Chapter 6
_Saltabadil est allé silencieusement chercher dans la pièce voisine une bouteille et un verre, qu'il apporte sur la table. Puis il frappe deux coups au plafond avec le pommeau de sa longue épée. À ce signal, une belle jeune fille, vêtue en bohémienne, leste et riante, descend l'escalier en sautant. Dès qu'elle entre, le roi cherche à l'embrasser; mais elle lui échappe._
LE ROI, _à Saltabadil, qui s'est remis gravement à __frotter son baudrier._
L'ami, ton ceinturon deviendrait bien plus clair, Si tu l'allais un peu nettoyer en plein air.
SALTABADIL.
Je comprends.
_Il se lève, salue gauchement le roi, ouvre la porte du dehors, et sort en la refermant après lui. Une fois hors de la maison, il aperçoit Triboulet, vers qui il se dirige d'un air de mystère. Pendant les quelques paroles qu'ils échangent, la jeune fille fait des agaceries au roi, et Blanche observe avec terreur.--Bas à Triboulet, désignant du doigt la maison._
Voulez-vous qu'il vive ou bien qu'il meure? Votre homme est dans nos mains.--Là.
TRIBOULET.
Reviens tout à l'heure.
_Il lui fait signe de s'éloigner. Saltabadil disparaît à pas lents derrière le vieux parapet. Pendant ce temps-là, le roi lutine la jeune bohémienne, qui le repousse en riant._
MAGUELONNE, _que le roi veut embrasser._
Nenni.
LE ROI.
Bon. Dans l'instant, pour te serrer de près, Tu m'as très-fort battu. Nenni, c'est un progrès. Nenni, c'est un grand pas.--Toujours elle recule! --Causons.--
_La bohémienne se rapproche._
Voilà huit jours,--c'est à l'hôtel d'Hercule --Qui m'avait mené là? mons Triboulet, je crois,-- Que j'ai vu tes beaux yeux pour la première fois. Or, depuis ces huit jours, belle enfant, je t'adore. Je n'aime que toi seule!
MAGUELONNE, _riant._
Et vingt autres encore! Monsieur, vous m'avez l'air d'un libertin parfait!
LE ROI, _riant aussi_.
Oui, j'ai fait le malheur de plus d'une, en effet. C'est vrai, je suis un monstre.
MAGUELONNE.
Oh! le fat!
LE ROI.
Je t'assure. Çà, tu m'as ce matin mené dans ta masure, Méchante hôtellerie où l'on dîne fort mal Avec du vin que fait ton frère, un animal Fort laid, et qui doit être un drôle bien farouche D'oser montrer son mufle à côté de ta bouche. C'est égal, je prétends y passer cette nuit.
MAGUELONNE, _à part._
Bon, cela va tout seul.
_Au roi, qui veut encore l'embrasser._
Laissez-moi!
LE ROI.
Que de bruit!
MAGUELONNE.
Soyez sage!
LE ROI.
Voici la sagesse, ma chère: --Aimons, et jouissons, et faisons bonne chère. Je pense là-dessus comme feu Salomon.
MAGUELONNE.
Tu vas au cabaret plus souvent qu'au sermon.
LE ROI, _lui tendant les bras._
Maguelonne!
MAGUELONNE, _lui échappant_.
Demain!
LE ROI.
Je renverse la table Si tu redis ce mot sauvage et détestable. Jamais une beauté ne doit dire demain.
MAGUELONNE, _s'apprivoisant tout d'un coup et venant s'asseoir gaiement sur la table auprès du roi._
Eh bien! faisons la paix.
LE ROI, _lui prenant la main_.
Mon Dieu, la belle main! Et qu'on recevrait mieux, sans être un bon apôtre, Soufflets de celle-là que caresses d'une autre!
MAGUELONNE, _charmée._
Vous vous moquez!
LE ROI.
Jamais!
MAGUELONNE.
Je suis laide!
LE ROI.
Oh! non pas. Rends donc plus de justice à tes divins appas! Je brûle! Ignores-tu, reine des inhumaines, Comme l'amour nous tient, nous autres capitaines, Et que, quand la beauté nous accepte pour siens, Nous sommes braise et feu jusque chez les Russiens?
MAGUELONNE, _éclatant de_ rire.
Vous avez lu cela quelque part dans un livre.
LE ROI, _à part._
C'est possible.
_Haut._
Un baiser.
MAGUELONNE.
Allons, vous êtes ivre!
LE ROI, _souriant_.
D'amour.
MAGUELONNE.
Vous vous raillez avec votre air mignon, Monsieur l'insouciant de belle humeur!
LE ROI.
Oh! Non
_Le roi l'embrasse._
MAGUELONNE.
C'est assez!
LE ROI.
Çà, je veux t'épouser.
MAGUELONNE, _riant._
Ta parole?
LE ROI.
Quelle fille d'amour délicieuse et folle!
_Il la prend sur ses genoux et se met à lui parler tout bas. Elle rit et minaude. Blanche n'en peut supporter davantage; elle se retourne, pâle et tremblante, vers Triboulet._
TRIBOULET, _après l'avoir regardée un instant en silence_.
Hé bien! que penses-tu de la vengeance, enfant?
BLANCHE, _pouvant à peine parler_.
Ô trahison!--L'ingrat! Grand Dieu! mon cœur se fend! Oh! comme il me trompait! Mais c'est qu'il n'a point d'âme! Mais c'est abominable! Il dit à cette femme Des choses qu'il m'avait déjà dites à moi.
_Cachant sa tête dans la poitrine de son père._
--Et cette femme, est-elle effrontée!--oh!
TRIBOULET, _à voix basse_.
Tais-toi. Pas de pleurs. Laisse-moi te venger!
BLANCHE.
Hélas!--Faites Tout ce que vous voudrez.
TRIBOULET.
Merci!
BLANCHE.
Grand Dieu! vous êtes Effrayant. Quel dessein avez-vous?
TRIBOULET.
Tout est prêt. Ne me le reprends pas, cela m'étoufferait! Écoute. Va chez moi, prends-y des habits d'homme, Un cheval, de l'argent, n'importe quelle somme, Et pars, sans t'arrêter un instant en chemin, Pour Évreux, où j'irai te joindre après-demain. --Tu sais, ce coffre auprès du portrait de ta mère? L'habit est là.--Je l'ai d'avance exprès fait faire.-- Le cheval est sellé.--Que tout soit fait ainsi. Va.--Surtout garde-toi de revenir ici: Car il va s'y passer une chose terrible. Va.
BLANCHE.
Venez avec moi, mon bon père!
TRIBOULET.
Impossible.
_Il l'embrasse._
BLANCHE.
Ah! je tremble!
TRIBOULET.
À bientôt!
_Il l'embrasse encore. Blanche se retire en chancelant._
Fais ce que je te dis.
_Pendant toute cette scène et la suivante, le roi et Maguelonne, toujours seuls dans la salle basse, continuent de se faire des agaceries et de se parler à voix basse en riant.--Une fois Blanche éloignée, Triboulet va au parapet et fait un signe. Saltabadil reparaît. Le jour baisse._
SCÈNE III.
TRIBOULET, SALTABADIL, _dehors_.--MAGUELONNE,
LE ROI, _dans la maison_.
TRIBOULET, _comptant des écus d'or devant Saltabadil_.
Tu m'en demandes vingt, en voici d'abord dix.
_S'arrêtant au moment de les lui donner._
Il passe ici la nuit, pour sûr?
SALTABADIL, _qui a été examiner l'horizon avant de répondre._
Le temps se couvre.
TRIBOULET, _à part._
Au fait, il ne va pas toujours coucher au Louvre.
SALTABADIL.
Soyez tranquille; avant une heure il va pleuvoir. La tempête et ma sœur le retiendront ce soir.
TRIBOULET.
À minuit je reviens.
SALTABADIL.
N'en prenez pas la peine. Je puis jeter tout seul un cadavre à la Seine.
TRIBOULET.
Non, je veux l'y jeter moi-même.
SALTABADIL.
À votre gré. Tout cousu dans un sac je vous le livrerai.
TRIBOULET, _lui donnant l'argent_.
Bien.--À minuit!--J'aurai le reste de la somme.
SALTABADIL.
Tout sera fait--Comment nommez-vous ce jeune homme?
TRIBOULET.
Son nom? Veux-tu savoir le mien également? Il s'appelle le crime, et moi le châtiment!
_Il sort._
SCÈNE IV.
LES MÊMES, _moins_ TRIBOULET.
_SALTABADIL, resté seul, examinant l'horizon qui se charge de nuages du côté de Saint-Germain. La nuit est presque tombée; quelques éclairs._
L'orage vient, la ville en est presque couverte. Tant mieux! tantôt la grève en sera plus déserte.
_Réfléchissant._
Autant qu'on peut juger de tout ceci, ma foi, Tous ces gens-là m'ont l'air d'avoir on ne sait quoi. Je ne devine rien de plus, l'aze me quille!
_Il examine le ciel en hochant la tête. Pendant ce temps-là, le roi badine avec Maguelonne._
LE ROI, _essayant de lui prendre la taille_.
Maguelonne!
MAGUELONNE, _lui échappant_.
Attendez!
LE ROI.
Ô la méchante fille!
MAGUELONNE, _chantant._
Bourgeon qui pousse en avril Met peu de vin au baril.
LE ROI.
Quelle épaule! quel bras! ma charmante ennemie, Qu'il est blanc!--Jupiter! la belle anatomie! Pourquoi faut-il que Dieu qui fit ces beaux bras nus Ait mis le cœur d'un Turc dans ce corps de Vénus?
MAGUELONNE.
Lairelanlaire!
_Repoussant encore le roi._
Point. Mon frère vient.
_Entre Saltabadil, qui referme la porte sur lui._
LE ROI.
Qu'importe!
_On entend un tonnerre éloigné._
MAGUELONNE.
Il tonne.
SALTABADIL.
Il va pleuvoir d'une admirable sorte.
LE ROI, _frappant sur l'épaule de Saltabadil_.
Bon. Qu'il pleuve!--Il me plaît cette nuit de choisir Ta chambre pour logis.
MAGUELONNE.
C'est votre bon plaisir? Prend-il des airs de roi!--Monsieur, votre famille S'alarmera.
_Saltabadil la tire par le bras et lui fait des signes._
LE ROI.
Je n'ai ni grand'mère, ni fille, Et je ne tiens à rien.
SALTABADIL, _à part._
Tant mieux!
_La pluie commence à tomber à larges gouttes. Il est nuit noire._
LE ROI, _à Saltabadil_.
Tu coucheras, Mon cher, à l'écurie, au diable, où tu voudras.
SALTABADIL, _saluant_.
Merci.
MAGUELONNE, _au roi, très-bas et très-vivement, tout en allumant une lampe._
Va-t'en!
LE ROI, _éclatant de rire et tout haut_.
Il pleut. Veux-tu pas que je sorte D'un temps à ne pas mettre un poëte à la porte?
_Il va regarder à la fenêtre._
SALTABADIL, _bas à Maguelonne, lui montrant l'or qu'il a dans la main._
Laisse-le donc rester!--Dix écus d'or! et puis Dix autres à minuit.
_Gracieusement au roi._
Trop heureux si je puis Offrir pour cette nuit à monseigneur ma chambre!
LE ROI, _riant_.
On y grille en juillet, en revanche en décembre On y gèle, est-ce pas?
SALTABADIL.
Monsieur la veut-il voir?
LE ROI.
Voyons.
_Saltabadil prend la lampe. Le roi va dire deux mots en riant à l'oreille de Maguelonne. Puis tous deux montent l'échelle qui mène à l'étage supérieur, Saltabadil précédant le roi._
MAGUELONNE, _restée seule_.
Pauvre jeune homme!
_Allant à une fenêtre,_
Ô mon Dieu! qu'il fait noir!
_On voit par la lucarne d'en haut Saltabadil et le roi dans le grenier._
SALTABADIL, _au roi._
Voici le lit, monsieur, la chaise; puis la table.
LE ROI.
Combien de pieds en tout?
_Il regarde alternativement le lit, la table et la chaise._
Trois, six, neuf,--admirable! Tes meubles étaient donc à Marignan, mon cher, Qu'ils sont tous éclopés?
_S'approchant de la lucarne, dont les carreaux sont cassés._
Et l'on dort en plein air. Ni vitres, ni volets. Impossible qu'on traite Le vent qui veut entrer de façon plus honnête!
_À Saltabadil, qui vient d'allumer une veilleuse sur la table._
Bonsoir.
SALTABADIL.
Que Dieu vous garde!
_Il sort, pousse la porte, et on l'entend redescendre lentement l'escalier._
_LE ROI, seul, débouclant son baudrier._
Ah! je suis las, mordieu!-- Donc, en attendant mieux, je vais dormir un peu.
_Il pose sur la chaise son chapeau et son épée, défait ses bottes et s'étend sur le lit._
Que cette Maguelonne est fraîche, vive, alerte!
_Se redressant._
J'espère bien qu'il a laissé la porte ouverte.
--Oui, c'est bien!
_Il se recouche, et en un moment on le voit profondément endormi sur le grabat. Cependant Maguelonne et Saltabadil sont tous deux dans la salle inférieure. L'orage a éclaté depuis quelques instants. Il couvre le théâtre de pluie et d'éclairs. À chaque instant des coups de tonnerre. Maguelonne est assise près de la table, quelque couture à la main. Son frère achève de vider, d'un air réfléchi, la bouteille qu'a laissée le roi. Tous deux gardent quelque temps le silence, comme préoccupés d'une idée grave_.
MAGUELONNE.
Ce jeune homme est charmant!
SALTABADIL.
Je crois bien. Il met vingt écus d'or dans ma poche.
MAGUELONNE.
Combien?
SALTABADIL.
Vingt écus.
MAGUELONNE.
Il valait plus que cela.
SALTABADIL.
Poupée! Va voir là-haut s'il dort. N'a-t-il pas une épée? Descends-la.
_Maguelonne obéit. L'orage est dans toute sa violence. On voit paraître, au fond du théâtre, Blanche, vêtue d'habits d'homme, habit de cheval, des bottes et des éperons, en noir; elle s'avance lentement vers la masure, tandis que Saltabadil boit et que Maguelonne, dans le grenier, considère avec sa lampe le roi endormi_.
MAGUELONNE, _les larmes aux yeux_.
Quel dommage!
_Elle prend l'épée._
Il dort. Pauvre garçon!
_Elle redescend et rapporte l'épée à son frère._
SCÈNE V.
LE ROI, endormi dans le grenier, SALTABADIL et MAGUELONNE dans la salle basse, BLANCHE dehors.
BLANCHE, _venant à pas lents dans l'ombre, à la lueur des éclairs. Il tonne à chaque instant._
Une chose terrible!--Ah! je perds la raison. --Il doit passer la nuit dans cette maison même. --Oh! je sens que je touche à quelque instant suprême.-- Mon père, pardonnez, vous n'êtes plus ici. Je vous désobéis d'y revenir ainsi; Mais je n'y puis tenir.--
_S'approchant de la maison._
Qu'est-ce donc qu'on va faire? Comment cela va-t-il finir?--Moi qui naguère, Ignorant l'avenir, le monde et les douleurs, Pauvre fille, vivais cachée avec des fleurs, Me voir soudain jetée en des choses si sombres!-- Ma vertu, mon bonheur, hélas! tout est décombres! Tout est deuil!--Dans les cœurs où ses flammes ont lui L'amour ne laisse donc que ruine après lui? De tout cet incendie il reste un peu de cendre. Il ne m'aime donc plus!--
_Relevant la tête._
Il me semblait entendre, Tout à l'heure, à travers ma pensée, un grand bruit Sur ma tête. Il tonnait, je crois.--L'affreuse nuit! Il n'est rien qu'une femme au désespoir ne fasse. Moi qui craignais mon ombre!
_Apercevant la lumière de la maison._
Oh! qu'est-ce qui se passe?
_Elle avance, puis recule._
Tandis que je suis là, Dieu! j'ai le cœur saisi! Pourvu qu'on n'aille pas tuer quelqu'un ici!
_Maguelonne et Saltabadil se remettent à causer dans la salle voisine._
SALTABADIL.
Quel temps!
MAGUELONNE.
Pluie et tonnerre.
SALTABADIL.
Oui, l'on fait à cette heure Mauvais ménage au ciel; l'un gronde et l'autre pleure.
BLANCHE.
Si mon père savait à présent où je suis!
MAGUELONNE.
Mon frère!
BLANCHE, _tressaillant_.
On a parlé, je crois.
_Elle se dirige en tremblant vers la maison, et applique à la fente du mur ses yeux et ses oreilles._
MAGUELONNE.
Mon frère!
SALTABADIL.
Et puis?
MAGUELONNE.
Sais-tu, mon frère, à quoi je pense?
SALTABADIL.
Non.
MAGUELONNE.
Devine.
SALTABADIL.
Au diable!
MAGUELONNE.
Ce jeune homme est de fort bonne mine. Grand, fier comme Apollo, beau, galant par-dessus. Il m'aime fort. Il dort comme un enfant Jésus. Ne le tuons pas.
BLANCHE, _qui entend et voit tout_.
Ciel!
SALTABADIL, _tirant d'un coffre un vieux sac de toile et un pavé, et présentant le sac à Maguelonne d'un air impassible._
Recouds-moi tout de suite Ce vieux sac.
MAGUELONNE.
Pourquoi donc?
SALTABADIL.
Pour y mettre au plus vite, Quand j'aurai dépêché là-haut ton Apollo, Son cadavre et ce grès, et tout jeter à l'eau.
MAGUELONNE.
Mais
SALTABADIL.
Ne te mêle pas de cela, Maguelonne.
MAGUELONNE.
Si
SALTABADIL.
Si l'on t'écoutait, on ne tûrait personne. Raccommode le sac.
BLANCHE.
Quel est ce couple-ci? N'est-ce pas dans l'enfer que je regarde ainsi?
MAGUELONNE, _se mettant à raccommoder le sac_.
J'obéis.--Mais causons.
SALTABADIL.
Soit.
MAGUELONNE.
Tu n'as pas de haine Contre ce cavalier?
SALTABADIL.
Moi! C'est un capitaine! J'aime les gens d'épée, en étant moi-même un.
MAGUELONNE.
Tuer un beau garçon qui n'est pas du commun, Pour un méchant bossu fait comme un S!
SALTABADIL.
En somme, J'ai reçu d'un bossu pour tuer un bel homme, Cela m'est fort égal, dix écus tout d'abord; J'en aurai dix de plus en livrant l'homme mort. Livrons. C'est clair.
MAGUELONNE.
Tu peux tuer le petit homme Quand il va repasser avec toute la somme. Cela revient au même.
BLANCHE.
Ô mon père!
MAGUELONNE.
Est-ce dit?
SALTABADIL, _regardant Maguelonne en face._
Hein! pour qui me prends-tu, ma sœur? suis-je un bandit? Suis-je un voleur? Tuer un client qui me paie!
MAGUELONNE, _lui montrant un fagot_.
Hé bien! mets dans le sac ce fagot de futaie. Dans l'ombre, il le prendra pour son homme.
SALTABADIL.
C'est fort. Comment veux-tu qu'on prenne un fagot pour un mort? C'est immobile, sec, tout d'une pièce, roide, Cela n'est pas vivant.
BLANCHE.
Que cette pluie est froide!
MAGUELONNE.
Grâce pour lui!
SALTABADIL.
Chansons!
MAGUELONNE.
Mon bon frère!
SALTABADIL.
Plus bas! Il faut qu'il meure! Allons, tais-toi.
MAGUELONNE.
Je ne veux pas! Je l'éveille et le fais évader.
BLANCHE.
Bonne fille!
SALTABADIL.
Et les dix écus d'or?
MAGUELONNE.
C'est vrai.
SALTABADIL.
Là, sois gentille, Laisse-moi faire, enfant!
MAGUELONNE.
Non. Je veux le sauver!
_Maguelonne se place d'un air déterminé devant l'escalier, pour barrer le passage à son frère. Saltabadil, vaincu par sa résistance, revient sur le devant de la scène et paraît chercher dans son esprit un moyen de tout concilier._
SALTABADIL.
Voyons.--L'autre à minuit viendra me retrouver. Si d'ici là quelqu'un, un voyageur, n'importe, Vient nous demander gîte et frappe à notre porte, Je le prends, je le tue, et puis, au lieu du tien, Je le mets dans le sac. L'autre n'y verra rien. Il jouira toujours autant dans la nuit close, Pourvu qu'il jette à l'eau quelqu'un ou quelque chose. C'est tout ce que je puis faire pour toi.
MAGUELONNE.
Merci. Mais qui diable veux-tu qui passe par ici?
SALTABADIL.
Seul moyen de sauver ton homme.
MAGUELONNE.
À pareille heure!
BLANCHE.
Ô Dieu! vous me tentez, vous voulez que je meure! Faut-il que pour l'ingrat je franchisse ce pas? Oh! non, je suis trop jeune!--Oh! ne me poussez pas, Mon Dieu!
_Il tonne._
MAGUELONNE.
S'il vient quelqu'un dans une nuit pareille, Je m'engage à porter la mer dans ma corbeille.
SALTABADIL.
Si personne ne vient, ton beau jeune homme est mort.
BLANCHE, _frissonnant_.
Horreur!--Si j'appelais le guet!... Mais non, tout dort, D'ailleurs cet homme-là dénoncerait mon père. Je ne veux pas mourir pourtant. J'ai mieux à faire, J'ai mon père à soigner, à consoler; et puis Mourir avant seize ans, c'est affreux! Je ne puis! Ô Dieu! sentir le fer entrer dans ma poitrine! Ah!
_Une horloge frappe un coup._
SALTABADIL.
Ma sœur, l'heure sonne à l'horloge voisine.
_Deux autres coups._
C'est onze heures trois quarts. Personne avant minuit Ne viendra. Tu n'entends au dehors aucun bruit? Il faut pourtant finir, je n'ai plus qu'un quart d'heure.
_Il met le pied sur l'escalier. Maguelonne le retient en sanglotant._
MAGUELONNE.
Mon frère, encore un peu!
BLANCHE.
Quoi! cette femme pleure! Et moi, je reste là, qui peux le secourir! Puisqu'il ne m'aime plus, je n'ai plus qu'à mourir. Hé bien! mourons pour lui.--
_Hésitant encore._
C'est égal, c'est horrible!
SALTABADIL, _à Maguelonne_.
Non, je ne puis attendre, enfin c'est impossible.
BLANCHE.
Encor si l'on savait comme ils vous frapperont! Si l'on ne souffrait pas! mais on vous frappe au front, Au visage... Ô mon Dieu!
SALTABADIL, _essayant toujours de se dégager de Maguelonne, qui l'arrête_.
Que veux-tu que je fasse? Crois-tu pas que quelqu'un viendra prendre sa place?
BLANCHE, _grelottant sous la pluie_.
Je suis glacée!
_Se dirigeant vers la porte._
Allons!
_S'arrêtant._
Mourir ayant si froid!
_Elle se traîne en chancelant jusqu'à la porte et y frappe un faible coup._
MAGUELONNE.
On frappe.
SALTABADIL.
C'est le vent qui fait craquer le toit,
_Blanche frappe de nouveau._
MAGUELONNE.
On frappe.
_Elle court ouvrir la lucarne et regarde au dehors._
SALTABADIL.
C'est étrange!
MAGUELONNE, _à Blanche_.
Holà! qu'est-ce?
_À Saltabadil._
Un jeune homme.
BLANCHE.
Asile pour la nuit.
SALTABADIL.
Il va faire un fier somme!
MAGUELONNE.
Oui, la nuit sera longue.
BLANCHE.
Ouvrez!
SALTABADIL, _à Maguelonne_.
Attends!--Mordieu! Donne-moi mon couteau, que je l'aiguise un peu.
_Elle lui donne son couteau, qu'il aiguise au fer d'une faux._
BLANCHE.
Ciel! j'entends le couteau qu'ils aiguisent ensemble!
MAGUELONNE.
Pauvre jeune homme! il frappe à son tombeau.
BLANCHE.
Je tremble. Quoi! je vais donc mourir!
_Tombant à genoux._
Ô Dieu, vers qui je vais, Je pardonne à tous ceux qui m'ont été mauvais; Mon père, et vous, mon Dieu, pardonnez-leur de même, Au roi François Premier, que je plains et que j'aime, À tous, même au démon, même à ce réprouvé, Qui m'attend là, dans l'ombre, avec un fer levé! J'offre pour un ingrat ma vie en sacrifice. S'il en est plus heureux, oh! qu'il m'oublie!--et puisse, Dans sa prospérité que rien ne doit tarir, Vivre longtemps celui pour qui je vais mourir!
_Se levant._
--L'homme doit être prêt!
_Elle va frapper de nouveau à la porte._
MAGUELONNE, _à Saltabadil_.
Hé! dépêche, il se lasse.
SALTABADIL, _essayant sa lame sur la table_.
Bon.--Derrière la porte attends que je me place.
BLANCHE.
J'entends tout ce qu'il dit. Oh!
_Saltabadil se place derrière la porte, de manière qu'en s'ouvrant en dedans elle le cache à la personne qui entre sans le cacher au spectateur._
MAGUELONNE, _à Saltabadil_.
J'attends le signal.
SALTABADIL, _derrière la porte, le couteau à la main_.
Ouvre.
MAGUELONNE, _ouvrant à Blanche_.
Entrez.
BLANCHE, _à part_.
Ciel! il va me faire bien du mal!
_Elle recule._
MAGUELONNE.
Hé bien! qu'attendez-vous?
BLANCHE, _à part._
La sœur aide le frère. --Ô Dieu! pardonnez-leur!--Pardonnez-moi, mon père!
_Elle entre. Au moment où elle paraît sur le seuil de la cabane, on voit Saltabadil lever son poignard. La toile tombe._
V
TRIBOULET
ACTE CINQUIÈME
_Même décoration; seulement, quand la toile se lève, la maison de Saltabadil est complétement fermée aux regards: la devanture est garnie de ses volets. On n'y voit aucune lumière. Tout est ténèbres._
SCÈNE PREMIÈRE.
TRIBOULET, _seul_.
_Il s'avance lentement du fond du théâtre, enveloppé d'un manteau. L'orage a diminué de violence. La pluie a cessé. Il n'y a que quelques éclairs et par moments un tonnerre lointain._
Je vais donc me venger!--Enfin! la chose est faite.-- Voici bientôt un mois que j'attends, que je guette, Resté bouffon, cachant mon trouble intérieur, Pleurant des pleurs de sang sous mon masque rieur.
_Examinant une porte basse dans la devanture de la maison._
Cette porte...--Oh! tenir et toucher sa vengeance!-- C'est bien par là qu'ils vont me l'apporter, je pense! Il n'est pas l'heure encor. Je reviens cependant. Oui, je regarderai la porte en attendant. Oui, c'est toujours cela.--
_Il tonne._
Quel temps! nuit de mystère! Une tempête au ciel! un meurtre sur la terre! Que je suis grand ici! ma colère de feu Va de pair cette nuit avec celle de Dieu. Quel roi je tue!--un roi dont vingt autres dépendent, Des mains de qui la paix ou la guerre s'épandent! Il porte maintenant le poids du monde entier. Quand il n'y sera plus, comme tout va plier! Quand j'aurai retiré ce pivot, la secousse Sera forte et terrible, et ma main qui la pousse Ébranlera longtemps toute l'Europe en pleurs, Contrainte de chercher son équilibre ailleurs!-- Songer que si demain Dieu disait à la terre: --Ô terre, quel volcan vient d'ouvrir son cratère? Qui donc émeut ainsi le chrétien, l'ottoman, Clément Sept, Doria, Charles-Quint, Soliman? Quel César, quel Jésus, quel guerrier, quel apôtre, Jette les nations ainsi l'une sur l'autre? Quel bras te fait trembler, terre, comme il lui plaît? La terre, avec terreur, répondrait: Triboulet.-- Oh! jouis, vil bouffon, dans ta fierté profonde. La vengeance d'un fou fait osciller le monde!
_Au milieu des derniers bruits de l'orage, on entend sonner minuit à une horloge éloignée. Triboulet écoute._
Minuit!
_Il court à la maison et frappe à la porte basse._
VOIX DE L'INTÉRIEUR.
Qui va là?
TRIBOULET.
Moi.
LA VOIX.
Bon.
_Le panneau inférieur de la porte s'ouvre seul._
TRIBOULET.
Vite!
LA VOIX.
N'entrez pas.
_Saltabadil sort en rampant par le panneau inférieur de la porte. Il tire par une ouverture assez étroite quelque chose de pesant, une espèce de paquet de forme oblongue, qu'on distingue avec peine dans l'obscurité. Il n'a pas de lumière à la main, il n'y en a pas dans la maison._
SCÈNE II.
TRIBOULET, SALTABADIL.
SALTABADIL.
Ouf! c'est lourd. Aidez-moi, monsieur, pour quelques pas.
_Triboulet, agité d'une joie convulsive, l'aide à apporter sur le devant de la scène un long sac de couleur brune, qui paraît contenir un cadavre._
Votre homme est dans ce sac.
TRIBOULET.
Voyons-le! quelle joie! Un flambeau!
SALTABADIL.
Pardieu non!
TRIBOULET.
Que crains-tu qui nous voie?
SALTABADIL.