Part 25
La nature, qui embaume les livres de Jean-Jacques, ne montre pas un pan de sa robe dans ceux de Voltaire[116], c'est la nature académique de Boileau qui inspire le poëte de la _Henriade_.
Dans toute la _Henriade_, la nature ne se montre pas davantage. «Il n'y a pas, disait Delille, d'herbe pour nourrir les chevaux, ni d'eau pour les abreuver.» Au seizième siècle, la nature inspirait les poëtes; Boileau vint, qui lui mit la perruque solennelle de la cour de Louis XIV: ainsi, dans l'_Épître_ à son jardinier, que dis-je, jardinier? _Antoine, gouverneur de mon jardin d'Auteuil_, Antoine _dirige_ l'if et _exerce_ sur les espaliers l'_art de La Quintinie_. De là une note du poëte pour expliquer cet hémistiche: «Jean de La Quintinie, directeur des jardins fruitiers et potagers du roi.» Une autre note avait déjà averti le lecteur que Boileau n'eût pas daigné parler de son jardinier, si Horace n'avait pas chanté son fermier. Comme Boileau était écouté des poëtes de son temps, la poésie dédaigna au dix-septième siècle la jupe rayée des hameaux et la primevère des prairies, les cascades de la fontaine et les harmonies de la forêt, les rêveries du sentier et les spectacles de la montagne. Il fut décidé que le jardin de Versailles était seul digne, grâce à ses ifs et à ses statues, d'être chanté dans les grands vers. La Fontaine, qui n'écoutait personne, osa chanter la fumée des fermes et la rosée des chemins. Par malheur, Voltaire était de l'école de Boileau.
Voltaire jugeait vite et jugeait bien[117]. Il disait de Rivarol: «C'est un feu d'artifice tiré sur l'eau.» Quoi de plus original et de plus vrai que ce qu'il dit de Marivaux: «C'est un homme qui connaît tous les sentiers qui aboutissent au cœur humain, mais qui n'en sait pas la grand'route.» Nul mieux que lui ne décochait l'épigramme. «_Œdipe,_ s'écriait La Motte, c'est le plus beau sujet du monde: il faut que je le mette en prose.--Faites cela, dit Voltaire, et je mettrai votre _Inè_s en vers.» Parlant de Marmontel et de sa _Poétique_: «Comme Moïse, il conduit les autres à la terre promise, quoiqu'il ne lui soit pas permis d'y entrer.» Il se moquait finement des jugements du monde. Un jour, chez le prince de Conti, on déchirait, avec quelque raison, les fables de La Motte en vantant celles de La Fontaine. «A propos, dit Voltaire, je sais une fable de La Fontaine qui n'a jamais été imprimée.--Comment! une fable de La Fontaine? dépêchez-vous donc de nous la dire.» Et Voltaire l'ayant dite: «Voilà de l'admirable! Ce n'est pas comme ces vilaines fables de La Motte; que de naturel! que de grâce!--Eh bien! messieurs, s'écria Voltaire, cette fable charmante que vous admirez tous est pourtant de La Motte[118].»
Voltaire est presque abandonné au théâtre, parce que, plus fidèle aux idées de son siècle qu'à l'idée éternelle de la grandeur et de la beauté, il s'est fait une arme de chacune de ses tragédies pour combattre des préjugés qu'il a vaincus. Napoléon, qui pardonnait à Voltaire quand Talma jouait _Œdipe_, relisait _Mahomet_ à Sainte-Hélène. «Quand la pompe de la diction, les prestiges de la scène ne trompent plus l'analyse ni le vrai goût, alors Voltaire perd immédiatement mille pour cent. On ne croira qu'avec peine qu'au moment de la révolution, Voltaire eût détrôné Corneille et Racine: on s'était endormi sur les beautés de ceux-ci, et c'est au premier consul qu'est dû le réveil.» Mais Voltaire s'était lui-même rendu justice. «Vous savez bien, fripon que vous êtes, écrit-il à Voisenon, que les tragédies de Crébillon ne valent rien, et je vous avoue en conscience que les miennes ne valent pas mieux; je les brûlerais toutes si je pouvais; et cependant j'ai encore la sottise d'en faire, comme le président Hubert jouait du violon à soixante-dix ans, quoiqu'il en jouât fort mal et qu'il fût cependant le meilleur violon du parlement[119].»
Faut-il parler des comédies de Voltaire? «Voltaire n'a été bon plaisant que dans son propre rôle.» C'est M. Villemain qui a dit cela. Toutefois, qui donc a le droit de se montrer si sévère contre _Nanine_ et l'_Enfant prodigue_? Alfred de Musset se retrouvait en famille dans la maison d'Euphémon, et _Louison_ est la petite-nièce de _Nanine_.
C'est dans ses contes qu'il faut surtout chercher Voltaire: c'est là que son génie s'épanouit en toute liberté; c'est là qu'il nous surprend par sa gaieté profonde et sa raison souveraine; c'est là qu'avec son rire éclatant il nous jette la vérité à pleines mains: c'est Rabelais, c'est Montaigne, c'est Voltaire[120].
Il y a un chef-d'œuvre de Voltaire qui renferme tout Voltaire: c'est _Candide_, un simple roman; mais ce simple roman, c'est tout l'esprit français[121], depuis la philosophie jusqu'à la grâce. Oui, tout Voltaire: l'imagination et la raillerie, la grandeur et la concision. La simplicité s'y promène toute nue, mais avec les mains pleines de roses et de diamants, comme la reine de Golconde. Oui, tout l'esprit français est là. Que dis-je? Swift et Sterne ont-ils plus d'humour? L'Arioste est-il plus romanesque? Cervantes se joue-t-il mieux de la folie et de la raison? Dans l'antiquité, qui donc eût raconté ce poëme enjoué de la misère humaine? Voltaire, qui jusque-là s'était montré plutôt un dessinateur qu'un peintre, semble avoir trouvé, comme par merveille, une palette préparée par un des rois de la couleur. Comme sa touche est spirituelle et lumineuse! Quelles oppositions! quels effets! quels miracles! Tous ses tableaux sont étincelants d'une immortelle lumière. C'est qu'il avait pris une torche de l'enfer pour regarder l'humanité de face et de profil. Le vieux Dante n'était pas descendu si loin. L'humanité s'était laissé surprendre un jour de colère sur son lit de douleur[122].
Voltaire n'est pas seulement dans ses contes, il est dans toute son œuvre; les ébauches mêmes indiquent la main puissante d'un grand maître; le plus mauvais de ses pamphlets est encore digne de nos études, comme la plus simple de ses lettres, datée d'une heure ou d'un jour, est écrite pour l'immortalité.
Aujourd'hui que la langue française est devenue un labyrinthe où la pensée ne tient pas toujours le fil d'Ariane, ce style de Voltaire nous frappe et nous séduit comme un beau rayon de lumière. Rien n'est plus franc, rien n'est plus simple, rien n'est plus beau; jamais l'esprit et la raison n'ont si bien marché du même pas. Il ne lui manque rien, si ce n'est la grandeur qui naît du sentiment. «Voltaire rit de tout, dit M. de Sacy; mais un vers dur le fait sauter sur son fauteuil; une faute de goût le met en colère même contre une impiété, et la seule chose qu'il ne pardonne pas à un philosophe, c'est de mal écrire. Vous haussez les épaules de cette passion pour les mots? Eh bien, avec votre dédain pour ces futilités littéraires, ayez, je vous prie, la grâce et la légèreté de Voltaire; écrivez avec plus de naturel et de liberté que lui; faites petiller plus d'idées dans un style plus coulant et plus simple! Le style, c'est la beauté de la pensée, comme les bois, les eaux, la lumière, sont les beautés du monde.» Le style de Voltaire, c'est la beauté de sa pensée. Il avait horreur des phrases. «Vos belles phrases! lui dit-on un jour.--Mes belles phrases! mes belles phrases! Apprenez que je n'en ai pas fait une de ma vie.»--Quel éloge de lui-même! quelle critique des autres!
III.
Pour bien juger un homme, il faut, après l'avoir vu à distance, aller jusqu'à lui, évoquer, comme disait Bacon, le génie de son temps, se faire pour une heure un homme de son siècle. Après toutes les métamorphoses provoquées par Voltaire, dans la France des idées, les armes de cet impitoyable combattant nous paraissent émoussées, à nous critiques d'un autre siècle; mais si par enchantement nous allions nous réveiller sous le règne de Louis XV, combien ne serions-nous pas émerveillés de l'héroïsme téméraire de cet homme qui fut longtemps seul de son parti! En effet, quelle était la France de Louis XV, la France des idées, la tête de la nation? Aux beaux jours de l'antiquité, le penseur n'avait qu'à dire à sa pensée: «Va, le jour est venu.» Mais en l'an de grâce 1750, trois siècles après la découverte de l'imprimerie, la pensée du philosophe rencontrait à chaque pas une sentinelle qui lui disait: «On ne passe pas.» Le livre ne s'envolait pas comme un oiseau de la fenêtre du penseur; il était soumis au censeur, à l'exempt, à l'humeur du ministre, à la critique du confesseur, à la fantaisie de la maîtresse, le ministre ne parlant qu'après la maîtresse et le confesseur. On sait trop bien que Voltaire et Jean-Jacques, d'Alembert et Diderot n'avaient pas, comme Molière et Corneille, approbation et privilége du roi. Si Voltaire secouait ses mains pleines de lumières, c'était hors de France, dans les marais de la Hollande, dans les brouillards de l'Angleterre, dans les déserts de la Suisse. Si une seule fois le censeur laissait passer une œuvre de Voltaire; cette œuvre s'appelait la _Princesse de Navarre_ ou le _Poëme de Fontenoy_! Mais si Voltaire ose penser, halte là! on a commencé par la Bastille, on a continué par l'exil, on va finir je ne sais où. En attendant, Voltaire, gentilhomme du roi de France, ami du roi de Prusse et de l'impératrice de Russie, prend des pseudonymes pour oser dire la vérité. Ce n'était qu'un jeu, direz-vous cent ans après, tout en souriant des folies de Louis XV. C'était si peu un jeu, que Voltaire, malgré sa témérité, passa toute sa vie aux portes de la France, lui qui tenait au cœur de la France. C'était si peu un jeu, que Voltaire, mort, n'eut que par surprise un tombeau dans sa patrie.
Voltaire a dit: «Si quelqu'un veut se donner la peine de nous répondre, ce sera un Prométhée qui nous apportera le feu céleste.» Voltaire voulut s'appeler Prométhée II, mais il lui manqua le feu céleste.
Voltaire est plus grand que sa philosophie, parce qu'il y a en lui plus qu'un philosophe; il y a en lui plus qu'un poëte, il y a un homme. Si Dieu ne rayonne pas comme le soleil de l'infini dans la sagesse du philosophe ni dans les vers du poëte, Dieu inspire l'homme vers la vérité et la justice.
Le mot qui résumerait le plus nettement le génie de Voltaire serait la raison. Toutes ses œuvres sont là pour l'attester, poésie ou prose, poëme ou pamphlet, tragédie ou conte. Cette raison sans merci nous a supprimé bien des pages charmantes où son esprit eût si luxueusement doré les arabesques de la fantaisie. Oui, la raison, cette vigne sans ivresse où se sont abreuvés Charron, Montaigne, Molière, La Fontaine. La raison, n'est-ce pas le sentiment du beau et du bien? n'est-ce pas la corne d'abondance d'où tombent tous les fruits du génie? Est-ce avec autre chose que Voltaire a produit des chefs-d'œuvre littéraires et remué l'humanité? N'est-ce pas avec la raison qu'il a vaincu les mauvais philosophes et les mauvais dévots?
Dans l'œuvre de Voltaire, la raison se montre à chaque pas, comme une âme qui éclaire et qui anime. Il y a un poëte qui chante, mais il y a aussi un homme qui va dire la vérité. Ce n'est point assez de parler la langue des dieux, il veut parler aussi la langue des hommes. «Sa prose est une épée; elle brille, elle siffle, elle pousse en avant, elle tue,» a dit M. Désiré Nisard. C'est avec cette épée flamboyante qu'il traverse l'histoire, la philosophie et la religion, répandant la lumière et combattant l'erreur--souvent par l'erreur.
En poésie, dans la poésie de Voltaire lui-même, la raison a souvent tort, car la raison proscrit l'enthousiasme et la témérité. Or y a-t-il un grand poëte sans ces deux majestueux défauts? Voltaire n'a pu se sauver que dans le conte, l'épître et la satire. Là, c'est l'esprit qui parle dans toute sa grâce, dans tout son feu, dans tout son charme. Quelquefois la fantaisie vient d'un pied léger se hasarder dans le domaine de Voltaire; elle y chante le _Mondain,_ elle y dit _les Vous et les Tu_. Mais presque toujours, dans cette poésie étincelante, l'esprit seul a la parole.
Si la raison a tort dans la poésie qui s'élève sur les ailes de la rêverie et de l'enthousiasme, la raison reprend bien sa place dans la poésie qui raisonne tout en rimant, dans la poésie qui parle à l'idée tout en parlant au sentiment. Ainsi, n'est-ce pas la raison qui a présidé à ces tragédies, ces contes, ces épîtres, où Voltaire court de rime en rime à la recherche de la vérité?
Suivez pas à pas cette raison par toutes ses routes fertiles: en philosophie, elle a créé la critique; elle a saisi hardiment, d'une main impitoyable, le côté ridicule de toutes les philosophies qui s'étaient pavanées ici-bas dans leur robe de pourpre ou dans leurs guenilles. En politique, la raison de Voltaire produit l'amour de la patrie et l'amour de la liberté; elle relève l'homme à sa hauteur, elle proscrit les traces dernières de la féodalité, elle glorifie la noblesse du cœur et de l'esprit[123]. En religion, la raison de Voltaire se passionne; mais n'est-ce pas souvent la raison? S'il est allé trop loin, c'est qu'il pressentait qu'il perdrait du terrain. N'écrivait-il pas à d'Alembert: «Le temps fera distinguer ce que nous avons pensé d'avec ce que nous avons dit?»
Et quand on a lu Voltaire, quand on a vécu sa vie, quand on a étudié ce grand homme dans son œuvre comme dans ses œuvres, on dit avec Gœthe: «On n'est point surpris que Voltaire se soit assuré en Europe, sans contestation, la monarchie universelle des esprits: ceux mêmes qui auraient eu des titres à lui opposer reconnaissaient sa suprématie, et donnaient l'exemple de n'être que les grands de son empire. Depuis sa mort, la renommée fait encore retentir d'un pôle à l'autre le bruit de sa gloire immortelle. Voltaire sera toujours regardé comme le plus grand homme en littérature des temps modernes, et peut-être même de tous les siècles; comme la création la plus étonnante de l'auteur de la nature, création où il s'est plu à rassembler une seule fois, dans la frêle et périlleuse organisation humaine, toutes les variétés du talent, toutes les gloires du génie, toutes les puissances de la pensée.»
Que dire après Gœthe, celui-là qui a continué le dix-huitième siècle en plein dix-neuvième siècle?
NOTES:
[108] Voltaire ne comptait pas. Il s'effrayait quelquefois de tant de papier sillonné. «Sans compter, disait-il, que je ferais un beau volume de mes sottises!»
[109] Voltaire s'élève contre les académies, parce que pour lui la seule académie, c'est la nature; pour lui, le goût académique est mortel; il restreint le talent au lieu de l'étendre:
«Les académies sont, sans doute, très-utiles pour former les élèves, surtout quand les directeurs travaillent dans le grand goût: mais si le chef a le goût petit, si sa manière est aride et léchée, si ses figures grimacent, si ses tableaux sont peints comme les éventails; les élèves, subjugués par l'imitation ou par l'envie de plaire à un mauvais maître, perdent entièrement l'idée de la belle nature. Il y a une fatalité sur les académies: aucun ouvrage qu'on appelle académique n'a été encore, en aucun genre, un ouvrage de génie: donnez-moi un artiste tout occupé de la crainte de ne pas saisir la manière de ses confrères, ses productions seront compassées et contraintes: donnez-moi un homme d'un esprit libre, plein de la nature qu'il copie, il réussira. Presque tous les artistes sublimes ou ont fleuri avant les établissements des académies, ou ont travaillé dans un goût différent de celui qui régnait dans ces sociétés.»
[110] Coypel, qui croyait écrire avec son pinceau et peindre avec sa plume:
On dit que notre ami Coypel Imite Horace et Raphaël, A les surpasser il s'efforce; Et nous n'avons point aujourd'hui De rimeur peignant de sa force, Ni peintre rimant comme lui.
[111] Voltaire voulut avoir la _Henriade_ en tapisserie. Il écrivit de Cirey à l'abbé Moussinot:
«Allez donc, mon cher ami, dans le royaume de M. Oudry. Je voudrais bien qu'il voulût exécuter la _Henriade_ en tapisserie; j'en achèterais une tenture. Il me semble que le temple de l'Amour, l'assassinat de Guise, celui de Henri III par un moine, saint Louis montrant sa postérité à Henri IV, sont d'assez beaux sujets de dessins: il ne tiendrait qu'au pinceau d'Oudry d'immortaliser la _Henriade_ et votre ami.»
Mais son trésorier l'avertit que cette édition de la _Henriade_ le ruinerait, et il y renonça.
[112] «Nous possédons dans Paris de quoi acheter des royaumes: nous voyons tous les jours ce qui manque à notre ville, et nous nous contentons de murmurer. On passe devant le Louvre et on gémit de voir cette façade, monument de la grandeur de Louis XIV, du zèle de Colbert et du génie de Perrault, cachée par des bâtiments de Goths et de Vandales. Nous courons aux spectacles, et nous sommes indignés d'y entrer d'une manière si incommode et si dégoûtante. Nous n'avons que deux fontaines dans le grand goût, et il s'en faut bien qu'elles soient avantageusement placées: toutes les autres sont dignes d'un village. Des quartiers immenses demandent des places publiques, et tandis que l'arc de triomphe de la porte Saint-Denis et la statue équestre de Henri le Grand, ces deux ponts, ces deux quais superbes, ce Louvre, ces Tuileries, ces Champs-Élysées égalent ou surpassent les beautés de l'ancienne Rome, le centre de la ville, obscur, resserré, hideux, représente le temps de la plus honteuse barbarie.
A qui appartient-il d'embellir la ville, sinon aux habitants? On parle d'une place et d'une statue du roi; mais depuis le temps qu'on en parle, on a bâti une place dans Londres, et on a construit un pont sur la Tamise. Il est temps que ceux qui sont à la tête de la plus opulente capitale de l'Europe la rendent la plus commode et la plus magnifique. Ne serons-nous pas honteux à la fin de nous borner à de petits feux d'artifice vis-à-vis un bâtiment grossier, dans une petite place destinée à l'exécution des criminels? Qu'on ose élever son esprit, et on fera ce qu'on voudra. Il s'agit bien d'une place! il faut des marchés publics, des fontaines, des carrefours réguliers, des salles de spectacle; il faut élargir les rues, découvrir les monuments qu'on ne voit point, et en élever qu'on puisse voir.»
[113] Je ne sais pas s'il a lu beaucoup la Bible, j'en doute. Au dix-huitième siècle, la poésie de la Bible passait après la poésie de l'Olympe. «Je suis fâché, comme bon chrétien, disait Voltaire, que le sacré n'ait pas le même succès que le profane; mais est-ce ma faute si Jephté et l'arche du Seigneur sont mal reçus à l'Opéra, lorsqu'un grand prêtre de Jupiter et une catin d'Argos réussissent à la Comédie?»
[114] L'historien qui a raconté Cromwell avec la familiarité d'un Bossuet doctrinaire avait le droit de caractériser l'historien de Charles XII. «S'il mêlait les travaux, il ne confondait pas les tons: il ne jeta sur Charles XII rien de la pompe un peu factice qu'il donnait à ses Romains de théâtre. L'ouvrage est dans un goût parfait d'élégance rapide et de simplicité. Pour les choses sérieuses, les descriptions de pays et de mœurs, les marches, les combats, le tour du récit tient de César bien plus que de Quinte-Curce. Nul détail oiseux, nulle déclamation, nulle parure: tout est net, intelligent, précis, au fait, au but. On voit les hommes agir; et les événements sont expliqués par le récit. Il y a même un rapport singulier et qui plaît entre l'action soudaine du héros et l'allure svelte de l'historien. Nulle part notre langue n'a plus de prestesse et d'agilité, nulle part on ne trouve mieux ce vif et clair langage, que le vieux Caton attribuait à la nation gauloise, au même degré que le génie de la guerre: _Duas res gens gallica industriosissime persequitur, rem militarem, et argute loqui_.»
[115] Voltaire joue donc un grand rôle comme historien. «La mission qu'imposait l'histoire au dix-huitième siècle--et à Voltaire--était d'en finir avec le moyen âge; il a rempli cette tragique mission; il n'a rempli que celle-là: un siècle, un seul siècle n'est guère chargé de deux missions à la fois; il a détruit, il n'a rien élevé: il ne pouvait faire davantage.»
C'est M. Victor Cousin qui dit cela. M. Victor Cousin a-t-il oublié que le dix-huitième siècle--que Voltaire--a fondé la raison humaine?--après Descartes.
Selon M. Victor Hugo, «Voltaire, comme historien, est souvent admirable; il laisse crier les faits. L'histoire n'est pour lui qu'une longue galerie de médailles à double empreinte. Il la réduit presque toujours à cette phrase de son _Essai sur les mœurs_: «Il y eut des choses horribles, il y en eut de ridicules.» En effet, toute l'histoire des hommes tient là. Puis il ajoute: «L'échanson Montecuculli fut écartelé; voilà l'horrible. Charles-Quint fut déclaré rebelle par le parlement de Paris; voilà le ridicule.»»
[116] Toutefois, Voltaire écrivant ces vers:
L'arbre qu'on a planté rit plus à notre vue Que le parc de Versailles et sa vaste étendue,
apprenait aux beaux désœuvrés le chemin des solitudes, comme l'a dit poétiquement un prosateur: «En France, quand nous revenons à la nature, il faut que la muse nous mène par la main.»
[117] Souvent avec un seul mot il peint un homme et son œuvre: _Gentil Bernard_, _l'abbé Greluchon_, _Babet la Bouquetière_, _Floriannet_, et voilà quatre poëtes jugés. Et quel fin critique quand il n'a pas à juger Shakspeare et Corneille: «Il y a dans tous les arts un je ne sais quoi qu'il est bien difficile d'attraper. Tous les philosophes du monde fondus ensemble n'auraient pu parvenir à donner l'_Armide_ de Quinault, ni les _Animaux malades de la peste_ que fit La Fontaine sans savoir même ce qu'il faisait. Il faut avouer que dans les arts de génie tout est l'ouvrage de l'instinct. Corneille fit la scène d'_Horace_ et de _Curiace_ comme un oiseau fait son nid, à cela près qu'un oiseau fait toujours bien, et qu'il n'en est pas de même de nous autres chétifs.»
[118] Et comme il avait de l'imprévu dans son esprit familier! On contait dans un cercle des histoires de voleurs; quand vint son tour il parla ainsi: «Il était une fois un fermier général... J'ai oublié le reste.»
Et un soir qu'on parlait de l'incorruptibilité du roi de Prusse: «Par où diable, s'écria-t-il, pourrait-on prendre ce prince? il n'a ni conseil, ni chapelle, ni maîtresse.»
[119] Dans ses _Études sur les tragiques grecs_, M. Patin a répandu la vraie lumière sur la tragédie antique et la tragédie du dix-huitième siècle; il a savamment expliqué pourquoi Voltaire ne pouvait et ne savait continuer Sophocle.
[120] C'est aussi Swift, quand il conte _Micromégas_; c'est aussi Richardson, quand il écrit le dénoûment de l'_Ingénu_; c'est aussi Diderot, quand il fait pleurer _Jeannot et Colin_.
[121] Tout l'esprit humain comme un autre roman, _Manon Lescaut_, ce chef-d'œuvre qui date du même temps, renferme tout le cœur humain.
[122] «Voltaire sentait si bien l'influence que les systèmes métaphysiques exercent sur la tendance générale des esprits, que c'est pour combattre Leibniz qu'il a composé _Candide_. Il prit une humeur singulière contre les causes finales, l'optimisme, le libre arbitre, enfin, contre toutes opinions philosophiques qui relèvent la dignité de l'homme; et il fit _Candide,_ cet ouvrage d'une gaieté infernale: car il semble écrit par un être d'une autre nature que nous, indifférent à notre sort, content de nos souffrances, et riant comme un démon, ou comme un singe, des misères de cette espèce humaine avec laquelle il n'a rien de commun.» MADAME DE STAEL.
[123] C'est l'école de Voltaire en politique qui a dit, par la bouche éloquente de l'un des siens: «Le problème n'est pas de supprimer le mal ou de transformer le monde, mais de faire prévaloir le bien dans le monde tel qu'il est.»
XVI.
LA DYNASTIE DE VOLTAIRE.
Où commence et où finit Voltaire? Les libraires ne parviendront jamais à publier ses œuvres complètes. On a eu beau aller jusqu'à soixante-dix volumes, on a beaucoup omis. Le tome LXXI des œuvres de Voltaire, c'est la révolution française; le tome LXXII, c'est l'esprit nouveau.