Le roi Voltaire

Part 21

Chapter 213,756 wordsPublic domain

Qui sur sa plume a fondé sa cuisine; Grand écumeur des bourbiers d'Hélicon, Cet animal se nommait Jean Fréron.

Voltaire ne se corrigea jamais de ce tort de vouloir faire la critique du genre humain, et de ne pas vouloir que Fréron fît la critique de Voltaire. C'est dans cette idée que la critique appelle le poëte un tyran et non un roi. Certes, Fréron n'était ni un Aristote ni un Marc-Aurèle. On pouvait à bon droit l'accuser de n'être pas le représentant direct de la sagesse et de la justice. Mais ce n'est pas toujours la science ou la bonne foi qui dit la vérité. Le soleil tamise sa lumière jusqu'au fond des forêts les plus ténébreuses. L'eau trouble ne réfléchit-elle pas le bleu du ciel? Quel que soit le point de vue, il faut reconnaître que Fréron, sans avoir comme Bayle le génie de la critique, en a souvent les révélations soudaines, les lumières imprévues, les moqueries spirituelles. Ce qui le fortifie surtout, c'est sa patience. Voltaire, qui ne cache pas son jeu pour se venger de Fréron, quoiqu'il change tous les jours de masque, est emporté par sa passion et par sa colère. Il frappe jusqu'à l'imprudence, jusqu'à l'homicide, car il a tué l'honneur de Fréron! (Sans être précisément un homme d'honneur, Fréron avait son honneur.) Le critique, au contraire, subit les coups du poëte avec un sourire perpétuel. Peut-être est-il fier de ce duel d'un quart de siècle, qui lui permet de se mesurer avec un géant, lui le nain qui se fait un marchepied avec les œuvres d'autrui. Quand Voltaire écrit une lettre contre lui, il la copie avec complaisance; il encadre dans son cabinet les vers les plus furieux de son ennemi. Une brochure paraît-elle pour rire de tous ses ridicules; il l'achète, il va la lire en plein café Procope, il la fait relier avec amour. Voltaire croit qu'il ne frappe pas assez fort et il écrit toute une comédie pour mettre en scène ce coquin de Fréron, pour lui donner le fouet en public, comme il le dit lui-même. Fréron veut être deux fois en scène: une fois en effigie et une fois en personne. En effet, pendant qu'on le promène sur les planches, chargé de toutes les infamies, pendant qu'on l'attache à ce pilori aristophanesque où Voltaire a bien laissé quelque chose de lui-même, Fréron est dans une belle loge avec sa femme, une femme charmante; pour la faire plus belle encore, le critique veille tous les soirs un peu plus tard, car elle aime la parure et Fréron aime sa femme. Il l'aime de toutes les haines qu'il a vouées à Voltaire et aux philosophes; il l'aime de tout l'amour qu'il garde en sa maison, le pauvre critique qui passe sa vie à déclarer qu'il n'y a rien de beau.

L'Alexandre du monde littéraire avait, comme on l'a dit, trouvé son Callisthène dans Fréron. _Non, vous n'êtes pas un dieu,_ et Voltaire a tonné. Mais en riant de ses foudres, Fréron lui a dit comme Lucien: «_Jupiter, tu te fâches, donc tu as tort_. Tu t'ériges en réformateur, mais je te réformerai. Tu te crois un théologien, mais je t'apprendrai ton catéchisme. Tu dis que tu marches avec la lumière, je te prouverai que tu ne marches qu'avec une lanterne sourde.»

Et pourtant que fût-il advenu si Voltaire eût répondu aux offres de service de Fréron? Car ce qui gâte un peu la critique de Fréron, c'est que Voltaire avait dédaigné ses éloges.

Et quel fut le dernier mot de toutes ces haines et de toutes ces vengeances? Le 30 mars 1776, Voltaire écrit à M. d'Argental: «Savez-vous que j'ai reçu une invitation d'assister à l'inhumation de Fréron, et de plus une lettre anonyme d'une femme qui pourrait bien être la veuve? Elle me propose de prendre chez moi la fille à Fréron et de la marier. Si Fréron a fait le _Cid_, _Cinna_, _Polyeucte_, je marierai sa fille incontestablement.»

Voilà une épitaphe de Fréron qui n'était pas digne de Voltaire, car la tombe d'un ennemi est le seuil de la réconciliation[83].

Voltaire et Jean-Jacques, que je suis allé hier interroger au Panthéon, sont-ils réconciliés depuis qu'ils vivent ensemble dans la mort. Se sont-ils donné la main avec leur main de justice[84]?

Voltaire, qui poursuivait le même but sous mille métamorphoses, ne pardonnait pas à Jean-Jacques ses contradictions. Voltaire était l'homme de l'idée, Jean-Jacques était l'homme du sentiment. Le premier prenait la tête, le second prenait le cœur: c'étaient saint Paul et saint Jean. Mais il y a plus d'un beau chemin où ils se rencontraient; Voltaire disait:

J'ai fait un peu de bien, c'est mon meilleur ouvrage;

et Jean-Jacques inscrivait cette belle maxime: «On n'a rien fait quand il reste quelque chose à faire.»

N'est-il pas étrange de penser que Jean-Jacques, cette éloquence passionnée du dix-huitième siècle, dont la grande voix retentit encore dans la France du dix-neuvième siècle, est venu débuter à l'Opéra--lui qui allait écrire contre les spectacles--par le _Devin du village_, un cri d'oiseau perdu, une bouffée de vent dans les ramures, le glouglou de la fontaine sur les myosotis. C'était la nature même, mais la nature à sa première chanson d'amour; la nature moins les battements de cœur, les mélancolies nocturnes, les larmes désespérées. Toute la France chanta Jean-Jacques, poëte et musicien, avant de trembler à la voix de Jean-Jacques, philosophe et révolutionnaire. Madame de Pompadour ne se contenta pas de jouer Colette à son théâtre de Bellevue, elle joua Colin. Louis XV chantait tout le jour: _Quand on sait aimer et plaire_...

Voltaire se vit disputer pied à pied par Jean-Jacques le royaume de l'opinion publique. Ces deux grands hommes occupèrent longtemps la scène du monde, mais ce fut Voltaire qui eut le dernier mot. Frédéric II voulut aussi reconnaître Rousseau pour son frère, il l'appela près de lui; mais Jean-Jacques avait trop humé l'air des Alpes pour pouvoir respirer dans le palais des rois, même des grands rois. Il répondit à Frédéric: «Vous voulez me donner du pain; n'y a-t-il aucun de vos sujets qui en manque? Puissé-je voir Frédéric le Juste et le Redouté couvrir ses États d'un peuple nombreux dont il soit le père! et Jean-Jacques Rousseau, l'ennemi des rois, ira mourir au pied de son trône.»

Voltaire voulut régner en roi absolu, parce qu'il disait que sa raison était la raison souveraine. Il croyait parler par la voix de Socrate, Platon, Marc-Aurèle. Jean-Jacques croyait parler au nom de Dieu lui-même; il disait que c'était une tyrannie d'imposer une morale et une religion, même quand cette morale et cette religion étaient consacrées par Socrate et par Jésus-Christ. Il ne s'agenouillait pas devant les ruines du passé; il voulait qu'entre la nature et Dieu il n'y eût que l'homme libre. Voltaire apportait pieusement devant cet homme libre tous les trésors de la sagesse humaine. Il éclairait la route au flambeau de la raison, tandis que Jean-Jacques disait à l'homme libre: «Marche! Dieu te voit et te donne ses lumières.» Jean-Jacques était plus grand, Voltaire était plus vrai. C'est là un des caractères du génie de Voltaire d'avoir sacrifié tout, même la grandeur, pour la recherche de la vérité; Jean-Jacques, au contraire, sacrifiait la vérité quand elle l'empêchait d'être sublime. Ou plutôt si la vérité de Voltaire allait toute nue, celle de Jean-Jacques accrochait aux buissons la queue de sa robe.

Jean-Jacques, qui avait été laquais et qui avait dérobé un ruban, croyait trop que l'homme est un demi-dieu qui se souvient du ciel. Voltaire, qui était né grand seigneur et qui donnait beaucoup aux pauvres, croyait que l'homme libre de tout faire dérobe le fruit défendu et tue Abel[85].

Les écrivains royalistes ont imprimé qu'ils n'avaient jamais injurié Voltaire et Rousseau comme s'étaient injuriés ces deux hommes illustres. Mais quand l'heure de la colère était passée, Jean-Jacques souscrivait à la statue de Voltaire, et Voltaire n'attendait qu'une rencontre pour se jeter dans les bras de Jean-Jacques. Écoutez Grimm, qui aimait la vérité pour la vérité. «A propos de M. de Voltaire et de J.-J. Rousseau, il faut conserver ici une histoire qu'un témoin nous conta. Il s'était trouvé présent à Fernex le jour que M. de Voltaire reçut les _Lettres de la Montagne_, et qu'il y lut l'apostrophe qui le regarde; et voilà son regard qui s'enflamme; ses yeux qui étincellent de fureur, tout son corps qui frémit, et lui qui s'écrie avec une voix terrible: «Ah! le scélérat! ah! le monstre! il faut que je le fasse assommer... entre les genoux de sa gouvernante.--Calmez-vous, lui dit notre homme, je sais que Rousseau se propose de vous faire une visite, et qu'il viendra dans peu à Fernex.--Ah! qu'il y vienne, répond M. de Voltaire.--Mais comment le recevrez-vous?--Comment je le recevrai?... Je lui donnerai à souper, je le mettrai dans mon lit, je lui dirai: Voilà un bon souper; ce lit est le meilleur de la maison; faites-moi le plaisir d'accepter l'un et l'autre, et d'être heureux chez moi. Ce trait peint M. de Voltaire mieux qu'il ne l'a jamais été, il fait en deux lignes l'histoire de toute sa vie.»»

Voltaire et Rousseau finissaient toujours par se rendre justice. «Ce n'est pas le génie qui lui manque, disait Voltaire; mais c'est le génie allié au mauvais génie.»--«Ses premiers mouvements sont bons, disait Rousseau; c'est la réflexion seule qui le rend méchant.»

Un ami de Rousseau voulait ridiculiser l'apothéose de Voltaire au Théâtre-Français. «Eh! qui donc couronnera-t-on?» s'écria l'ennemi de Voltaire.

NOTES:

[82] Oui, c'est la lumière de l'avenir qui a manqué à Saint-Simon pour être un historien. Il ne pensait guère, cet homme entêté de ses titres et dédaigneux de l'art d'écrire, que sa plume serait son titre cent ans plus tard.

[83] «J'ai dédaigné de parler de Desfontaines; il n'a pas assez illustré ses vices.» Ce n'est pas moi qui dis cela; c'est Voltaire, après avoir écrit l'_Ode sur l'Ingratitude_.

Voltaire n'a pas dédaigné de parler de l'abbé Guénée: les _Lettres à quelques juifs_ restent comme le seul monument de polémique antivoltairienne.

Dirai-je un mot de tous ces ennemis obscurs, indignes même de ce mot ennemi qui représente un homme? N'a-t-il pas une fois pour toutes répondu à ces plumitifs de mauvaise encre par cette lettre au sieur Fez, libraire d'Avignon:

«Vous me proposez par votre lettre datée d'Avignon du 30e avril, de me vendre pour mille écus l'édition entière d'_un recueil de mes erreurs_, que vous avez, dites-vous, imprimé en terre papale. Je suis obligé en conscience de vous avertir, qu'en faisant en dernier lieu une nouvelle édition de mes ouvrages, j'ai découvert dans la précédente pour plus de deux mille écus d'erreurs. Et comme en qualité d'auteur je me suis probablement trompé de moitié à mon avantage, en voilà au moins pour douze mille livres. Il est donc clair que je vous ferais tort de neuf mille francs, si j'acceptais votre marché.

Ce qui pourrait m'empêcher d'accepter votre proposition, ce serait la crainte de déplaire à Mr l'inquisiteur de la foi, ou pour la foi, qui a sans doute approuvé votre édition; son approbation une fois donnée ne doit point être vaine, il faut que les fidèles en jouissent; et je craindrais d'être excommunié si je supprimais une édition si utile, approuvée par un jacobin et imprimée à Avignon.

A l'égard de votre auteur anonyme, qui a consacré ses veilles à cet important ouvrage, j'admire sa modestie; je vous prie de lui faire mes tendres compliments, aussi bien qu'à votre marchand d'encre.»

Je ne parlerai pas des contemporains: «L'esprit français, a dit M. Paul d'Ivoi, ressemble beaucoup au fier Sicambre qui brûla tout ce qu'il avait adoré pour adorer tout ce qu'il avait brûlé. Depuis longtemps, c'est une mode de jeter au feu tout le dix-huitième siècle; Voltaire surtout a été la victime de bon nombre d'auto-da-fé. Les plus grands poëtes ont maudit son nom, les ingrats! Victor Hugo nous le peint avec son

Rire de singe assis sur la destruction.

On lui a fait, à ce pauvre Voltaire, une sorte de masque satanique, charge perfide de la figure si spirituelle et si vivante de Houdon; Voltaire, c'est le génie du mal, rien que cela, et on lui refuse tout autre génie que celui du mal.»

[84] Oui, si j'en crois les beaux vers de ce voltairien qui a vécu et qui est mort en Voltaire, Marie-Joseph Chénier:

O Voltaire! son nom n'a plus rien qui te blesse: Un moment divisés par l'humaine faiblesse, Vous recevez tous deux l'encens qui vous est dû: Réunis désormais, vous avez entendu, Sur la rive du fleuve où la haine s'oublie, La voix du genre humain qui vous réconcilie.

Jean-Jacques ne pardonna pas assez à Voltaire, qui dans une seule lettre avait plus raison que tout le _Discours sur l'inégalité des conditions_:

«J'ai reçu votre livre contre le genre humain; je vous en remercie. Vous plairez aux hommes à qui vous dites leurs vérités, mais vous ne les corrigerez pas. On n'a jamais employé tant d'esprit à vouloir nous rendre bêtes; il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. Cependant, comme il y a plus de soixante ans que j'en ai perdu l'habitude, je sens malheureusement qu'il m'est impossible de la reprendre, et je laisse cette allure naturelle à ceux qui en sont plus dignes que vous et moi. Je ne peux non plus m'embarquer pour aller trouver les sauvages du Canada; premièrement, parce que les maladies dont je suis accablé me retiennent auprès du plus grand médecin de l'Europe, et que je ne trouverais pas les mêmes secours chez les Missouris; secondement, parce que la guerre est portée dans ces pays-là, et que les exemples de nos nations ont rendu les sauvages presque aussi méchants que nous. Je me borne à être un sauvage paisible dans la solitude que j'ai choisie, auprès de votre patrie, où vous devriez être.

Je conviens avec vous que les belles-lettres et les sciences ont causé quelquefois beaucoup de mal. Les ennemis du Tasse firent de sa vie un tissu de malheurs; ceux de Galilée le firent gémir dans les prisons, à soixante et dix ans, pour avoir connu le mouvement de la terre; et ce qu'il y a de plus honteux, c'est qu'ils l'obligèrent à se rétracter. Dès que vos amis eurent commencé le _Dictionnaire encyclopédique_, ceux qui osèrent être leurs rivaux les traitèrent de déistes, d'athées, et même de jansénistes.

Avouez que ni Cicéron, ni Varron, ni Lucrèce, ni Virgile, ni Horace, n'eurent la moindre part aux proscriptions. Marius était un ignorant. Le barbare Sylla, le crapuleux Antoine, l'imbécile Lépide, lisaient peu Platon et Sophocle; et pour ce tyran sans courage, Octave Cépias, surnommé si lâchement _Auguste_, il ne fut un détestable assassin que dans les temps où il fut privé de la société des gens de lettres.

Avouez que Pétrarque et Boccace ne firent pas naître les troubles de l'Italie; avouez que le badinage de Marot n'a pas produit la Saint-Barthélemy, et que la tragédie du _Cid_ ne causa pas les troubles de la Fronde. Les grands crimes n'ont guère été commis que par de célèbres ignorants. Ce qui fait et fera toujours de ce monde une vallée de larmes, c'est l'insatiable cupidité et l'indomptable orgueil des hommes, depuis Thamas Kouli-Khan, qui ne savait pas lire, jusqu'à un commis de la douane qui ne sait que chiffrer. Les lettres nourrissent l'âme, la rectifient, la consolent; elles vous servent, Monsieur, dans le temps que vous écrivez contre elles; vous êtes comme Achille; qui s'emporte contre la gloire, et comme le père Malebranche, dont l'imagination brillante écrivait contre l'imagination.

M. Chapuis m'apprend que votre santé est bien mauvaise; il faudrait la venir rétablir dans l'air natal, jouir de la liberté, boire avec moi du lait de nos vaches, et brouter nos herbes.»

Voici la réponse de Jean-Jacques:

«C'est à moi, Monsieur, de vous remercier. En vous offrant l'ébauche de mes tristes rêveries, je n'ai point cru vous faire un présent digne de vous, mais m'acquitter d'un devoir, et vous rendre un hommage que nous vous devons tous, comme à notre chef. Sensible d'ailleurs à l'honneur que vous faites à ma patrie, je partage la reconnaissance de mes concitoyens, et j'espère qu'elle ne fera qu'augmenter encore, lorsqu'ils auront profité des instructions que vous pouvez leur donner. Tout ce qui vous approche doit apprendre de vous le chemin de la gloire et de l'immortalité.

Permettez-moi de vous le dire, par l'intérêt que je prends à votre repos et à notre instruction: méprisez de vaines clameurs par lesquelles on cherche moins à vous faire du mal qu'à vous détourner de bien faire. Plus on vous critiquera, plus vous devez vous faire admirer. Un bon livre est une terrible réponse à de mauvaises injures.»

[85] Pendant les cinquante premières années du dix-neuvième siècle, Jean-Jacques a dépassé Voltaire dans l'opinion des lettrés, mais durant la seconde moitié du siècle--et à jamais--Voltaire reprendra sa vraie place dans tous les esprits. Il est le premier. Son peuple, d'ailleurs, lui a toujours maintenu la couronne. Par exemple, de 1817 à 1824, on a vendu 1,598,000 volumes de Voltaire, et seulement 480,000 de Jean-Jacques.

XII.

VICTOIRES ET CONQUÊTES DE VOLTAIRE.

On ne pourrait pas compter les campagnes de Voltaire depuis ce jour où, prisonnier du roi de France à la Bastille, il jura d'abattre toutes les bastilles: bastilles de la royauté, bastilles de l'Église, bastilles de la coutume.

Je ne parlerai pas de ses victoires, je ne parlerai que de ses conquêtes.

Sa première conquête fut sa fortune, parce qu'elle lui donna des soldats. Mais ce n'était là qu'une guerre de partisans.

Sa première conquête fut de réveiller par la _Henriade_ l'esprit des L'Hôpital et des Coligny, c'est-à-dire l'esprit de la liberté religieuse.

Sa seconde conquête, quand il revint d'Angleterre avec une flotte de libres penseurs commandés par Newton et par Locke, fut le triomphe de la liberté philosophique, le triomphe de la religion du droit et non du droit d'après la religion. Ce jour-là, le cartésianisme, atteint dans son château fort d'abstraction, fut obligé de faire une alliance avec les faits, et la défaite de Bacon fut réparée.

Sa troisième conquête, la plus décisive, fut celle qu'il remporta contre le droit divin, en faisant asseoir sur tout trône--excepté sur le trône de Louis XV--l'humanité, dont il est le César.

Vers ce temps-là, pourquoi le cacher? il eut une défaite à Versailles en déposant ses insignes de souverain pour devenir gentilhomme ordinaire de Louis XV. Il s'était embastillé pour la troisième fois.

Mais il eut sa revanche à Berlin. Il dit: «_Que la lumière française éclaire le monde_, et sa lumière fut.» Voltaire en Prusse, c'était déjà Napoléon à Sans-Souci.

Dirai-je toutes ses conquêtes à l'heure où il croit abdiquer? A Fernex, ce royaume entre quatre États, il règne sur l'Europe et la transforme par la justice des sages, qui est la sœur de la bonté, sans que ses soldats aient une goutte de sang à verser, sans imposer son peuple par l'argent ni par les larmes.

Nul plus que lui ne contribua à réformer le vieux code pénal du moyen âge, à bannir de nos mœurs ces peines vengeresses, _ultrices pœnæ_, sombres Euménides à face ridée qui planaient sur la législation du dix-huitième siècle. Qui n'applaudit à ses efforts pour ouvrir quelques perspectives nouvelles et éclairées à travers cette forêt peu vierge, mais sauvage, _silva selvaggia_, qu'on appelait alors la jurisprudence? Où ce fils d'un notaire du Châtelet de Paris avait-il étudié les lois[86]? Dans sa conscience. Il promulgue son code, et ce code sera bientôt celui de l'humanité[87]. Qui donc a aboli en France la torture? Louis XVI, dit l'histoire; mais Voltaire lui avait fait signe. Louis XVI eût pu dire ce jour-là: «Il n'y a que deux hommes qui aiment vraiment le peuple, Voltaire et moi!» Et cet autre jour où l'Assemblée constituante adoucit la peine de mort, fit luire le rayon du droit dans l'antre de la vieille justice, jeta les armes rouillées de l'antique procédure dans l'abîme où venait de s'engloutir le passé féodal, ce jour-là qui présidait? Voltaire invisible, Voltaire consolé d'avoir vécu, en voyant que la mort avait sacré sa pensée et ses écrits.

Les anciens rois cassaient les arrêts des tribunaux quand les tribunaux leur semblaient avoir mal jugé. Au dix-huitième siècle, ce droit souverain remonte à Voltaire. Sa conscience est le tribunal d'appel auquel s'adressent en dernier ressort les innocents frappés par la sentence des cours officielles. Il est vrai que ce tribunal vivant avait pour base l'opinion publique. Il y a quelqu'un qui a plus de conscience que tous les juges, c'est tout le monde. La force de Voltaire dans toutes les questions de droit, c'est d'avoir été le roi du sens commun, le roi de l'opinion universelle. Ce qu'il dit, tout le monde l'a pensé ou le pensera demain. Avec une telle autorité on peut absoudre Calas et les autres victimes des erreurs de la justice humaine. La révélation du génie appuyée sur le sentiment des multitudes, c'est l'esprit de Dieu porté sur les eaux: cela féconde le chaos, même le chaos des lois.

On peut dire de Voltaire ce que Napoléon III a dit de Napoléon Ier, que, comme Josué, il arrêta la lumière et fit reculer les ténèbres.

Parmi les conquêtes du roi Voltaire, il faut marquer cet air de domination qu'il a inspiré aux gens de lettres. Balzac demandait qu'on créât des maréchaux de France littéraires; c'est fait depuis Voltaire, car, depuis Voltaire, une bonne plume est un bâton de maréchal. Avant Beaumarchais, il osa traiter d'égal à égal avec les ministres, et, ce qui est bien plus hardi, avec les comédiennes. Il n'affranchit pas seulement les serfs du mont Jura, il affranchit par la suprématie de l'esprit les serfs littéraires; car avant lui, quand on n'était ni Corneille ni Molière, on n'était que M. Pancrace. Voyez l'attitude de l'auteur de la comédie dans la loge de la comédienne:

Vous cependant au doux bruit des éloges Qui vont pleuvant de l'orchestre et des loges, Marchant en reine et traînant après vous Vingt courtisans l'un de l'autre jaloux, Vous admettez près de votre toilette Du noble essaim la cohue indiscrète; L'un dans la main vous glisse un billet doux; L'autre à Passy vous propose une fête; Josse avec vous veut souper tête à tête; Candale y soupe, et rit tout haut d'eux tous; On vous entoure, on vous presse, on vous lasse. Le pauvre auteur est tapi dans un coin, Se fait petit, tient à peine une place. Certain marquis l'apercevant de loin, Dit: «Ah! c'est vous; bonjour, monsieur Pancrace, Bonjour: vraiment votre pièce a du bon.» Pancrace fait révérence profonde, Bégaye un mot, à quoi nul ne répond, Puis se retire, et se croit du beau monde!

Aujourd'hui les rôles ont changé: M. Pancrace est caressé par la comédienne et se prélasse dans le beau monde. On a peur de lui et on dit en le voyant venir: «Il a peut-être autant d'esprit que M. de Voltaire.»