Chapter 7
Les archers de l'écuelle et les guetteurs de nuit. Diable! pas de flambeau! c'est bien assez du bruit!-- L'argent!
TRIBOULET, _lui remettant une bourse_.
Tiens!
_Examinant le sac étendu à terre pendant que l'autre compte._
Il est donc des bonheurs dans la haine!
SALTABADIL.
Vous aiderai-je un peu pour le jeter en Seine?
TRIBOULET.
J'y suffirai tout seul.
SALTABADIL, _insistant_.
À nous deux, c'est plus court.
TRIBOULET.
Un ennemi qu'on porte en terre n'est pas lourd.
SALTABADIL.
Vous voulez dire en Seine? Hé bien! maître, à votre aise!
_Allant à un point du parapet._
Ne le jetez pas là. Cette place est mauvaise.
_Lui montrant une brèche dans le parapet._
Ici, c'est très-profond.--Faites vite.--Bonsoir.
_Il rentre et ferme la maison sur lui._
SCÈNE III.
TRIBOULET, _seul, l'œil fixé sur le sac_.
Il est là!--Mort!--Pourtant je voudrais bien le voir.
_Tâtant le sac._
C'est égal, c'est bien lui.--Je le sens sous ce voile.-- Voici ses éperons qui traversent la toile. C'est bien lui.
_Se redressant et mettant le pied sur le sac._
Maintenant, monde, regarde-moi. Ceci c'est un bouffon, et ceci c'est un roi!-- Et quel roi! le premier de tous! le roi suprême! Le voilà sous mes pieds, je le tiens, c'est lui-même. La Seine pour sépulcre, et ce sac pour linceul. Qui donc a fait cela?
_Croisant les bras._
Hé bien! oui, c'est moi seul. Non, je ne reviens pas d'avoir eu la victoire, Et les peuples demain refuseront d'y croire. Que dira l'avenir? quel long étonnement, Parmi les nations, d'un tel événement! Sort, qui nous mets ici, comme tu nous en ôtes! Une des majestés humaines les plus hautes, Quoi, François de Valois, ce prince au cœur de feu, Rival de Charles-Quint, un roi de France, un dieu, --À l'éternité près,--un gagneur de batailles Dont le pas ébranlait les bases des murailles,
_Il tonne de temps en temps._
L'homme de Marignan, lui qui, toute une nuit, Poussa des bataillons l'un sur l'autre à grand bruit, Et qui, quand le jour vint, les mains de sang trempées, N'avait plus qu'un tronçon de trois grandes épées, Ce roi! de l'univers par sa gloire étoilé, Dieu! comme il se sera brusquement en allé! Emporté tout à coup, dans toute sa puissance, Avec son nom, son bruit, et sa cour qui l'encense, Emporté, comme on fait d'un enfant mal venu, Une nuit qu'il tonnait, par quelqu'un d'inconnu! Quoi! cette cour, ce siècle et ce règne, fumée! Ce roi qui se levait dans une aube enflammée, Éteint, évanoui, dissipé dans les airs! Apparu, disparu,--comme un de ces éclairs! Et peut-être demain, des crieurs inutiles, Montrant des tonnes d'or, s'en iront par les villes, Et criront au passant, de surprise éperdu: --À qui retrouvera François Premier perdu! --C'est merveilleux!
_Après un silence._
Ma fille, ô ma pauvre affligée, Le voilà donc puni, te voilà donc vengée! Oh! que j'avais besoin de son sang! un peu d'or, Et je l'ai!
_Se penchant avec rage sur le cadavre._
Scélérat! peux-tu m'entendre encor? Ma fille, qui vaut plus que ne vaut ta couronne, Ma fille, qui n'avait fait de mal à personne, Tu me l'as enviée et prise! tu me l'as Rendue avec la honte,--et le malheur, hélas! Hé bien! dis, m'entends-tu? maintenant, c'est étrange, Oui, c'est moi qui suis là, qui ris et qui me venge! Parce que je feignais d'avoir tout oublié, Tu t'étais endormi!--Tu croyais donc,--pitié! La colére d'un père aisément édentée!-- Oh! non, dans cette lutte entre nous suscitée, Lutte du faible au fort, le faible est le vainqueur. Lui qui léchait tes pieds, il te ronge le cœur! Je te tiens.
_Se penchant de plus en plus sur le sac._
M'entends-tu? c'est moi, roi gentilhomme, Moi, ce fou, ce bouffon, moi, cette moitié d'homme, Cet animal douteux à qui tu disais:--Chien!--
_Il frappe le cadavre._
C'est que, quand la vengeance est en nous, vois-tu bien, Dans le cœur le plus mort il n'est plus rien qui dorme, Le plus chétif grandit, le plus vil se transforme, L'esclave tire alors sa haine du fourreau, Et le chat devient tigre, et le bouffon bourreau!
_Se relevant à demi._
Oh! que je voudrais bien qu'il pût m'entendre encore, Sans pouvoir remuer!--
_Se penchant de nouveau._
M'entends-tu? je t'abhorre! Va voir au fond du fleuve, où tes jours sont finis, Si quelque courant d'eau remonte à Saint-Denis!
_Se relevant._
À l'eau François Premier!
_Il prend le sac par un bout et le traîne au bord de l'eau. Au moment où il le dépose sur le parapet, la porte basse de la maison s'entr'ouvre avec précaution. Maguelonne en sort, regarde autour d'elle avec inquiétude, fait le geste de quelqu'un qui ne voit rien, rentre et reparaît un instant après avec le roi, auquel elle explique par signes qu'il n'y a plus personne là, et qu'il peut s'en aller. Elle rentre en refermant la porte, et le roi traverse le fond du théâtre dans la direction que lui a indiquée Maguelonne. C'est le moment où Triboulet se dispose à pousser le sac dans la Seine._
TRIBOULET, _la main sur le sac_.
Allons!
LE ROI, _chantant au fond du théâtre_.
Souvent femme varie, Bien fol est qui s'y fie!
TRIBOULET, _tressaillant_.
Quelle voix! quoi! Illusions des nuits, vous jouez-vous de moi?
_Il se retourne et prête l'oreille, effaré. Le roi a disparu; mais on l'entend chanter dans l'éloignement._
VOIX DU ROI.
Souvent femme varie, Bien fol est qui s'y fie!
TRIBOULET.
Ô malédiction! ce n'est pas lui que j'ai! Ils le font évader, quelqu'un l'a protégé, On m'a trompé!--
_Courant à la maison, dont la fenêtre supérieure est seule ouverte._
Bandit!
_La mesurant des yeux comme pour l'escalader._
C'est trop haut, la fenêtre!
_Revenant au sac avec fureur._
Mais qui donc m'a-t-il mis à sa place, le traître? Quel innocent?--Je tremble
_Touchant le sac._
Oui, c'est un corps humain!
_Il déchire le sac du haut en bas avec son poignard, et y regarde avec anxiété._
Je n'y vois pas!--La nuit!
_Se retournant, égaré._
Quoi! rien dans le chemin! Rien dans cette maison! pas un flambeau qui brille!
_S'accoudant avec désespoir sur le corps._
Attendons un éclair.
_Il reste quelques instants l'œil fixé sur le sac entr'ouvert, dont il a tiré Blanche à demi._
SCÈNE IV.
TRIBOULET, BLANCHE.
TRIBOULET.
_Un éclair passe; il se lève et recule avec un cri frénétique._
--Ma fille! Ah! Dieu! ma fille! Ma fille! Terre et cieux! c'est ma fille à présent!
_Tâtant sa main._
Dieu! ma main est mouillée! à qui donc est ce sang? --Ma fille!--Oh! je m'y perds! c'est un prodige horrible! C'est une vision! Oh! non, c'est impossible, Elle est partie, elle est en route pour Évreux.
_Tombant à genoux près du corps, les yeux au ciel._
Ô mon Dieu! n'est-ce pas que c'est un rêve affreux, Que vous avez gardé ma fille sous votre aile, Et que ce n'est pas elle, ô mon Dieu?
_Un second éclair passe et jette une vive lumière sur le visage pâle et les yeux fermés de Blanche._
Si! c'est elle! C'est bien elle!
_Se jetant sur le corps avec des sanglots._
Ma fille! enfant, réponds-moi, dis, Ils t'ont assassinée! oh! réponds! oh! bandits! Personne ici, grand Dieu! que l'horrible famille! Parle-moi! parle-moi! ma fille! ô ciel! ma fille!
BLANCHE, _comme ranimée aux cris de son père, entr'ouvrant la paupière et d'une voix éteinte_.
Qui m'appelle?
TRIBOULET, _éperdu_.
Elle parle! elle remue un peu! Son cœur bat, son œil s'ouvre, elle est vivante, ô Dieu!
BLANCHE.
_Elle se relève à demi; elle est en chemise, et tout ensanglantée, les cheveux épars. Le bas du corps, qui est resté vêtu, est caché dans le sac._
Où suis-je?
TRIBOULET, _la soulevant dans ses bras_.
Mon enfant, mon seul bien sur la terre, Reconnais-tu ma voix? m'entends-tu, dis?
BLANCHE.
Mon père!
TRIBOULET.
Blanche, que t'a-t-on fait? quel mystère infernal?-- Je crains en te touchant de te faire du mal. Je n'y vois pas. Ma fille, as-tu quelque blessure? Conduis ma main.
BLANCHE, _d'une voix entrecoupée_.
Le fer a touché,--j'en suis sûre,-- --Le cœur,--je l'ai senti...--
TRIBOULET.
Ce coup, qui l'a frappé?
BLANCHE.
Ah! tout est de ma faute,--et je vous ai trompé. --Je l'aimais trop,--je meurs--pour lui.
TRIBOULET.
Sort implacable! Prise dans ma vengeance! Oh! c'est Dieu qui m'accable! Comment donc ont-ils fait? Ma fille, explique-toi. Dis!
BLANCHE, _mourante_.
Ne me faites pas parler.
TRIBOULET, _la couvrant de baisers_.
Pardonne-moi.
Mais, sans savoir comment, te perdre! Oh! ton front penche!
BLANCHE, _faisant un effort pour se retourner_.
Oh!... de l'autre côté!... J'étouffe!
TRIBOULET, _la soulevant avec angoisse_.
Blanche! Blanche! Ne meurs pas!
_Se retournant, désespéré._
Au secours! quelqu'un! personne ici! Est-ce qu'on va laisser mourir ma fille ainsi? --Ah! la cloche du bac est là, sur la muraille. Ma pauvre enfant, peux-tu m'attendre un peu que j'aille Chercher de l'eau, sonner pour qu'on vienne? un instant!
_Blanche fait signe que c'est inutile._
Non, tu ne le veux pas!--Il le faudrait pourtant!
_Appelant sans la quitter._
Quelqu'un!
_Silence partout. La maison demeure impassible dans l'ombre._
Cette maison, grand Dieu, c'est une tombe!
_Blanche agonise._
Oh! ne meurs pas! enfant, mon trésor, ma colombe, Blanche! si tu t'en vas, moi, je n'aurai plus rien. Ne meurs pas, je t'en prie!
BLANCHE.
Oh!
TRIBOULET.
Mon bras n'est pas bien, N'est-ce pas, il te gêne!--Attends, que je me place Autrement.--Es-tu mieux comme cela?--Par grâce, Tâche de respirer jusqu'à ce que quelqu'un Vienne nous assister!--Aucun secours! Aucun!
BLANCHE, _d'une voix éteinte et avec effort_.
Pardonnez-lui, mon père... Adieu!
_Sa tête retombe._
TRIBOULET, _s'arrachant les cheveux_.
Blanche!... Elle expire!
_Il court à la cloche du bac et la secoue avec fureur._
À l'aide! au meurtre! au feu!
_Revenant à Blanche._
Tâche encor de me dire Un mot! un seulement! parle-moi, par pitié!
_Essayant de la relever._
Pourquoi veux-tu rester ainsi le corps plié? Seize ans! non, c'est trop jeune! oh! non, tu n'es pas morte! Blanche, as-tu pu quitter ton père de la sorte! Est-ce qu'il ne doit plus t'entendre? ô Dieu! pourquoi?
_Entrent des gens du peuple, accourant au bruit avec des flambeaux._
Le ciel fut sans pitié de te donner à moi! Que ne t'a-t-il reprise au moins, ô pauvre femme, Avant de me montrer la beauté de ton âme! Pourquoi m'a-t-il laissé connaître mon trésor? Que n'es-tu morte, hélas! toute petite encor, Le jour où des enfants en jouant te blessèrent! Mon enfant! mon enfant!
SCÈNE V
LES MÊMES, HOMMES, FEMMES _du peuple_.
UNE FEMME.
Ses paroles me serrent Le cœur!
TRIBOULET, _se retournant_.
Ah! vous voilà! vous venez, maintenant! Il est bien temps!
_Prenant au collet un charretier, qui tient son fouet à la main._
As-tu des chevaux, toi, manant! Une voiture? dis!
LE CHARRETIER.
Oui.--Comme il me secoue!
TRIBOULET.
Oui? Hé bien, prends ma tête, et mets-la sous ta roue!
_Il revint se jeter sur le corps de Blanche._
Ma fille!
UN DES ASSISTANTS.
Quelque meurtre! un père au désespoir! Séparons-les.
_Ils veulent entraîner Triboulet, qui se débat._
TRIBOULET.
Je veux rester! je veux la voir! Je ne vous ai point fait de mal pour me la prendre! Je ne vous connais pas. Voulez-vous bien m'entendre?
_À une femme._
Madame, vous pleurez? vous êtes bonne, vous! Dites-leur de ne pas m'emmener.
_La femme intercède pour lui. Il revint près de Blanche._ _Tombant à genoux._
À genoux! À genoux, misérable, et meurs à côté d'elle!
LA FEMME.
Ah! calmez-vous. Si c'est pour crier de plus belle, On va vous remmener.
TRIBOULET, _égaré_.
Non, non, laissez!--
_Saisissant Blanche dans ses bras._
Je crois Qu'elle respire encore! elle a besoin de moi! Allez vite chercher du secours à la ville. Laissez-la dans mes bras, je serai bien tranquille.
_Il la prend tout à fait sur lui, et l'arrange comme une mère son enfant endormi._
Non, elle n'est pas morte! Oh! Dieu ne voudrait pas; Car enfin, il le sait, je n'ai qu'elle ici-bas Tout le monde vous hait quand vous êtes difforme; On vous fuit, de vos maux personne ne s'informe; Elle m'aime, elle!--elle est ma joie et mon appui. Quand on rit de son père, elle pleure avec lui. Si belle et morte! oh! non.--Donnez-moi quelque chose Pour essuyer son front.
_Il lui essuie le front._
Sa lèvre est encor rose. Oh! si vous l'aviez vue! oh! je la vois encor Quand elle avait deux ans avec ses cheveux d'or! Elle était blonde alors.--
_La serrant sur son cœur avec emportement._
Ô ma pauvre opprimée! Ma Blanche! mon bonheur! ma fille bien-aimée! Lorsqu'elle était enfant, je la tenais ainsi. Elle dormait sur moi tout comme la voici! Quand elle s'éveillait, si vous saviez quel ange! Je ne lui semblais pas quelque chose d'étrange! Elle me souriait avec ses yeux divins, Et moi je lui baisais ses deux petites mains! Pauvre agneau!--Morte! oh! non, elle dort et repose. Tout à l'heure, messieurs, c'était bien autre chose. Elle s'est cependant réveillée.--Oh! j'attends, Vous l'allez voir rouvrir ses yeux dans un instant! Vous voyez maintenant, messieurs, que je raisonne; Je suis tranquille et doux, je n'offense personne: Puisque je ne fais rien de ce qu'on me défend, On peut bien me laisser regarder mon enfant.
_Il la contemple._
Pas une ride au front! pas de douleurs anciennes!-- J'ai déjà réchauffé ses mains entre les miennes; Voyez, touchez-les donc un peu!
_Entre un médecin._
LA FEMME, _à Triboulet_.
Le chirurgien.
TRIBOULET, _au chirurgien qui s'approche_.
Tenez, regardez-la, je n'empêcherai rien. Elle est évanouie, est-ce pas?
LE CHIRURGIEN, _examinant Blanche_.
Elle est morte.
_Triboulet se lève debout d'un mouvement convulsif._
Elle a dans le flanc gauche une plaie assez forte. Le sang a dû causer la mort en l'étouffant.
TRIBOULET.
J'ai tué mon enfant! j'ai tué mon enfant!
_Il tombe sur le pavé._
FIN DU ROI S'AMUSE.
NOTES:
[1] Le mot est souligné dans le billet écrit.
[2] La confiance de l'auteur dans le résultat de la lecture est telle, qu'il croit à peine nécessaire de faire remarquer que sa pièce est imprimée telle qu'il l'a faite, et non telle qu'on l'a jouée, c'est-à-dire qu'elle contient un assez grand nombre de détails que le livre imprimé comporte, et qu'il avait retranchés pour les susceptibilités de la scène. Ainsi, par exemple, le jour de la représentation, au lieu de ces vers:
_J'ai ma sœur Maguelonne, une fort belle fille_ _Qui danse dans la rue et qu'on trouve gentille._ _Elle attire chez nous le galant une nuit._
Saltabadil a dit:
_J'ai ma sœur, une jeune et belle créature,_ _Qui chez nous aux passants dit la bonne aventure;_ _Votre homme la viendrait consulter une nuit._
Il y a eu également des variantes pour plusieurs autres vers, mais cela ne vaut pas la peine d'y insister.
[3] Voyez la préface de _Marion Delorme._