Part 13
Je sais mes perfidies, Œnone, et ne suis point de ces femmes hardies Qui, goûtant dans le crime une tranquille paix, Ont su se faire un front qui ne rougit jamais.
[33] Madame du Chastelet avait quarante-deux ans; le soleil des beaux jours allait se coucher pour elle: comment ne pas chercher un peu de lumière encore quand le dernier rayon s'affaiblit et s'éteint? Comment ne pas saluer le rivage quand on prend la pleine mer, le jour de l'exil?--Ainsi parlent toutes les pécheresses.
[34] Cela s'appelle, au Théâtre-Français, _la Comédie à Ferney_.
IV.
DU MOUVEMENT DES ESPRITS
A L'AVÉNEMENT DE VOLTAIRE.
FÉNELON.--LE DUC D'ORLEANS.--BAYLE.--MASSILLON.--FONTENELLE.--LE CARDINAL DE FLEURY.--MONTESQUIEU.
I.
La Bastille ne fut pas la plus mauvaise école où étudia Voltaire. L'injustice conduit à l'amour du bien. La Bastille avait d'excellentes perspectives ouvertes sur le jeune siècle. C'était de là qu'on apprenait à étudier les institutions politiques de la France[35].
La France attendait son Messie. Louis XIV venait de mourir, emportant tout le prestige de la royauté dans ses funérailles, cette descente de la Courtille de la royauté. Le régent croyait si peu à la royauté, qu'il aimait mieux graver _Daphnis et Chloé_ que de monter sur le trône, ce qui ne lui était pas plus difficile.
Le grand siècle avait enseveli tous ses grands hommes. La France était veuve. Mais pour bien juger cette période, ne faut-il pas passer rapidement devant la galerie des hommes qui créaient alors l'esprit public?
Fénelon venait de mourir, mais ses livres vivaient. Il avait été l'Évangile en action, mais il avait ouvert le portail de l'église sur la nature. On lui avait dit de faire un roi du duc de Bourgogne, il avait tenté d'en faire un homme. Aussi Louis XIV brûla lui-même de sa main,--ce jour-là, la main du bourreau!--tous les beaux préceptes de cet autre évangéliste qui disait: «Le roi est l'homme des peuples. Le despotisme des souverains est un attentat sur les droits de la fraternité humaine.»
Madame de Grignan demandait à Bossuet s'il était vrai que Fénelon eût tant d'esprit. «Ah! madame, répondit l'évêque de Meaux, il en a à faire trembler!»
Fénelon avait de l'esprit à faire trembler le trône et l'autel. C'était un enthousiaste par le cœur; mais pour lui, la foi c'était la sagesse. Le premier, il interpréta le texte sacré, au lieu de le traduire mot à mot. Il communia avec le génie anglais, car c'était là que le soleil se levait alors sur le monde. Aussi les Anglais, quoiqu'il ne fût pas de leur Église, le reconnaissaient citoyen de l'humanité. Les Anglais traduisaient _Télémaque_; que dis-je? ils apprenaient le français pour le lire. Quand le duc de Marlborough fit la guerre dans son diocèse, il dit à ses soldats: «Épargnez les terres de M. de Fénelon; c'est un des nôtres.» C'était épargner le bien des pauvres.
Le cœur de l'archevêque de Cambrai, comme celui de Voltaire, saignait à toutes les misères publiques. Ceux qui souffraient étaient de sa famille. Il soulevait d'une main pieuse les chaînes de Prométhée, et trompait la faim des vautours. Il laissait dans la coulisse les foudres de l'Église et ne s'armait que de la grâce divine. Au lieu d'effrayer le pécheur par les châtiments de l'éternité, il le ramenait à Dieu en lui montrant la vertu plus riante que le péché. Un des curés de son diocèse vint lui dire un jour d'un air triomphant qu'il avait aboli la danse des paysans les jours de fête: «Monsieur le curé, vous avez aboli les jours de fête. Ne dansons point, mais permettons à ces pauvres gens de danser. Pourquoi les empêcher un moment d'oublier qu'ils sont malheureux?» Ce qui rappelle ces autres paroles d'un voltairien avant la lettre: «Les pauvres dansent devant l'église; c'est bien: laissons-les secouer leur misère.»
II.
Le duc d'Orléans, ce fanfaron des vices, selon la parole de Louis XIV, qui parlait quelquefois comme Saint-Simon écrivait, n'était pas seulement le prince des roués, c'était quelquefois le prince du peuple. Avant de se mettre à table à ces soupers célèbres qui ont scandalisé la France, il se préoccupait de celui qui ne soupait pas.
Avec cela, il aimait les arts et cultivait les sciences. Il s'était mêlé de chimie. Presque toute l'après-dînée il peignait à Versailles et à Marly. Il se connaissait en tableaux. La légèreté de ses mœurs avait déteint sur son intelligence; il était incapable de suite en rien; mais il n'était guère étranger à aucune connaissance de son temps.
Sa curiosité d'esprit était immense. Il y avait en lui du Faust et du don Juan. Il mettait une sorte de courage incrédule à braver le monde invisible. Une idée l'avait tourmenté de bonne heure: c'était de voir le diable et de le faire parler. Il était un de ces faibles esprits forts qui,--par une contradiction dont s'étonnent seulement ceux qui ne connaissent point la nature humaine,--croient au diable et ne croient point à Dieu.
Le duc d'Orléans était né avec le sentiment du beau et du grandiose. Soldat, il fut le plus brave de l'armée aux batailles de Steinkerque et de Nervinde; artiste, il commentait les maîtres; homme politique, il produisait Law, il créait la liberté de penser, il pardonnait à ses ennemis; amoureux, il recherchait les formes les plus pures sorties des mains du Créateur. Il eut beaucoup de maîtresses, comme un autre a beaucoup de statues. Don Juan s'était fait artiste.
L'histoire de la régence n'est pas faite; l'histoire du régent ne sera jamais faite. On se contentera des grands coups de crayon de Saint-Simon, qui voyait de trop près et qui ne voyait pas juste, mal éclairé qu'il était par les réverbérations du passé.
Et pourtant, quelle belle histoire! c'est le premier mot de la Révolution française; que dis-je? c'est la révolution avant la révolution. Le vieil Olympe de Versailles ne lancera plus le tonnerre; les demi-dieux s'en vont; on ne jouera plus aux déesses. Voici le règne des vrais hommes et des vraies femmes: on va marcher terre à terre dans le cortége des passions de la terre; pour la première fois, on va penser à Lazare, qui meurt de faim; on va soulever d'une main pieuse les chaînes de Prométhée; on va nourrir l'âme en lui donnant la lumière. C'est le régent qui a ouvert les bibliothèques en France; c'est le régent qui a envoyé Voltaire à l'école de la Bastille.
Le régent était un révolutionnaire. Il y avait dans sa nature du Diderot, du Mirabeau et du Danton. Venu un peu plus tard, il eût gravé le frontispice de l'_Encyclopédie_, il eût fondé un club et il fût mort sur l'échafaud. En attendant, il gravait les faits et gestes de Daphnis et Chloé, et il fondait le bal de l'Opéra comme un autre aurait fondé une église. Il aimait les femmes, sa femme et les femmes d'autrui, aujourd'hui madame de Sabran et madame de Phalaris, demain madame de Parabère et madame d'Averne, les aimant toutes parce qu'il n'en aimait aucune, ou plutôt parce qu'il avait mis sa force et sa faiblesse dans l'amour des femmes, sans souci du ciel, mais avec le souci du royaume de France. En effet, quelle que fût l'orgie, il ne perdait pas de vue l'État. En vain les courtisanes voulaient-elles lui parler politique. «L'État, disait-il, ce n'est pas moi, c'est Louis XIV et Louis XV.» Madame de Tencin, qui voulait le régenter un peu à la manière de madame de Maintenon, fut remise à sa place de simple femme par un mot difficile à écrire. La comtesse de Sabran lui donnait un jour des conseils; il la conduisit galamment devant un miroir de Venise: «Regardez-vous, lui dit-il, est-ce que la Sagesse a jamais pris cette figure-là?»[36]
Saint-Simon protestait en silence. Il aimait le régent, et il avait peur de la régence. «Qu'on se représente ce qu'a vu Saint-Simon, dit M. de Montalembert, un saint-simoniste: les deux premières nations catholiques du monde gouvernées sans contrôle et sans résistance, l'une par Dubois, le plus vil des fripons, l'autre par Alberoni, «rebut des bas valets»; et le saint-siége réduit à faire de tous deux des princes de l'Église! la noblesse «croupissant dans une mortelle et ruineuse oisiveté» lorsque le danger et la mort ne venaient pas la purifier sur les champs de bataille; le clergé, atteint lui-même dans ses plus hauts rangs par la corruption, dupe de cette dévotion de cour, sincère chez le maître, commandée chez les valets, et aboutissant sans transition à une éruption de cynisme impie, qui dure cent ans avant de s'éteindre dans le sang des martyrs; le parlement, comme disait Saint-Simon lui-même, «débellé et tremblant, de longue main accoutumé à la servitude»; la bourgeoisie, pervertie par l'exemple d'en haut, par une longue habitude d'adulation et servile docilité; la nation presque entière absorbée dans des préoccupations d'antichambre; les institutions ébranlées, les garanties compromises, les droits enlevés à tous ceux qui en avaient, au lieu d'être étendus à tous ceux qui en manquaient; toutes les têtes courbées, tous les cœurs asservis, tous les individus ravalés au même néant; Saint-Simon, seul, errant de par la cour et le monde, cherchant en vain une âme ou deux pour le comprendre, et réduit à se renfermer chez lui pour y écrire en secret ses colères et ses douleurs immortelles.»
Voltaire voyait, comme Saint-Simon, le dépérissement de la France; mais pendant que le duc et pair s'enveloppait en montrant ses titres dans le linceul du passé, Voltaire, qui croyait que tout était sauvé parce que tout était perdu, leva une torche lumineuse sur les ténèbres de l'avenir.
III.
Bayle était mort, mais il n'avait pas fermé son école de scepticisme. Il avait osé être un saint, contre les foudres du pape. Amoureux de la liberté comme Diogène, moins le tonneau, il s'était fait une seconde patrie pour pouvoir parler et écrire sans le privilége du roi. Pauvre, il avait fait du bien, ce qui était le comble de l'impertinence philosophique. Bayle se comparait au Jupiter assemble-nuages d'Homère, disant que sa pensée était de former des doutes. On peut dire qu'il a fondé la philosophie du scepticisme, qui nie et qui affirme, qui ne croit pas à ses affirmations et qui nie pour qu'on lui donne une preuve de plus. Selon lui, les opinions les plus opposées se présentent à l'esprit avec un cortége de vérités. Bayle avait appris à lire dans Amyot et à penser dans Montaigne. Il est parti de là pour fonder, comme il l'a dit, la république des lettres. Avant Bayle, on avait vu quelques pléiades de poëtes, quelques sectes de philosophes, quelques tribus de théologiens. Il réunit la tribu à la secte, la secte à la pléiade; il en fit tout un peuple répandu aux quatre coins de l'Europe. Il fut le premier journaliste, parce qu'il étendit l'horizon et répandit sur tout ce qu'il touchait les vives lumières de l'esprit. Or il touchait à tout. Ses _Nouvelles de la République des lettres_ avaient pour abonnés tous les penseurs de France et de l'étranger; leur action s'étendait jusqu'aux grandes Indes: aussi le nom de Bayle était-il mêlé à toutes les controverses littéraires, politiques et religieuses[37]. On l'attendait comme le Verbe de la vérité, mais il arrivait toujours avec le doute; son ciel était couvert de nuages, il fallait qu'on découvrît le soleil.
On a beaucoup vanté ce labeur inouï de Bayle, qui travaillait quatorze heures par jour, penché sur les in-folio et sur lui-même. Je me permettrai de dire que ç'a été le tort irréparable de ce grand esprit; je crois fermement que, s'il eût passé sept heures à travailler et sept heures à vivre, son esprit, comme son corps, se fût fortifié sous l'action plus immédiate de Dieu et de la nature. «Je ne perds pas une heure,» disait-il. O philosophie aveugle, qui ne connaît pas les joies contemplatives du temps perdu! On apprend la vie en vivant; apprendre à mourir, c'est encore apprendre à vivre. Je comprends le philosophe inspiré, celui-là qui s'élance dans l'infini sans souci de ses guenilles corporelles; il commence à vivre ici-bas de la vie future; il a entrevu les radieux espaces où Dieu attend son âme immortelle; il frappe avant l'heure aux portes d'or des paradis rêvés. Mais le philosophe qui cherche et qui doute, celui-là qui ne voyage pas avec les ailes de la foi, qui va se brisant le front aux voûtes éternelles pour retomber sur la terre tout épuisé et tout sanglant, celui-là devrait plus souvent fermer les in-folio, abandonner aux brises du soir les hiéroglyphes de son âme, pour étudier, libre de toute tradition, les pages de la vie. Pour quiconque les sait lire, ces pages divines détachées de tout commentaire humain, la vérité resplendit.
IV.
La régence fut pour la littérature un temps de repos. Les grandes voix du dernier siècle s'étaient éteintes; les grandes voix du nouveau siècle ne s'élevaient pas encore.
A la parole haute et souveraine de Bossuet avait succédé la parole élégante et dorée de Massillon. Le premier mot de Massillon, après avoir entendu les prédicateurs du dernier siècle, fut: «Si je prêche jamais, je ne prêcherai point comme eux.»
Une profonde connaissance du cœur humain, une langue harmonieuse, une éloquence suave qui effleure le dogme et qui s'attache à la morale, Isocrate en chaire: voilà Massillon, qui est à Bourdaloue ce que Racine fut à Corneille. On s'étonnait de cette peinture vraie des passions, dans un homme voué par état à la retraite. «C'est en me sondant moi-même, répondait-il, que j'ai appris à connaître les autres.» Tout homme a l'humanité en soi.
Massillon était né à Hyères, en Provence. Son éloquence a le parfum de ces tièdes îles de la Méditerranée où croît l'oranger. Il était d'une famille obscure. A dix-sept ans, il entra à l'Oratoire. Dès qu'il eut prêché, son humilité chrétienne s'effraya de ses succès: il craignait, disait-il, le _démon de l'orgueil_.
Pour lui échapper, il alla se cacher dans la solitude effrayante de Sept-Pons. Ce démon l'y poursuivit. Le cardinal de Noailles ayant envoyé à l'abbé de Sept-Pons un mandement qu'il venait de publier, l'abbé chargea Massillon de faire une réponse en son nom. Cette réponse fut une œuvre. On n'attendait rien de semblable de la solitude de Sept-Pons, et le cardinal tint à savoir quelle était cette ruche de miel cachée dans le désert. Il découvrit le véritable auteur de la lettre, le tira de sa thébaïde, le fit venir à Paris et se chargea de sa fortune. Massillon vit croître à chaque pas le danger qu'il avait redouté. Un de ses confrères lui disait un jour ce qu'il entendait dire à tout le monde de ses succès. «Le diable, répondit-il, me l'a déjà dit plus éloquemment que vous.»
Quand il prêcha le _Petit Carême_ à la chapelle de la cour, il plaida la cause de l'humanité contre la ligue toujours ennemie et toujours persistante des courtisans. C'était l'Évangile un jour de fête. La vérité osait pour la première fois parler au cœur du jeune roi: avec moins d'art et moins d'ornements, cette vérité eût paru presque séditieuse.
La philosophie, déjà sur la brèche, s'empara de l'éloquence et des vertus de Massillon comme d'un exemple à opposer aux mœurs licencieuses, à l'ignorance grossière et farouche du clergé: son _Petit Carême_ fut surnommé le _Catéchisme des rois_. Voltaire l'avait sur sa table, à côté des tragédies de Racine.
La religion n'était plus acceptée pour Dieu lui-même, mais pour sa morale. Les rois étaient sur le point de n'avoir plus pour confesseur que leur conscience.
V.
Fontenelle a ressemblé, selon Voltaire, «à ces terres heureusement situées qui portent toute espèce de fruits». Quoiqu'il ait cultivé sa terre pendant cent ans, la moisson ne fut pas abondante, si on supprime l'ivraie du bon grain. Et encore, Fontenelle avait appris de bonne heure, quand il publia l'_Histoire des Oracles_, qu'on a tort d'avoir raison en France, ce qui l'empêcha souvent de battre le bon grain. Toutefois, comme l'a dit encore Voltaire: «On l'a regardé comme le premier des hommes dans l'art nouveau de répandre la lumière et les grâces sur les vérités abstraites.» Le père Le Tellier, qui avait l'oreille du roi parce qu'il lui prêtait la sienne; le père Le Tellier, qui voulait que son royaume fût de ce monde et qui essayait de tuer toutes les influences, déféra l'auteur des _Mondes_ comme un athée qui ne croyait pas aux miracles. Heureusement que d'Argenson, alors lieutenant de police, n'y croyait pas non plus et qu'il sauva Fontenelle de la persécution.
Il ne croyait ni au passé ni à l'avenir, il ne voulait marcher ni en avant ni en arrière, parce que la passion ne l'emportait pas. Toutefois, il avait beau dire à chaque victoire de l'esprit nouveau: «Je m'en lave les mains,» il avait travaillé pour l'esprit nouveau. Il n'écrivait guère, mais il parlait beaucoup. Lorsque la vérité sortait de ses mains, elle était plus dangereuse qu'en tombant de la main du premier venu, parce qu'elle avait un tour charmant de fille bien née qui lui donnait ses entrées dans le monde.
L'abbé de Saint-Pierre, son ami, aurait bien dû lui emprunter ses airs mondains pour habiller ses rêveries. Avec Fontenelle, la diète européenne et la paix perpétuelle auraient eu plus de partisans et moins de rieurs. «C'est le rêve d'un bon citoyen,» disait le cardinal Dubois, qui n'était pas un bon citoyen.
Mais les utopies de l'abbé de Saint-Pierre tombèrent dans de meilleures mains. Voltaire les dépouilla de tout ce qu'elles avaient de chimérique, et mit en lumière tout ce qu'elles avaient de généreux.
Fontenelle avait eu les mains pleines de vérités, et il les avait ouvertes[38], témoin l'_Histoire des Oracles_. Mais un ministre plus Normand que Fontenelle le nomma censeur royal, et le philosophe ferma ses mains. Bien plus, il ferma les mains des autres. «Mais, lui dit un philosophe, vous avez écrit l'_Histoire des Oracles_, et vous me refusez votre approbation.--Monsieur, répondit Fontenelle, si j'avais été censeur quand j'ai écrit l'_Histoire des Oracles_, je me fusse bien gardé de lui donner mon approbation.»
Il ne faudrait pas oublier parmi ces précurseurs de la philosophie voltairienne _ces messieurs de l'Entre-sol_, ces hardis censeurs qui mettaient sur la nappe Dieu et le roi, ces enfants terribles du pays des idées, qui cassèrent les vitres des fenêtres où Voltaire devait s'accouder[39].
VI.
Trois cardinaux ont régné en France: Richelieu, Mazarin, Fleury. Ces trois hommes d'Église ont été trois hommes d'État. Avec moins de génie que les deux premiers, Fleury, sans recourir à la hache comme Richelieu, ni à la diplomatie comme Mazarin, continua d'isoler la royauté en abaissant la noblesse.
Le cardinal de Fleury craignait ce qu'il appelait un ministère historique. Il ne dédaignait pas la renommée future, mais il ne voulait pas que ses contemporains écrivissent sur lui. Il disait que quand il était content de lui, la France entière devait être contente; mais il aimait le silence et répétait souvent cet apophthegme de l'IMITATION: _Ama nesciri_.
Dans son horreur du bruit, il ne voulait autour de lui pour gouverner que de simples commis. Il craignait les novateurs, disant que toute nouvelle idée renferme une tempête, ne comprenant pas que la tempête forme le torrent qui fertilise. Il croyait que Law avait ruiné la France, Law qui avait été le torrent fécond éparpillant des parcelles d'or là où l'or n'était jamais venu.
L'historien doit d'ailleurs des sympathies à ce premier ministre qui ne croyait travailler que pour le peuple, qui lisait l'Évangile plus souvent que Machiavel, et qui disait avec l'abbé de Saint-Pierre que les vrais soldats sont ceux qui cultivent la terre. Mais s'il eut raison pour le peuple, il eut tort pour le pouvoir; car à force d'éloigner du trône tous les hommes qui, par leur génie, par leur caractère, par leur hardiesse, créaient l'opinion publique en France, l'opinion publique se déplaça et ne prit plus son mot d'ordre à Versailles.
Le cardinal de Fleury avait compté sans Voltaire.
Déjà l'esprit public ne descendait plus de Versailles sur Paris, c'était Paris qui allait gouverner Versailles.
VII.
Le Sage et Piron, pauvres tous les deux, devaient bientôt élever très-haut la dignité des hommes de pensée, parce qu'ils avaient la pauvreté castillane. Vauvenargues allait proclamer la dignité humaine, Montesquieu cherchait déjà les titres de l'humanité.
Quand parurent les _Lettres persanes_, ce fut un événement. Jamais l'esprit, jamais la vérité se montrant à nu ne firent un pareil scandale. Il sembla que pour la première fois toutes les bases de l'antique société se remuaient. Ce livre était une critique; il avait par la forme tout l'attrait d'un roman, dans un temps où l'on ne demandait guère au roman que des épisodes et une peinture de mœurs avec très-peu d'action; mais sous un masque de frivolité, il était aisé de reconnaître un penseur, un homme profondément versé dans la science du gouvernement, dans l'étude des institutions et dans l'esprit des lois. Le succès fut inimaginable. «Les _Lettres persanes_, raconte l'auteur lui-même, eurent d'abord un débit si prodigieux que les libraires mirent tout en usage pour en avoir des suites. Ils allèrent tirer par la manche tous ceux qu'ils rencontraient: Monsieur, disaient-ils, faites-moi des _Lettres persanes_.»
Cet ouvrage était bien un fruit du temps. A la longue et sévère compression du grand siècle avait succédé un goût fiévreux pour la liberté de tout dire et de tout écrire. Les mœurs tournaient à l'Orient et l'amour au harem. On était, comme on dit maintenant, dans une période de réaction contre le règne de Louis XIV. Le sarcasme religieux qui éclate dans ces lettres flattait le penchant du nouveau siècle à l'incrédulité. «Les libertins entretiennent ici un nombre infini de filles de joie, et les dévots un nombre innombrable de dervis. S'il y a un Dieu, il faut nécessairement qu'il soit juste; car s'il ne l'était pas, il serait le plus mauvais et le plus imparfait des êtres. Toutes ces pensées m'animent contre les docteurs qui représentent Dieu comme un être qui fait un exercice tyrannique de sa puissance; qui le font agir d'une manière dont nous ne voudrions pas agir nous-mêmes, de peur de l'offenser.»
Les événements religieux de la fin du règne de Louis XIV sont couverts de ridicule par Montesquieu. Les académies, les corps savants, ne trouvent pas plus grâce aux yeux de l'auteur des _Lettres persanes_ que les casuistes, les chartreux, les capucins et les autres ordres religieux. «J'ai ouï parler d'une espèce de tribunal qu'on appelle l'Académie française. Il n'y en a point de moins respecté dans le monde; car on dit qu'aussitôt qu'il a décidé, le peuple casse ses arrêts et lui impose des lois qu'il est obligé de suivre.»
Les mœurs, les intrigues, les manœuvres du temps y sont dévoilées avec une connaissance impitoyable du cœur de l'homme ou du cœur de la femme. «Crois-tu, Ibben, qu'une femme s'avise d'être la maîtresse d'un ministre pour coucher avec lui? Quelle idée! C'est pour lui présenter cinq ou six placets tous les matins, et la bonté de leur nature paraît dans l'empressement qu'elles ont de faire du bien à une infinité de gens malheureux qui leur procurent cent mille livres de rente.»
On peut dire de ces Lettres ce que l'auteur a dit lui-même des jolies femmes, «dont le rôle a plus de gravité qu'on ne pense.» Sous cette plaisanterie fine et délicate se placent un grand fonds de bon sens, une science magistrale, une philosophie audacieuse. Quelquefois ce léger crayon a des traits qu'envierait le burin de Tacite: «Le règne du feu roi a été si longtemps, que la fin en avait fait oublier le commencement.»