Ces grimauds s'offensent de voir qu'on parle encore de M. de Voltaire.
NINON.
Rappelez-vous que votre ennemi Jean-Jacques vous écrivait: «Les injures de vos ennemis sont le cortége de votre gloire.»
VOLTAIRE.
C'est de la rhétorique: _les esclaves qui insultent le char du triomphateur!_ C'est imprimé depuis longtemps. Ils écrivent toujours là-bas. N'ai-je donc pas tout dit?
NINON.
N'avait-on pas tout dit avant vous?
VOLTAIRE.
Non. J'ai dit la vérité.
NINON.
Aussi voyez comme ils vous accusent! Mais que peut le crayon des Patouillets sur le marbre?
VOLTAIRE.
Je leur ferais bien couper les oreilles; mais qui voudrait de leurs oreilles? Les imprudents! avec leurs injures, ils vont faire aimer le _Roi Voltaire_.
NINON.
Avez-vous lu ce livre?
VOLTAIRE.
Oui, je viens de le lire en anglais pour le trouver meilleur. Il y a plus d'une page que je n'ai pas bien comprise. Il est vrai que l'auteur parle de ma philosophie, et que déjà, quand j'écrivais sur ce thème, j'avais beaucoup de peine à me comprendre moi-même. J'avais beau marcher avec la raison humaine, on faisait vaciller le flambeau dans mes mains.
NINON.
Ce livre est mauvais comme tous ceux qu'ils font; mais pourtant j'ai cru y faire un voyage à travers le dix-huitième siècle.
VOLTAIRE.
Des phrases! des phrases! des phrases!
NINON.
La nature, dans ses jours de rhétorique, a un nègre pour porter la queue de ses phrases.
VOLTAIRE.
Où avez-vous lu cela? Ma chère, vous devenez une femme savante. Donnez-moi des leçons d'amour, mais pas des leçons de grammaire.
NINON.
C'est pourtant la faute de Rousseau si vous n'aimez pas les phrases. Que diriez-vous si vous étiez encore de l'Académie française?
VOLTAIRE.
Ah oui, avec MM. Dumas, Janin, Méry, Gautier, Gozlan, Karr!
NINON.
Pourquoi cette épigramme contre votre vieille amie? Elle ne peut pas ouvrir sa porte à tout le monde; or tout le monde a de l'esprit aujourd'hui.
VOLTAIRE.
Croyez-vous? L'auteur du _Roi Voltaire_ me reproche de n'avoir pas fait un testament digne d'un roi; mais j'ai légué de l'esprit à tout le monde.
NINON.
Tout bien considéré, l'amour vaut mieux que l'esprit. Si je retourne un jour sur la terre, je ne veux rallumer que la lampe de l'amour.
VOLTAIRE.
Il la faut rallumer à celle de l'esprit.
NINON.
L'amour m'a fait vivre, l'esprit vous a tué.
VOLTAIRE.
J'avais dit mon dernier mot.
NINON.
Et quand on pense que la mort ne nous a pas dit le dernier mot de la vie!
VOLTAIRE.
Rappelez-vous ces belles paroles d'un sage à un sot: «Va mourir trois ou quatre fois, et tu seras digne de causer avec les hommes du Portique.» Nous montons peu à peu le chemin étoilé. Chaque fois que nous mourons, c'est une lumière de plus. Ah! que je suis heureux d'être détaché des bruits de la terre.
NINON.
Oui, mais ceux qui sont là-bas ont encore peur des ténèbres. Tout n'est pas encore pour le mieux dans le meilleur des mondes: les Patouillets se croisent contre votre raison; Rome veut le royaume de la terre...
VOLTAIRE.
Chut! Candide avait raison: _Allons cultiver notre jardin_.
LE ROI VOLTAIRE.
_En ce temps-là, il était un roi qui s'appelait Voltaire._
_Son royaume n'avait ni commencement ni fin._
_Il succéda à Louis XIV et transmit son sceptre à Napoléon._
_Il fut sacré roi de l'esprit humain à la cour de Prusse par son frère Frédéric II, dans cette savante Allemagne où Gœthe a dit: «Après avoir enfanté Voltaire, la nature se reposa.»_
_Il fut couronné aux Tuileries, dans la salle du trône tragique._
_Ses ministres furent tous de grands hommes,--hormis les athées.--Ils se nommaient: Diderot, d'Alembert, Buffon, Helvétius, Turgot, Condorcet._
_Comme tous les rois, il eut son fou; son fou, c'était un abbé: l'abbé de Voisenon._
_Il eut pour alliés l'impératrice de Russie, le pape Clément XIV, le roi de Prusse, le roi de Danemark, le roi de Suède, toutes les royautés,--sans compter la marquise de Pompadour, une reine de la main gauche._
_Il eut pour ennemis,--je ne parle pas des infiniment petits,--Jean-Jacques Rousseau et M. de Voltaire, ce M. de Voltaire qui ne s'indigna pas du partage de la Pologne, qui rima_ LA PUCELLE, _qui fut gentilhomme de Louis XV, et qui ne fut pas gentilhomme du Christ_.