Part 20
Quesnay, ce vrai paysan du Danube, qui habitait un petit entre-sol au-dessus des appartements de madame de Pompadour, passait tout son temps à rêver d'économie politique avec ses amis les plus illustres philosophes. Ceux qui n'allaient pas à la cour venaient une fois par mois dîner gaiement chez Quesnay. Marmontel raconte qu'il y dînait lui-même en compagnie de Diderot, d'Alembert, Duclos, Helvétius, Turgot, Buffon. Ainsi, au rez-de-chaussée on délibérait de la paix et de la guerre, du choix des ministres, du renvoi des jésuites, de l'exil des parlements, des destinées de la France; au-dessus, ceux qui n'avaient pas la puissance, mais qui avaient les idées, travaillaient, sans le savoir, aux destinées du monde: on détruisait à l'entre-sol ce qu'on faisait au rez-de-chaussée. Il arrivait que madame de Pompadour, ne pouvant recevoir les convives de Quesnay au rez-de-chaussée, montait pour les voir à table et causer avec eux.
Madame de Pompadour a eu aussi son action dans les batailles du temps.
A ceux qui s'offensent de voir cette figure consacrée par l'histoire, je redirai les paroles de Montesquieu.
Montesquieu alla voir Voltaire aux Délices. Le duc de Richelieu, qui était accouru de Lyon pour savoir comment jouait Voltaire dans l'_Orphelin de la Chine_, surprit le président, cette gravité tempérée d'esprit, en contemplation devant deux portraits. Ces deux portraits semblaient se regarder en raillant tout le monde: c'était Voltaire et madame de Pompadour, deux chefs-d'œuvre qui prouvaient que le pastel a le relief comme il a la transparence, le dessin énergique comme il a l'éclat fondant,--quand c'est le pastel de La Tour. «Eh bien! monsieur le président, dit le duc de Richelieu à celui qui venait de signer la _Grandeur et la Décadence des Romains_, vous étudiez là l'esprit et la grâce?--L'esprit et la grâce! s'écria Montesquieu, y pensez-vous? Vous voyez là un homme et une femme qui seront peut-être les représentants de notre siècle.»
En effet, Voltaire avait dit du dix-septième siècle _le siècle de Louis XIV_; on pouvait déjà prédire que le dix-huitième siècle s'appellerait _le siècle de Voltaire et de madame de Pompadour_. Qu'on étudie ces deux figures, et on trouvera que tout est là, moins les héroïsmes de Fontenoy, moins les vertus des mères de famille. C'est la révolution avant la Révolution. J'ai dit le rôle de Voltaire, cet homme des temps nouveaux qui se fait un piédestal sur les ruines des temps condamnés; madame de Pompadour, cette fille de la Poisson, qui vient s'asseoir sans vergogne sur le trône de Blanche de Castille, n'est-ce pas déjà le peuple qui entre aux Tuileries et qui joue avec le sceptre jusqu'à ce que le sceptre tombe en quenouille?
Voltaire avait donc un pied partout. Comme la lumière, il pénétrait dans toutes les maisons, même dans celles de ses ennemis. On avait beau fermer les persiennes et les volets. L'esprit est comme le soleil: quand il se lève tout le monde le voit.
Mais je ne dirai pas le génie, l'héroïsme et la folie de tous ces vaillants et téméraires soldats de la pensée. Je passe devant la science de Condorcet, l'athéisme de d'Holbach et l'esprit sans spiritualisme d'Helvétius. Je vais droit à l'œuvre.
Dans cette grande expédition à la recherche de la vérité, la science ouvre la marche. Jusqu'au dix-septième siècle, la science était l'humble servante de la théologie. Çà et là, les hommes avaient osé démentir les opinions reçues, mais leur voix s'était éteinte dans la torture ou dans les flammes du bûcher. Maintenant le bûcher ne fait plus peur: la lumière en sort. D'Alembert appuie l'échelle des mathématiques sur l'édifice du dogme. Désormais la conscience individuelle est la base de la certitude; le calcul en est la démonstration, les chiffres prouvent et démontrent tout, et c'est l'essaim nouveau que la main du philosophe lâche comme une volée de sauterelles sur le champ des anciennes croyances. A la philosophie de l'autorité se substitue la philosophie de la raison. Tous les phénomènes du monde physique sont ramenés à des causes naturelles; le merveilleux est détrôné; il n'y a plus qu'un miracle, la vie universelle. Les cieux sont ouverts; les espaces étoilés que traverse la pensée humaine s'étonnent de recevoir des lois. L'homme commande à la création: «Voilà ce que tu es, dit-il à l'univers, et je te défends d'être autre chose.» Antée sera quelquefois renversé dans sa lutte sublime et terrible avec l'inconnu: que lui importe? A chaque fois il touche la terre, c'est-à-dire la base matérielle des sciences, et ses forces renaissent. Pauvre enfant perdu ou trouvé, d'Alembert a sucé la mamelle sèche de l'infortune. Souffrir, c'est aimer; aimer c'est apprendre. Sa mère est la pauvre femme d'un vitrier, son amante est l'algèbre. Mais ce volcan sous la neige a des clartés qui étonnent. Sa raison s'échauffe par moment et s'élève jusqu'à la sympathie universelle. Mathématicien panthéiste, il trouve Dieu au bout de ses calculs; il le trouve partout et toujours; il le découvre dans l'ordre immuable de la nature, dans les progrès de la raison humaine, dans l'immensité de l'invisible, comme dans les abîmes du monde microscopique. Le chiffre est la clef avec laquelle il ouvre la porte du temple nouveau, et ce temple c'est l'infini.
D'Alembert a pris d'assaut le monde physique; il a même élevé les mathématiques jusqu'à la découverte des lois morales. Diderot va découvrir l'homme. La physiologie est son domaine. «Connais-toi toi-même!» cette sentence de la sagesse antique l'arrête. Il s'interroge, il descend sans pâlir dans le grand mystère. Tout le côté surnaturel de l'âme humaine appuyé sur les traditions est impitoyablement nié, discuté, démenti. Quand il ne nie point, il explique. Le sanctuaire n'a point de profondeurs dans lesquelles ne pénètre sa curiosité ardente. L'expérience est sa règle et son compas: à cette mesure de certitude il rapporte les phénomènes de l'imagination. Rien ne l'étonne: les visions? folie. Il découvre chez les hallucinés le même ordre de merveilles qu'on admire chez les saints et les prophètes. La page des légendes est déchirée. L'homme rentre dans le cercle des faits nécessaires: plus bas, il rampe; plus haut, il délire. D'abord ce fougueux esprit s'élance à la connaissance d'une cause première; il veut «élargir Dieu;» bientôt l'orgueil le gagne, il doute; plus tard, comme l'Être suprême tarde à se montrer, comme il manque au rendez-vous que lui avait assigné cette fière et sombre raison, impatiente de tout soumettre à son contrôle, Diderot nie Dieu. L'athéisme de Diderot étonne: il avait tant besoin de tourner les yeux vers un ciel habité, ne fût-ce que pour supporter le poids de la lutte! Après tout, on se demande si cet athée de génie n'est pas une démonstration en faveur du principe qu'il voulait combattre. Dieu a voulu que l'homme eût la faculté de le nier lui-même; sans cela, où serait la preuve que l'âme est destinée à le comprendre? Et puis, ce que Diderot niait ce n'était pas Dieu, c'était le mot. N'était-il point, en effet, un des plus fervents adorateurs de la vie universelle? Il a fait plus que de reconnaître l'existence de Dieu, il l'a aimé, il l'a aimé dans la nature et dans l'humanité.
Opposer la science à la foi religieuse, secouer sur les générations modernes l'arbre de la connaissance du bien et du mal, disperser le fruit défendu, c'était le premier devoir des encyclopédistes; car eux aussi avaient leur mission. Mais il fallait réformer toutes les branches de la raison humaine. Après la science, l'histoire. La philosophie de l'histoire avait été tracée par Bossuet: «L'homme s'agite et Dieu le mène;» cette grande parole fixait la cause et la limite des événements. Bossuet avait rattaché l'histoire de tous les peuples de la terre à celle du peuple juif, pour rattacher ensuite le peuple juif à l'Église. La tentative était grandiose; l'autorité de l'historien était imposante. Mais si ces esprits affamés de lumière (je parle des encyclopédistes) respectaient le génie, ils lui préféraient la vérité. L'éloquence de Bossuet avait beau faire, elle n'imposait plus silence aux libres penseurs. Les _libertins_, comme il les appelait, lui vivant, du haut de son sublime orgueil, avaient déchiré les langes du dogme. L'homme ne s'agite plus, il se conduit, il marche. L'histoire est désormais la science des progrès de l'esprit humain. Dieu a voulu, disent-ils, que les peuples fissent eux-mêmes leurs destinées. Où Bossuet croyait découvrir un dessein providentiel, ils voient des lois, les lois du développement indéfini. Les sociétés humaines se succèdent et se continuent: le progrès engendre le progrès. L'historien ne regarde plus les faits se dérouler dans la pensée divine; il assiste au spectacle de ce qui s'accomplit dans le temps et dans l'espace. Les premiers hommes sont pasteurs: de l'état pastoral ils passent à la vie agricole, de la vie agricole ils s'élèvent à un degré de civilisation croissante où les arts, les sciences, les industries, créent des besoins nouveaux: ces besoins deviennent le germe de nouvelles découvertes. Où s'arrêtera le perfectionnement? Nulle part, répondent fièrement ces adeptes de l'unité humaine. Leur religion (car ils en ont une) ne reconnaît plus qu'un seul principe du mal, l'ignorance. Chasser les ténèbres, faire la lumière, c'est accomplir l'œuvre sainte: les philosophes sont les prêtres de l'avenir. Tous les cultes sont nés dans le cerveau de l'homme, tous périront. Ils ont eu leur raison d'être dans l'histoire: ils traduisent l'idéal de chaque époque; mais le moment est venu où les temples sereins, _edita doctrinâ sapientûm templa serena_, s'ouvriront pour recevoir les générations futures.
De l'histoire à la politique il n'y a qu'un pas: ce pas est franchi. Avant le dix-huitième siècle, l'ordre social était un mystère. Chaque citoyen adorait en silence la main invisible qui distribuait la misère ou la richesse, qui élevait les uns, abaissait les autres, frappait ou consolait, et promenait sur toutes les têtes inégales le secret de ses impénétrables desseins. Eh bien, sur cet ordre antique dont l'obscurité faisait la force, les encyclopédistes appellent les lumières de la raison et de la science; pour la première fois, le monde apprend que toutes les institutions sont d'origine humaine. Les priviléges sont l'œuvre du temps: on descend jusqu'à leur base, et l'esprit découvre avec effroi que la plupart d'entre eux reposent sur une injustice, sur une violation du droit plus ou moins masquée par les artifices du violateur. L'économie politique intervient et démontre que la création des richesses est soumise à des lois variables, dont la balance est dans la main du travail. De cette vue hardie, on passe à la distribution des biens; mais ici les fondements de l'édifice social s'ébranlent, la conscience tremble, et l'on entend dans l'ombre le rugissement des révolutions futures. La noblesse et le clergé, ces deux piliers de l'État, n'échappent point à l'examen impitoyable des faits: les membres les plus utiles de la société sont désormais ceux qui rendent le plus de services; le tiers état (car il n'est guère question du peuple, cette masse sombre et confuse) travaille, produit et fait circuler les richesses; c'est donc lui qui est la tête de la nation. Le gouvernement lui-même a beau se dérober dans les hauteurs du droit divin, Voltaire et les encyclopédistes l'y poursuivent. La monarchie n'est plus considérée que comme une des formes variables du pouvoir: le temps l'a vue naître; le temps peut en précipiter le déclin. N'y a-t-il point d'ailleurs l'exemple de la Hollande, qui se gouvernait elle-même? Et puis, qu'était la vieille royauté? un prestige. Les prestiges ne résistent point à la discussion: les raisonner, c'est les détruire. La base du souverain pouvoir était atteinte. En vain quelques-uns des philosophes se disaient les amis de l'impératrice Catherine de Russie et du roi de Prusse. Il y a quelque chose de plus fort que l'homme: sa pensée. Or, la pensée des encyclopédistes se tourne vers le soleil levant de la démocratie. «Le peuple est le souverain de droit.» Quand une semblable parole a été dite, l'histoire n'a plus qu'à compter les dernières pulsations d'une autorité qui s'éteint.
On le voit, l'_Encyclopédie_ était un antre au fond duquel une armée de cyclopes forgeaient les armes de la Révolution française. Les voyez-vous d'ici suant, haletants, sombres dans la lumière, tirer une à une de la fournaise ces armes de géant que manieront les demi-dieux de la Constituante et de la Convention nationale? Leur œuvre est de battre l'idée sur l'enclume, de lui donner la forme éclatante et solide, de la rougir au feu. D'autres la rougiront dans le sang. A eux l'initiative, à d'autres l'action. La division du travail est une loi de l'histoire.
Que fût-il advenu si les encyclopédistes eussent été là pour soutenir la guerre dont ils avaient préparé les armes? Ce qui manqua, vers les derniers temps de la Révolution française, ce fut la défense morale des principes. Le glaive avait pris la place de la discussion: on frappait, on ne répondait plus. Les hommes de 93 ont trop compté sur la force du silence. Si le mouvement eût continué par la parole; si, au milieu de cette grande confusion des éléments, de ce chaos d'un monde bouleversé, le _fiat lux_ de la raison humaine eût éclairé les sommets de l'avenir, les multitudes épouvantées ne se fussent point retournées vers les ténèbres. Voltaire et ses ministres ont abandonné trop tôt le champ de bataille. Eux vivants, la révolution eût été la lutte des idées: la révolution moins l'échafaud; on aurait vu plus tôt la terre promise sans traverser la mer Rouge.
NOTES:
[74] «Il faut changer de ministre, disait un conseiller à Louis XV. _Le nouveau ne vaudra pas mieux_, répondait ce roi spirituel. Voltaire est le seul roi qui n'ait jamais changé ses ministres; je me trompe, il en a changé un seul, Frédéric de Prusse; mais l'exception confirme la règle. Il y eut une crise ministérielle à Potsdam, et Voltaire destitua le roi.» MÉRY, _le Roi Voltaire_.
[75]
Bientôt de Galitzin la vigilante audace Ira dans son sérail éveiller Moustapha, Mollement assoupi sur son large sofa, Au lieu même où naquit le fier dieu de la Thrace. O Minerve du Nord, ô toi, sœur d'Apollon, Tu vengeras la Grèce en chassant ces infâmes, Ces ennemis des arts et ces geôliers des femmes: Je pars; je vais t'attendre aux champs de Marathon.
Voltaire, toujours précurseur, poursuit ici le vœu de Fénelon et semble donner l'éveil à Byron.
[76] «Mes ennemis m'ont reproché jusqu'à ma fortune, comme si elle était faite à leurs dépens. Doit-on fouiller dans les affaires d'une famille pour critiquer un poëme et une histoire? Quelle lâcheté! Mais elle est trop commune. Qu'il soit permis de faire une remarque à cette occasion: c'est un spectacle qui peut servir à la connaissance du cœur humain, que de voir certains hommes de lettres ramper tous les jours devant un riche ignorant, venir l'encenser au bas bout de sa table, et s'abaisser devant lui, sans autre vue que celle de s'abaisser. Ils sont bien loin d'oser en être jaloux: ils le croient d'une nature supérieure. Mais qu'un homme de lettres soit élevé au-dessus d'eux par la fortune et par ses places, ceux mêmes qui ont reçu de lui des bienfaits portent l'envie jusqu'à la fureur. Virgile à son aise fut l'objet des calomnies des Mévius.»
[77] Les curieux trouveront dans la correspondance de Voltaire toute l'histoire de ce ministère. Je reproduis ces deux lettres pour donner un avant-goût de toutes les lettres écrites à l'abbé Temporel:
«Je vous prie, mon cher abbé, de faire chercher une montre à secondes chez Le Roy, soit d'or, soit d'argent, il n'importe; le prix n'importe pas davantage. Si vous pouvez charger l'honnête Savoyard que vous nous avez déjà envoyé ici à cinquante sous par jour (et que nous récompenserons encore outre le prix convenu) de cette montre à répétition, vous l'expédierez tout de suite.
Une compote de marrons glacés, de cachou, de pastilles et de louis d'or, est arrivée avec tant de mélange, de bruit et de sassements continuels, que la boîte a crevé. Tout ce qui n'est pas or est en cannelle, et cinq louis se sont échappés dans les batailles; ils ont fui si loin qu'on ne sait où ils sont. Bon voyage à ces messieurs! Quand vous m'enverrez les cinquante suivants, mon cher ami, mettez-les à part bien cachetés, à l'abri des culbutes.
Je vous recommande toujours les Guise, d'Auneuil, Villars, d'Estaing et autres; il est bon de les accoutumer à un payement exact, et de ne pas leur laisser contracter de mauvaises habitudes. Point de politesses dangereuses, même envers les Altesses.
Au chevalier de Mouhy, encore cent francs et mille excuses, encore deux cents et deux mille excuses à Prault. Un louis d'or à d'Arnaud sur-le-champ.»
[78] Diderot, d'ailleurs, est un sceptique qui ne croit pas toujours à la royauté de Voltaire. «M. de Voltaire avec tout son esprit aura beau faire, il verra toujours devant lui deux ou trois hommes supérieurs en chaque genre, qui le dépasseront de la tête sans avoir besoin de se hausser sur la pointe du pied.»
[79] En effet, Louis XV n'a pas songé à fermer ce club révolutionnaire, plus terrible mille fois que le club des jacobins ou des montagnards; un club qui s'appelait tour à tour d'Holbach, Condorcet, Diderot, d'Alembert, Helvétius: tous les Titans révoltés.
[80] Voltaire avait deviné Diderot, cette foi robuste en l'humanité, ce philosophe artiste qui avait étudié au cap Sunium avec Platon, et dans le Parthénon avec Phidias; mais il y avait si loin de Voltaire à Diderot, du grand seigneur au plébéien, qu'ils ne se virent qu'une fois, quand Voltaire allait mourir, quand déjà Diderot avait un pied dans la tombe. Diderot n'alla pas à Fernex parce qu'il avait peur des millions de Voltaire, quoique ces millions-là fussent faciles à vivre.
[81] Avant cette épître, le roi Voltaire avait anobli son ministre: «Je bénis en m'éveillant M. le duc de Sully-Turgot.»
XI.
LES ENNEMIS DE VOLTAIRE.
D'Argenson, ami de Voltaire, disait à d'Aguesseau, ennemi de Voltaire: «Vous vous damnez sans y penser par votre haine contre Voltaire.» M. Joseph de Maistre avait-il lu d'Argenson quand il a écrit dans ses colères plus ou moins catholiques: «Toujours alliée au sacrilége, sa corruption brave Dieu en perdant les hommes. Avec une fureur qui n'a pas d'exemple, cet insolent blasphémateur en vient à se déclarer l'ennemi personnel du Sauveur des hommes; il ose du fond de son néant lui donner un nom ridicule, et cette loi adorable que l'Homme-Dieu apporta sur la terre, il l'appelle l'INFAME. Abandonné de Dieu qui punit en se retirant, il ne connaît plus de frein. D'autres cyniques étonnèrent la vertu, Voltaire étonne le vice. Il se plonge dans la fange, il s'y roule, il s'en abreuve; il livre son imagination à l'enthousiasme de l'enfer, qui lui prête toutes ses forces pour le traîner jusqu'aux limites du mal. Il invente des prodiges, des monstres qui font pâlir. Paris le couronna, Sodome l'eût banni. Profanateur effronté de la langue universelle et de ses plus grands noms, le dernier des hommes après ceux qui l'aiment! Comment vous peindrais-je ce qu'il me fait éprouver? Quand je vois ce qu'il pouvait faire et ce qu'il a fait, ses inimitables talents ne m'inspirent plus qu'une espèce de rage sainte qui n'a pas de nom. Suspendu entre l'admiration et l'horreur, quelquefois je voudrais lui élever une statue... par la main du bourreau.»
Voltaire est assez haut placé sur son piédestal pour défier toutes les colères, même les colères éloquentes. Je n'ai donc pas craint de jeter à ses pieds ces armes et ces flammes d'un ennemi qui déchire et qui brûle. Les ennemis de Voltaire passent, Voltaire ne passera pas.
Je ne veux répondre au comte de Maistre que par des paroles de Jean-Jacques Rousseau, un autre ennemi de Voltaire. Voici ce que le républicain de Genève écrivait au roi de Fernex: «Ne soyez point surpris de sentir quelques épines inséparables des fleurs de votre couronne. Les injures de vos ennemis sont les cortéges de votre gloire, comme les acclamations satiriques étaient ceux dont on accablait les triomphateurs.»
Le duc de Saint-Simon, ce don Quichotte de la noblesse, fut le plus hostile à reconnaître Voltaire.
Que de contradictions! Saint-Simon, contemplateur du passé, sacrifiait Louis XIV qui en était le symbole le plus majestueux. Voltaire, précurseur de l'avenir, écrivait le _Siècle de Louis XIV_, ce monument impérissable où il s'efforçait de cacher les crimes et les misères du grand règne par l'aspect grandiose de l'architecture. Saint-Simon peignait une fresque vengeresse; Voltaire peignait sa fresque hyperbolique avec l'accent enthousiaste de l'amour du grand et du beau, sinon de l'amour du bien, sinon de l'amour du vrai. C'est que Voltaire avait le cœur patriotique; il voulait que le règne de Louis XIV fût un grand règne, comme il avait voulu que Henri IV fût un grand roi; aussi Voltaire est un grand homme, et Saint-Simon n'est qu'un grand seigneur. Saint-Simon aimait la vérité pour la vérité; il l'aimait, comme il l'a dit, jusque contre lui-même. Voltaire n'aimait pas la vérité pour la vérité. Il l'aimait quand elle était une arme contre ses ennemis: le mauvais prince et le mauvais prêtre. Il la masquait çà et là pour la faire parler plus hardiment ou pour sauvegarder ses amis: la France et l'humanité. Saint-Simon est un peintre à la Michel-Ange, beau, terrible, grandiose. Ses portraits, ses tableaux, ses fresques, sont enlevés avec la fureur du génie qui se moque de toutes les poétiques, parce que le génie porte toujours en lui le beau et le vrai. Dans son jugement, il y a du _Jugement dernier_; mais son point de vue l'égare sur les lointains lumineux de l'avenir, qui sont les horizons de l'avenir. «Arouet, dit Saint-Simon avec son impertinence de grand seigneur, Arouet, fils d'un notaire qui l'a été de mon père et de moi jusqu'à sa mort, fut exilé et envoyé à Tulle pour des vers fort satiriques et fort impudents. Je ne m'amuserais pas à marquer une si petite bagatelle, si ce même Arouet, plus tard grand poëte et académicien sous le nom de Voltaire, n'était devenu, à travers force aventures tragiques, une manière de personnage dans la république des lettres, et même une manière d'important parmi un certain monde.»
Le grand seigneur voyait bien ce qu'il voyait, mais ne prévoyait pas. C'est qu'il se tournait toujours vers le passé[82]. Or, dans le passé, qu'était-ce qu'un homme de génie comme Voltaire pour un duc et pair comme Saint-Simon?
M. de Maurepas fut aussi l'ennemi de Voltaire. Il ne lui pardonnait pas d'avoir plus d'esprit que lui quand ils soupaient ensemble. Aussi l'a-t-il chansonné plus d'une fois. «Chantez toujours, lui dit Voltaire, vous ne me ferez pas lire pour cela les _Étrennes de la Saint-Jean_.» Et il renvoyait le ministre à l'école de Mazarin, qui ne chantait pas, lui.
Je voudrais passer vite devant Fréron, mais Voltaire s'y est trop arrêté. «Pourquoi permet-on que ce coquin de Fréron succède à Desfontaines? Pourquoi souffrir Raffiat après Cartouche? Est-ce que Bicêtre est plein?»
C'est ainsi que Voltaire parle de Fréron, la première fois qu'il se décide à parler de lui. Il est vrai que depuis plusieurs années déjà, Fréron avait décidé dans ses papiers que Voltaire n'était ni poëte, ni historien, ni philosophe. Où Fréron avait-il trouvé cela? Était-ce dans sa prison de Vincennes, où il cherchait la vérité au fond d'une bouteille, lui qui ne l'avait jamais cherchée au fond d'un puits? Il y a un beau mot dans un ancien: «Si tu vas à la guerre avec l'esprit de la justice, tu pourras perdre la bataille; mais ta défaite sera la victoire, car tu auras combattu pour la justice.» Malheureusement pour lui, Fréron ne combattait pas Voltaire dans l'esprit de la justice. C'était un bon homme qui disait du mal pour vivre: