Le roi Voltaire

Part 17

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On n'a que trois portraits de Voltaire jeune; on en a trois cents de Voltaire vieux, sans compter les découpures de Hubert, qui représentent le vieux philosophe dans toutes les actions de sa vie: à pied et en carrosse, au lit et à la table, écrivant sur un volume de l'_Encyclopédie_, ou donnant le pain bénit à ses paroissiens, dessinant l'architecture du château de l'Antechrist, et posant la première pierre d'une église; Voltaire à la ferme, Voltaire au salon, Voltaire jouant _Mahomet_, Voltaire partout, Voltaire toujours. Il a été souvent la proie des mauvais peintres. Il se laissait exécuter le plus souvent par charité pour le barbouilleur. Un jour, pourtant, il se trouva si laid dans son portrait et si laid dans la nature, car ce jour-là, c'était un portrait pris sur le vif, qu'il décréta que les peintres ne seraient plus reçus à Fernex, hormis pour y trouver, comme tous les voyageurs, bonne table et bon gîte. Mais il eut beau faire, le peintre se présentait à madame Denis sous la figure d'un marchand d'étoffes, ou à Voltaire sous la figure d'un bouquiniste. Et d'ailleurs, dans les promenades du poëte, les portraitistes se cachaient derrière les buissons, témoin cette lettre à madame du Bocage: «Il est vrai, madame, qu'un jour, en me promenant dans les tristes campagnes de Berne avec un illustrissime et excellentissime avoyer de la république, on avait aposté le graveur de cette république, qui me dessina. Mais comme les armes de nos seigneurs sont un ours, il ne crut pas pouvoir mieux faire que de me donner la figure de cet animal. Il me dessina ours, me grava ours.»

Le maréchal de Richelieu était de la cour de Fernex: «C'est mon héros et mon débiteur,» disait souvent Voltaire; mais le maréchal disait de Voltaire: «C'est mon ami[63].» Le poëte avait écrit au début: «Mon héros ne sait pas l'orthographe, mais vous verrez qu'il sera de l'Académie avant moi.» Et en effet, cette prédiction s'était bientôt accomplie. Richelieu osa être courtisan à Fernex en regard de Versailles. Voltaire était son contemporain et son compagnon d'aventures. Ils s'étaient rencontrés deux fois sur le chemin de la Bastille; ils avaient soupé ensemble; ils avaient aimé les mêmes comédiennes; ils avaient dominé leur siècle: Voltaire par les hommes, Richelieu par les femmes.

On a peine à croire aujourd'hui au triomphe insolent du duc de Richelieu, ce héros des ruelles, ce demi-dieu des oratoires, ce don Juan des coulisses qui enlevait du même coup la grande coquette, l'amoureuse et l'ingénue par-dessus le marché. En lisant ses hauts faits, on crie au roman; mais les lettres sont encore là, plus vraies que celles de la _Nouvelle Héloïse_. Par exemple, en 1788, quand on dépouilla la correspondance du maréchal de Richelieu, on découvrit que le jour de sa réception à l'Académie il avait reçu trois lettres plus ou moins passionnées de mademoiselle de Charolais, de la d'Averne et de madame de Villeroy. Une seule de ces trois lettres avait été décachetée, c'était celle de mademoiselle de Charolais. Les deux autres lettres avaient été mises dans un carton avec cette étiquette impertinente de la main du duc de Richelieu: _Lettres pour le même jour que je n'ai pas eu le temps de lire_[64].

Le maréchal de Richelieu alla plus d'une fois faire sa cour à Voltaire, mais c'était surtout aux femmes qui se trouvaient en pèlerinage à Fernex que le vainqueur de Minorque débitait ses galanteries surannées. Un soir, il dit à Voltaire qu'il y a trop de républicains de Genève à sa table et qu'il désire souper en tête-à-tête avec une jeune royaliste qui arrive de Paris. Voltaire ne veut rien refuser à son héros, parce que son héros est toujours son débiteur. Mais tout en soupant avec les républicains de Genève, il est inquiet de ses royalistes de Paris. Il se lève de table et va pour les surprendre dans leur tête-à-tête. «Je m'y attendais bien,» s'écrie-t-il en rentrant. Le maréchal de Richelieu était à genoux devant la dame, qui lui faisait l'injure de ne pas le prendre au sérieux. «Entre nous, dit Voltaire, je crois que je vous ai sauvés tous les deux d'une grande humiliation.»

Le prince de Ligne fut, comme le duc de Richelieu, un des courtisans du roi Voltaire, qui avait été le courtisan de son père cinquante ans plus tôt. A son arrivée à Fernex, Voltaire, de peur que sa visite ne fût ennuyeuse, prit médecine à tout hasard afin de se pouvoir dire malade; mais il le reconnut bon prince et le garda quelque temps. «Je voudrais me rappeler, dit le prince de Ligne, les choses sublimes, simples, gaies, aimables, qui partaient sans cesse de lui; mais, en vérité, c'est impossible: je riais ou j'admirais, j'étais toujours dans l'ivresse[65].»

Cette «ivresse» du prince de Ligne devant l'esprit de Voltaire me rappelle d'autres enthousiasmes princiers.

Si jamais poëte fut reconnu poëte à son aurore, c'est Voltaire, Qui donc, avant lui ou après lui, a trouvé un prince du sang pour lui rimer un compliment comme celui-ci? Ces vers du prince de Conti, après la première représentation d'_Œdipe_, prouvent que Voltaire commença de bonne heure à avoir sa cour:

Ayant puisé ses vers aux eaux de l'Aganippe, Pour son premier projet il fait le choix d'Œdipe: Et, quoique dès longtemps ce sujet fût connu, Par un style plus beau cette pièce changée Fit croire des enfers Racine revenu, Ou que Corneille avait la sienne corrigée.

Et le duc de Villars, qui écrivait à Voltaire malade: «Personne ne connaît mieux que vous les Champs-Élysées, et personne assurément ne peut s'attendre à y être mieux reçu. Vous trouverez d'abord Homère et Virgile qui viendront vous en faire les honneurs et vous dire avec un sourire malicieux que la joie qu'ils ont de vous voir est intéressée, puisque, par quelques années d'une plus longue vie, leur gloire aurait été entièrement effacée. L'envie et les autres passions se conservent en ces pays-là; du moins, il me semble que Didon s'enfuit dès qu'elle aperçoit Énée: quoi qu'il en soit, n'y allons que le plus tard que nous pourrons.»

Mais il faudrait soixante-dix volumes pour inscrire tous les vers, tous les compliments, tous les éloges des courtisans de Voltaire, à commencer par Frédéric le Grand et Catherine la Grande[66].

VI.

Madame Suard, qui tout enfant avait vu venir Voltaire chez son père dans un voyage de Flandre, lui rendit cette visite à Fernex quand Voltaire allait mourir. Suard a publié les lettres de sa femme datées de Fernex. En les lisant, on sent à chaque ligne que c'est la vérité elle-même qui parle; or, la vérité a ce jour-là des enthousiasmes religieux pour celui qui était encore tout esprit, mais qui ne songeait plus qu'à sa mission providentielle. Voltaire disait alors à Lazare: «Je vais descendre dans le tombeau, mais je soulève de ma main défaillante le couvercle du tien et je te dis: Sois libre, pauvre homme!»

Madame Suard peint fidèlement avec quelle sainte ardeur on allait alors en pèlerinage à Fernex. «Enfin, s'écrie-t-elle dans sa première lettre, j'ai vu M. de Voltaire! Jamais les transports de sainte Thérèse n'ont pu surpasser ceux que m'a fait éprouver la vue de ce grand homme. Il me semblait que j'étais en présence d'un dieu; le cœur me battait avec violence en entrant dans la cour de ce château consacré.» Voltaire était allé se promener. Il revint bientôt en s'écriant: «Où est-elle? c'est une âme que je viens chercher.» Et madame Suard s'avance toute pâle et toute chancelante: «Cette âme, monsieur, elle est toute remplie de vous; si on brûlait vos œuvres, on les retrouverait en moi.--Corrigées,» dit Voltaire avec ce vif esprit d'à-propos qu'il garda jusqu'au dernier moment.

Mais je laisse parler madame Suard. «Il est impossible de décrire le feu de ses yeux, ni les grâces de sa figure. Quel sourire enchanteur. Ah! combien je fus surprise quand, à la place de la figure décrépite que je croyais voir, parut cette physionomie pleine d'expression; quand, au lieu d'un vieillard voûté, je vis un homme d'un maintien droit, élevé et noble avec abandon. Il n'y a pas dans sa figure une ride qui ne forme une grâce.» Voltaire avait quatre-vingt-un ans.

Madame Suard lui débita tous ses enthousiasmes. «Vous me gâtez, vous voulez me tourner la tête; je vais devenir amoureux de vous.» Et en effet, voilà Voltaire amoureux. Madame Suard lui baise les mains et le conjure de se retirer dans son cabinet. Il rentre chez lui et elle se promène dans les jardins. Mais au détour d'une allée, voilà Voltaire, plus jeune que jamais, qui la surprend pour continuer la conversation. Il est vrai qu'il devait prendre plaisir à ces jolis commérages de ce bas-bleu qui lui disait, entre autres choses: «Ah! si vous pouviez être témoin des acclamations qui s'élèvent aux assemblées publiques, à l'Académie ou ailleurs, lorsqu'on y prononce votre nom, comme vous seriez content de notre reconnaissance et de notre amour! Qu'il me serait doux de vous voir assister à votre gloire! Que n'ai-je la puissance d'un dieu pour vous y transporter!--J'y suis, j'y suis!» s'écria Voltaire en embrassant madame Suard.

Au dîner, Voltaire croit qu'il a vingt ans, et il mange des fraises comme lorsqu'il les cueillait dans les bois avec mademoiselle de Corsembleu. Mais les fraises ne passèrent pas; l'amour eut une indigestion. «C'est égal, dit-il le lendemain quand il revit madame Suard, vous me rendez la vie.» Et comme elle lui baisait les mains:--«Je suis heureux d'être mourant; vous ne me traiteriez pas si bien si je n'avais que vingt ans.--Je ne pourrais vous aimer davantage, mais je serais forcée de vous cacher les battements de mon cœur, si vous aviez vingt ans.»

Et madame Suard écrit à son mari: «Les quatre-vingts ans de M. de Voltaire mettent ma passion bien à l'aise.» Toutefois, madame Suard parle à son mari de Voltaire avec une adoration qui eût peut-être inquiété le futur secrétaire perpétuel, si déjà elle ne l'eût habitué aux tendresses extraconjugales avec son ami Condorcet. «Il faut voir, dit-elle, avec quelle grâce Voltaire a voulu se mettre à mes pieds. Cette grâce est dans son maintien, dans son geste, dans tous ses mouvements; elle tempère le feu de ses regards, dont l'éclat est encore si vif qu'on pourrait à peine le supporter s'il n'était adouci par une grande sensibilité. Ses yeux, brillants et perçants comme ceux de l'aigle, me donnent l'idée d'un être surhumain; je n'en ai pas dormi.»

Un peu plus tard, dans la journée, madame Suard revoit Voltaire. Cette fois, il s'est fait beau: il a mis sa plus belle perruque et sa robe de chambre des Indes. Que lui dit madame Suard en le voyant si bien habillé? «Vous me rappelez aujourd'hui la statue de Pigale.--Vous l'avez donc vue?--Si je l'ai vue! je l'ai baisée.--Elle vous l'a bien rendu, n'est-ce pas?» dit Voltaire en ouvrant les bras. Et comme madame Suard ne lui répondait qu'en lui baisant les mains: «Dites-moi donc qu'elle vous l'a rendu.--Mais il me semble qu'elle en avait envie.» Et Voltaire reproche à madame Suard de venir corrompre les mœurs de sa république.

Et on monte en carrosse. On va se promener dans les bois: «J'étais dans le ravissement; je tenais une de ses mains que je baisai une douzaine de fois. Il me laissa faire, parce qu'il vit que c'était un bonheur.» Heureusement qu'il n'était pas seul dans le carrosse. M. de Soltikof, ambassadeur extraordinaire de Sa Majesté l'impératrice de toutes les Russies à la cour du roi Voltaire, assistait à ce rajeunissement du vieux Titan.

Le voyage fut charmant. On traversa des bois plantés par Voltaire, qui étaient déjà des bois sérieux, pour arriver à une belle ferme, où le philosophe fit admirer sa grange et sa vacherie. Il fallut que madame Suard prît des mains de Voltaire une tasse de lait, une belle tasse de porcelaine de Sèvres envoyée par madame de Pompadour. Et Voltaire s'écriait:

Qu'il est doux d'employer le déclin de son âge Comme le grand Virgile occupa son printemps! Du beau lac de Mantoue il aimait le rivage; Il cultivait la terre et chantait ses présents; Mais, bientôt ennuyé des plaisirs du village, D'Alexis et d'Aminte il quitta le séjour, Et malgré Mévius il parut à la cour. C'est la cour qu'on doit fuir, c'est ici qu'il faut vivre! Dieu du jour, dieu des vers, j'ai ton exemple à suivre: Tu gardas les troupeaux, mais c'était ceux d'un roi: Je n'aime les moutons que quand ils sont à moi; L'arbre qu'on a planté rit plus à notre vue Que le parc de Versaille et sa vaste étendue[67].

Il fallut bientôt que Voltaire s'arrachât à ces dernières illusions de l'amour, qui n'étaient d'ailleurs plus qu'un jeu pour ce Prométhée déchaîné. Madame Suard lui écrivit sa lettre d'adieu, et Voltaire répondit par celle-ci: «J'ai écrit à monsieur votre mari que j'étais amoureux de vous. Ma passion a bien augmenté à la lecture de votre lettre. Vous m'oublierez au milieu de Paris; et moi, dans mon désert où l'on va jouer _Orphée_, je vous regretterai comme il regrettait Eurydice; avec cette différence, que c'est moi le premier qui descendrai aux enfers, et que vous ne viendrez point m'y chercher.»

Avant de quitter Voltaire, madame Suard lui avait demandé sa bénédiction. «Je vais faire un long voyage, donnez-moi votre bénédiction. Je la regarderai comme un préservatif aussi sûr contre tous les dangers que celle de notre saint-père.»

Voilà comment parlait madame Suard la chrétienne, subjuguée par la royauté et l'apostolat de Voltaire. Ce ne fut ni le roi ni l'apôtre qui répondit. Voltaire regardait la dame «d'un air fin et doux, et paraissait embarrassé de ce qu'il devait faire.» Il lui dit enfin: «Mais je ne puis vous bénir de mes doigts; j'aime mieux vous passer mes deux bras autour du cou.» Et il embrassa madame Suard.

Voltaire ne devait donner qu'une fois sa bénédiction pour unir le monde nouveau au monde ancien dans l'esprit de Dieu et de la liberté: il la donna au fils de Franklin.

Au temps de la visite de madame Suard, Voltaire passait presque tout son temps couché. En ce temps-là, le trône de Voltaire, c'était donc son lit. On l'y trouvait assis, couronné d'un bonnet de nuit attaché par un ruban toujours frais, habillé d'une veste de satin blanc. En face de son lit était appendu le portrait de madame du Chastelet. Dans la ruelle, il voyait à toute heure les figures de Calas et de Sirven, deux gravures de la fabrique d'Épinal, qui pour lui étaient plus expressives que les Vierges de Raphaël.

Ne prenant le matin que du café à la crème, ne dînant pas, soupant à huit heures avec des œufs brouillés, il travaillait tout le jour, et ne réservait qu'une heure aux étrangers qui lui venaient faire leur cour. La table du château était plus abondante que la sienne. Son hospitalité était celle d'un roi. Tous les visiteurs, tous les pèlerins, tous les enthousiastes trouvaient, quelle que fût l'heure, une bonne volaille arrosée de vin de Moulin-à-Vent. Cette hospitalité commençait aux grands seigneurs et ne s'arrêtait pas aux pauvres. Je lis dans une lettre de madame Suard que tous les paysans qui passaient par Fernex y trouvaient un dîner prêt et une pièce de vingt-quatre sous pour continuer leur route. Les insulteurs du roi Voltaire--de l'avare Voltaire--auraient-ils donné une pistole?

VII.

Tout le monde allait à Fernex, tout le monde écrivait au roi de Fernex. «Rois, princes, courtisans, poëtes, artistes, chacun voulait avoir un mot ou un regard du phénomène près de disparaître.» C'est l'aveu d'un ennemi.

Comme tout le monde, Marmontel fit son voyage à Fernex. Le croirait-on? ce père qui écrit pour l'instruction de ses enfants conte que, le jour de son départ, Voltaire lui lut deux chants de la _Pucelle_; et il s'écrie, avec son emphase habituelle: «Ce fut pour moi le chant du cygne.»

J'ai parlé de Marmontel, parlerai-je de La Harpe, un autre courtisan qui est parti de Voltaire pour arriver à Rome? Tout chemin mène à la ville éternelle. Le chemin, pourtant, n'est-il pas mauvais qui mène de l'enthousiasme au mépris, du rôle de serviteur dévoué au métier d'esclave insulteur? La Harpe,--pareil à ces royalistes plus royalistes que le roi, jusqu'au jour où ils s'asseyaient sur les bancs de la République,--La Harpe fut plus voltairien que Voltaire, tant qu'il fut permis d'aspirer à la succession de son maître. Dépassé, sifflé, annihilé par ses frères cadets de la coterie, il passa dans un autre couvent. Mais ce fut son châtiment; il n'y put être abbé, ni prieur. Le Christ n'aime guère les incrédules qui, devenant vieux, se font chrétiens contre les autres.

Florian, un peu cousin de Voltaire, avait onze ans lorsqu'il entra comme page à la cour de Fernex. Le R. P. Adam condamne le jeune Florian à faire des thèmes; et comme celui-ci était souvent embarrassé pour mettre en latin ce qu'il n'entendait pas trop bien en français, il s'en allait prier Voltaire de lui _faire sa phrase_. Voltaire faisait la phrase avec tant de bonté, que l'écolier s'en retournait _croyant que c'était lui-même qui l'avait faite_. Voltaire courut les buissons avec son écolier; il éveilla en lui la gaieté et l'esprit; il altéra un peu l'_homme de la nature_. A dater de son séjour à Fernex, Florian rêva un peu moins, il parla un peu plus: il suivit même si bien les leçons du maître, qu'il imita jusqu'au sourire malin du philosophe. «C'est cela, disait Voltaire, aie l'air d'avoir de l'esprit, et l'esprit viendra.»

Voltaire recevait beaucoup de lettres et en écrivait beaucoup. Dans cent ans, on n'aura pas encore retrouvé la moitié des lettres de Voltaire. J'en ai tout un volume; j'en sais de fort belles qui ne sont pas non plus imprimées. Quand le courrier était parti, il craignait d'avoir oublié quelqu'un, un roi ou un poëte[68]. Dans sa fureur d'écrire des lettres, il en adressait aux morts.

Il avait quatre-vingts ans quand il écrivit à Horace:

Tibur, dont tu nous fais l'agréable peinture, Surpassa les jardins vantés par Épicure. Je crois Ferney plus beau. Les regards étonnés, Sur cent vallons fleuris doucement promenés, De la mer de Genève admirent l'étendue; Et les Alpes de loin, s'élevant dans la nue, D'un long amphithéâtre enferment ces coteaux Où le pampre en festons rit parmi les ormeaux. Et du bord de mon lac à tes rives du Tibre Je te dis, mais tout bas: Heureux un peuple libre!

C'est le philosophe qui parle, mais voici le poëte:

J'ai vécu plus que toi, mes vers dureront moins; Mais au bord du tombeau je mettrai tous mes soins A suivre les leçons de ta philosophie, A mépriser la mort en savourant la vie, A lire tes écrits pleins de grâce et de sens, Comme on boit d'un vin vieux qui rajeunit les sens.

C'est encore le poëte, le vieil enfant gâté des Muses, qui rime des quatrains à madame du Barry. La maîtresse de Louis XV avait envoyé à Voltaire son portrait par ambassadeur, avec deux baisers. Il lui prouva que--la plume à la main--c'était toujours le Voltaire des belles années.

Quoi! deux baisers sur la fin de ma vie! Quel passe-port vous daignez m'envoyer! Deux, c'est trop d'un, adorable Égérie: Je serais mort de plaisir au premier.

Et après ce quatrain, il embrasse deux fois le portrait de la comtesse, en s'écriant:

C'est aux mortels d'adorer votre image, L'original était fait pour les dieux.

Il écrivit aussi des alexandrins à Boileau:

J'ose agir sans rien craindre, ainsi que j'ose écrire. Je fais le bien que j'aime; et voilà ma satire.

C'était toujours l'aveugle Voltaire contre ses ennemis. Dès 1768 on avait baptisé un vaisseau de ce nom sans baptême; au lieu de l'envoyer aux rivages de la poésie, comme Horace y poussait par ses vœux le vaisseau de Virgile, le dirai-je? il l'envoyait débarquer Patouillet et Nonnotte _aux chantiers de Toulon_.

VIII.

Comme tous les rois, Voltaire a eu son fou[69]. Il l'avait choisi parmi les abbés, le païen! c'était l'abbé de Voisenon. Voltaire avait d'abord pris l'abbé de Bernis pour son fou, mais celui-là resta à Louis XV[70].

Au séminaire, Voisenon, déjà inféodé à Voltaire, montra le chemin à Boufflers; il écrivit des contes libertins qui ont plus tard enrichi le bagage de madame Favart. Il sortit du séminaire pour aller déposer une carte de visite à la Comédie-Française. Cette carte de visite était une comédie qui avait pour titre l'_École du monde_. Après la représentation, les comédiens renvoyèrent l'auteur à l'école; mais les comédiennes le gardèrent dans la coulisse jusqu'au jour où l'évêque de Boulogne, jugeant qu'il avait bien assez gagné le ciel comme cela, l'appela pour conduire son diocèse, et le baptisa grand vicaire. Voisenon, qui était capable de tout, se mit à faire des sermons comme il faisait des comédies. Mais, si les comédies furent trouvées tristes, les sermons furent trouvés gais. On s'amusa beaucoup de ses sermons, mais il entraîna peu de monde au tribunal de la pénitence, ce qui n'empêcha pas que, peu de temps après, le cardinal de Fleury ne lui offrît l'évêché de Boulogne. «Comment voulez-vous, monseigneur, que je conduise un diocèse, quand j'ai tant de peine à me conduire moi-même?» D'Alembert disait qu'il fallait donner à Voisenon l'évêché du bois de Boulogne.

«Il y a des bêtises qu'un homme d'esprit achèterait.» C'est l'abbé de Voisenon qui a dit ce beau mot; or ce qui lui a le plus manqué, à cet homme qui était tout esprit, c'était de ces bêtises qui donnent un corps à l'esprit, parce qu'elles sont la force humaine.

L'abbé de Voisenon a fait des opéras-comiques et des contes libertins. Il a mal dit la messe, mais il a lu le bréviaire de l'amour. «Aimons-nous les uns les autres,» disait-il avec onction à madame Favart. Plus d'une fois son confesseur lui a remis ses péchés, mais cela lui coûtait cher; un jour il lui fallut acheter son pardon moyennant mille écus pour le saint-siége, deux mille écus pour les pauvres, et le bréviaire tous les matins! Mais, s'il faut en croire le comte de Lauraguais, madame Favart partagea avec Voisenon la dernière pénitence.

Il cachait une épée sous sa soutane. Il ne permettait pas aux duellistes de parler haut devant lui[71]. Il était d'ailleurs très-facile à vivre, pourvu qu'on ne parlât pas mal devant lui de Dieu, de Voltaire et de madame Favart. Je crois qu'il ne connaissait pas Dieu, mais il connaissait Voltaire et madame Favart.

Vaillant l'épée à la main, l'abbé de Voisenon n'était pas vaillant dans la bataille de la vie. Il passa sa vie à mourir. «Que faites-vous? lui demandait-on.--Je suis en train de mourir,» répondait-il invariablement.

Si on ne le rencontrait guère à la messe, on le rencontrait beaucoup à la cour de Voltaire. Il avait l'art d'être toujours chez lui sans avoir jamais eu de maison. Je ne parle pas du château de Voisenon, qu'il regardait comme son sépulcre, et ou il n'allait que dans ses jours de maladie, «pour être, disait-il, de plain-pied avec le tombeau de ses pères.»

Après plus d'un demi-siècle de folies, madame Favart étant morte, il jugea que le temps était venu pour lui de se faire enterrer. Il demanda la permission à Voltaire de partir pour l'autre monde, et s'en alla au château de Voisenon. Voltaire lui fit son épitaphe; aussi sa dernière heure ne fut pas l'heure de la pénitence. Le curé l'exhortait à se réconcilier avec Dieu en lui montrant le crucifix. «Rupture entière, monsieur le curé, dit le sacrilége abbé; je vous rends lettres et portrait.» Les lettres, c'était le bréviaire; le portrait, c'était le crucifix! O Voltaire! voilà quel fut ce jour-là le soixante et onzième volume de tes œuvres!

«Voltaire, a dit Voisenon, est certainement l'homme le plus étonnant que la nature ait produit dans tous les siècles; quand elle le forma, sans doute il lui restait un plus grand nombre d'âmes que de corps, ce qui la décida à en faire entrer cinq ou six différentes dans le corps de Voltaire. Peut-être ne fut-elle aussi généreuse qu'aux dépens de quelques autres; car on rencontre bien des corps où elle a oublié de mettre une âme. Il y a dans Voltaire de quoi faire passer six hommes à l'immortalité.»