Le Roi s'amuse

Chapter 5

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_Elle aperçoit la porte de la chambre du roi ouverte, s'y précipite, et la referme violemment sur elle._

LE ROI, _prenant une petite clef d'or à sa ceinture_.

Oh! j'ai la clef sur moi.

_Il ouvre la porte, la pousse vivement, entre, et la referme sur lui._

MAROT, _en observation à la porte du fond depuis quelques instants. Il rit._

Elle se réfugie en la chambre du roi! Ô la pauvre petite!

_Appelant monsieur de Gordes._

Hé! comte.

SCÈNE III.

MAROT, _puis_ LES GENTILSHOMMES, _ensuite_ TRIBOULET.

MONSIEUR DE GORDES, _à Marot._

Est-ce qu'on rentre?

MAROT.

Le lion a traîné la brebis dans son antre.

MONSIEUR DE PARDAILLAN, _sautant de joie._

Oh! pauvre Triboulet!

MONSIEUR DE PIENNE, _qui est resté à la porte, et qui a les yeux fixés vers le dehors._

Chut! le voici!

MONSIEUR DE GORDES, _bas aux seigneurs._

Tout doux! Çà, n'ayons l'air de rien, et tenons-nous bien tous.

MAROT.

Messieurs, je suis le seul qu'il puisse reconnaître. Il n'a parlé qu'à moi.

MONSIEUR DE PIENNE.

Ne faisons rien paraître.

_Entre Triboulet. Rien ne paraît changé en lui. Il a le costume et l'air indifférent du bouffon. Seulement il est très-pâle._

MONSIEUR DE PIENNE, _ayant l'air de poursuivre une conversation commencée et faisant des yeux aux plus jeunes gentilshommes, qui compriment des rires étouffés en voyant Triboulet_.

Oui, messieurs, c'est alors,--hé! bonjour, Triboulet!-- Qu'on fit cette chanson en forme de couplet:

_Il chante:_

Quand Bourbon vit Marseille, Il a dit à ses gens: Vrai Dieu! quel capitaine Trouverons-nous dedans?

TRIBOULET, _continuant la chanson_.

Au mont de la Coulombe Le passage est étroit, Montèrent tous ensemble En soufflant à leurs doigts.

_Rires et applaudissements ironiques._

TOUS.

Parfait!

TRIBOULET, _qui s'est avancé lentement jusque sur le devant du théâtre, à part._

Où peut-elle être?

_Il se remet à fredonner._

Montèrent tous ensemble En soufflant à leurs doigts

MONSIEUR DE GORDES, _applaudissant._

Ah! Triboulet, bravo!

TRIBOULET, _examinant tous ces visages qui rient autour de lui.--À part._

Ils ont tous fait le coup, c'est sûr!

MONSIEUR DE COSSÉ, _frappant sur l'épaule de Triboulet avec un gros rire_.

Quoi de nouveau, Bouffon?

TRIBOULET, _aux autres, montrant monsieur de Cossé_.

Ce gentilhomme est lugubre à voir rire.

_Contrefaisant monsieur de Cossé._

--Quoi de nouveau, bouffon?

MONSIEUR DE COSSÉ, _riant toujours._

Oui, que viens-tu nous dire?

TRIBOULET, _le regardant de la tête aux pieds._

Que si vous vous mettez à faire le charmant Vous allez devenir encor plus assommant.

_Pendant toute la première partie de la scène, Triboulet a l'air de chercher, d'examiner, de fureter. Le plus souvent son regard seul indique cette préoccupation. Quelquefois, quand il croit qu'on n'a pas l'œil sur lui, il déplace un meuble, il tourne le bouton d'une porte pour voir si elle est fermée. Du reste, il cause avec tous, comme à son habitude, d'une manière railleuse, insouciante et dégagée. Les gentilshommes, de leur côté, ricanent entre eux et se font des signes, tout en parlant de choses et d'autres._

Où l'ont-ils cachée?--Oh! si je la leur demande, Ils se riront de moi!

_Accostant Marot d'un air riant._

Marot, ma joie est grande Que tu ne te sois pas cette nuit enrhumé.

MAROT, _jouant la surprise_.

Cette nuit?

TRIBOULET, _clignant de l'œil d'un air d'intelligence_.

Un bon tour, et dont je suis charmé!

MAROT.

Quel tour?

TRIBOULET, _hochant la tête_.

Oui!

MAROT, _d'un air candide_.

Je me suis, pour toutes aventures, Le couvre-feu sonnant, mis sous mes couvertures, Et le soleil brillait quand je me suis levé.

TRIBOULET.

Ah! tu n'es pas sorti cette nuit? J'ai rêvé!

_Il aperçoit un mouchoir sur la table et se jette dessus._

MONSIEUR DE PARDAILLAN, _bas à monsieur de Pienne_.

Tiens, duc, de mon mouchoir il regarde la lettre.

TRIBOULET, _laissant tomber le mouchoir, à part._

Non ce n'est pas le sien.

MONSIEUR DE PIENNE, _à quelques jeunes gens qui rient au fond._

Messieurs!

TRIBOULET, _à part._

Où peut-elle être?

MONSIEUR DE PIENNE, _à monsieur de Gordes_.

Qu'avez-vous donc à rire ainsi?

MONSIEUR DE GORDES, _montrant Marot._

Pardieu, c'est lui Qui nous fait rire!

TRIBOULET, _à part._

Ils sont bien joyeux aujourd'hui!

MONSIEUR DE GORDES, _à Marot, en riant._

Ne me regarde pas de cet air malhonnête, Ou je vais te jeter Triboulet à la tête.

TRIBOULET, _à monsieur de Pienne_.

Le roi n'est pas encore éveillé!

MONSIEUR DE PIENNE.

Non, vraiment!

TRIBOULET.

Se fait-il quelque bruit dans son appartement?

_Il veut approcher de la porte. Monsieur de Pardaillan le retient._

MONSIEUR DE PARDAILLAN.

Ne va pas réveiller Sa Majesté!

MONSIEUR DE GORDES, _à monsieur de Pardaillan_.

Vicomte! Ce faquin de Marot nous fait un plaisant conte! Les trois Guy, revenus, ma foi, l'on ne sait d'où, Ont trouvé l'autre nuit,--qu'en dit ce maître fou?-- Leurs femmes, toutes trois, avec d'autres

MAROT.

Cachées.

TRIBOULET.

Les morales du temps se font si relâchées!

MONSIEUR DE COSSÉ.

Les femmes, c'est si traître!

TRIBOULET, _à monsieur de Cossé._

Oh! prenez garde!

MONSIEUR DE COSSÉ.

Quoi?

TRIBOULET.

Prenez garde, monsieur de Cossé!

MONSIEUR DE COSSÉ.

Quoi?

Je voi Quelque chose d'affreux qui vous pend à l'oreille.

MONSIEUR DE COSSÉ.

Quoi donc?

TRIBOULET, _lui riant au nez_.

Une aventure absolument pareille!

MONSIEUR DE COSSÉ, _le menaçant avec colère_.

Hun!

TRIBOULET.

Messieurs, l'animal est, vraiment, curieux. Voilà le cri qu'il fait quand il est furieux.

_Contrefaisant monsieur de Cossé._

--Hun!

_Tous rient. Entre un gentilhomme à la livrée de la reine._

MONSIEUR DE PIENNE.

Qu'est-ce, Vaudragon?

LE GENTILHOMME.

La reine ma maîtresse Demande à voir le roi pour affaire qui presse.

_Monsieur de Pienne lui fait signe que la chose est impossible, le gentilhomme insiste._

Madame de Brézé n'est pas chez lui pourtant.

MONSIEUR DE PIENNE, _avec impatience._

Le roi n'est pas levé.

LE GENTILHOMME.

Comment, duc! dans l'instant Il était avec vous.

MONSIEUR DE PIENNE, _dont l'humeur redouble, et qui fait au gentilhomme des signes que celui-ci ne comprend pas, et que Triboulet observe avec une attention profonde_.

Le roi chasse!

LE GENTILHOMME.

Sans pages Et sans piqueurs alors; car tous ses équipages Sont là.

MONSIEUR DE PIENNE, _à part._

Diable!

_Parlant au gentilhomme entre deux yeux et avec colère._

On vous dit, comprenez-vous ceci? Que le roi ne peut voir personne!

TRIBOULET, _éclatant et d'une voix de tonnerre._

Elle est ici! Elle est avec le roi!

_Étonnement dans les gentilshommes._

MONSIEUR DE GORDES.

Qu'a-t-il donc? il délire! Elle!

TRIBOULET.

Oh! vous savez bien, messieurs, qui je veux dire! Ce n'est pas une affaire à me dire: Va-t'en! --La femme qu'à vous tous, Cossé, Pienne et Satan, Brion, Montmorency!... la femme désolée Que vous avez hier dans ma maison volée, --Monsieur de Pardaillan, vous en étiez aussi!-- Oh! je la reprendrai, messieurs!--Elle est ici!

MONSIEUR DE PIENNE, _riant._

Triboulet a perdu sa maîtresse!--gentille Ou laide, qu'il la cherche ailleurs.

TRIBOULET, _effrayant_.

Je veux ma fille!

TOUS.

Sa fille!

_Mouvement de surprise._

TRIBOULET, _croisant les bras_.

C'est ma fille!--Oui, riez maintenant! Ah! vous restez muets! vous trouvez surprenant Que ce bouffon soit père et qu'il ait une fille? Les loups et les seigneurs n'ont-ils pas leur famille? Ne puis-je avoir aussi la mienne? Allons! assez!

_D'une voix terrible._

Que si vous plaisantiez, c'est charmant, finissez! Ma fille, je la veux, voyez-vous!--Oui, l'on cause, On chuchote, on se parle en riant de la chose. Moi, je n'ai pas besoin de votre air triomphant. Messeigneurs, je vous dis qu'il me faut mon enfant!

_Il se jette sur la porte du roi._

Elle est là!

_Tous les gentilshommes se placent devant la porte, et l'empêchent._

MAROT.

Sa folie en furie est tournée.

TRIBOULET, _reculant avec désespoir_.

Courtisans! courtisans! démons! race damnée! C'est donc vrai qu'ils m'ont pris ma fille, ces bandits! --Une femme à leurs yeux, ce n'est rien, je vous dis! Quand le roi, par bonheur, est un roi de débauches, Les femmes des seigneurs, lorsqu'ils ne sont pas gauches, Les servent fort.--L'honneur d'une vierge, pour eux, C'est un luxe inutile, un trésor onéreux. Une femme est un champ qui rapporte, une ferme Dont le royal loyer se paye à chaque terme. Ce sont mille faveurs pleuvant on ne sait d'où, C'est un gouvernement, un collier sur le cou, Un tas d'accroissements que sans cesse on augmente!

_Les regardant tous en face._

--En est-il parmi vous un seul qui me démente? N'est-ce pas que c'est vrai, messeigneurs?--En effet,

_Il va de l'un à l'autre._

Vous lui vendriez tous, si ce n'est déjà fait. Pour un nom, pour un titre, ou toute autre chimère,

_À monsieur de Brion._

Toi, ta femme, Brion!

_À monsieur de Gordes._

Toi, ta sœur!

_Au jeune page Pardaillan._

Toi, ta mère!

_Un page se verse un verre de vin au buffet, et se met à boire en fredonnant:_

Quand bourbon vit Marseille, Il a dit à ses gens: Vrai Dieu! quel capitaine

TRIBOULET, _se retournant_.

Je ne sais à quoi tient, vicomte d'Aubusson, Que je te brise aux dents ton verre et ta chanson!

_À tous._

Qui le croirait? des ducs et pairs, des grands d'Espagne, Ô honte! Vermandois qui vient de Charlemagne, Un Brion, dont l'aïeul était duc de Milan, Un Gordes-Simiane, un Pienne, un Pardaillan, Vous, un Montmorency! les plus grands noms qu'on nomme, Avoir été voler sa fille à ce pauvre homme! --Non, il n'appartient point à ces grandes maisons D'avoir des cœurs si bas sous d'aussi fiers blasons! Non, vous n'en êtes pas!--Au milieu des huées, Vos mères aux laquais se sont prostituées! Vous êtes tous bâtards!

MONSIEUR DE GORDES.

Ah! ça, drôle!

TRIBOULET.

Combien Le roi vous donne-t-il pour lui vendre mon bien? Il a payé le coup, dites!

_S'arrachant les cheveux._

Moi qui n'ai qu'elle! --Si je voulais.--Sans doute.--Elle est jeune, elle est belle! Certes, il me la paîrait!

_Les regardant tous._

Est-ce que votre roi S'imagine qu'il peut quelque chose pour moi? Peut-il couvrir mon nom d'un nom comme les vôtres? Peut-il me faire beau, bien fait, pareil aux autres? --Enfer! il m'a tout pris!--Oh! que ce tour charmant Est vil, atroce, horrible, et s'est fait lâchement! Scélérats! assassins! vous êtes des infâmes, Des voleurs, des bandits, des tourmenteurs de femmes! Messeigneurs, il me faut ma fille! il me la faut À la fin! allez-vous me la rendre bientôt? --Oh! voyez cette main,--main qui n'a rien d'illustre, Main d'un homme du peuple, et d'un serf, et d'un rustre, Cette main qui paraît désarmée aux rieurs, Et qui n'a pas d'épée, a des ongles, messieurs! --Voici longtemps déjà que j'attends, il me semble! Rendez-la-moi!--La porte! ouvrez-la!

_Il se jette de nouveau en furieux sur la porte, que défendent tous les gentilshommes. Il lutte contre eux quelques temps et revient enfin tomber sur le devant du théâtre, épuisé, haletant, à genoux._

Tous ensemble Contre moi! dix contre un!

_Fondant en larmes et en sanglots._

Hé bien! je pleure, oui!

_À Marot._

Marot, tu t'es de moi bien assez réjoui. Si tu gardes une âme, une tête inspirée, Un cœur d'homme du peuple, encor, sous ta livrée, Où me l'ont-ils cachée, et qu'en ont-ils fait, dis! Elle est là, n'est-ce pas? Oh! parmi ces maudits, Faisons cause commune en frères que nous sommes! Toi seul as de l'esprit dans tous ces gentilshommes. Marot! mon bon Marot!--Tu te tais!

_Se traînant vers les seigneurs._

Oh! voyez! Je demande pardon, messeigneurs, sous vos pieds! Je suis malade... Ayez pitié, je vous en prie! --J'aurais un autre jour mieux pris l'espièglerie. Mais, voyez-vous, souvent j'ai, quand je fais un pas, Bien des maux dans le corps dont je ne parle pas. On a comme cela ses mauvaises journées Quand on est contrefait.--Depuis bien des années, Je suis votre bouffon: je demande merci! Grâce! ne brisez pas votre hochet ainsi! Ce pauvre Triboulet qui vous a tant fait rire! Vraiment, je ne sais plus maintenant que vous dire! Rendez-moi mon enfant, messeigneurs, rendez-moi Ma fille, qu'on me cache en la chambre du roi! Mon unique trésor!--Mes bons seigneurs, par grâce! Qu'est-ce que vous voulez à présent que je fasse Sans ma fille?--Mon sort est déjà si mauvais! C'était la seule chose au monde que j'avais!

_Tous gardent le silence. Il se relève désespéré._

Ah Dieu! vous ne savez que rire ou que vous taire! C'est donc un grand plaisir de voir un pauvre père Se meurtrir la poitrine, et s'arracher du front Des cheveux que deux nuits pareilles blanchiront!

_La porte de la chambre du roi s'ouvre brusquement. Blanche en sort, éperdue, égarée, en désordre; elle vient tomber dans les bras de son père avec un cri terrible._

BLANCHE.

Mon père! ah!

TRIBOULET, _la serrant dans ses bras._

Mon enfant! ah! c'est elle! ah! ma fille! Ah! messieurs!

_Suffoqué de sanglots et riant au travers._

Voyez-vous, c'est toute ma famille, Mon ange!--Elle de moins, quel deuil dans ma maison! --Messeigneurs, n'est-ce pas que j'avais bien raison, Qu'on ne peut m'en vouloir des sanglots que je pousse, Et qu'une telle enfant, si charmante et si douce, Qu'à la voir seulement on deviendrait meilleur, Cela ne se perd pas sans des cris de douleur!

_À Blanche._

--Ne crains plus rien.--C'était une plaisanterie, C'était pour rire.--Ils t'ont fait bien peur, je parie. Mais ils sont bons.--Ils ont vu comme je t'aimais. Blanche, ils nous laisseront tranquilles désormais.

_Aux seigneurs._

--N'est-ce pas?

_À Blanche en la serrant dans ses bras._

--Quel bonheur de te revoir encore! J'ai tant de joie au cœur, que maintenant j'ignore Si ce n'est pas heureux,--je ris, moi qui pleurais!-- De te perdre un moment pour te ravoir après!

_La regardant avec inquiétude._

--Mais pourquoi pleurer, toi?

BLANCHE, _voilant dans ses mains son visage couvert de larmes et de rougeur_.

Malheureux que nous sommes! La honte

TRIBOULET, _tressaillant_.

Que dis-tu?

BLANCHE, _cachant sa tête dans la poitrine de son père_.

Pas devant tous ces hommes! Rougir devant vous seul!

TRIBOULET, _se tournant avec un tremblement de rage vers la porte du roi._

Oh! l'infâme--elle aussi!

BLANCHE, _sanglotant et tombant à ses pieds_.

Rester seule avec vous!

TRIBOULET, _faisant trois pas, et balayant du geste tous les seigneurs interdits_.

Allez-vous-en d'ici! Et si le roi François par malheur se hasarde À passer près d'ici,

_À monsieur de Vermandois._

vous êtes de sa garde, Dites-lui de ne pas entrer,--que je suis là.

MONSIEUR DE PIENNE.

On n'a jamais rien vu de fou comme cela.

MONSIEUR DE GORDES, _lui faisant signe de se retirer_.

Aux fous comme aux enfants on cède quelque chose. Veillons pourtant, de peur d'accident.

_Ils sortent._

TRIBOULET, _s'asseyant sur le fauteuil du roi et relevant sa fille_.

Allons, cause, Dis-moi tout.--

_Il se retourne, et apercevant monsieur de Cossé, qui est resté, il se lève à demi en lui montrant la porte._

M'avez-vous entendu, monseigneur?

MONSIEUR DE COSSÉ, _tout en se retirant comme subjugué par l'ascendant du bouffon_.

Ces fous, cela se croit tout permis, en honneur!

_Il sort._

SCÈNE IV.

BLANCHE, TRIBOULET.

TRIBOULET, _grave._

Parle à présent.

BLANCHE, _les yeux baissés, interrompue de sanglots_.

Mon père, il faut que je vous conte Qu'il s'est hier glissé dans la maison...--

_Pleurant, et les mains sur ses yeux._

J'ai honte!

_Triboulet la serre dans ses bras et lui essuie le front avec tendresse._

Depuis longtemps,--j'aurais dû vous parler plus tôt,-- Il me suivait.--

_S'interrompant encore._

Il faut reprendre de plus haut. --Il ne me parlait pas.--Il faut que je vous dise Que ce jeune homme allait le dimanche à l'église

TRIBOULET.

Oui! le roi!

BLANCHE, _continuant_.

Que toujours, pour être vu, je crois, Il remuait ma chaise en passant près de moi.

_D'une voix de plus en plus faible._

Hier, dans la maison il a su s'introduire

TRIBOULET.

Que je t'épargne au moins l'angoisse de tout dire! Je devine le reste!--

_Il se lève._

Ô douleur! il a pris, Pour en marquer ton front, l'opprobre et le mépris! Son haleine a souillé l'air pur qui t'environne! Il a brutalement effeuillé ta couronne! Blanche! ô mon seul asile en l'état où je suis! Jour qui me réveillais au sortir de leurs nuits! Âme par qui mon âme à la vertu remonte! Voile de dignité déployé sur ma honte! Seul abri du maudit à qui tout dit adieu! Ange oublié chez moi par la pitié de Dieu! Ciel! perdue, enfouie, en cette boue immonde, La seule chose sainte où je crusse en ce monde! Que vais-je devenir après ce coup fatal, Moi qui dans cette cour, prostituée au mal, Hors de moi comme en moi, ne voyais sur la terre Que vice, effronterie, impudeur, adultère, Infamie et débauche, et n'avais sous les cieux Que ta virginité pour reposer mes yeux!-- Je m'étais résigné, j'acceptais ma misère. Les pleurs, l'abjection profonde et nécessaire, L'orgueil qui toujours saigne au fond du cœur brisé, Le rire du mépris sur mes maux aiguisé, Oui, toutes ces douleurs où la honte se mêle, J'en voulais bien pour moi, mon Dieu, mais non pour elle! Plus j'étais tombé bas, plus je la voulais haut. Il faut bien un autel auprès d'un échafaud. L'autel est renversé!--cache ton front,--oui, pleure, Chère enfant! je t'ai fait trop parler tout à l'heure, N'est-ce pas? pleure bien.--Une part des douleurs, À ton âge, parfois, s'écoule avec les pleurs.-- Verse tout, si tu peux, dans le cœur de ton père!

_Rêvant._

Blanche, quand j'aurai fait ce qui me reste à faire, Nous quitterons Paris.--Si j'échappe pourtant!

_Rêvant toujours._

Quoi! suffit-il d'un jour pour que tout change tant?

_Se relevant avec fureur._

Ô malédiction! qui donc m'aurait pu dire Que cette cour infâme, effrénée, en délire, Qui va, qui court, broyant et la femme et l'enfant, Échappée à travers tout ce que Dieu défend, N'effaçant un forfait que par un plus étrange, Éparpillant au loin du sang et de la fange, Irait, jusque dans l'ombre où tu fuyais leurs yeux, Éclabousser ce front chaste et religieux!

_Se tournant vers la chambre du roi._

Ô roi François Premier! puisse Dieu qui m'écoute Te faire trébucher bientôt dans cette route! Puisse s'ouvrir demain le sépulcre où tu cours!

BLANCHE, _levant les yeux au ciel. À part_.

Ô Dieu! n'écoutez pas, car je l'aime toujours!

_Bruit de pas au fond du théâtre; dans la galerie extérieure paraît un cortège de soldats et de gentilshommes. À leur tête, monsieur de Pienne._

MONSIEUR DE PIENNE, _appelant._

Monsieur de Montchenu, faites ouvrir la grille Au sieur de Saint-Vallier qu'on mène à la Bastille.

_Le groupe de soldats défile deux à deux au fond. Au moment où monsieur de Saint-Vallier, qu'ils entourent, passe devant la porte, il s'y arrête et se tourne vers la chambre du roi._

MONSIEUR DE SAINT-VALLIER, _d'une voix haute._

Puisque, par votre roi d'outrages abreuvé, Ma malédiction n'a pas encor trouvé Ici-bas ni là-haut de voix qui me réponde, Pas une foudre au ciel, pas un bras d'homme au monde, Je n'espère plus rien. Ce roi prospérera.

TRIBOULET, _relevant la tête et le regardant en face_.

Comte, vous vous trompez!--Quelqu'un vous vengera.

IV

BLANCHE

ACTE QUATRIÈME

_Une grève déserte au bord de la Seine, au-dessous de Saint-Germain.--À droite, une masure misérablement meublée de grosses poteries et d'escabeaux de chêne, avec un premier étage en grenier où l'on distingue un grabat par la fenêtre. La devanture de cette masure tournée vers le spectateur est tellement à jour, qu'on en voit tout l'intérieur. Il y a une table, une cheminée, et au fond un roide escalier qui mène au grenier. Celle des faces de cette masure qui est à la gauche de l'acteur est percée d'une porte qui s'ouvre en dedans. Le mur est mal joint, troué de crevasses et de fentes, et il est facile de voir au travers ce qui se passe dans la maison. Il y a un judas grillé à la porte, qui est recouverte au dehors d'un auvent et surmontée d'une enseigne d'auberge.--Le reste du théâtre représente la grève.--À gauche, il y a un vieux parapet en ruine au bas duquel coule la Seine, et dans lequel est scellé le support de la cloche du bac.--Au fond, au delà de la rivière, le bois du Vésinet. À droite, un détour de la Seine laisse voir la colline de Saint-Germain avec la ville et le château dans l'éloignement._

SCÈNE PREMIÈRE

TRIBOULET, BLANCHE, _en dehors_; SALTABADIL, _dans la maison._

_Pendant toute cette scène, Triboulet doit avoir l'air inquiet et préoccupé d'un homme qui craint d'être dérangé, vu et surpris. Il doit regarder souvent autour de lui, et surtout du côté de la masure. Saltabadil, assis dans l'auberge, près d'une table, s'occupe à fourbir son ceinturon, sans rien entendre de ce qui se passe à côté._

TRIBOULET.

Et tu l'aimes?

BLANCHE.

Toujours!

TRIBOULET.

Je t'ai pourtant laissé Tout le temps de guérir cet amour insensé.

BLANCHE.

Je l'aime.

TRIBOULET.

Ô pauvre cœur de femme!--Mais explique Tes raisons pour l'aimer.

BLANCHE.

Je ne sais.

TRIBOULET.

C'est unique! C'est étrange!

BLANCHE.

Oh! non pas. C'est bien cela qui fait Justement que je l'aime. On rencontre en effet Des hommes quelquefois qui vous sauvent la vie, Des maris qui vous font riche et digne d'envie.-- Les aime-t-on toujours?--Lui ne m'a fait, je crois, Que du mal, et je l'aime, et j'ignore pourquoi. Tenez, c'est à ce point qu'il n'est rien que j'oublie, Et que, s'il le fallait,--voyez quelle folie!-- Lui qui m'est si fatal, vous qui m'êtes si doux, Mon père, je mourrais pour lui comme pour vous!

TRIBOULET.

Je te pardonne, enfant!

BLANCHE.

Mais, écoutez, il m'aime.

TRIBOULET.

Non!--Folle!

BLANCHE.

Il me l'a dit! il me l'a juré même! Et puis il dit si bien, et d'un air si vainqueur, De ces choses d'amour qui vous prennent au cœur! Et puis il a des yeux si doux pour une femme! C'est un roi brave, illustre et beau!

TRIBOULET, _éclatant_.

C'est un infâme! Il ne sera pas dit, le lâche suborneur, Qu'il m'ait impunément arraché mon bonheur!

BLANCHE.

Vous aviez pardonné, mon père

TRIBOULET.

Au sacrilége! Il me fallait le temps de construire le piége. Voilà.

BLANCHE.

Depuis un mois,--je vous parle en tremblant,-- Vous avez l'air d'aimer le roi.

TRIBOULET.

Je fais semblant. --Je te vengerai, Blanche!

BLANCHE, _joignant les mains_.

Épargnez-moi, mon père!

TRIBOULET.

Te viendrait-il du moins au cœur quelque colère S'il te trompait?

BLANCHE.

Lui? non. Je ne crois pas cela.

TRIBOULET.

Et si tu le voyais de ces yeux que voilà? Dis, s'il ne t'aimait plus, tu l'aimerais encore?

BLANCHE.

Je ne sais pas.--Il m'aime, il me dit qu'il m'adore. Il me l'a dit hier.

TRIBOULET, _amèrement_.

À quelle heure?

BLANCHE.

Hier soir.

TRIBOULET.

Eh bien! regarde donc, et vois si tu peux voir!

_Il désigne à Blanche une des crevasses du mur de la maison: elle regarde._

BLANCHE, _bas._

Je ne vois rien qu'un homme.

TRIBOULET, _baissant aussi la voix_.

Attends un peu.

_Le roi, vêtu en simple officier, paraît dans la salle basse de l'hôtellerie. Il entre par une petite porte qui communique avec quelque chambre voisine._

BLANCHE, _tressaillant_.

Mon père!

_Pendant toute la scène qui suit, elle demeure collée à la crevasse du mur, regardant, écoutant tout ce qui se passe dans l'intérieur de la salle, inattentive à tout le reste, agitée par moments d'un tremblement convulsif._

SCÈNE II.

LES MÊMES, LE ROI, MAGUELONNE.

_Le roi frappe sur l'épaule de Saltabadil, qui se retourne, dérangé brusquement dans son opération._

LE ROI.

Deux choses sur-le-champ.

SALTABADIL.

Quoi?

LE ROI.

Ta sœur et mon verre.

TRIBOULET, _dehors._

Voilà ses mœurs. Ce roi par la grâce de Dieu Se risque souvent seul dans plus d'un méchant lieu, Et le vin qui le mieux le grise et le gouverne Est celui que lui verse une Hébé de taverne.

LE ROI, _dans le cabaret, chantant_.

Souvent femme varie, Bien fol est qui s'y fie! Une femme souvent N'est qu'une plume au vent!