Le roi Voltaire

Part 28

Chapter 283,403 wordsPublic domain

Le plaisir inquiet des raccommodements Est-il fait pour les vrais amants? Douce sérénité, sois toujours mon partage, Préside à mon bonheur ainsi qu'à mon amour. Ah! je n'ai pas besoin des horreurs d'un orage Pour savoir jouir d'un beau jour.

Je vous attends sous la figure de Minerve.

A THIERIOT.

Aristote a dit que la tragédie a été instituée pour purger les passions. Je le veux bien. Mais j'ai beau faire des tragédies, vous avez toujours des passions. Nicolle avait donc raison, dans son ignorance, d'écrire contre la tragédie. J'espère bien lui donner tort par mon troisième acte.

A MADAME ***.

J'irais bien, si je n'avais peur de vous y rencontrer.

Je crains les belles et les rois, Ils abusent trop de leurs droits, Ils exigent trop d'esclavage. Amoureux de ma liberté, Je ne veux plus être arrêté Par les chaînes que fuit le sage.

Vous autres, vous brisez vos chaînes; mais nous, nous les traînons toujours.

A THIERIOT.

--1723.--

J'ai eu l'impertinence d'acheter les plus beaux tableaux de M. de _Nocé_, et en revenant dans mon trou, et considérant mes tableaux, mes ouvrages et moi, j'ai dit:

Vous verrez dans ce cabinet Du bon, du mauvais, du passable; J'aurais bien voulu du parfait, Mais il faut se donner au diable, Et je ne l'ai pas encor fait.

Adieu. Gardez-vous du parfait amour.

--1725.--

Ce matin je regardais mes tableaux. Vous ai-je dit que j'avais un Albane? C'est le _Voyage de Vénus_.

Le pinceau de l'Albane en ses heureux contours, Par deux cygnes brillants qu'il attelle avec grâce, Conduit la mère des Amours. Le cygne est un oiseau que j'aimerai toujours; Virgile en était un, et le divin Horace Lui-même s'est montré le cygne du Parnasse.

Je ne veux plus aimer que par les yeux, et je vous conseille de ne plus tomber que dans cette volupté qu'indique saint Paul, si vous ne voulez pas chanter bientôt le chant du cygne. Adieu.

AU MÊME.

Le mardi, de mon palais de la Bastille.

On doit me conduire demain ou après-demain de la Bastille à Calais. Je vous attends avec impatience, mon cher Thieriot. Venez sans perdre une heure. C'est peut-être la dernière fois que nous nous verrons. Je serai si loin de vous à Londres! Mais enfin je verrai le soleil, s'il passe par là.

A M. THIERIOT.

Près de Londres, le 27 mai 1727.

Mon cher Thieriot, j'ai reçu bien tard, à la campagne où je suis retiré, votre charmante lettre du 1er avril. Vous ne sauriez imaginer avec quel chagrin j'ai su votre maladie; mon amitié, pour ce qui vous regarde, passe les limites d'une amitié ordinaire. Rappelez-vous le temps où je vous écrivais que je pensais que vous deviez avoir la fièvre parce que je sentais le frisson; ce temps est revenu. J'étais très-malade en Angleterre quand vous souffriez tant en France, et votre absence ajoutait encore plus d'amertume à mes souffrances. A présent j'espère que vous êtes mieux, puisque je commence à revivre.

Si vous êtes sérieusement dans l'intention de traduire quelque ouvrage qui en vaille la peine, je vous conseille d'attendre encore un mois ou deux, de prendre soin de votre santé, de vous fortifier dans la langue anglaise et de donner le temps à l'ouvrage de M. _Pemberton_ de paraître. Cet ouvrage est une explication claire et précise de la philosophie de sir _Isaac Newton_, qu'il entreprend de rendre intelligible aux hommes les plus irréfléchis et les moins exercés dans ce genre. Il semblerait que l'auteur ait voulu principalement écrire pour votre nation.

Si je suis encore en Angleterre quand l'ouvrage sera publié, je ne perdrai pas un moment pour vous l'envoyer; si j'en suis parti, j'ordonnerai à mon libraire de vous envoyer le livre. Je pense qu'il sera facile de le traduire, le style en étant fort simple et tous les termes de philosophie les mêmes en français et en anglais.

Adieu, ne parlez point de l'écrivain anonyme, ne dites pas que ce n'est point du mylord _Bolincbroke_, ne dites pas que c'est un méchant ouvrage, vous ne pouvez juger ni de l'homme ni de cet écrit. Je viens d'écrire un thème anglais au chevalier _Dessaleurs_. J'ai adressé la lettre quai des Théatins; s'il ne l'a pas reçue, il faut l'en avertir et qu'il ne la perde pas, car j'y ai mis toute ma médecine. Adieu, portez-vous bien. La vie n'est pas de vivre, mais de se bien porter.

_Non vivere, sed valere vita._

Si vous avez besoin de vous mettre au régime de la diète, commencez vite et observez-la longtemps. Je vivrai demain, dit le fou, aujourd'hui c'est trop tard; le sage vécut hier; je suis le fou, soyez le sage, et adieu.

Avez-vous lu le petit et trop petit livre écrit par _Montesquieu_ sur la décadence de l'empire romain? On l'appelle la décadence de _Montesquieu_. Il est vrai que ce livre est loin d'être ce qu'il devrait être, mais cependant il contient plusieurs choses qui méritent d'être lues, et c'est ce qui me fâche encore plus contre l'auteur, qui a traité si légèrement une matière si importante. Cet ouvrage est plein d'indications. C'est moins un livre qu'une ingénieuse _table des matières_, écrite dans un style original. Mais, pour pouvoir s'étendre pleinement sur un pareil sujet, il faut être libre. A Londres, un auteur peut donner un libre cours à ses pensées, ici il doit les restreindre; nous n'avons ici que la dixième partie de notre âme. Adieu; la mienne est entièrement attachée à la vôtre.

J'ai eu le malheur de perdre toutes mes rentes sur l'hôtel de ville, faute d'une formalité. Comme je fais maintenant tous mes efforts pour les recouvrer, je crois qu'il ne serait pas prudent de faire connaître à la cour de France que je pense et que j'écris comme un libre Anglais. Je désire ardemment vous revoir ainsi que mes amis; mais j'aimerais mieux que ce fût en Angleterre plutôt qu'en France. Vous qui êtes un parfait Breton, vous devriez passer le canal et venir nous trouver. Je vous assure de nouveau qu'un homme de votre trempe ne se déplairait pas dans un pays où chacun n'obéit qu'aux lois et à ses propres fantaisies. La raison est libre ici et n'y connaît point de contrainte; les hypocondriaques y sont surtout bien venus. Aucune manière de vivre n'y paraît étrange. On y voit des hommes qui font six milles par jour pour leur santé, se nourrissent de racines, ne mangent jamais de viande, portent en hiver un habit plus léger que le costume de vos dames dans les jours les plus chauds. Tout cela est ici regardé comme une singularité, mais n'est taxé de folie par personne.

AU MÊME.

Londres, 10 mars 1729.

N'écrivez plus à votre ami errant, parce qu'au premier moment vous le verrez paraître. Avant que je puisse me cacher à Paris, je m'arrêterai quelques jours dans un des villages voisins de la capitale: il est vraisemblable que je m'arrêterai à Saint-Germain, et je compte y arriver avant le 15. C'est pourquoi, si vous m'aimez, préparez-vous à venir m'y trouver au premier appel. Vous pouvez emprunter une voiture de _Nocé ex Timonis familia oriundo_, et vous pourrez demeurer avec votre ancien ami trois ou quatre jours. Nous jouirons des premiers jours du printemps, et nous resserrerons les liens sacrés de l'amitié. Adieu, portez-vous bien. Attendez-moi et aimez-moi.

AU MÊME.

Saint-Germain, 25 mars 1729.

Si vous pouvez oublier quelque jour votre palais doré, vos fêtes et _fumum et opes, strepitumque Romæ_, venez ici, vous trouverez une chère simple et frugale, un mauvais lit, une pauvre chambre, mais il y a un ami qui vous attend.

Vous devriez venir à cheval, si votre _M. Nocé_ en a un à vous prêter; j'en ferai prendre soin.

C'est chez _Châtillon_, perruquier à Saint-Germain, rue des Récollets, vis-à-vis des révérends pères récollets, _facchini zoccolanti_. Il faut demander _Sansons_; il habite un trou de cette baraque, et il y en a un autre pour vous. _Vale, veni._

AU MÊME.

Paris, 12 août 1729.

J'irai quelque jour dîner chez Nocé, si ma misanthropie convient à la sienne. Je ne puis sitôt aller chez mademoiselle _Lecouvreur_; les papiers que je devais montrer au comte de _Saxe_ sont encore chez l'ambassadeur de Suède.

Adieu. Voici la première prose que j'ai écrite depuis huit jours, les alexandrins me gagnent. Adieu, mon ami.

Mandez-moi s'il est bien vrai que _Bonneval_ soit musulman. J'ai mes raisons, parce que j'écris demain à Constantinople où j'ai plus d'amis qu'ici, car j'y en ai deux, et ici qu'un, qui est vous; mais vous valez deux Turcs en amitié. Adieu.

A M. THIERIOT,

A LONDRES.

Paris, 9 juillet 1732.

Je ne vous ai pas écrit un seul mot ce mois-ci; mais il faut me le pardonner, car j'ai été un peu affairé. J'ai fait une _Zaïre_, qui est maintenant entre les mains des acteurs: on l'a trouvée touchante et pleine de ce que les Français appellent _intérêt_; mon intention, en composant cette nouvelle tragédie, était de mettre en contraste les idées les plus tendres et les plus majestueuses que puisse fournir notre religion, avec les effets les plus cruels et les plus attendrissants de l'amour. Si mes amis ne me trompent pas et ne se trompent pas eux-mêmes, cette pièce aura quelque succès. J'ai aussi travaillé à corriger ma tragédie d'_Ériphyle_; je compte vous les envoyer toutes deux par la prochaine occasion. Ces études continuelles ne m'ont point empêché de penser à mes amis. J'ai vu mistress _Sallé_ aussi souvent que je l'ai pu: elle est maintenant un peu indisposée. La mort de son frère a blessé son cœur au vif. Les sentiments de l'amitié et de la nature balançaient en elle ceux de l'amour. Son cœur est fait pour la tendresse, mais il semble que tous ses sentiments se partageaient entre son frère et vous. Maintenant que votre rival est mort, je pense que vous régnerez seul dans le cœur de mistress _Sallé_. Le parterre, les loges, les dames, les petits-maîtres, et jusqu'à mademoiselle _Prévost_, étaient en extase la dernière fois qu'elle dansa dans le nouvel opéra. Quant à moi, j'en fus étonné, et, à mon jugement, sa danse d'_Amadis_ ne fut jamais si surprenante et si admirable.

Quels vers pourrais-je maintenant composer pour elle qui pussent égaler ses talents? M. _Bernard_ a essayé de lui faire un madrigal, mais il est loin d'avoir atteint son but. Je suis dans le même cas; je sens qu'il faudrait dans une inscription une exactitude, une manière abrégée de peindre, un éclair de sentiment, quelque chose de si serré ou concis, si clair et si plein, que je désespère d'y parvenir. Je n'ai rien trouvé que ceci:

De tous les cœurs et du sien la maîtresse, Elle allume des feux qui lui sont inconnus: De Diane c'est la prêtresse Qui vient danser sous les traits de Vénus.

Il me semble que ces quatre vers sont au moins un tableau vrai, sinon animé, de son talent particulier pour la danse, et de son propre caractère. Ils répondent aussi à l'intention du peintre, qui la représente dansante devant le temple de Diane.

A THIERIOT.

J'allai hier chez votre divinité miss _Sallé_, que je trouvai méditante avec votre frère et le jeune _Bernard_. Elle se plaignit de ma négligence envers son portrait. _Bernard_ jura qu'il n'avait rien écrit sur un si beau sujet. Je me sentis tout à coup inspiré par sa présence, et j'éclatai en ces vers:

Les feux du dieu que sa vertu condamne Sont dans ses yeux, à son cœur inconnus; En soupirant on la prend pour Diane, Qui vient danser sous les traits de Vénus.

J'espère que mylord _Bolincbroke_, M. _Pope_, M. _Gay_, mylord _Hervey_, M. _Pulteney_, sont à présent de vos amis. Vous parlez sûrement leur langue avec eux, et la première lettre que je recevrai de vous sera, je le suppose, tout à fait anglaise. Vous me direz qui vous préférez de _Ben Johnson_, _Congrève_, _Vanbrugh_ ou de _Wycherley_. Vous vous établirez juge entre _Dryden_, _Pope_, _Addisson_ et _Prior_. A propos, si vous avez conservé quelque souvenir de la poésie française, je vous dirai que j'ai fait trois nouveaux actes qui seront joués sous très-peu de jours.

Mais j'ai à m'occuper d'un ouvrage plus galant. Hier M. _Ballot_ vint me voir, et me mena chez M. _Lancret_, où je vis un fort joli portrait, représentant la plus charmante prêtresse de Diane qui ait jamais paru sur le théâtre; le portrait de mademoiselle _Sallé_ est, comme cela doit être, meilleur que celui de _Camargo_. Cependant je trouve qu'il manque encore quelque chose à la ressemblance, qui n'est pas parfaite. Les vers qui doivent être gravés au-dessous devraient aussi valoir mieux que ceux qui furent faits par M. _de La Faye_ pour _Camargo_. Mais je ne veux point lutter contre l'aimable muse du jeune _Bernard_: c'est un des plus assidus courtisans de mademoiselle _Sallé_, et il faut bien qu'il chante la nymphe qu'il voit chaque jour. Quant à moi, je n'ai pas eu le bonheur de la trouver chez elle: j'y suis allé trois ou quatre fois, elle était toujours sortie. Je compte y retourner aujourd'hui, et m'entretenir de vous avec votre divinité.

A MADAME LA DUCHESSE D'A***.

Vous ne voulez être ni Vénus ni Minerve. Vous avez raison, c'est le vieux monde; et Paris vaut bien l'Olympe quand vous y êtes revenue bras dessus bras dessous avec la jeunesse et la beauté. Donc je ne rimerai plus pour vous avec le Dictionnaire du Parnasse.

Tout s'en va, même l'amour. Je crois que vous le cachez dans votre oratoire. Il y a bien longtemps que je n'ai entendu ses chansons.

Philosophe autant qu'on peut l'être, En poursuivant la liberté, Je regrette l'amour, mon maître, Dure et douce captivité.

Ah! madame, rendez-moi mon maître!

VOLTAIRE.

* * * * *

Quand on a écrit sur Voltaire, on se fait pardonner tout un volume par quelques pages de Voltaire lui-même. C'est ce que j'ai fait ici pour le bon plaisir du lecteur et pour la belle grimace des Patouillets.

FIN.

NOTES:

[129] Voulez-vous savoir, Hervey, la passion que vous avez allumée dans mon cœur? Si je pouvais l'exprimer par des paroles, vous la croiriez bien faible. Mais jugez de sa force sur mon silence: le silence prouve le véritable amour: et seulement dans mes yeux vous découvrirez tout le pouvoir des vôtres.

TABLE.

PRÉFACE DE JULES JANIN. I PRÉFACES. XXXI--XXXIII--XXXVII I. LA GÉNÉALOGIE DE VOLTAIRE. 5 II. LA JEUNESSE DE VOLTAIRE. 14 III. LES FEMMES DE VOLTAIRE. 91 IV. DU MOUVEMENT DES ESPRITS A L'AVÉNEMENT DE VOLTAIRE. 153 FÉNELON.--LE DUC D'ORLÉANS.--BAYLE.--MASSILLON.--FONTENELLE.--LE CARDINAL DE FLEURY.--MONTESQUIEU. V. VOLTAIRE A LA COUR. 173 VI. LE SACRE DE VOLTAIRE. 189 VII. LA COUR DE VOLTAIRE. 205 IX. LE PEUPLE DE VOLTAIRE. 243 X. LES MINISTRES DE VOLTAIRE. 255 FRÉDÉRIC LE GRAND.--LA GRANDE CATHERINE.--DIDEROT.--D'ALEMBERT.--BUFFON.--MADAME DE POMPADOUR.--TURGOT.--CONDORCET.--HELVÉTIUS. XI. LES ENNEMIS DE VOLTAIRE. 279 XII. VICTOIRES ET CONQUÊTES DE VOLTAIRE. 294 XIII. LA MORT DE VOLTAIRE. 302 XIV. LE DIEU DE VOLTAIRE. 318 XV. LES ŒUVRES DE VOLTAIRE. 338 XVI. LA DYNASTIE DE VOLTAIRE. 361 XVII. LA COMÉDIE VOLTAIRIENNE. 369 APPENDICE. 373 LE TESTAMENT DE VOLTAIRE.--POÉSIES INÉDITES DE VOLTAIRE.--LETTRES INÉDITES DE VOLTAIRE.

FIN DE LA TABLE.

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HISTOIRE NATURELLE, GÉOLOGIE, GÉODÉSIE, MÉTALLURGIE, CHIMIE, PHYSIQUE, BOTANIQUE, AGRICULTURE, HORTICULTURE, ARBORICULTURE, ETC.

HISTOIRE NATURELLE

=ALBUM du jeune Naturaliste=, ou l'Œuvre de la création représentée dans une suite de 700 gravures prises dans les trois règnes de la nature, dessinées par Jarle et accompagnées d'un texte explicatif propre à faire connaître l'histoire naturelle, extrait de Buffon, Lacépède, Lamarck, Latreille, Bory de Saint-Vincent, Sonnini, etc. 1 vol. in-4 8_$_000

=AUDOUIN et MILNE-EDWARDS.--Traité élémentaire d'Entomologie=, ou d'Histoire naturelle des animaux articulés. 2 vol. in-18. 3_$_000

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=BOITARD.--Le Jardin des Plantes=, description de la Ménagerie et du Muséum d'histoire naturelle. Édition illustrée de 300 gravures. 1 volume in-folio, br. 3_$_200

--Le même, riche reliure dorée sur tranche. 6_$_000

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=--Coléoptères=, Cicindelètes, Carabiques, Dytisciens, Hydrophiliens, Sylphales et Nitidulaires, avec la collaboration de M. E. Desmarest. 1 vol. 6_$_000

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