Part 2
Tels sont les premiers jours de cette royauté naissante que M. Arsène Houssaye a racontés dans ce livre intitulé le _Roi Voltaire_, un charmant livre, et qui a donné un si bon prétexte à tant de plumes vaillantes de parler du roi Voltaire avec la reconnaissance et le respect qui lui sont dus.
Cette jeunesse de Voltaire, elle passionne son historien. Il en est ébloui, charmé, ravi; il a raison. Ces belles premières années contenaient en germe la _Henriade_ et l'_Œdipe_, et toute une année à la Bastille. Ajoutez tant de passions, tant d'amour, tant de délires de la tête et des sens. Certes, M. Arsène Houssaye a raconté avec un grand bonheur, une admiration vive, et ce bien-aise qu'il ressent toujours quand il se trouve en pleine lumière, en pleine jeunesse, en plein idéal, ce moment heureux des premiers enivrements du poëte, à vingt ans.
Tasse, un jour de printemps, comme il gravissait avec un sien compagnon la haute montagne, allait calme et songeant aux mille visions de son cerveau. Plus le mont sourcilleux s'avançait, et plus le poëte semblait plongé dans sa méditation, dans son abîme. A la fin, voici les deux voyageurs sur le haut de la montagne colorée des premiers feux du jour. Et le poëte alors, montrant au jeune homme qui l'accompagnait la plaine et le fleuve à l'orient, les châteaux, les cabanes, le champ de blé qui se balance au vent tiède et frais, le berger et son troupeau, le voyageur sur la route entraînant après soi l'ombre et le rayon; plus loin, le soldat qui passe au bruit des clairons et des trompettes, le hennissement du coursier, le bêlement du troupeau, le chant de l'oiseau, le cri de l'orfraie, et tout là-bas le flottant du drapeau semblable au nuage qui passe; enfin, pour terminer ce grand spectacle, éternel comme Dieu, passager comme l'homme, on distinguait la Méditerranée éclatante de mille feux. En même temps ces jardins, ces chaumières, ces palais, ces marbres, l'abeille errante et le reptile au soleil; puis des grottes, des rivages, des sables, des forêts, la charrue à l'œuvre et le rêveur à l'ombre, et tous les accidents de cette lumière en lutte avec le nuage; enfin tous les bruits, tous les silences, tous les repos de cette nature digne de Lucrèce et de Virgile, digne d'Homère et de Théocrite: «Ami, dit Tasse à son compagnon, tu m'as souvent prié de te montrer mon poëme... eh bien! regarde, il est devant toi! Ces eaux, ces bois, ces sentiers, ces monts, ces plaines, ces vallons, ces soldats et ces capitaines dont les armes reluisent au soleil, ces troupeaux dont les mugissements se perdent au loin, ces charrues, ces labours, ces oiseaux qui chantent, la terre et le ciel, les étoiles et les fleurs, Dieu et les hommes, le temps qui bruit et qui s'agite, l'immobile et silencieuse éternité, l'univers et moi--voilà mon poëme!»
Et, le jeune homme et le poëte, ils restaient plongés dans une muette contemplation.
Ainsi, le jeune Arouet (tel il est dans le _Roi Voltaire_), quand il se vit hors de page, et quand pour la première fois il put toucher librement, de son doigt superbe, à ces royaumes de Satan, dont il voit les _tours d'opale et les pavillons de saphir_. «Tu vois bien, se dit-il à lui-même, la vaste Europe, l'Europe intelligente, la France, et dans la France aussi tu vois Paris comme une flamme; à côté de Paris, Versailles comme une étoile; eh bien! ces palais pleins d'orgueil, ces toits pleins de misère, ces temples, ces autels, ces portiques, ces boudoirs; ce roi enfant, beau comme l'Amour; ces gens de rien, gais comme le vin mêlé au bel esprit; ces princesses, ces courtisanes, ces académiciens, ces prêtres, ces capucins, ces soldats, ces poëtes, ces prosateurs, ces écoliers, ces philosophes à tout briser, ces cuistres à tout brûler, ces parlements pleins de révolte, ce Versailles où le tout-puissant se cache et s'amuse à la façon d'un satrape d'Asie; un autre les voit ces ministères bruyants au dehors, vermoulus au dedans, absolus partout; ces généraux qu'un sourire envoie aux frontières, qu'un baiser en rappelle, privés de leur armée et privés de leur gloire; ces cardinaux qui se disputent à qui mettra la pantoufle rose à ce pied blanc, sorti tiède encore de la courtine doublement adultère; ces maîtresses royales devenues reines par la grâce du prince, au déshonneur des reines par la grâce de Dieu; les paroles, les voix et les silences du peuple qui fit la guerre à Louis XIV, à madame de Maintenon, à l'Évangile; tout ce qui chante ici et tout ce qui pleure, de l'hôpital à l'Opéra, de l'archevêque à Diderot, du pape à Mahomet, de l'Encyclopédie à la Camargo, de la duchesse du Maine à la marquise du Chastelet, de Margot la bouquetière à la duchesse de Berry tirant les bottes de M. de Lauzun; ces rabats troués, ces dentelles déchirées, ces épées brillantes, ces mortiers, ces crosses, ces diamants vrais, ces perles fausses, ces falbalas brodés, ces taches, ces scories, ces cendres, ces tombeaux, cette liqueur généreuse et ces poisons, la ville éternelle et la cité d'un jour, le palais de justice et le Petit Châtelet, Cartouche et Vincent de Paul, esprit, trahison, fidélité, cruauté, justice, argent, le théâtre et ses rires, le théâtre et ses pleurs, la chaire et ses foudres, le barreau et ses passions, l'Église et ses bûchers, les horreurs du moyen âge et les plaisirs de l'âge d'or, la lettre de cachet, le fort de Joux, le château de Vincennes; et pour tout dire, un mouvement, une agitation, une émeute, une révolution qui commencent à madame de Parabère, qui ne s'arrêtent pas à madame du Barry.... Tout cela, c'est ton poëme, ô Voltaire, ton poëme, et tes satires, et ton histoire, et ta comédie, et ton drame; et tout cela c'est ton œuvre et ce sera ta gloire!... Voilà ta popularité, ta fortune et ta domination!»
Mais avant de se précipiter dans cette mêlée, il aborda tous les aimables côtés de la jeunesse. Il n'était pas assez malavisé, cet homme-là, qui devait tirer si grand parti de la vie et de ses fêtes, de la passion et de ses bonheurs, pour renoncer volontiers au moindre privilége de la vingtième année. Il avait le pressentiment de sa longue durée; il savait que des hommes tels que lui sont destinés à vieillir, et qu'il épuiserait la coupe entière avant qu'elle tombât de ses mains. Aussi il ne s'est jamais hâté de vivre, il n'a jamais précipité les heures sur les heures; il vivait lentement; sa fièvre était lente, si sa colère était rapide; il aimait ses propres passions, il cultivait ses fantaisies, il prolongeait ses destinées. Et de même qu'il fut un vieillard énergique, hardi, généreux, tout-puissant par l'action, par la parole et par la plus active sympathie; redouté par ses colères, honoré par ses actions, il fut un jeune homme heureux, content, glorieux, amoureux, facile à vivre; il eut l'enfance d'un véritable enfant, et la jeunesse ingénue et contente d'un véritable écolier.
Dans le _Satyricon_ de Pétrone, une raillerie mortelle, une vengeance qui fut le châtiment suprême de Néron et de sa tyrannie, on voit au premier chapitre de cette satire un jeune homme, un bel esprit, un jouvenceau presque Athénien, échappé à la férule de ses maîtres, qui rencontre au coin du carrefour une vieille; et le voilà qu'il demande à la bonne femme en quel lieu logent les courtisanes.--Arouet, hors du collége, adressait la même question à l'homme qui pouvait le mieux le renseigner, à l'abbé de Châteauneuf, son parrain, ce même abbé qui avait oublié les quatre-vingts ans de Ninon. «Où donc, maître?--Où tu voudras, mon fils, répondit l'abbé qui savait par cœur tous les chemins des Cythérées; où tu voudras, le monde appartient à l'esprit, l'amour appartient aux poëtes.» M. Arsène Houssaye a très-bien raconté tout le roman de cette jeunesse et de ces amours. Il a tenu dans ses mains, on le voit, ces billets doux, ces fragments, ces portraits; il a porté à ses lèvres ces beaux cheveux oubliés au fond des vieux tiroirs.
Tout réussissait à ce jeune homme, enivré de toutes les fortunes. Sa hardiesse était un charme; sa témérité, une force; son insolence, une grâce. Le prince de Conti lui montrait des vers, il se moquait du prince de Conti, parlant à sa personne. M. le régent, qui se connaissait en beaux esprits, qui était lui-même un bel esprit du premier ordre, se faisait présenter ce jeune homme, et le jeune homme, heureux comme on l'est au jeune âge de toutes les hardiesses, répondait à M. le régent qu'il le suppliait de ne plus se charger désormais de son logement et de sa nourriture. Ainsi même la Bastille avait réussi à cet intrépide; il en était revenu parfaitement dédaigneux de ces peines sans nom, de ces prisons sans droit, et maintenant qu'il avait subi les caprices du bon plaisir, de toutes les forces de son intelligence, il méprisait le pouvoir absolu. Vanité des forces injustes! vanité des prisons que la loi elle-même n'a pas cimentées de sa main puissante! Cette formidable Bastille qui sera prise à soixante ans de là, et rasée au niveau du sol par une poignée de gamins, elle était au temps de Voltaire ouverte à toutes les renommées, à toutes les révoltes. La Bastille était vraiment l'arc de triomphe et la porte ouverte aux esprits, aux volontés, aux croyances qui voulaient envahir le monde, et dominer sur les opinions du genre humain. Toutes les volontés, toutes les résistances et tous les génies ont passé sous tes voûtes, ô Bastille, impuissante à retenir les révolutions et les tempêtes que l'on confie à ta garde!--Elle étouffait les faibles; elle augmentait les forts; elle agrandissait la pensée; elle ajoutait au courage; elle forçait les plus jeunes à la méditation, au silence, à la vie austère.--Ici le silence, ici les longs rêves; ici les taches de sang, ici les révoltes puissantes; ici la démonstration du philosophe; ici la résistance du chrétien et les rages sombres du capitaine, un instant désarmé; ici l'abbé de Saint-Cyran, plus courageux, plus résigné que le prince de Condé lui-même; ici la plainte, ici l'orgueil, ici ce que l'âme a de plus vil, ce que l'esprit a de plus glorieux; ici tout rampe, ici tout s'élève; un abîme... un autel, un trône... et l'échafaud, cette Bastille... On y passait d'affreuses journées, mais aussi comme on y faisait de beaux rêves! Le matin du jour où le bourreau devait décapiter M. le duc de Biron, l'ami de Henri IV, le même homme que Henri IV appelait l'_instrument le plus tranchant_ de ses victoires, le condamné éclatait de rire en songe, et le geôlier de la Bastille le réveilla, pour qu'il fût plus grave et plus recueilli dans son dernier sommeil!
Mais Voltaire à la Bastille, c'était un oiseau dans sa cage, un oiseau qui chante, et ne voit pas les barreaux qui l'enferment. Sur la muraille nouvellement recrépie, faute de plume et de papier, il écrivait au crayon un poëme épique à la louange de Henri IV. «Un poëme épique ici, sur ces murs!» criait le geôlier en grattant la muraille. Il me semble que j'entends d'ici M. et mademoiselle Lambercier (dans les _Confessions_) s'écriant: «Un aqueduc! un aqueduc!» et brisant à coups de pioche les constructions souterraines du petit Jean-Jacques. Un poëme épique!... Un aqueduc!... Et le poëme épique allait remplissant sa tâche, et tout semblable au poëme épique d'autrefois; seulement, le jeune homme amoureux se ressentait des ardeurs de son âme. En vain il avait lu la préface de madame Dacier, lorsqu'elle félicite Homère de s'être passé de toute espèce d'amours dans l'_Iliade_, un poëme fondé sur l'adultère d'Hélène avec le berger de l'Ida.--«Ma foi! se disait le jeune Arouet, madame Dacier, tant pis pour elle! je veux mettre un peu d'amour dans mon poëme.» Et tant qu'il en a pu mettre, il en a mis. Que si vous trouvez qu'il aurait pu en mettre un peu plus, M. Arsène Houssaye vous répondra que son Voltaire en a mis tant qu'il en avait.
Cependant, toute grande qu'elle était cette nation comprise entre Paris et Versailles, elle ne suffisait pas à contenir l'esprit de Voltaire; il en avait à épouvanter le monde entier. En même temps il avait l'impatience; il ne savait pas attendre; il voulait tout voir, tout apprendre, tout connaître, en attendant qu'il pût tout renverser; c'est pourquoi il reçut le conseil de quitter la ville et la cour, et de voyager. Le conseil était bon, il en profita. Il partit pour Londres, où il resta trois belles années, les plus studieuses de sa vie.
Ici, M. Arsène Houssaye a suivi Voltaire en ses moindres sentiers. On voit qu'il l'aime, et que plus il l'étudie, plus il s'attache à ce grand homme. Il explique à merveille comment le spectacle de ce grand peuple anglais gouverné par des lois si nouvelles pour un Français, glorifié par des libertés dont pas un sujet de Louis XV n'avait l'idée, en France, à cette époque, devait être, pour un esprit aussi avancé que Voltaire, un spectacle intéressant. Aussi bien, il admirait toutes choses en ce pays des libertés souveraines: il admirait ce peuple heureux sous des lois clémentes; ces marchands dont le nom remplissait toutes les mers; ces seigneurs anglais semblables à autant de rois, ou, pour mieux dire, à autant de patriciens romains; il honorait ces philosophes qui pouvaient tout dire, et ces poëtes que rien ne gêne et ne trouble en leurs essais les plus hardis. Surtout il s'éprit d'une vive admiration pour Shakspeare, et le rencontrant dans sa voie entouré de ses foudres et de ses éclairs, qui commandait à l'histoire, à la vengeance, à la passion, à la douleur..., il s'éprit d'un furieux amour pour ce génie incomparable. Il le regardait, il le contemplait l'étudiait sous toutes ses faces; il s'étonnait de ce géant, et tout de suite il se mit à le célébrer, comme une découverte qu'il avait faite... Il est vrai que plus tard il se repentit de sa trouvaille, et qu'il appela Shakespeare «un barbare ivre...» Il comprenait alors que ce _barbare_ était toute la tragédie et tout l'accent dramatique de l'avenir.
Voltaire voulut avoir tout de suite une grande fortune, et quand il l'eut gagnée, il la garda. Il détestait la gêne en toutes choses; il aimait naturellement le luxe; il lui fallait, pour bien écrire, habiter un beau cabinet plein de livres, et pour sa promenade un jardin plein de fleurs. Fi de la chaumière! il habitait les palais de préférence aux châteaux. Sur lui-même, il n'avait jamais assez de parure, assez d'ornements. Il se connaissait en marbres, en tableaux, en _chiffonnerie_, en belles personnes: Adrienne Lecouvreur, mademoiselle de Camargo, mademoiselle Gaussin, eurent l'honneur de ses préférences. Il adressait des épîtres à madame de Pompadour, une ode au luxe, une cantate au superflu. Ses maisons, ses retraites et même les châteaux qui n'étaient pas à lui et qu'il possédait en viager, respirent la fortune heureuse, intelligente et calme, «des terrasses de cinquante pieds de large, des cours en balustrades, des bains de porcelaine, des appartements jaune et argent, des niches en magots de la Chine...» On reste ébloui de l'inventaire. Or notez bien que ce n'était pas pour la marquise du Chastelet qu'il entassait ces belles choses, c'était pour lui-même. Il n'était jamais plus content que lorsque tout flambait et flamboyait autour de lui. Il aimait la grâce en tout: Olympe Dunoyer, mademoiselle de Livry, Adrienne Lecouvreur, et plus d'une grande dame qu'il n'a jamais dénoncée. Un soir, une des plus belles l'embrasse publiquement et en pleine loge par ordre du parterre.--«Embrassez-le! disait le parterre, embrassez-le!» Et la dame l'embrassa. Quelle récompense! Eh bien! si par bonheur mademoiselle Sophie Arnoult, souriante, avec sa grâce et ses belles fanfreluches qu'elle portait si bien, venait à passer par les sentiers de M. Arsène Houssaye: «Embrassez-le!» dirions-nous à la belle; et, sans se faire prier, elle embrasserait l'auteur du _Roi Voltaire_. Il n'y a rien de plus charmant que tout ce passage; il n'y a rien de plus vif que l'histoire du marquis et de la marquise du Chastelet. Dans ses recherches qui tiennent à la poésie, M. Arsène Houssaye a trouvé le véritable nom de toutes les maîtresses de Voltaire: celle-ci et celle-là; la jeune fille et la dame un peu sur le retour, elles s'appellent d'un nom qui leur convient à merveille, parce que c'est l'amoureux et le poëte qui les nomment.
Pendant que nous causons ainsi, un phénomène arrive, éclatant, superbe, et qui va produire la plus grande révolution dont le monde se glorifie; écoutez, il arrive, il gronde, il hurle, il chante; ce phénomène, il a un nom, il s'appelle le dix-huitième siècle, et nous allons le contempler tout à notre aise, à la suite de son maître et de son héros, le _Roi Voltaire_.
Ainsi, nous avons laissé Voltaire au milieu de son luxe et des fêtes de chaque jour; une âcre senteur d'ambre et de billets doux s'exhalait de ces alcôves, de ces broderies, de ces riches cabinets, de ces meubles en vieille nacre, de ces colifichets, de ces fanfreluches. Les sofas muets dans cette nuit profonde--sofas de Memnon--raconteraient au besoin les mille histoires qui enseignent à pécher. Entrons donc, s'il vous plaît, à la suite de notre historien, dans le salon de Voltaire, à Fernex. Si la fenêtre est fermée, ouvrons la fenêtre et laissons entrer le grand jour. En ce lieu négligé si longtemps, les souvenirs vifs et pénétrants de ce grand esprit, de ce grand génie et de ses licences charmantes vous sautent aux yeux, vous montent à la gorge. O mon Voltaire, es-tu là? réponds-nous, réponds-nous! Il n'est plus à Fernex, mais nous y retrouvons la trace et le souvenir de sa belle et charmante compagnie; il n'est plus là, son ombre y reste, et ces murailles ont gardé l'empreinte ancienne, comme l'écho garde encore le doute ancien. Voyez! Le fauteuil est resté tout parsemé de la poudre magistrale; la chaise longue attend le maître à l'heure de midi, quand il repose un instant. Que de belles personnes ont foulé, sur ces tapis, les fleurs écloses à la Savonnerie, aux Gobelins! Interrogez ces coupes en cristal de roche, elles diront de quelles santés elles étaient remplies; demandez à ces écrans découpés à jour, à ces éventails aux manches sculptés, à quels visages charmants l'écran prêtait son ombre, l'éventail son zéphyr? Et même en ce moment, dans ce livre où je les rencontre, il me semble que je les vois errantes du salon au boudoir, du bal au souper, du théâtre à l'église, et de l'église au jardin, ces femmes qui adoraient Voltaire; je les reconnais à leur voix, à leur silence, à leurs œuvres, à leur nom, à leur sourire; elles aimaient cet esprit qui représentait tous les esprits du monde: Arioste, Boccace, La Fontaine, La Fare et Chaulieu. La causerie, à Fernex, c'était le chaos, mais le chaos épicurien de la puissance et de l'esprit, de l'atticisme et du plaisir, de la légère poésie et de la prose abondante en conseils, en ironie, en traits vifs, acérés, charmants. Quelle vie et quelle animation à l'extrémité de la France, en ce coin libre où Voltaire est un dieu! L'incrédulité se mêle à l'enthousiasme et le blasphème à l'amour. Nous renversons avec fureur les vieux autels, pour adorer les dieux nouveaux avec joie. A Fernex, tel hôte de Voltaire monte en ballon pour voir de plus près les foudres, les nuages et les éclairs, qui nie effrontément l'immortalité de l'âme; tel autre qui veut maintenir les lettres de cachet déchire sans façon l'Évangile éternel. On s'amuse de mille folies, chaque folie entraînant avec elle un soutien de l'antique édifice. On attaque, on renverse, on brise, on élève. On accuse à la fois Fréron et le souverain pontife, l'Académie et les jésuites, sainte Rosalie et madame de Pompadour, Gluck et le singe à Nicolet, le génie de M. de Choiseul et le mystère de l'incarnation. C'était un plaisir, à Fernex, de comparer les nouveaux miracles aux antiques métamorphoses, Ovide à saint Paul, sainte Marie Égyptienne à mademoiselle Sophie Arnoult. Ce nouveau débarqué de Potsdam ou de la rue Saint-Honoré vous démontrait effrontément que mademoiselle Théophile était plus belle que mademoiselle Thévenin, et que, sauf votre respect, l'Ancien Testament était coulé à fond par M. le baron d'Holbach. De ce salon de Fernex, un torrent de vices, de vertus, de mensonges, de paradoxes, s'est répandu sur le monde abasourdi. Poétique et terrible maison! je t'ai vue un jour, à travers tous mes souvenirs de ce siècle des aventures et des découvertes! Tout croulait, tout s'effaçait, tout était mort. L'araignée avait filé sa toile immonde sous les poutres dorées; le ver dessinait ses losanges fantastiques sur le velours des tentures; la cheminée en marbre aventurin, où se montrent incrustés dans le poli même de la pierre les insectes et les plantes du premier déluge, se tordait sous le faix d'une immense pendule de Baillon, espèce de montagne d'or terni et de bronze écrasé, entourée de candélabres dégarnis! De ces fêtes, plus rien ne reste, et de ces audaces tout est mort. Dans le salon de Fernex, la main du temps a brouillé toutes les heures; à ce cadran funeste, parsemé de fleurettes et de minutes clémentes, l'ombre fugitive s'est fixée, et rien ne chante plus sur ce timbre muet qui s'est lassé, qui s'est brisé, qui a donné sans cesse et sans fin le signal de ces rires, de ces mépris, de ces enfantements. Ce Voltaire impatient du joug et qui n'obéissait à personne, il obéissait à ce timbre, aujourd'hui fêlé et sans écho. Salon de Fernex, qu'as-tu fait de ta gloire? Le lustre, éteint et frappé du vent extérieur, se balance à son écharpe en lambeaux. Watteau pleure au milieu de ses bergeries enrubanées. Lancret se lamente sous ses ombrages bleus et roses. Quelle bouche a donc soufflé sur ces tableaux si brillants jadis du reflet enivrant de ces beautés et de ces grâces? O misère! on dirait que le vieux Saturne a laissé sur les glaces ternies le givre insolent de sa bouche édentée, effaçant ainsi la tiède haleine de ces lèvres empourprées de la triple ivresse de l'esprit des vins, du doute et des baisers.