Le roi Voltaire

Part 1

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Note sur la Transcription

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Marquage: _mots en italique_ =mots en gras=

ARSÈNE HOUSSAYE

LE ROI VOLTAIRE

NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE

Ma destinée a été d'être je ne sais quel homme public coiffé de trois ou quatre lauriers et d'une trentaine de couronnes d'épines. VOLTAIRE.

PARIS

HENRI PLON, ÉDITEUR 8, RUE GARANCIÈRE

MDCCCLX

Tous droits réservés

PRÉFACE

DE JULES JANIN.

Eh donc! le revoilà; c'est bien lui! Je le reconnais à son sourire, à sa malice, à son génie, à sa politesse exquise, à cette élégance innée, à ses passions, à ses délires, à ses métamorphoses, à sa profonde horreur pour ce qui est lâche et vil, à son admiration pour ce qui est simple et vrai! Tant de génie et d'éloquence en un si petit corps! Tant d'autorité toute-puissante dans ce petit bonhomme «Arouet, fils de mon notaire et garçon d'esprit!» Çà! voyons comment donc M. Arsène Houssaye a pu s'y prendre avec ce papillon, ce taureau, ce zéphyr et ce volcan?

D'abord il l'a couronné roi. Rien que cela? Une simple couronne de roi... Et pour qui donc gardes-tu les étoiles?... «Ma destinée a été, disait-il, d'être un homme public coiffé de trois ou quatre lauriers, et d'une centaine de couronnes d'épines.» Il eût dit tout simplement: «d'une centaine de couronnes,» que pas un ne l'eût démenti. Le temps même, le temps, ce grand destructeur, ajoute à ce royaume, à cette domination, à cette couronne! Il est resté notre espoir, notre consolation et notre orgueil, notre père et notre mère; il est tout nous-mêmes; il est tout ce siècle; il est le monde!... Et plus nous sommes insultés par les cuistres, et plus nous comprenons combien il disait vrai:--«Je vous ai délivrés d'une bête féroce!» nous disait-il. Non, non! il l'avait muselée à peine, et la bête féroce a brisé sa muselière. Il est vrai que Voltaire est encore le seul aujourd'hui qui la puisse dompter de nouveau.

Ainsi ce _Roi Voltaire_ est un livre heureux et bien fait, qui arrive au moment propice. Il produit sur nos esprits le même effet qu'une image vue de loin aux yeux d'un amoureux bien épris: il n'a pas vu depuis longtemps le portrait de sa maîtresse,... on le lui montre: «Ah! c'est vous, lui dit-il, c'est bien vous! Que vous êtes pâlie et ressemblante, ô mes amours!» Alors il la contemple, il l'admire, il la porte à sa lèvre amoureuse, et s'il rencontre en son chemin le peintre heureux de cette image, il ne pensera pas à lui reprocher ce crayon trop vif ou trop lent, ces beaux yeux remplis d'une langueur inaccoutumée, et ce sourire où respirent à demi les passions et les transports d'autrefois. Ce nouveau portrait de Voltaire, et le portrait de notre premier amour, quel homme assez hardi pour l'entreprendre? Et cependant, comme on les remercie et comme on les aime ces bons peintres, ces peintres obstinés, cléments, fidèles, de tout ce qui était l'esprit, la grâce et voire le falbala de nos printemps!

Nous voyons d'abord dans le livre de M. Arsène Houssaye, dans cette histoire du règne et de la royauté de Voltaire, naître et fleurir ce roi légitime du doute et de la discussion en toutes choses. Tout d'abord, ce maître absolu du libre arbitre est porté comme un simple enfant des hommes, par sa nourrice, au petit autel du petit village de Châtenay, et Dieu sait ce qu'eût répondu le prêtre ingénu qui baptisait ce petit catéchumène souffreteux, mal venu, aussi faible et plaintif que Pascal enfant, si quelque voix prophétique eût révélé au curé de Châtenay que ce front, caché sous le bourrelet des nourrices, contenait en germe le _Dictionnaire philosophique_, _Candide_, l'_Essai sur les mœurs_, la _Pucelle_ et _Mahomet_? Ah! quelle épouvante! Et quoi détonnant si le prêtre eût laissé tomber, sans le baptiser, ce phénomène, au pied de son autel?

On les devine, et très-volontiers, ces belles années de l'enfance et de l'étude en commun: l'esprit qui s'éveille, et les premières passions qui murmurent, les cris, les larmes, les spasmes, les révoltes subites, les commencements, les premiers rêves, le premier rire de cet enfant précoce, et tout ce qui se révèle à la fois dans ces natures exquises, dans ces _têtes par Dieu touchées_, dans ce génie adolescent, dans ces paroles enfantines, et dans ce regard hardi, plein de pensées et de soleil. On les sait par cœur, et c'est pourquoi, peut-être, M. Arsène Houssaye oublie, en passant à travers ces jeunes années, de nous raconter les premiers pas de cet esprit indomptable, indompté. _Puer ingeniosus, sed insignis nebulo_, «garçon plein d'esprit, mais un franc polisson,» disait le bon jésuite du jeune Crébillon, qui sera plus tard l'auteur de _Rhadamiste et Zénobie_. Nous voudrions bien savoir ce qu'eût dit le P. Porée, en parlant du jeune Arouet? Devait-il être amusant le P. Porée, à la suite de cet indiscipliné qui l'entraînait dans son cercle, et l'aveuglait de son rayon! Figurez-vous un merle élevant un jeune aiglon, ou bien la poule qui a couvé des œufs de cane, et qui s'en va haletante après sa progéniture ingrate et parfaitement oublieuse du lit maternel.

De ce Voltaire enfant, nous ne voulons rien perdre. Il avait des éclairs et des grâces qui le faisaient adorer; il avait des emportements et des colères qui le rendaient haïssable. Il était insolent, malin, taquin, furieux, rebelle à tout, très-éloquent, très-comédien, également disposé à la joie, aux larmes, aux cris, aux injures, à toutes les passions bonnes ou mauvaises; que vous dirai-je? il était déjà Voltaire.

Si l'enfance de Voltaire est un peu absente du livre d'Arsène Houssaye, en revanche il a fait de Voltaire une jeunesse éclatante, une splendide et merveilleuse vingtième année, au milieu des fêtes, des hasards, des amours, des élégies, des tragédies et d'un poëme épique; une jeunesse où tout chante, où tout sourit, où la raillerie a je ne sais quoi d'enivré et d'enchanteur, où la tendresse est presque une ironie.

Ninon elle-même voulut être la marraine de cet enfant dont le fragile abbé de Châteauneuf était le parrain. Elle le prit dans une espèce d'adoption qui n'était pas sans une certaine curiosité de savoir les destinées de ce beau génie. Elle était vieille alors, et décrépite, et contrefaite; elle expiait sans se plaindre, et contente encore, les délires et les délices de ses vingt ans. Elle avait brisé sa coupe et renvoyé son dernier amant, l'abbé de Châteauneuf, le dernier des Romains. Elle-même était la dernière passion et le dernier vice aussi du dix-septième siècle, enfoui dans son nuage de pourpre et d'or... Et pourtant, ces beaux yeux qui avaient vu tant de scandales, ces lèvres éloquentes qui avaient prêté et faussé tant de serments, ces oreilles délicates qui avaient entendu tant de blasphèmes, oui, Ninon de Lenclos tout entière, ce rendez-vous de volupté, de doute, de folie, de billets à La Châtre, elle eut assez de force et de bon sens pour découvrir à travers cette enfance et cette adolescence enjouée un incendiaire, un faiseur de révolutions, un révolté en morale, en poésie, en religion, en prose, en vers, en billets, en conduite, en chansons. «Toi», disait-elle au jeune Arouet qui ne l'écoutait pas, «on te salue enfant de perdition, on te salue et on espère en toi, enfant précoce, enfant de la perdition universelle, pierre éternelle de l'éternel achoppement, toi qui ris, toi qui mords, toi qui déjà balbuties avec l'énergie et la logique infernales de Satan lui-même, la négation de dix-huit siècles, toi l'ennemi-né du moyen âge et de ses fureurs, l'implacable persécuteur des vieilles passions, des antiques misères, des inquisitions furieuses! Et moi Ninon de Lenclos, je t'admire et je t'applaudis comme le dernier des miracles! Certes, mon bel enfant, mes rides, mon fard et mes ajustements de rose éventée et de feuille morte te font peur; quand j'avance à toi, tu recules, et tu te sauves quand je veux t'embrasser; eh bien! moi aussi, ton sourire et tes mépris m'épouvantent. Que tes mépris sont redoutables et pleins de ruines! Que ton sourire est dangereux et rempli de blasphèmes! Certes, j'ai terriblement usé de la vie, à ce point que s'il fallait la recommencer ainsi faite, je me pendrais de ces mains défaillantes..., oui, moi-même jeune et belle, entraînée au delà de toutes les choses possibles, dans ce cercle infini des poésies, des passions, des amours permis et défendus, moi qui eus l'honneur d'être, un jour, la première à l'enfantement de _Tartufe_, et qui la première ai vu chez moi, dans ma chambre jaune où Villarceaux donnait ses rendez-vous à madame Scarron, huer, flageller et châtier le _monstre_ inventé par Molière; moi qui ai vu à mes pieds, tout chargé de lauriers, le vainqueur de Fribourg et de Rocroy, moi dont la main fut baisée par la reine de Suède, Christine, encore sanglante du meurtre de Monaldeschi, moi dont madame de Maintenon eût racheté l'âme au prix de ses plus ferventes prières et d'une pension de la cour, s'il me fallait revivre ainsi, au pied de tous les trônes, au milieu de toutes les renommées, sur le bord de tous les précipices, au fond de tous les abîmes, je refuserais avec rage, avec terreur.... Une seule tentation, cependant, me ferait recommencer la vie, et la voici, mon enfant, cette extrême tentation: Je voudrais savoir ce que tu vas devenir; quel parti tu sauras tirer de ton génie, et de cet esprit, semblable à la flamme, qui va tout dévorer? Auras-tu les passions d'un gentilhomme ou les fureurs d'un serf révolté? Vas-tu vivre au milieu du peuple, ennemi de tout ce qui résiste, ou bien dans le tas brodé des courtisans, complices de tout ce qui s'abaisse? Es-tu le poëte ingénu qui s'abandonne au courant de l'heure et de la passion présente? Es-tu le poëte ambitieux qui s'est dit que la fortune est une force, et que celui-là qui n'a besoin de personne a de grands motifs pour n'être le valet et le flatteur de personne? Voilà pour l'homme, et de quoi je m'inquiète en te voyant. Le poëte aussi, j'interroge, en mourant, toute sa destinée. Poëte en vers, iras-tu jusqu'à la grande poésie? Écrivain en prose, iras-tu jusqu'à l'éloquence? Ah! voilà ce que je voudrais savoir avant de mourir! Je voudrais savoir en même temps, si par bonheur, avec cet esprit incomparable, ton âme est généreuse et clémente, et si ton rire éclatant, victorieux, qui retentit d'un bout du monde à l'autre bout, sera mouillé parfois de grosses larmes? Tu vas mordre, mais sauras-tu toucher de ta lèvre amoureuse le front de ta maîtresse? Vous serez furieux, mon fils; serez-vous tendre? Hélas! voilà encore ce que je voudrais savoir. Je voudrais savoir en même temps si, par bonheur, avec cet esprit incomparable, ton âme est généreuse et clémente; si ce rire éclatant, victorieux, sans réplique, universel, sera mouillé parfois des douces larmes de la pitié, de la tendresse? O poëte! ô flamme! ô ruine! Gaieté, connaîtrez-vous la tristesse? Esprit, aurez-vous pitié des hommes simples? Mépris universel, saurez-vous bien respecter ce qui est honnête? Intelligence, aurez-vous quelque admiration sincère pour ce qui est noble et grand, en deçà ou au delà de vous-même? Activité, connaîtrez-vous le repos? Ambition, dépasserez-vous toutes limites? Vagabondage, aurez-vous pied quelque part? Ironie, aurez-vous des sanglots?

Voilà vraiment ce que je voudrais savoir, moi Ninon de Lenclos, et voilà ce qu'apprendra l'Europe, avant qu'il soit dix ans d'ici. Mais quoi! mon heure a sonné, mon siècle est mort; le roi est parti pour le Versailles invisible; les amoureux m'attendent dans les enfers de Lucien, en attendant les enfers de Voltaire; le dernier janséniste est mort emportant le dernier moliniste. Il n'y a plus rien ici-bas de mon siècle, rien; ni le roi, ni le prêtre, ni le capitaine et le courtisan, ni la maîtresse royale, ni Bossuet, ni Corneille; Racine et Molière, ils sont morts; nous sommes morts. Moi, je t'attendais avant de mourir, et maintenant, dans cette confusion qui s'avance aux clartés de la nouvelle aurore, à peine si j'entends des tonnerres confus, des malédictions inarticulées, des poëmes sans fin, des blasphèmes sans nom, toutes les rumeurs de l'abîme; à peine si, dans ces ombres claires, j'entrevois les fantômes qui deviendront bientôt sans doute, à ta voix souveraine, autant de réalités. Hélas! mon pauvre enfant, tu es vraiment jeune, et que c'est laid la vieillesse à l'aspect de toutes ces jeunesses révoltées! Que c'est triste, la mort, quand elle arrive au milieu des nouveautés les plus hardies et des escalades surnaturelles! Cependant, il faut que je meure, il me faut quitter ce monde qui m'a quittée. Adieu, mon fils, adieu, précurseur de tous les étonnements, vengeur de tant d'injustices, appui du faible, exécration de l'hypocrite; adieu, Voltaire, adieu!»

A ces mots, elle prit congé de l'enfant, qui s'en souvenait plus tard, comme on se souvient de quelque vieux parchemin sur lequel le temps efface à plaisir les lignes les mieux tracées. Ce visage de la vieille Ninon était pour le jeune Arouet un palimpseste; ces deux yeux qui avaient tout brûlé n'étaient plus que deux volcans éteints sous la neige. «Adieu, adieu,» disait Ninon. En même temps, elle laissait au jeune Arouet, dans l'acte de sa volonté dernière, cent écus pour qu'il achetât des livres, et Dieu sait comme Arouet a dépensé ces cent écus.

Les livres, en ce temps-là, les livres qui traitaient de la liberté de la pensée et qui parlaient des libertés politiques, ces chefs-d'œuvre impérissables du doute et de la discussion philosophique, étaient une des grandes passions de la jeunesse. On avait beau les défendre, les proscrire et les brûler par la main du bourreau, sur les dernières marches du grand escalier du palais de justice, la cendre même de ces livres lacérés, déchirés, brûlés, était féconde autant que cette poignée de poussière que jette en mourant le dernier des Gracques, comme si le tribun expirant eût su à l'avance que de cette poussière allait sortir Caïus Marius! Non, non, rien ne meurt, Dieu soit loué, rien ne meurt de ce qui est juste, et vous ne sauriez anéantir, bûchers et bourreaux, une seule ligne, une seule de ce qui est vrai... Au fond des bûchers, au sommet de ces flammes, se tenait la résurrection, et si l'auteur était brûlé en même temps que son livre, eh bien! c'était un motif de plus pour que son livre fût immortel.

Cent écus _pour acheter des livres_, dans la pensée et dans l'intention de mademoiselle de Lenclos, c'était donner au jeune Arouet une tentation à laquelle il a vaillamment succombé. A peine il eut dans les mains cet argent, qui était la première récompense de son génie, il se mit à dresser la liste de tous les livres qu'il voulait lire, et il acheta tout d'abord le _Dictionnaire_ de Bayle, en quatre tomes in-folio «Rotterdam, 1720», avec l'épître dédicatoire à M. le régent, et les deux articles concernant le roi David, roi des Juifs. Ce _Dictionnaire_ de Bayle lui prit dix écus; les seconds dix écus le rendirent possesseur attentif, curieux, studieux, étonné du fameux livre de Spinoza: _Des Cérémonies superstitieuses des Juifs_ (1670). Que s'il n'acheta pas tout d'abord les œuvres de maître François Rabelais, imprimées chez Étienne Dolet (brûlé vif), c'est que déjà il savait son Rabelais par cœur. Vous pensez bien qu'il trouva tout de suite le _Régnier_ de 1652, son maître en satire, et ses autres maîtres: Montaigne, Arioste, Boccace et La Fontaine; les _Contes_ de La Fontaine, lecture agréable aux mânes de Ninon. Que vous dirai-je enfin? Il achète à la fois les révoltes, les douleurs, les amours et les élégances de la pensée humaine; il veut savoir ce que les hommes ont rêvé, ce que les hommes ont souffert; pourquoi ces rires, pourquoi ces larmes; quelle flamme alluma ces bûchers, quelle force éteindra ces incendies? Il veut tout entendre et tout voir, tout savoir, tout comprendre, et ce qu'il ne comprend pas, il le devine. Il est attiré également par la philosophie autant que par les poëmes, par les victorieux et par les vaincus, par le bruit des royautés qui s'amusent, par le cri des nations éplorées; il porte aux bourreaux une haine égale à la tendresse que lui inspirent les victimes. Hélas! parmi ces victimes, il y en avait de si touchantes, de si résignées, résignées jusqu'à sourire au milieu des flammes! Le jour où Jérôme de Prague, attaché à son bûcher sous les yeux d'une multitude ivre et furieuse, attendait la mort des martyrs, il vit arriver, haletante et se hâtant de toute sa vieillesse, une bonne vieille qui portait un petit fagot, et qui s'en vint le déposer pieusement dans le bûcher du martyr:--_O sancta simplicitas!_ s'écria Jérôme de Prague en levant les mains au ciel. Il y avait beaucoup de cette curiosité suprême dans la curiosité du jeune Arouet. Il voulait tout lire et tout apprendre, afin de rire à son aise de la férocité des uns, de la sottise des autres et de la _simplicité_ de tous.

Surtout, comme un athlète qui se prépare à tous les combats de la parole, il avait étudié profondément les anciens, nos maîtres excellents, absolus, inévitables, en ce temps-là du moins où les Gaume et les Nicolardot n'avaient pas inventé de préférer le moyen âge à la Renaissance, et sali de leur bave tous les grands prêtres de l'esprit humain, afin d'honorer le moyen âge. L'antiquité glorieuse et sainte, Homère, Horace et Virgile, Pindare et Juvénal, Démosthène et Cicéron, toute la grande littérature, en un mot, au temps où Voltaire était jeune, était la fête éternelle des plus grands esprits, des plus vives intelligences; la France et l'Europe étaient uniquement attentives aux chefs-d'œuvre de la Grèce et de Rome; elles n'avaient pas d'autre éducation, pas d'autre espérance et pas d'autre orgueil. Le siècle de Louis XIV n'était pas encore reconnu comme une école poétique; et que nous étions loin aussi du patois des industriels, des économistes, de la vapeur, des chaudrons, des ferrailles, la langue chère aux terrassiers de la France, aux mécaniciens de l'Angleterre, aux chaudronniers de l'Amérique, une langue à part, ignorante même de l'accent d'autrefois! Voltaire, dans sa jeunesse, n'entendit parler que la langue des nations civilisées, la langue des dieux, des lettres et des lettrés. Disons mieux, la vapeur eût été une force en ce temps-là, elle n'eût pas détrôné la philosophie, et la langue barbare des fabricants de rail-ways n'eût pas prévalu contre l'éloquence de Diderot, l'atticisme de Fontenelle et le mépris de d'Alembert. Tous les forgerons de l'Europe, entassés dans l'immense forge d'aujourd'hui, n'auraient pas prévalu, en ce temps-là, contre l'Académie et ses disputes, contre l'_Encyclopédie_ et ses démons. La Sorbonne elle-même, cette humble, humiliée et rogue Sorbonne, elle eût réclamé contre ces écarts de l'esprit humain dérangé de sa voie; elle se fût voilé la face en voyant les houillères préférées à la théologie, et le Furens, un ruisseau où se durcit le fer, remplaçant la fontaine de Castalie. En ceci, il était bien l'enfant de son époque, Voltaire. Il n'a jamais préféré l'utile à l'agréable, et le commode au charmant. L'homme, à son compte, qui ne parlait pas la langue universelle des libres penseurs et des honnêtes gens n'était pas digne d'un regard, à peine d'un sourire de mépris. Les anciens seuls l'avaient élevé. Enfant, il se plaisait déjà au doux murmure venu de l'Attique; écolier, sa lèvre immortelle récitait à l'écho charmé les idylles de Théocrite. Il était à peine en sa rhétorique, entouré des premiers éclairs de cet esprit qui brûlera le monde, il glanait déjà des épigrammes charmantes dans l'_Anthologie_. A coup sûr, il ne savait pas le grec aussi bien que ce merveilleux enfant de Port-Royal qui savait par cœur Euripide et Sophocle; il ne savait pas son Homère aussi bien que le jeune Fénelon, rêvant déjà à composer la suite de l'_Iliade_; Bossuet lui-même, enfant et jeune homme, il était bien autrement Grec que le jeune Arouet; mais Bossuet était un Grec de Sparte, Arouet était un Athénien de l'Attique, un Athénien de cette décadence éloquente qui reconnaît Ménandre pour son poëte, Aspasie pour sa reine, et Périclès pour son roi.

Donc il avait découvert une antiquité de sa fantaisie et de son caprice, une Athènes ouverte à toutes les négations, une Rome envahie et charmée à la fois par les rhéteurs. Il s'enivrait, si jeune! de ces parfums, de ces grâces, de ces amours, de ces vices, puisés dans l'amphore élégante et versés dans la coupe d'or. A son réveil enchanté, il entendait le son des lyres; il se couchait au bruit joyeux des tambourins frappés par les faunes; il saluait Amaryllis la blonde; Aglaé, la jeunesse, Euphrosine et Terpsichore; il les reconnaissait à leurs couronnes, à leurs parfums; il était tout ensemble Horace, Anacréon, Ovide, Apulée, et pas une de ces métamorphoses n'étonnait le jeune poëte: pas un de ces enchantements ne le trouvait insensible. A seize ans, il vivait déjà toute une vie humaine en vingt-quatre heures, emportant bon gré ou mal gré dans son tourbillon tous ses maîtres: le P. Tournemine, le P. Porée, le P. Le Jay, le P. La Palue, et tant de savants jésuites dont la robe innocente exhalait le parfum du miel de l'Attique.--Ah! le brigand!--Ah! l'aimable enfant! A la fin de chaque année, messieurs les jésuites exposaient le jeune Arouet sur le devant de leur théâtre où se jouait en latin, voire en grec, quelque honnête contrefaçon de la tragédie antique. En même temps, voyez les innocents! ils montraient avec orgueil ce précoce esprit, reconnaissable au feu de son regard:--Voilà pourtant, disaient les bons pères, notre meilleur et plus savant disciple; habile en vers, heureux en prose; latin comme le _Prœdium rusticum_, et français comme le P. Sanadon! Ils en écrivaient même au Journal de Trévoux, dans cette fameuse imprimerie où passe aujourd'hui le chemin de fer. Même le jour où le jeune Arouet reçut sa dernière couronne au collége des jésuites, il y rencontrait, pour être le témoin de sa gloire et pour couronner sa tête bouclée, le maître avéré de l'ode française, J. B. Rousseau, qui est resté chez nous le poëte lyrique par excellence, jusqu'au jour où l'ode éclatante, amoureuse, passionnée, idylle et chanson, élégie et concert, sortit parée, armée, amoureuse, du volcan, du génie et des révolutions de ce grand homme appelé Victor Hugo.

M. Arsène Houssaye a raconté, avec un grand bonheur, un charmant style, une vive et sincère admiration, ce moment heureux entre tous les instants de la vie où le jeune homme, au bout de ses études et sur le seuil du collége, aspire à toutes les libertés, à tous les bonheurs de la jeunesse. Ah! quel orgueil! quelle fièvre, et quel intime contentement! Voilà le monde et ses fêtes, voilà l'abîme et ses gloires, le vice et ses enchantements! Voilà mon trône et ma domination qui commencent! En ce moment, ce jeune homme qui sera bientôt Voltaire était tout semblable à l'archange tombé du poëme de Milton, lorsque, hors de l'abîme, il contemple éperdu, ravi, plein de son rêve, le spectacle enchanté de la création divine. «Dans un fluide plus léger et plus aérien, Satan balance ses ailes déployées, et librement contemple au loin le vaste Empyrée: si grande en est l'étendue, que son œil ne peut déterminer s'il est circulaire ou carré. Il découvre les tours d'opale et les brillants pavillons de saphir, ornements du ciel qui fut sa patrie. Bientôt il aperçoit notre monde, flottant au bout d'une chaîne d'or; il lui apparaît comme l'une des plus faibles étoiles que notre œil aperçoit serrées près du disque de la lune.--O triomphe! à la fin donc je vais régner sur des hommes! se dit à lui-même l'archange immortel.»