Chapter 4
Lorsque je vien, Personne ne me voit entrer?
DAME BÉRARDE.
Je le crois bien, C'est si désert!
_Il est presque nuit. De l'autre côté du mur, dans la rue, paraît le roi, déguisé sous des vêtements simples et de couleur sombre; il examine la hauteur du mur et la porte, qui est fermée, avec des signes d'impatience et de dépit._
TRIBOULET, _tenant Blanche embrassée_.
Adieu, ma fille bien-aimée!
_À dame Bérarde._
La porte sur le quai, vous la tenez fermée?
_Dame Bérarde fait un signe affirmatif._
Je sais une maison, derrière Saint-Germain, Plus retirée encor. Je la verrai demain.
BLANCHE.
Mon père, celle-ci me plaît pour la terrasse D'où l'on voit les jardins.
TRIBOULET.
N'y monte pas, de grâce!
_Écoutant._
Marche-t-on pas dehors?
_Il va à la porte de la cour, l'ouvre et regarde avec inquiétude dans la rue. Le roi se cache dans un enfoncement près de la porte, que Triboulet laisse entr'ouverte._
BLANCHE, _montrant la terrasse_.
Quoi! ne puis-je le soir Aller respirer là?
TRIBOULET, _revenant._
Prends garde, on peut t'y voir.
_Pendant qu'il a le dos tourné, le roi se glisse dans la cour par la porte entre-bâillée et se cache derrière un gros arbre._
Vous, ne mettez jamais de lampe à la fenêtre.
DAME BÉRARDE, _joignant les mains._
Et comment voulez-vous qu'un homme ici pénètre?
_Elle se retourne et aperçoit le roi derrière l'arbre. Elle s'interrompt, ébahie. Au moment où elle ouvre la bouche pour crier, le roi lui jette dans la gorgerette une bourse, qu'elle prend, qu'elle pèse dans sa main, et qui la fait taire._
BLANCHE, _à Triboulet qui est allé visiter la terrasse avec une lanterne._
Quelles précautions! mon père, dites-moi, Mais que craignez-vous donc?
TRIBOULET.
Rien pour moi, tout pour toi!
_Il la serre encore une fois dans ses bras._
Blanche, ma fille, adieu!
_Un rayon de la lanterne que tient dame Bérarde éclaire Triboulet et Blanche._
LE ROI, _à part, derrière l'arbre_.
Triboulet!
_Il rit_
Comment, diable! La fille à Triboulet! l'histoire est impayable!
TRIBOULET.
_Au moment de sortir, il revient sur ses pas._
J'y pense, quand tu vas à l'église prier, Personne ne vous suit?
_Blanche baisse les yeux avec embarras._
DAME BÉRARDE.
Jamais!
TRIBOULET.
Il faut crier Si l'on vous suivait.
DAME BÉRARDE.
Ah! j'appellerais main-forte!
TRIBOULET.
Et puis n'ouvrez jamais si l'on frappe à la porte.
DAME BÉRARDE, _comme enchérissant sur les précautions de Triboulet._
Quand ce serait le roi!
TRIBOULET.
Surtout si c'est le roi!
_Il embrasse encore une fois sa fille, et sort en refermant la porte avec soin._
SCÈNE IV.
BLANCHE, DAME BÉRARDE, LE ROI.
_Pendant la première partie de la scène, le roi reste caché derrière l'arbre._
BLANCHE, _pensive, écoutant les pas de son père qui s'éloigne_.
J'ai du remords pourtant!
DAME BÉRARDE.
Du remords! et pourquoi?
BLANCHE.
Comme à la moindre chose il s'effraie et s'alarme! En partant, dans ses yeux j'ai vu luire une larme. Pauvre père! si bon! j'aurais dû l'avertir Que le dimanche, à l'heure où nous pouvons sortir, Un jeune homme nous suit. Tu sais, ce beau jeune homme?
DAME BÉRARDE.
Pourquoi donc lui conter cela, madame? En somme Votre père est un peu sauvage et singulier Vous haïssez donc bien ce jeune cavalier?
BLANCHE.
Moi, le haïr! oh! non.--Hélas! bien au contraire, Depuis que je l'ai vu, rien ne peut m'en distraire. Du jour où son regard à mon regard parla, Le reste n'est plus rien, je le vois toujours là. Je suis à lui! vois-tu, je m'en fais une idée...-- Il me semble plus grand que tous d'une coudée! Comme il est brave et doux! comme il est noble et fier, Bérarde! et qu'à cheval il doit avoir bel air!
DAME BÉRARDE.
C'est vrai qu'il est charmant!
_Elle passe près du roi, qui lui donne une poignée de pièces d'or, qu'elle empoche._
BLANCHE.
Un tel homme doit être
DAME BÉRARDE, _tendant la main au roi, qui lui donne toujours de l'argent._
Accompli.
BLANCHE. Dans ses yeux on voit son cœur paraître. Un grand cœur!
DAME BÉRARDE.
Certe! un cœur immense!
_À chaque mot que dit dame Bérarde, elle tend la main au roi, qui la lui remplit de pièces d'or._
BLANCHE.
Valeureux.
DAME BÉRARDE, _continuant son manège_.
Formidable!
BLANCHE.
Et pourtant... bon.
DAME BÉRARDE, _tendant la main_.
Tendre!
BLANCHE.
Généreux.
DAME BÉRARDE, _tendant la main_.
Magnifique.
BLANCHE, _avec un profond soupir_.
Il me plaît!
DAME BÉRARDE, _tendant toujours la main à chaque mot qu'elle dit._
Sa taille est sans pareille! Ses yeux!--son front!--son nez!...--
LE ROI, _à part._
Ô Dieu! voilà la vieille Qui m'admire en détail! je suis dévalisé!
BLANCHE.
Je t'aime d'en parler aussi bien.
DAME BÉRARDE.
Je le sai.
LE ROI, _à part._
De l'huile sur le feu!
DAME BÉRARDE.
Bon, tendre, un cœur immense! Valeureux, généreux
LE ROI, _vidant ses poches_.
Diable! elle recommence!
DAME BÉRARDE, _continuant._
C'est un très-grand seigneur, il a l'air élégant, Et quelque chose en or de brodé sur son gant.
_Elle tend la main. Le roi lui fait signe qu'il n'a plus rien._
BLANCHE.
Non, je ne voudrais pas qu'il fût seigneur ni prince, Mais un pauvre écolier qui vient de sa province! Cela doit mieux aimer.
DAME BÉRARDE.
C'est possible, après tout, Si vous le préférez ainsi.
_À part._
Drôle de goût! Cerveau de jeune fille, où tout se contrarie!
_En essayant encore de tendre la main au roi._
Ce beau jeune homme-là vous aime à la furie.
_Le roi ne donne pas._
_À part._
Je crois notre homme à sec.--Plus un sou, plus un mot.
BLANCHE, _toujours sans voir le roi_.
Le dimanche jamais ne revient assez tôt. Quand je ne le vois pas, ma tristesse est bien grande. Oh! j'ai cru l'autre jour, au moment de l'offrande, Qu'il allait me parler, et le cœur m'a battu! J'y songe nuit et jour! de son côté, vois-tu, L'amour qu'il a pour moi l'absorbe. Je suis sûre Que toujours dans son âme il porte ma figure. C'est un homme ainsi fait, oh! cela se voit bien! D'autres femmes que moi ne le touchent en rien; Il n'est pour lui ni jeux, ni passe-temps, ni fête. Il ne pense qu'à moi,
DAME BÉRARDE, _faisant un dernier effort et tendant la main au roi._
J'en jurerais ma tête!
LE ROI, _ôtant son anneau qu'il lui donne_.
Ma bague pour la tête!
BLANCHE.
Ah! je voudrais souvent, En y songeant le jour, la nuit en y rêvant, L'avoir là...--devant moi
_Le roi sort de sa cachette et va se mettre à genoux près d'elle. Elle a le visage tourné du côté opposé._
pour lui dire à lui-même: sois heureux! sois content! oh! oui, je t'ai
_Elle se retourne, voit le roi à ses genoux, et s'arrête, pétrifiée._
LE ROI, _lui tendant les bras_.
Je t'aime! Achève! achève!--oh! dis: je t'aime! Ne crains rien. Dans une telle bouche un tel mot va si bien!
BLANCHE, _effrayée, cherche des yeux dame Bérarde qui a disparu._
Bérarde!--Plus personne, ô Dieu! qui me réponde! Personne!
LE ROI, _toujours à genoux_.
Deux amants heureux, c'est tout un monde!
BLANCHE, _tremblante_.
Monsieur, d'où venez-vous?
LE ROI.
De l'enfer ou du ciel, Qu'importe! que je sois Satan ou Gabriel, Je t'aime!
BLANCHE.
Ô ciel! ô ciel! ayez pitié...--J'espère Qu'on ne vous a point vu! sortez!--Dieu! si mon père
LE ROI.
Sortir, quand palpitante en mes bras je te tiens, Lorsque je t'appartiens! lorsque tu m'appartiens! --Tu m'aimes! tu l'as dit.
BLANCHE, _confuse_.
Il m'écoutait!
LE ROI.
Sans doute. Quel concert plus divin veux-tu donc que j'écoute
BLANCHE, _suppliante_.
Ah! vous m'avez parlé.--Maintenant, par pitié, Sors!
LE ROI.
Sortir, quand mon sort à ton sort est lié, Quand notre double étoile au même horizon brille, Quand je viens éveiller ton cœur de jeune fille, Quand le ciel m'a choisi pour ouvrir à l'amour Ton âme vierge encore et ta paupière au jour! Viens, regarde! oh! l'amour, c'est le soleil de l'âme! Te sens-tu réchauffée à cette douce flamme? Le sceptre que la mort vous donne et vous reprend, La gloire qu'on ramasse à la guerre en courant, Se faire un nom fameux, avoir de grands domaines, Être empereur ou roi, ce sont choses humaines; Il n'est sur cette terre, où tout passe à son tour, Qu'une chose qui soit divine, et c'est l'amour! Blanche, c'est le bonheur que ton amant t'apporte, Le bonheur, qui, timide, attendait à la porte! La vie est une fleur, l'amour en est le miel. C'est la colombe unie à l'aigle dans le ciel, C'est la grâce tremblante à la force appuyée, C'est ta main dans ma main doucement oubliée --Aimons-nous! aimons-nous!
_Il cherche à l'embrasser. Elle se débat._
BLANCHE.
Non! Laissez!
_Il la serre dans ses bras, et lui prend un baiser._
DAME BÉRARDE, _au fond du théâtre, sur la terrasse, à part_.
Il va bien!
LE ROI, _à part_.
Elle est prise!
_Haut._
Dis-moi que tu m'aimes!
DAME BÉRARDE, _au fond, à part_.
Vaurien!
LE ROI.
Blanche! redis-le moi!
BLANCHE, _baissant les yeux._
Vous m'avez entendue. Vous le savez.
LE ROI, _l'embrasse de nouveau avec transport_.
Je suis heureux!
BLANCHE.
Je suis perdue!
LE ROI.
Non, heureuse avec moi!
BLANCHE, _s'arrachant de ses bras_.
Vous m'êtes étranger. Dites-moi votre nom.
DAME BÉRARDE, _au fond, à part_.
Il est temps d'y songer!
BLANCHE.
Vous n'êtes pas au moins seigneur ni gentilhomme? Mon père les craint tant!
LE ROI.
Mon Dieu, non, je me nomme
_À part._
--Voyons?
_Il cherche._
Gaucher Mahiet.--Je suis un écolier Très-pauvre!
DAME BÉRARDE, _occupée en ce moment même à compter l'argent qu'il lui a donné_.
Est-il menteur!
_Entrent dans la rue monsieur de Pienne et monsieur de Pardaillan, enveloppés de manteaux, une lanterne sourde à la main._
MONSIEUR DE PIENNE, _bas à monsieur de Pardaillan_.
C'est ici, chevalier!
DAME BÉRARDE, _bas, et descendant précipitamment la terrasse._
J'entends quelqu'un dehors.
BLANCHE, _effrayée._
C'est mon père peut-être!
DAME BÉRARDE, _au roi._
Partez, monsieur!
LE ROI.
Que n'ai-je entre mes mains le traître Qui me dérange ainsi!
BLANCHE, _à dame Bérarde_.
Fais-le vite passer Par la porte du quai.
LE ROI, _à Blanche_.
Quoi! déjà te laisser! M'aimeras-tu demain?
BLANCHE.
Et vous?
LE ROI.
Ma vie entière!
BLANCHE.
Ah! vous me tromperez, car je trompe mon père.
LE ROI.
Jamais!--Un seul baiser, Blanche, sur tes beaux yeux.
DAME BÉRARDE, _à part._
Mais c'est un embrasseur tout à fait furieux!
BLANCHE, _faisant quelque résistance_.
Non, non!
_Le roi l'embrasse et rentre avec dame Bérarde dans la maison._
_Blanche reste quelque temps les yeux fixés sur la porte par où il est sorti; puis elle rentre elle-même. Pendant ce temps-là, la rue se peuple de gentilshommes armés, couverts de manteaux et masqués. Monsieur de Gordes, monsieur de Cossé, messieurs de Montchenu, de Brion et de Montmorency, Clément Marot, rejoignent successivement monsieur de Pienne et monsieur de Pardaillan. La nuit est très-noire. La lanterne sourde de ces messieurs est bouchée. Ils se font entre eux des signes de reconnaissance, et se montrent la maison de Blanche. Un valet les suit portant une échelle._
SCÈNE V.
LES GENTILSHOMMES, _puis_ TRIBOULET, _puis_ BLANCHE.
_Blanche reparaît par la porte du premier étage sur la terrasse. Elle tient à la main un flambeau qui éclaire son visage._
BLANCHE, _sur la terrasse_.
Gaucher Mahiet! nom de celui que j'aime, Grave-toi dans mon cœur!
MONSIEUR DE PIENNE, _aux gentilshommes._
Messieurs, c'est elle-même!
MONSIEUR DE PARDAILLAN.
Voyons!
MONSIEUR DE GORDES, _dédaigneusement._
Quelque beauté bourgeoise!
_À monsieur de Pienne._
Je te plains Si tu fais ton régal de femmes de vilains!
_En ce moment Blanche se retourne, de façon que les gentilshommes peuvent la voir._
MONSIEUR DE PIENNE, _à monsieur de Gordes_.
Comment la trouves-tu?
MAROT.
La vilaine est jolie!
MONSIEUR DE GORDES.
C'est une fée! un ange! une grâce accomplie!
MONSIEUR DE PARDAILLAN.
Quoi! c'est là la maîtresse à messer Triboulet! Le sournois!
MONSIEUR DE GORDES.
Le faquin!
MAROT.
La plus belle au plus laid. C'est juste.--Jupiter aime à croiser les races.
_Blanche rentre chez elle. On ne voit plus qu'une lumière à la fenêtre._
MONSIEUR DE PIENNE
Messieurs, ne perdons pas notre temps en grimaces. Nous avons résolu de punir Triboulet. Or, nous sommes ici, tous, à l'heure qu'il est, Avec notre rancune, et, de plus, une échelle. Escaladons le mur et volons-lui sa belle; Portons la dame au Louvre, et que sa Majesté À son lever demain trouve cette beauté.
MONSIEUR DE COSSÉ.
Le roi mettra la main dessus, que je suppose.
MAROT.
Le diable à sa façon débrouillera la chose!
MONSIEUR DE PIENNE.
Bien dit. À l'œuvre!
MONSIEUR DE GORDES.
Au fait, c'est un morceau de roi.
_Entre Triboulet._
TRIBOULET, _rêveur, au fond du théâtre_.
Je reviens... à quoi bon? Ah! je ne sais pourquoi!
MONSIEUR DE COSSÉ, _aux gentilshommes_.
Çà, trouvez-vous si bien, messieurs, que, brune et blonde, Notre roi prenne ainsi la femme à tout le monde? Je voudrais bien savoir ce que le roi dirait Si quelqu'un usurpait la reine.
TRIBOULET, _avançant de quelques pas._
Oh! mon secret! --Ce vieillard m'a maudit!--Quelque chose me trouble!
_La nuit est si épaisse qu'il ne voit pas monsieur de Gordes près de lui et qu'il le heurte en passant._
Qui va là?
MONSIEUR DE GORDES, _revenant effaré, bas aux gentilshommes_.
Triboulet, messieurs!
MONSIEUR DE COSSÉ, _bas._
Victoire double! Tuons le traître!
MONSIEUR DE PIENNE.
Oh! non.
MONSIEUR DE COSSÉ.
Il est dans notre main.
MONSIEUR DE PIENNE.
Eh! nous ne l'aurions plus pour en rire demain!
MONSIEUR DE GORDES.
Oui, si nous le tuons, le tour n'est plus si drôle.
MONSIEUR DE COSSÉ.
Mais il va nous gêner.
MAROT.
Laissez-moi la parole. Je vais arranger tout.
TRIBOULET, _qui est resté dans son coin aux aguets et l'oreille tendue._
On s'est parlé tout bas.
MAROT, _approchant_.
Triboulet!
TRIBOULET, _d'une voix terrible._
Qui va là?
MAROT.
Là! ne nous mange pas. C'est moi.
TRIBOULET.
Qui, toi?
MAROT.
Marot.
TRIBOULET.
Ah! la nuit est si noire!
MAROT.
Oui, le diable s'est fait du ciel une écritoire.
TRIBOULET.
Dans quel but?
MAROT.
Nous venons, ne l'as-tu pas pensé? Enlever pour le roi madame de Cossé.
TRIBOULET, _respirant_.
Ah!...--très-bien!
MONSIEUR DE COSSÉ, _à part._
Je voudrais lui rompre quelque membre!
TRIBOULET, _à Marot._
Mais comment ferez-vous pour entrer dans sa chambre?
MAROT, _bas à monsieur de Cossé_.
Donnez-moi votre clé.
_Monsieur de Cossé lui passe la clef, qu'il transmet à Triboulet._
Tiens, touche cette clé. Y sens-tu le blason de Cossé ciselé?
TRIBOULET, _palpant la clef_.
Les trois feuilles de scie, oui.
_À part._
Mon Dieu, suis-je bête!
_Montrant le mur à gauche._
Voilà l'hôtel Cossé. Que diable avais-je en tête?
_À Marot en lui rendant la clef,_
Vous enlevez sa femme au gros Cossé? j'en suis!
MAROT.
Nous sommes tous masqués.
TRIBOULET.
Eh bien! un masque!
_Marot lui met un masque et ajoute au masque un bandeau, qu'il lui attache sur les yeux et sur les oreilles._
Et puis?
MAROT.
Tu nous tiendras l'échelle.
_Les gentilshommes appliquent l'échelle au mur de la terrasse. Marot y conduit Triboulet, auquel il la fait tenir._
TRIBOULET, _les mains sur l'échelle_.
Hum! êtes-vous en nombre? Je ne vois plus du tout.
MAROT.
C'est que la nuit est sombre.
_Aux autres en riant._
Vous pouvez crier haut et marcher d'un pas lourd. Le bandeau que voilà le rend aveugle et sourd.
_Les gentilshommes montent l'échelle, enfoncent la porte du premier étage sur la terrasse, et pénètrent dans la maison. Un moment après, l'un d'eux reparaît dans la cour, dont il ouvre la porte en dedans; puis le groupe tout entier arrive à son tour dans la cour et franchit la porte, emportant Blanche, demi-nue et bâillonnée, qui se débat._
BLANCHE, _échevelée, dans l'éloignement_.
Mon père, à mon secours! ô mon père!
VOIX DES GENTILSHOMMES, _dans l'éloignement._
Victoire!
_Ils disparaissent avec Blanche._
TRIBOULET, _resté seul au bas de l'échelle_.
Çà, me font-ils ici faire mon purgatoire? --Ont-ils bientôt fini? quelle dérision!
_Il lâche l'échelle, porte la main à son masque et rencontre le bandeau._
J'ai les yeux bandés!
_Il arrache son bandeau et son masque. À la lumière de la lanterne sourde qui a été oubliée à terre, il y voit quelque chose de blanc; il le ramasse et reconnaît le voile de sa fille: il se retourne; l'échelle est appliquée au mur de sa terrasse, la porte de sa maison est ouverte; il y entre comme un furieux, et reparaît un moment après traînant dame Bérarde bâillonnée et demi-vêtue. Il la regarde avec stupeur, puis il s'arrache les cheveux en poussant quelques cris inarticulés. Enfin la voix lui revient._
Oh! la malédiction!
_Il tombe évanoui._
III
LE ROI
ACTE TROISIÈME
_L'antichambre du roi, au louvre.--Dorures, ciselures, meubles, tapisseries, dans le goût de la renaissance.--Sur le devant de la scène, une table, un fauteuil, un pliant.--Au fond, une grande porte dorée.--À gauche, la porte de la chambre à coucher du roi, revêtue d'une portière en tapisserie.--À droite, un dressoir chargé de vaisselle d'or et d'émaux.--la porte du fond s'ouvre sur un mail._
SCÈNE PREMIÈRE.
LES GENTILSHOMMES.
MONSIEUR DE GORDES.
Maintenant arrangeons la fin de l'aventure.
MONSIEUR DE PARDAILLAN.
Il faut que Triboulet s'intrigue, se torture, Et ne devine pas que sa belle est ici!
MONSIEUR DE COSSÉ.
Qu'il cherche sa maîtresse, oui, c'est fort bien! mais si Les portiers cette nuit nous ont vus l'introduire?
MONSIEUR DE MONTCHENU.
Tous les huissiers du Louvre ont ordre de lui dire Qu'ils n'ont point vu de femme entrer céans la nuit.
MONSIEUR DE PARDAILLAN.
De plus, un mien laquais, drôle aux ruses instruit, Pour lui donner le change est allé sur sa porte Dire aux gens du bouffon que, d'une et d'autre sorte, Il avait vu traîner à l'hôtel d'Hautefort Une femme à minuit qui se débattait fort.
MONSIEUR DE COSSÉ, _riant._
Bon, l'hôtel d'Hautefort le jette loin du Louvre!
MONSIEUR DE GORDES.
Serrons bien sur ses yeux le bandeau qui les couvre.
MAROT.
J'ai ce matin au drôle envoyé ce billet:
_Il tire un papier et lit._
«Je viens de t'enlever ta belle, ô Triboulet! Je l'emmène, s'il faut t'en donner des nouvelles, Hors de France avec moi.»
_Tous rient._
MONSIEUR DE GORDES, _à Marot._
Signé?
MAROT.
«Jean de Nivelles!»
_Les éclats de rire redoublent._
MONSIEUR DE PARDAILLAN.
Oh! comme il va chercher!
MONSIEUR DE COSSÉ.
Je jouis de le voir!
MONSIEUR DE GORDES.
Qu'il va, le malheureux, avec son désespoir, Ses poings crispés, ses dents de colère serrées, Nous payer en un jour de dettes arriérées!
_La porte latérale s'ouvre. Entre le roi, vêtu d'un magnifique négligé du matin. Il est accompagné de monsieur de Pienne. Tous les courtisans se rangent et se découvrent. Le roi et monsieur de Pienne rient aux éclats._
LE ROI, _désignant la porte du fond_.
Elle est là?
MONSIEUR DE PIENNE.
La maîtresse à Triboulet!
LE ROI.
Vraiment! Dieu! souffler la maîtresse à mon fou! c'est charmant!
MONSIEUR DE PIENNE.
Sa maîtresse ou sa femme!
LE ROI, _à part_.
Une femme! une fille! Je ne le savais pas si père de famille!
MONSIEUR DE PIENNE.
Le roi la veut-il voir?
LE ROI.
Pardieu!
_Monsieur de Pienne sort, et revient un moment après soutenant Blanche, voilée et toute chancelante. Le roi s'assied nonchalamment dans son fauteuil._
MONSIEUR DE PIENNE, _à Blanche._
Ma belle, entrez. Vous tremblerez après tant que vous le voudrez. Vous êtes près du roi.
BLANCHE, _toujours voilée_.
C'est le roi, ce jeune homme!
_Elle court se jeter aux pieds du roi._
_À la voix de Blanche, le roi tressaille et fais signe à tous de sortir._
SCÈNE II.
LE ROI, BLANCHE.
_Le roi, resté seul avec Blanche, soulève le voile qui la cache._
LE ROI.
Blanche!
BLANCHE.
Gaucher Mahiet! ciel!
LE ROI, _éclatant de rire_.
Foi de gentilhomme! Méprise ou fait exprès, je suis ravi du tour. Vive Dieu! ma beauté, ma Blanche, mon amour, Viens dans mes bras!
BLANCHE, _reculant_.
Le roi! le roi! Laissez-moi, sire,-- Mon Dieu! je ne sais plus comment parler ni dire...-- Monsieur Gaucher Mahiet...--Non, vous êtes le roi.--
_Retombant à genoux._
Oh! qui que vous soyez, ayez pitié de moi.
LE ROI.
Avoir pitié de toi, Blanche! moi qui t'adore! Ce que Gaucher disait, François le dit encore. Tu m'aimes et je t'aime, et nous sommes heureux! Être roi ne saurait gâter un amoureux. Enfant! tu me croyais bourgeois, clerc, moins peut-être. Parce que le hasard m'a fait un peu mieux naître, Parce que je suis roi, ce n'est pas un motif De me prendre en horreur subitement tout vif! Je n'ai pas le bonheur d'être un manant, qu'importe!
BLANCHE, _à part_.
Comme il rit! Ô mon Dieu! je voudrais être morte!
LE ROI, souriant et riant plus encore.
Oh! les fêtes, les jeux, les dames, les tournois, Les doux propos d'amour le soir au fond des bois, Cent plaisirs que la nuit couvrira de son aile: Voilà ton avenir, auquel le mien se mêle! Oh! soyons deux amants, deux heureux, deux époux! Il faut un jour vieillir; et la vie, entre nous, Cette étoffe où, malgré les ans qui la morcellent, Quelques instants d'amour par places étincellent, N'est qu'un triste haillon sans ces paillettes-là! Blanche, j'ai réfléchi souvent à tout cela, Et voici la sagesse: honorons Dieu le Père, Aimons et jouissons, et faisons bonne chère!
BLANCHE, _atterrée et reculant_.
Ô mes illusions! qu'il est peu ressemblant!
LE ROI.
Quoi! me croyais-tu donc un amoureux tremblant, Un cuistre, un de ces fous lugubres et sans flammes, Qui pensent qu'il suffit, pour que toutes les femmes Et tous les cœurs charmés se rendent devant eux, De pousser des soupirs avec un air piteux?
BLANCHE, le repoussant.
Laissez-moi!--Malheureuse!
LE ROI.
Oh! sais-tu qui nous sommes? La France, un peuple entier, quinze millions d'hommes, Richesse, horreurs, plaisirs, pouvoir sans frein ni loi, Tout est pour moi, tout est à moi, je suis le roi! Eh bien! du souverain tu seras souveraine. Blanche, je suis le roi; toi, tu seras la reine!
BLANCHE.
La reine! et votre femme?
LE ROI, _riant._
Innocence! ô vertu! Ah! ma femme n'est pas ma maîtresse, vois-tu!
BLANCHE.
Votre maîtresse! oh! non! quelle honte!
LE ROI.
La fière!
BLANCHE.
Je ne suis pas à vous, non, je suis à mon père!
LE ROI.
Ton père! mon bouffon! mon fou! mon Triboulet! Ton père! il est à moi! j'en fais ce qu'il me plaît! Il veut ce que je veux!
BLANCHE, _pleurant amèrement et la tête dans ses mains_.
Ô Dieu! mon pauvre père! Quoi! tout est donc à vous?
_Elle sanglote. Il se jette à ses pieds pour la consoler._
LE ROI, _avec un accent attendri_.
Blanche! oh! tu m'es bien chère! Blanche, ne pleure plus! Viens sur mon cœur.
BLANCHE, _résistant_.
Jamais!
LE ROI, _tendrement_.
Tu ne m'as pas encor redit que tu m'aimais.
BLANCHE.
Oh! c'est fini!
LE ROI.
Je t'ai, sans le vouloir, blessée. Ne sanglote donc pas comme une délaissée. Oh! plutôt que de faire ainsi pleurer tes yeux, J'aimerais mieux mourir, Blanche! j'aimerais mieux Passer dans mon royaume et dans ma seigneurie Pour un roi sans courage et sans chevalerie! Un roi qui fait pleurer une femme! ô mon Dieu! Lâcheté!
BLANCHE, _égarée et sanglotant_.
N'est-ce pas, tout ceci n'est qu'un jeu? Si vous êtes le roi, j'ai mon père. Il me pleure. Faites-moi ramener près de lui. Je demeure Devant l'hôtel Cossé. Mais vous le savez bien. Oh! qui donc êtes-vous? je n'y comprends plus rien. Comme ils m'ont emportée avec des cris de fête! Tout ceci comme un rêve est brouillé dans ma tête!
_Pleurant._
Je ne sais même plus, vous que j'ai cru si doux, Si je vous aime encor!
_Reculant avec un mouvement d'horreur._
Vous roi!--J'ai peur de vous!
LE ROI, _cherchant à la prendre dans ses bras_.
Je vous fais peur, méchante!
BLANCHE, _le repoussant_.
Oh! laissez-moi!
LE ROI, _la serrant de plus près_
Qu'entends-je? Un baiser de pardon!
BLANCHE, se _débattant_.
Non!
LE ROI, _riant, à part_.
Quelle fille étrange!
BLANCHE, _s'échappant de ses bras_.
Laissez-moi!--Cette porte!