Part 27
Réponse d'un roi de Sparte à des orateurs de Clazomène: «De votre exorde il ne m'en souvient plus; le milieu m'a ennuyé; et quant à la conclusion, je n'en veux rien faire.» C'est la réponse de Dieu aux suppliques des dévots.
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Le roi Amasis, parvenu d'une condition servile au trône, fit fondre une cuvette dans laquelle il se lavait les pieds, et en fit un dieu.
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On ne dit guère aujourd'hui un _philosophe newtonien_, parce qu'à l'attraction près, qui est si probable, tout est démontré dans Newton, et que la vérité ne peut porter un nom de parti. On dirait les _philosophes cartésiens_, parce que Descartes n'avait que des imaginations, et que ceux qui suivaient sa doctrine étaient du parti d'un homme--et non de la vérité.
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Aristote était un grand homme, sans doute; mais que m'importe? je n'ai rien à apprendre de lui. C'était un grand génie, je le veux: mais il n'a dit que des sottises en philosophie.--Manco-Capac et Odin, Confucius, Zoroastre, Hermès, auraient peut-être été de nos jours de l'Académie des sciences. L'homme de génie serait tombé aux pieds du savant.
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Le siècle présent n'est que le disciple du siècle passé. On s'est fait un magasin d'idées et d'expressions où tout le monde puise.
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Le père Tournon a fait six volumes de l'_Histoire des dominicains_!--et je n'en ai fait que deux de celle de Louis XIV! Et j'en ai fait un de trop.
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Il n'y a pas une idée fixe dans Homère; il y en a mille dans le Tasse.
Vous voulez connaître le Dante. Les Italiens l'appellent divin; mais c'est une divinité cachée; peu de gens entendent ses oracles; il a des commentateurs, c'est peut-être encore une raison de plus pour n'être pas compris. Sa réputation s'affermira toujours, parce qu'on ne le lit guère. Il y a de lui une vingtaine de traits qu'on sait par cœur: cela suffit pour s'épargner la peine d'examiner le reste.
Quel est l'homme le plus heureux? Ce n'est ni moi, ni vous. Est-ce Archimède ou Nomentanus?
Je suppose qu'Archimède a un rendez-vous la nuit avec sa maîtresse. Nomentanus a le même rendez-vous à la même heure. Archimède se présente à la porte; on la lui ferme au nez; et on l'ouvre à son rival, qui fait un excellent souper, pendant lequel il ne manque pas de se moquer d'Archimède, et jouit ensuite de sa maîtresse, tandis que l'autre reste dans la rue, exposé au froid, à la pluie et à la grêle. Il est certain que Nomentanus est en droit de dire. «Je suis plus heureux cette nuit qu'Archimède, j'ai plus de plaisir que lui;» mais il faut qu'il ajoute: Supposé qu'Archimède ne soit occupé que du chagrin de ne point faire un bon souper, d'être méprisé et trompé par une belle femme, d'être supplanté par son rival, et du mal que lui font la pluie, la grêle et le froid. Car si le philosophe de la rue fait réflexion que ni une catin ni la pluie ne doivent troubler son âme; s'il s'occupe d'un beau problème, et s'il découvre la proportion du cylindre, de la sphère, il peut éprouver un plaisir cent fois au-dessus de celui de Nomentanus.
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Dans les temps les plus raffinés, le lion d'Ésope fait un traité avec trois animaux, ses voisins. Il s'agit de partager une proie en quatre parts égales. Le lion, pour de bonnes raisons qu'il déduira en temps et lieu, prend d'abord trois parts pour lui seul, et menace d'étrangler quiconque osera toucher à la quatrième. C'est là le sublime de la politique.
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Qui est-ce qui disait que son fils allait étudier, et qu'il prêchait en attendant?
Tous les siècles se ressemblent-ils? Non; pas plus que les différents âges de l'homme. Il y a des siècles de santé et de maladie.
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La raison a fait tort à la littérature comme à la religion; elle l'a décharnée. Plus de prédictions, plus d'oracles, de dieux, de magiciens, de géants, de monstres, de chevaliers, d'héroïnes. La raison seule ne peut faire un poëme épique. Ah! si le Tasse avait traversé la _Henriade_!
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On a une patrie sous un bon roi, on n'en a point sous un méchant.
Où fut la patrie d'Attila et de cent héros de ce genre, qui en courant toujours n'étaient jamais hors de leur chemin?
Le premier qui a écrit que la patrie est partout où l'on se trouve bien est, je crois, Euripide dans son _Phaéton_.
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Il est triste que souvent pour être bon patriote on soit l'ennemi du reste des hommes. L'ancien Caton, ce bon citoyen, disait toujours en opinant au sénat: «Tel est mon avis, et qu'on ruine Carthage.» Être bon patriote, c'est souhaiter que sa ville s'enrichisse par le commerce, et soit puissante par les armes. Il est clair qu'un pays ne peut gagner sans qu'un autre perde, et qu'il ne peut vaincre sans faire des malheureux.
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Celui qui brûle de l'ambition d'être édile, tribun, préteur, consul, dictateur, crie qu'il aime sa patrie, et il n'aime que lui-même. Chacun veut être sûr de pouvoir coucher chez soi, sans qu'un autre homme s'arroge le pouvoir de l'envoyer coucher ailleurs. Chacun veut être sûr de sa fortune et de sa vie. Tous formant ainsi les mêmes souhaits, il se trouve que l'intérêt particulier devient l'intérêt général: on fait des vœux pour la république, quand on n'en fait que pour soi-même.
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Quand nous avons découvert l'Amérique, nous avons trouvé toutes les peuplades divisées en républiques; il n'y avait que deux royaumes dans toute cette partie du monde. De mille nations, nous n'en trouvâmes que deux subjuguées.
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On aime la gloire et l'immortalité, comme on aime sa race qu'on ne peut voir.
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La religion est comme la monnaie, les hommes la prennent sans la connaître.
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Confucius dit: «Jeûner, vertu de bonze; secourir, vertu de citoyen.»
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Les grammairiens sont pour les auteurs ce qu'un luthier est pour un musicien.
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Belles paroles de Suzanne de Suze en mourant: «Grand Dieu, je t'apporte quatre choses qui ne sont pas dans toi: le néant, la misère, les fautes et le repentir.»
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Les paroles sont aux pensées ce que l'or est aux diamants; il est nécessaire pour les enchâsser, mais il en faut peu.
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Lord Peterborough, en voyant Marly, dit: «Il faut avouer que les hommes et les arbres plient ici à merveille.»
Il disait de George Ier: «J'ai beau appauvrir mes idées, je ne puis me faire entendre de cet homme.»
Et pourtant Milord ne se faisait entendre de mademoiselle Lecouvreur qu'à force d'or.
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Un protestant avait converti sa première femme; il ne put convertir la seconde: ses arguments n'étaient plus si forts. Newton faisait souvent ce conte.
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Il est aisé de tromper les savants. Michel-Ange fait une statue que tous les connaisseurs prennent pour une antique. Boulogne fait un tableau, qu'on vend pour un Paul Véronèse; et Mignard attrapé lui dit: «Faites donc toujours des Paul et jamais des Boulogne!»
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Les rois et les ministres croient gouverner le monde. Ils ne savent pas qu'il est mené par des capucins: ce sont les prêtres qui mettent dans les têtes des opinions, souveraines des rois.
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Le comte de Königsmark, depuis général des Vénitiens, pressé par Louis XIV de se faire catholique, lui répondit: «Sire, si vous voulez me donner trente mille hommes, je vous promets de rendre toute la France turque en moins de deux ans.»
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Les jansénistes ont servi à l'éloquence, et non à la philosophie. La science de dire vaut mieux que l'art de ne pas dire.
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La superstition est tout ce qu'on ajoute à la religion naturelle. Les philosophes platoniciens affermirent la religion chrétienne; les nouveaux philosophes l'ont détruite. Tout auteur d'une religion nouvelle est nécessairement persécuté par l'ancienne; mais la nouvelle persécute à son tour. La morale est la même d'un bout du monde à l'autre. Confucius, Cicéron, Platon, le chancelier de l'Hôpital, Locke, Newton, Gassendi, sont de la même Église. DIEU a fait l'or; les alchimistes veulent en faire.
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La force et la faiblesse arrangent le monde. S'il n'y avait que force, tous les hommes combattraient; mais DIEU a donné la faiblesse: ainsi le monde est composé d'ânes qui portent et d'hommes qui chargent.
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Les jacobins ont une bulle qui leur ordonne de célébrer la fête de l'immaculée Conception, et une bulle qui leur permet de n'y pas croire. Quand ils sont docteurs, ils jurent l'immaculée; reçus dominicains, ils l'abjurent.
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Chaque nation a son grand homme: on fait sa statue d'or: on jette au rebut les autres métaux dont l'idole était composée; on oublie ses défauts. Voilà comme on canonise les saints; on attend que les témoins de leurs vices soient morts.
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La cause de la décadence des lettres, c'est qu'on a atteint le but: ceux qui viennent après veulent le passer.
Tout est devenu bien commun, tout est trouvé; il ne s'agit que d'enchâsser.
Le premier qui a dit que les roses ne sont point sans épines, que la beauté ne plaît point sans les grâces, que le cœur trompe l'esprit, a étonné. Le second est un sot.
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L'amour vit de contrastes. La Béjard disait qu'elle ne se consolerait jamais de la perte de ses deux amants: l'un était Gros-René, et l'autre le cardinal de Richelieu.
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Les protestants ont réformé l'Église romaine en la rendant plus attentive sur elle-même; mais cette Église, devenant plus décente et plus sévère, a anéanti le génie italien. Il n'a plus été permis de penser en Italie. La liberté a enlevé le génie anglais; l'esclavage a flétri l'esprit italien.
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Les idées sont précisément comme la barbe; elle n'est point au menton d'un enfant: les idées viennent avec l'âge.
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Dryden, dans le _Spanish Friar_, dit: «Il reste à savoir si le mariage est un des sept sacrements, ou un des sept péchés mortels.»
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De toutes les religions, celle qui exclut le plus les prêtres de toute autorité civile, c'est sans contredit celle de Jésus: _Rendez à César ce qui est à César._--_Il n'y aura parmi vous ni premier ni dernier._--_Mon royaume n'est point de ce monde._
Les querelles de l'Empire et du sacerdoce, qui ont ensanglanté l'Europe pendant plus de six siècles, n'ont donc été de la part des prêtres que des rébellions contre Dieu et les hommes, et un péché continuel contre le Saint-Esprit.
Depuis Calchas, qui assassina la fille d'Agamemnon, jusqu'à Grégoire XII et Sixte V, deux évêques de Rome qui voulurent priver le grand Henri IV du royaume de France, la puissance sacerdotale a été fatale au monde.
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Le pape prétend disposer du temporel des rois; oui, mais non pas du temporel des savetiers.
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La religion fut d'abord aristocratique; plusieurs dieux. La philosophie la fit monarchique; un seul principe. L'inscription d'Isis est du temps de la philosophie: «Je suis tout ce qui est et sera; nul mortel ne lèvera mon voile.»
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Ces pensées de Voltaire, retrouvées près d'un siècle après sa mort, ne sont-elles pas un autre testament? Ne dirait-on pas qu'il rouvre son tombeau pour nous faire entendre une fois de plus le cri de la vérité, le cri du combat, le cri de la passion?
Chose étrange! ce cercueil qui attend toujours son campo-santo, semble renfermer un mort vivant. C'est Lazare qui ressuscite quand passe l'esprit du Seigneur. Qui donc oserait écrire sur ce cercueil: _Ci-gît Voltaire!_
II.
POÉSIES INÉDITES DE VOLTAIRE.
Je connais plus de dix volumes de poésies et lettres de Voltaire que je n'ai vues imprimées dans aucune édition des œuvres de l'illustre poëte. Pourquoi ne pas les publier? pourquoi les publier? les lettres ni les poésies ne changeraient rien à l'esprit ni à la renommée de Voltaire. C'est toujours la monnaie bien frappée de cet or un peu pâle qui renferme si peu d'alliage. Mais cette même monnaie n'enrichirait guère le trésor de Fernex.
Je ne donne ici que les vers et les lettres qui peignent quelques heures oubliées ou inconnues de la jeunesse de Voltaire. Je n'ai pas tous les autographes de ces pages inédites, je n'ai pour le plus grand nombre que des copies du temps. Mais que ceux qui ne reconnaîtront plus Voltaire me jettent la première pierre.
Je commence par deux franches épigrammes:
J. B. ROUSSEAU.
Pauvre Rousseau, vétéran rimailleur, Comme on te berne, hélas! comme on se moque De tes écrits! que je plains ta douleur! Des gens de bien la haine réciproque Était ton lot, mais sur le ton railleur Tout honnête homme aujourd'hui te provoque. Ton temps n'est plus; l'hiver n'a point de fleur; Quitte la rime, Apollon te révoque: Il t'aima peintre, et te hait barbouilleur.
L'ABBÉ DE SAINT-PIERRE.
N'a pas longtemps, de l'abbé de Saint-Pierre On me montrait le buste tant parfait, Qu'onc ne sus voir si c'était chair ou pierre, Tant le sculpteur l'avait pris trait pour trait. Adonc restai perplexe et stupéfait, Craignant en moi de tomber en méprise; Puis dis soudain: Ce n'est là qu'un portrait, L'original dirait quelque sottise.
Voltaire, qui était du beau monde, ne croyait pas déchoir en écrivant les billets galants de madame d'Averne au duc d'Orléans. En voici un, à propos d'une ceinture qu'elle avait donnée à ce prince:
Pour la mère des Amours Les Grâces autrefois firent une ceinture; Un certain charme était caché dans sa tissure: Avec ce talisman la déesse était sûre De se faire aimer toujours. Eh! pourquoi n'est-il plus de semblable parure? De la même manufacture Sortit un ceinturon pour l'amant de Vénus. Mars en sentit d'abord mille effets inconnus: Vénus, qui fit ce don, ne se vit pas trompée; Aussi depuis ce temps le sexe est pour l'épée. Les Grâces, qui pour vous travaillent de leur mieux, Ont fait un ceinturon sur le même modèle. Que ne puis-je obtenir des dieux La ceinture qui rend si belle, Pour l'être toujours à vos yeux!
Voici des petits vers à La Condamine:
Vos vers servent à me confondre: Je sens que je ne puis répondre A votre style séducteur; C'est en vain que je veux semondre Le Dieu du peuple rimailleur: Lui qui m'inspire trop d'ardeur, A présent me laisse morfondre. Ma muse, lasse et sans chaleur, De grands vers ne saurait plus pondre. Je deviens un sec raisonneur, Un métaphysique hypocondre, Avec Pascal un chicaneur, Un vrai philosophe de Londre. Et je vous prierai de refondre Et mon esprit et mon humeur; Mais ne blâmez jamais mon cœur, Car sur un œuf ce serait tondre.
Je ne sais à qui sont adressés ceux-ci:
Que toujours de ses douces lois Le dieu des vers vous endoctrine, Qu'à vos chants il joigne sa voix, Tandis que de sa main divine Il accordera sous vos doigts La lyre agréable et badine Dont vous vous servez quelquefois. Que l'Amour encor plus facile Préside à vos galants exploits, Comme Phébus à votre style; Et que Plutus, ce dieu sournois, Mais aux autres dieux très-utile, Rende par maint écu tournois Les jours que la Parque vous file Des jours plus heureux mille fois Que ceux d'Horace et de Virgile.
Cette jolie épître est datée de la cour de Sceaux:
La paresse froide et muette N'a point dicté l'œuvre parfaite Où votre esprit en vers heureux De votre cœur est l'interprète. C'est peu pour être un bon poëte D'être un aimable paresseux; Que la muse la plus fertile Joigne l'étude au sentiment: Ce qui paraît le plus facile Est écrit difficilement. Parler juste, avec harmonie, Avec esprit, sagesse et feu, C'est un art qui n'est point un jeu; Un rien qui semble coûter peu Veut de la peine et du génie.
Le dieu qui sait vous captiver, A tant d'autres peu favorable, Vous donna ce génie aimable Avec l'art de le cultiver; Et guida chez vous sur sa trace Les devoirs, les plaisirs, les arts. Cueillant les lauriers du Parnasse, Arrachant les palmes de Mars, Soyez et l'Achille et l'Homère, Et sous les berceaux de Cypris Chantez plus d'une Briséis; A plus d'une vous savez plaire.
Voici un fragment sans doute détaché d'une lettre du même temps:
Je vois cet agréable lieu, Ces bords riants, cette terrasse, Où Courtin, La Fare et Chaulieu, Loin du faux goût, des gens en place, Pensant beaucoup, écrivant peu, Parmi des flacons à la glace Composaient des vers pleins de feu; Enfants d'Aristippe et d'Horace, Des leçons du Portique instruits, Tantôt ils en cueillaient les fruits, Et tantôt les fleurs du Parnasse. Philosophes sans vanité, Beaux esprits sans rivalité, Entre l'étude et la paresse, A côté de la volupté Ils avaient placé la sagesse. Où trouver encor dans Paris Des mœurs et des talents semblables? Il n'est que trop de beaux esprits, Mais qu'il est peu de gens aimables!
C'est une note qui résonne souvent sur le clavecin de cette muse familière.
Nous arrivons aux amoureuses:
A MADEMOISELLE DE CORSEMBLEU.
Si ton amour n'est qu'une fantaisie, Qu'un faible goût qui doit passer un jour, Si tu m'as pris pour me quitter, Sylvie, Cruelle, hélas! que je hais ton amour! Ton changement me coûtera la vie. Viens dans mes bras te livrer sans retour, Que tes baisers dissipent mes alarmes, Que la fureur de tes embrassements Ajoute encore à mes emportements, Que ton amour soit égal à tes charmes.
A MADEMOISELLE AURORE DE LIVRY
PENDANT UNE MALADIE DE L'AUTEUR.
Sors de mon sein, fatale maladie. Dieux des enfers, impitoyables dieux, N'attentez pas aux beaux jours de ma vie, Ils sont sacrés, ils sont pour Aspasie. Je vis pour elle et je vis pour ses yeux; Mais si jamais son amour infidèle Vient à s'éteindre, ou commence à languir, Ah! c'est alors qu'il me faudra mourir; De mon trépas reposez-vous sur elle.
Heureusement, Voltaire ne mourut pas.
Voltaire demeura environ trois ans en Angleterre; il a eu le temps d'apprendre tout le bel esprit de Londres; et quand on est de la compagnie de Bolingbroke, par exemple, on ne manque d'adresser des vers amoureux, quand même ils ne seraient pas plus anglais que ce madrigal à lady Hervey:
TO LADY HERVEY.
Hervey, would you know the passion You have kindled in my breast? Trifling is the inclination That by words can express'd. In my silence see the lover; True love is by silence known: In my eyes you'll best discover All the power of your own[129].
Les vers à Laura Harley exprimaient à peu près le même sentiment.
Voltaire fut plus encore le poëte que l'amant d'Adrienne Lecouvreur. Aussi retrouve-t-on çà et là beaucoup de mauvaises rimes voltairiennes en l'honneur de la princesse. J'ai copié ce quatrain au bas du portrait de mademoiselle _Lecouvreur_ peint par Santerre:
Éloquence des yeux, du geste et du silence, Grand art de peindre l'âme et de parler au cœur, Quand vous embellissiez la scène de la France, Il était une Lecouvreur.
Voici maintenant une fable amoureuse:
PYGMALION.
A MADEMOISELLE LECOUVREUR.
Certain sculpteur, d'Amour je sais le fait, En façonnant une sienne statue, La tâtonnait, tout tâtonnant disait: Que de beautés! Si cela respirait, Que de plaisirs! Notez qu'elle était nue. Bref, dans l'extase, et l'âme tout émue, Laissant tomber son ciseau de sa main, Avide, baise, admire et baise encore. Dans ses regards, dans ses vœux incertains, Des yeux, des mains, de tous ses sens dévore, Presse en ses bras ce marbre qu'il adore, Et tant, dit-on, le baisa, le pressa (Mortels, aimez, tout vous sera possible), Que de son âme un rayon s'élança, Se répandit dans ce marbre insensible, Qui par degrés devenu plus flexible, S'amollissant sous un tact amoureux, Promet un cœur à son amant heureux. Sous cent baisers d'une bouche enflammée La froide image à la fin animée Respire, sent, brûle de tous les feux, Étend les bras, soupire, ouvre les yeux, Voit son amant plus tôt que la lumière. Elle le voit, et déjà veut lui plaire, Craint cependant, dérobe ses appas, Se cache au jour; dompte son embarras; En rougissant à son vainqueur se livre, Puis, moins timide, et souriant tout bas, Avec transport de tendresse s'enivre, Presse à son tour son amant dans ses bras, S'anime enfin à de nouveaux combats, Et semble aimer même avant que de vivre.
ENVOI.
O Lecouvreur, ô toi qui m'as charmé, Puissent mes vers transmettre en toi ma flamme! Permets qu'Amour pour moi te donne une âme. Qui n'aime point est-il donc animé?
Piron écrivit la même fable à mademoiselle Lecouvreur, mais elle ne descendit pas de son piédestal pour le poëte bourguignon: elle n'aimait que les poëtes grands seigneurs.
Je ne veux pas, pour la gloire du poëte, transcrire ses vers à mademoiselle Lecouvreur, quand il lui envoie pour étrennes un manteau de lit:
Recevez, charmante Adrienne, Recevez ce manteau de lit.
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Que de rimes à la marquise du Chastelet:
Un certain dieu, dit-on, dans son enfance, Ainsi que vous confondait les docteurs; Un autre point qui fait que je l'encense, C'est qu'on nous dit qu'il est maître des cœurs: Bien mieux que lui vous y régnez, Thémire, Son règne au moins n'est pas de ce séjour; Le vôtre en est, c'est celui de l'Amour; Souvenez-vous de moi dans votre empire.
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L'esprit sublime et la délicatesse, L'oubli charmant de sa propre beauté, L'amitié tendre et l'amour emporté, Sont les attraits de ma belle maîtresse. Vieux rêvasseurs, vous qui ne sentez rien; Vous qui cherchez dans la philosophie L'Être suprême et le souverain bien, Ne cherchez plus, il est dans Émilie.
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Nymphe aimable, nymphe brillante, Vous en qui j'ai vu tour à tour L'esprit de Pallas la savante, Et les grâces du tendre Amour; De mon siècle les vains suffrages N'enchanteront point mes esprits: Je vous consacre mes ouvrages, C'est de vous que j'attends leur prix.
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Ma flamme est un embrasement Que tout allume et renouvelle; La vôtre n'est qu'une étincelle Prête à s'éteindre à tout moment: Quel crime d'aimer faiblement! Il vaudrait mieux être infidèle.
Madame du Chastelet suivit le conseil de Voltaire.
Je finis par ces quatre vers, qui sont presque une épitaphe:
A MADAME ***.
Sous la couronne des vingt ans Vous tenez le sceptre à Cythère, Où je sais que depuis longtemps On n'y dit plus que _feu Voltaire_.
III.
LETTRES INÉDITES DE VOLTAIRE.
J'imprime ici sans commentaire les lettres de Voltaire qui sont des pages arrachées à l'histoire de sa jeunesse, ou qui peignent des figures du dix-huitième siècle, comme mademoiselle Sallé, maîtresse de Thieriot, à ses heures perdues:
A MADEMOISELLE DE C.
Vous êtes comme Vénus, vous aimez la tempête.