Le Roi s'amuse

Chapter 3

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_Il s'éloigne avec Triboulet en riant._

MONSIEUR DE GORDES.

Le roi se tient de rire les côtés!

MONSIEUR DE PARDAILLAN.

Comme à la moindre chose il rit, il s'abandonne!

MAROT.

C'est curieux, un roi qui s'amuse en personne!

_Une fois le fou et le roi éloignés, les courtisans se rapprochent, et suivent Triboulet d'un regard de haine._

MONSIEUR DE BRION.

Vengeons-nous du bouffon!

TOUS.

Hun!

MAROT.

Il est cuirassé. Par où le prendre? où donc le frapper?

MONSIEUR DE PIENNE.

Je le sai. Nous avons contre lui chacun quelque rancune, Nous pouvons nous venger.

_Tous se rapprochent avec curiosité de monsieur de Pienne._

Trouvez-vous à la brune, Ce soir, tous bien armés, au cul-de-sac Bussy,-- Près de l'hôtel Cossé.--Plus un mot de ceci.

MAROT.

Je devine.

MONSIEUR DE PIENNE.

C'est dit?

TOUS.

C'est dit.

MONSIEUR DE PIENNE.

Silence! il rentre.

_Rentrent Triboulet, et le roi entouré de femmes._

TRIBOULET, _seul de son côté, à part._

À qui jouer un tour maintenant?--au roi...--Diantre!

UN VALET, _entrant, bas à Triboulet._

Monsieur de Saint-Vallier, un vieillard tout en noir, Demande à voir le roi.

TRIBOULET, _se frottant les mains_.

Mortdieu! laissez-nous voir Monsieur de Saint-Vallier.

_Le valet sort._

C'est charmant! comment diable! Mais cela va nous faire un esclandre effroyable!

_Bruit, tumulte au fond du théâtre, à la grande porte._

UNE VOIX, _au dehors._

Je veux parler au roi!

LE ROI, _s'interrompant de sa causerie._

Non!... Qui donc est entré?

LA MÊME VOIX.

Parler au roi!

LE ROI, _vivement_.

Non, non!

_Un vieillard, vêtu de deuil, perce la foule et vient se placer devant le roi, qu'il regarde fixement. Tous les courtisans s'écartent avec étonnement._

SCÈNE V.

LES MÊMES, MONSIEUR DE SAINT-VALLIER, _grand deuil, barbe et cheveux blancs._

MONSIEUR DE SAINT-VALLIER, _au roi._

Si! je vous parlerai!

LE ROI.

Monsieur de Saint-Vallier!

MONSIEUR DE SAINT-VALLIER, _immobile au seuil._

C'est ainsi qu'on me nomme.

_Le roi fait un pas vers lui avec colère. Triboulet l'arrête._

TRIBOULET.

Oh! sire! laissez-moi haranguer le bonhomme.

_À monsieur de Saint-Vallier, avec une attitude théâtrale._

Monseigneur!--Vous aviez conspiré contre nous, Nous vous avons fait grâce en roi clément et doux. C'est au mieux. Quelle rage à présent vient vous prendre D'avoir des petits-fils de monsieur votre gendre? Votre gendre est affreux, mal bâti, mal tourné, Marqué d'une verrue au beau milieu du né, Borgne, disent les uns, velu, chétif et blême, Ventru comme monsieur,

_Il montre monsieur de Cossé, qui se cabre._

Bossu comme moi-même. Qui verrait votre fille à son côté rirait. Si le roi n'y mettait bon ordre, il vous ferait Des petits-fils tortus, des petits-fils horribles, Roux, brèche-dents, manqués, effroyables, risibles, Ventrus comme monsieur,

_Montrant encore monsieur de Cossé, qu'il salue et qui s'indigne._

Et bossus comme moi! Votre gendre est trop laid!--laissez faire le roi, Et vous aurez un jour des petits-fils ingambes Pour vous tirer la barbe et vous grimper aux jambes.

_Les courtisans applaudissent Triboulet avec des huées et des éclats de rire._

MONSIEUR DE SAINT-VALLIER, _sans regarder le bouffon._

Une insulte de plus!--Vous, sire, écoutez-moi Comme vous le devez, puisque vous êtes roi! Vous m'avez fait un jour mener pieds nus en Grève, Là, vous m'avez fait grâce, ainsi que dans un rêve, Et je vous ai béni, ne sachant en effet Ce qu'un roi cache au fond d'une grâce qu'il fait. Or, vous aviez caché ma honte dans la mienne. Oui, sire, sans respect pour une race ancienne, Pour le sang de Poitiers, noble depuis mille ans, Tandis que, revenant de la Grève à pas lents, Je priais dans mon cœur le dieu de la victoire Qu'il vous donnât mes jours de vie en jours de gloire, Vous, François de Valois, le soir du même jour, Sans crainte, sans pitié, sans pudeur, sans amour, Dans votre lit, tombeau de la vertu des femmes, Vous avez froidement, sous vos baisers infâmes, Terni, flétri, souillé, déshonoré, brisé Diane de Poitiers, comtesse de Brezé! Quoi! lorsque j'attendais l'arrêt qui me condamne, Tu courais donc au Louvre, ô ma chaste Diane! Et lui, ce roi, sacré chevalier par Bayard, Jeune homme auquel il faut des plaisirs de vieillard, Pour quelques jours de plus dont Dieu seul sait le compte Ton père sous ses pieds, te marchandait ta honte, Et cet affreux tréteau, chose horrible à penser! Qu'un matin le bourreau vint en Grève dresser, Avant la fin du jour devait être, ô misère! Ou le lit de la fille, ou l'échafaud du père! Ô Dieu! qui nous jugez, qu'avez-vous dit là-haut, Quand vos regards ont vu sur ce même échafaud Se vautrer, triste et louche, et sanglante et souillée, La luxure royale en clémence habillée? Sire! en faisant cela, vous avez mal agi. Que du sang d'un vieillard le pavé fût rougi, C'était bien. Ce vieillard, peut-être respectable, Le méritait, étant de ceux du connétable. Mais que pour le vieillard vous ayez pris l'enfant, Que vous ayez broyé sous un pied triomphant La pauvre femme en pleurs, à s'effrayer trop prompte, C'est une chose impie, et dont vous rendrez compte! Vous avez dépassé votre droit d'un grand pas. Le père était à vous, mais la fille, non pas. Ah! vous m'avez fait grâce!--Ah! vous nommez la chose Une grâce! et je suis un ingrat, je suppose! --Sire, au lieu d'abuser ma fille, bien plutôt Que n'êtes-vous venu vous-même en mon cachot! Je vous aurais crié:--Faites-moi mourir, grâce! Oh! grâce pour ma fille et grâce pour ma race! Oh! faites-moi mourir! la tombe et non l'affront! Pas de tête plutôt qu'une souillure au front! Oh! monseigneur le roi, puisqu'ainsi l'on vous nomme, Croyez-vous qu'un chrétien, un comte, un gentilhomme, Soit moins décapité, répondez, monseigneur, Quand, au lieu de la tête, il lui manque l'honneur? --J'aurais dit cela, sire, et le soir, dans l'église, Dans mon cercueil sanglant baisant ma barbe grise, Ma Diane au cœur pur, ma fille au front sacré, Honorée, eût prié pour son père honoré! --Sire, je ne viens pas redemander ma fille; Quand on n'a plus d'honneur, on n'a plus de famille. Qu'elle vous aime ou non d'un amour insensé, Je n'ai rien à reprendre où la honte a passé. Gardez-la.--Seulement je me suis mis en tête De venir vous troubler ainsi dans chaque fête, Et jusqu'à ce qu'un père, un frère ou quelque époux, --La chose arrivera,--nous ait vengés de vous, Pâle, à tous vos banquets, je reviendrai vous dire: --Vous avez mal agi, vous avez mal fait, sire!-- Et vous m'écouterez, et votre front terni Ne se relèvera que quand j'aurai fini. Vous voudrez, pour forcer ma vengeance à se taire, Me rendre au bourreau. Non. Vous ne l'oserez faire, De peur que ce ne soit mon spectre qui demain

_Montrant sa tête._

Revienne vous parlez,--cette tête à la main!

LE ROI, _comme suffoqué de colère._

On s'oublie à ce point d'audace et de délire!...--

_À monsieur de Pienne._

Duc! arrêtez monsieur!

_Monsieur de Pienne fait un signe, et deux hallebardiers se placent de chaque côté de monsieur de Saint-Villier._

TRIBOULET, _riant._

Le bonhomme est fou, sire!

MONSIEUR DE SAINT-VALLIER, _levant le bras._

Soyez maudits tous deux!--

_Au roi._

Sire, ce n'est pas bien. Sur le lion mourant vous lâchez votre chien!

_À Triboulet._

Qui que tu sois, valet à langue de vipère, Qui fais risée ainsi de la douleur d'un père, Sois maudit!--

_Au roi_

J'avais droit d'être par vous traité Comme une Majesté par une Majesté. Vous êtes roi, moi père, et l'âge vaut le trône. Nous avons tous les deux au front une couronne Où nul de doit lever de regards insolents, Vous, de fleurs de lis d'or, et moi, de cheveux blancs. Roi, quand un sacrilége ose insulter la vôtre, C'est vous qui la vengez;--c'est Dieu qui venge l'autre.

II

SALTABADIL

ACTE DEUXIÈME

_Le recoin le plus désert du cul-de-sac Bussy. À droite, une petite maison de discrète apparence, avec une petite cour entourée d'un mur qui occupe une partie du théâtre. Dans cette cour, quelques arbres, un banc de pierre. Dans le mur, une porte qui donne sur la rue; sur le mur, une terrasse étroite couverte d'un toit supporté par des arcades dans le goût de la renaissance.--La porte du premier étage de la maison donne sur une terrasse, qui communique avec la cour par un degré.--À gauche, les murs très-hauts des jardins de l'hôtel de Cossé.--Au fond, des maisons éloignées; le clocher de Saint-Séverin._

SCÈNE PREMIÈRE.

TRIBOULET, SALTABADIL. _--Pendant une partie de la scène,_ MONSIEUR DE PIENNE et MONSIEUR DE GORDES _au fond du théâtre._

_Triboulet, enveloppé d'un manteau et sans aucun de ses attributs de bouffon, paraît dans la rue et se dirige vers la porte pratiquée dans le mur. Un homme vêtu de noir et également couvert d'une cape, dont le bas est relevé par une épée, le suit._

TRIBOULET, _rêveur._

Ce vieillard m'a maudit!

L'HOMME, _le saluant_.

Monsieur

TRIBOULET, _se détournant avec humeur._

Ah!

_Cherchant dans sa poche._

Je n'ai rien.

L'HOMME.

Je ne demande rien, monsieur! fi donc!

TRIBOULET, _lui faisant signe de le laisser tranquille et de s'éloigner._

C'est bien!

_Entrent monsieur de Pienne et monsieur de Gordes, qui s'arrêtent en observation au fond du théâtre._

L'HOMME, _le saluant_.

Monsieur me juge mal. Je suis homme d'épée.

TRIBOULET, _reculant._

Est-ce un voleur?

L'HOMME, _s'approchant d'un air doucereux_.

Monsieur a la mine occupée. Je vous vois tous les soirs de ce côté rôder. Vous avez l'air d'avoir une femme à garder!

TRIBOULET, _à part._

Diable!

_Haut._

Je ne dis pas mes affaires aux autres.

_Il veut passer outre; l'homme le retient._

L'HOMME.

Mais c'est pour votre bien qu'on se mêle des vôtres. Si vous me connaissiez, vous me traiteriez mieux.

_S'approchant._

Peut-être à votre femme un fat fait les doux yeux, Et vous êtes jaloux?

TRIBOULET, _impatienté_.

Que voulez-vous, en somme?

L'HOMME, _avec un sourire aimable, bas et vite_.

Pour quelque paraguante on vous tûra votre homme.

TRIBOULET, _respirant_.

Ah! c'est fort bien!

L'HOMME.

Monsieur, vous voyez que je suis Un honnête homme

TRIBOULET.

Peste!

L'HOMME.

Et que si je vous suis C'est pour de bons desseins.

TRIBOULET.

Oui, certe, un homme utile!

L'HOMME, _modestement_.

Le gardien de l'honneur des dames de la ville.

TRIBOULET.

Et combien prenez-vous pour tuer un galant?

L'HOMME.

C'est selon le galant qu'on tue,--et le talent Qu'on a.

TRIBOULET.

Pour dépêcher un grand seigneur?

L'HOMME.

Ah! diantre! On court plus d'un péril de coups d'épée au ventre. Ces gens-là sont armés. On y risque sa chair. Le grand seigneur est cher.

TRIBOULET.

Le grand seigneur est cher! Est-ce que les bourgeois, par hasard, se permettent De se faire tuer entre eux?

L'HOMME, _souriant_.

Mais ils s'y mettent! --C'est un luxe pourtant,--luxe, vous comprenez, Qui reste en général parmi les gens bien nés. Il est quelques faquins qui, pour de grosses sommes, Tiennent à se donner des airs de gentilhommes, Et me font travailler.--Mais ils me font pitié. --On me donne moitié d'avance, et la moitié Après.--

TRIBOULET, _hochant la tête._

Oui, vous risquez le gibet, le supplice

L'HOMME, _souriant_.

Non, non, nous redevons un droit à la police.

TRIBOULET.

Tant pour un homme?

L'HOMME, _avec un signe affirmatif_.

À moins... que vous dirai-je, moi? Qu'on n'ait tué, mon Dieu... qu'on n'ait tué... le roi!

TRIBOULET.

Et comment t'y prends-tu?

L'HOMME.

Monsieur, je tue en ville Ou chez moi, comme on veut.

TRIBOULET.

Ta manière est civile.

L'HOMME.

J'ai pour aller en ville un estoc bien pointu. J'attends l'homme le soir

TRIBOULET.

Chez toi, comment fais-tu?

L'HOMME.

J'ai ma sœur Maguelonne, une fort belle fille Qui danse dans la rue et qu'on trouve gentille. Elle attire chez nous le galant une nuit

TRIBOULET.

Je comprends.

L'HOMME.

Vous voyez, cela se fait sans bruit, C'est décent.--Donnez-moi, monsieur, votre pratique. Vous en serez content. Je ne tiens pas boutique, Je ne fais pas d'éclats. Surtout je ne suis point De ces gens à poignard, serrés dans leur pourpoint, Qui vont se mettre dix pour la moindre équipée, Bandits dont le courage est court comme l'épée.

_Il tire de dessous sa cape une épée démesurément longue._

Voici mon instrument.--

_Triboulet recule d'effroi._

Pour vous servir.

TRIBOULET, _considérant l'épée avec surprise._

Vraiment! --Merci, je n'ai besoin de rien pour le moment.

L'HOMME, _remettant l'épée au fourreau._

Tant pis.--Quand vous voudrez me voir, je me promène Tous les jours à midi devant l'hôtel du Maine. Mon nom, Saltabadil.

TRIBOULET.

Bohême?

L'HOMME, _saluant._

Et bourguignon.

MONSIEUR DE GORDES, _écrivant sur ses tablettes au fond du théâtre._

_Bas, à monsieur de Pienne_

Un homme précieux, et dont je prends le nom.

L'HOMME, _à Triboulet_.

Monsieur, ne pensez pas mal de moi, je vous prie.

TRIBOULET.

Non. Que diable! il faut bien avoir une industrie!

L'HOMME.

À moins de mendier et d'être un fainéant, Un gueux.--J'ai quatre enfants

TRIBOULET.

Qu'il serait malséant De ne plus élever...--

_Le congédiant._

Le ciel vous tienne en joie!

MONSIEUR DE PIENNE, _à monsieur de Gordes, au fond, montrant Triboulet_.

Il fait grand jour encor, je crains qu'il ne vous voie.

_Tous deux sortent._

TRIBOULET, _à l'homme_.

Bonsoir!

L'HOMME, _le saluant_.

Adiusias. Tout votre serviteur.

_Il sort._

TRIBOULET, _le regardant s'éloigner_.

Nous sommes tous les deux à la même hauteur. Une langue acérée, une lame pointue. Je suis l'homme qui rit, il est l'homme qui tue.

SCÈNE II.

_L'homme disparu, Triboulet ouvre doucement la petite porte pratiquée dans le mur de la cour; il regarde au dehors avec précaution, puis il tire la clef de la serrure et referme soigneusement la porte en dedans; il fait quelques pas dans la cour d'un air soucieux et préoccupé._

TRIBOULET, _seul._

Ce vieillard m'a maudit...--Pendant qu'il me parlait, Pendant qu'il me criait:--Oh! sois maudit, valet!-- Je raillais sa douleur.--Oh! oui, j'étais infâme, Je riais, mais j'avais l'épouvante dans l'âme.--

_Il va s'asseoir sur le petit banc près de la table de pierre._

Maudit!

_Profondément rêveur et la main sur son front._

Ah! la nature et les hommes m'ont fait Bien méchant, bien cruel et bien lâche, en effet. Ô rage! être bouffon! ô rage! être difforme! Toujours cette pensée! et, qu'on veille ou qu'on dorme, Quand du monde en rêvant vous avez fait le tour, Retomber sur ceci: Je suis bouffon de cour! Ne vouloir, ne pouvoir, ne devoir et ne faire Que rire!--Quel excès d'opprobre et de misère! Quoi! ce qu'ont les soldats ramassés en troupeau Autour de ce haillon qu'ils appellent drapeau, Ce qui reste, après tout, au mendiant d'Espagne, À l'esclave en Tunis, au forçat dans son bagne, À tout homme ici-bas qui respire et se meut, Le droit de ne pas rire et de pleurer s'il veut, Je ne l'ai pas!--Ô Dieu! triste et l'humeur mauvaise, Pris dans un corps mal fait où je suis mal à l'aise, Tout rempli de dégoût de ma difformité, Jaloux de toute force et de toute beauté, Entouré de splendeurs qui me rendent plus sombre, Parfois, farouche et seul, si je cherche un peu l'ombre, Si je veux recueillir et calmer un moment Mon âme qui sanglote et pleure amèrement, Mon maître tout à coup survient, mon joyeux maître, Qui, tout-puissant, aimé des femmes, content d'être, À force de bonheur oubliant le tombeau, Grand, jeune, et bien portant, et roi de France, et beau, Me pousse avec le pied dans l'ombre où je soupire, Et me dit en bâillant: Bouffon, fais-moi donc rire! --Ô pauvre fou de cour!--C'est un homme après tout! --Eh bien! la passion qui dans son âme bout, La rancune, l'orgueil, la colère hautaine, L'envie et la fureur dont sa poitrine est pleine, Le calcul éternel de quelque affreux dessein, Tous ces noirs sentiments qui lui rongent le sein, Sur un signe du maître, en lui-même il les broie, Et, pour quiconque en veut, il en fait de la joie! --Abjection! s'il marche, ou se lève, ou s'assied, Toujours il sent le fil qui lui tire le pied. --Mépris de toute part!--Tout homme l'humilie. Ou bien c'est une reine, une femme jolie, Demi-nue et charmante, et dont il voudrait bien, Qui le laisse jouer sur son lit, comme un chien! Aussi, mes beaux seigneurs, mes railleurs gentilhommes, Hun! comme il vous hait bien! quels ennemis nous sommes! Comme il vous fait parfois payer cher vos dédains! Comme il sait leur trouver des contre-coups soudains! Il est le noir démon qui conseille le maître. Vos fortunes, messieurs, n'ont plus le temps de naître, Et, sitôt qu'il a pu dans ses ongles saisir Quelque belle existence, il l'effeuille à plaisir! --Vous l'avez fait méchant!--Ô douleur! est-ce vivre? Mêler du fiel au vin dont un autre s'enivre. Si quelque bon instinct germe en soi, l'effacer, Étourdir de grelots l'esprit qui veut penser, Traverser chaque jour, comme un mauvais génie, Des fêtes qui pour vous ne sont qu'une ironie, Démolir le bonheur des heureux, par ennui, N'avoir d'ambition qu'aux ruines d'autrui, Et contre tous, partout où le hasard vous pose, Porter toujours en soi, mêler à toute chose, Et garder, et cacher sous un rire moqueur Un fond de vieille haine extravasée au cœur! Oh! je suis malheureux!--

_Se levant du banc de pierre où il est assis._

Mais ici que m'importe? Suis-je pas un autre homme en passant cette porte? Oublions un instant le monde dont je sors. Ici je ne dois rien apporter du dehors.

_Retombant dans sa rêverie._

Suis-je fou?

_Il va à la porte de la maison et frappe. Elle s'ouvre. Une jeune fille, vêtue de blanc, en sort, et se jette joyeusement dans ses bras._

SCÈNE III.

TRIBOULET, BLANCHE, _ensuite_ DAME BÉRARDE.

TRIBOULET.

Ma fille!

_Il la serre sur sa poitrine avec transport._

Oh! mets tes bras à l'entour de mon cou! --Sur mon cœur!--Près de toi, tout rit, rien ne me pèse, Enfant, je suis heureux et je respire à l'aise!

_Il l'a regarde d'un œil enivré._

--Plus belle tous les jours!--Tu ne manques de rien, Dis?--Es-tu bien ici?--Blanche, embrasse-moi bien!

BLANCHE, _dans ses bras_.

Comme vous êtes bon, mon père!

TRIBOULET, _s'asseyant_.

Non, je t'aime, Voilà tout. N'es-tu pas ma vie et mon sang même? Si je ne t'avais point, qu'est-ce que je ferais, Mon Dieu!

BLANCHE, _lui posant la main sur le front_.

Vous soupirez: quelques chagrins secrets, N'est-ce pas? Dites-les à votre pauvre fille. Hélas! je ne sais pas, moi, quelle est ma famille.

TRIBOULET.

Enfant, tu n'en as pas.

BLANCHE.

J'ignore votre nom.

TRIBOULET.

Que t'importe mon nom?

BLANCHE.

Nos voisins de Chinon, De la petite ville où je fus élevée, Me croyaient orpheline avant votre arrivée.

TRIBOULET.

J'aurais dû t'y laisser. C'eût été plus prudent. Mais je ne pouvais plus vivre ainsi cependant. J'avais besoin de toi, besoin d'un cœur qui m'aime.

_Il la serre de nouveau dans ses bras._

BLANCHE.

Si vous ne voulez pas me parler de vous-même

TRIBOULET.

Ne sors jamais!

BLANCHE.

Je suis ici depuis deux mois, Je suis allée en tout à l'église huit fois.

TRIBOULET.

Bien.

BLANCHE.

Mon bon père, au moins parlez-moi de ma mère!

TRIBOULET.

Oh! ne réveille pas une pensée amère; Ne me rappelle pas qu'autrefois j'ai trouvé, --Et, si tu n'étais là, je dirais: j'ai rêvé,-- Une femme contraire à la plupart des femmes, Qui dans ce monde, où rien n'appareille les âmes, Me voyant seul, infirme, et pauvre, et détesté, M'aima pour ma misère et ma difformité. Elle est morte, emportant dans la tombe avec elle L'angélique secret de son amour fidèle, De son amour, passé sur moi comme un éclair, Rayon du paradis tombé dans mon enfer! Que la terre, toujours à nous recevoir prête, Soit légère à ce sein qui reposa ma tête! --Toi seule m'es restée!--

_Levant les yeux au ciel._

Eh bien! mon Dieu, merci!

_Il pleure et cache son front dans ses mains._

BLANCHE.

Que vous devez souffrir! vous voir pleurer ainsi, Non, je ne le veux pas, non, cela me déchire!

TRIBOULET.

Et que dirais-tu donc si tu me voyais rire?

BLANCHE.

Mon père, qu'avez-vous? dites-moi votre nom. Oh! versez dans mon sein toutes vos peines!

TRIBOULET.

Non. À quoi bon me nommer? Je suis ton père.--Écoute: Hors d'ici, vois-tu bien, peut-être on me redoute, Qui sait? l'un me méprise et l'autre me maudit. Mon nom, qu'en ferais-tu, quand je te l'aurais dit? Je veux ici du moins, je veux, en ta présence, Dans ce seul coin du monde où tout soit innocence, N'être pour toi qu'un père, un père vénéré, Quelque chose de saint, d'auguste et de sacré!

BLANCHE.

Mon père!

TRIBOULET, _la serrant avec emportement dans ses bras._

Est-il ailleurs un cœur qui me réponde? Oh! je t'aime pour tout ce que je hais au monde! --Assieds-toi près de moi. Viens, parlons de cela. Dis, aimes-tu ton père? Et, puisque nous voilà Ensemble, et que ta main entre mes mains repose, Qu'est-ce donc qui nous force à parler d'autre chose? Hé fille, ô seul bonheur que le ciel m'ait permis. D'autres ont des parents, des frères, des amis, Une femme, un mari, des vassaux, un cortège D'aïeux et d'alliés, plusieurs enfants, que sais-je? Moi, je n'ai que toi seule! Un autre est riche,--eh bien! Toi seule es mon trésor et toi seule es mon bien! Un autre croit en Dieu. Je ne crois qu'en ton âme! D'autres ont la jeunesse et l'amour d'une femme, Ils ont l'orgueil, l'éclat, la grâce et la santé, Ils sont beaux; moi, vois-tu, je n'ai que ta beauté! Chère enfant!--Ma cité, mon pays, ma famille, Mon épouse, ma mère, et ma sœur, et ma fille, Mon bonheur, ma richesse, et mon culte, et ma loi, Mon univers, c'est toi, toujours toi, rien que toi! De tout autre côté ma pauvre âme est froissée. --Oh! si je te perdais!...--Non, c'est une pensée Que je ne pourrais pas supporter un moment! --Souris-moi donc un peu.--Ton sourire est charmant. Oui, c'est toute ta mère!--elle était aussi belle. Tu te passes souvent la main au front comme elle, Comme pour l'essuyer; car il faut au cœur pur Un front tout innocence et des yeux tout azur. Tu rayonnes pour moi d'une angélique flamme, À travers ton beau corps mon âme voit ton âme: Même les yeux fermés, c'est égal, je te vois. Le jour me vient de toi. Je me voudrais parfois Aveugle et l'œil voilé d'obscurité profonde, Afin de n'avoir pas d'autre soleil au monde!

BLANCHE.

Oh! que je voudrais bien vous rendre heureux!

TRIBOULET.

Qui? moi? Je suis heureux ici! quand je vous aperçoi, Ma fille, c'est assez pour que mon cœur se fonde.

_Il lui passe la main dans les cheveux en souriant._

Oh! les beaux cheveux noirs! enfant, vous étiez blonde, Qui le croirait?

BLANCHE, _prenant un air caressant_.

Un jour, avant le couvre-feu, Je voudrais bien sortir et voir Paris un peu.

TRIBOULET, _impétueusement_.

Jamais, jamais!--Ma fille, avec dame Bérarde Tu n'es jamais sortie, au moins?

BLANCHE, _tremblante_.

Non.

TRIBOULET.

Prends-y garde!

BLANCHE.

Je ne vais qu'à l'église.

TRIBOULET, _à part._

Ô ciel! on la verrait, On la suivrait, peut-être on me l'enlèverait! La fille d'un bouffon, cela se déshonore, Et l'on ne fait qu'en rire! oh!--

_Haut._

Je t'en prie encore, Reste ici renfermée! Enfant, si tu savais Comme l'air de Paris aux femmes est mauvais! Comme les débauchés vont courant par la ville! Oh! les seigneurs surtout

_Levant les yeux au ciel_

Ô Dieu! dans cet asile, Fais croître sous tes yeux, préserve des douleurs Et du vent orageux qui flétrit d'autres fleurs, Garde de toute haleine impure, même en rêve, Pour qu'un malheureux père, à ses heures de trêve En puisse respirer le parfum abrité, Cette rose de grâce et de virginité!

_Il cache sa tête dans ses mains et pleure._

BLANCHE.

Je ne parlerai plus de sortir; mais, par grâce, Ne pleurez pas ainsi!

TRIBOULET.

Non, cela me délasse. J'ai tant ri l'autre nuit!

_Se levant._

Mais c'est trop m'oublier. Blanche, il est temps d'aller reprendre mon collier. Adieu.

_Le jour baisse._

BLANCHE, _l'embrassant_.

Reviendrez-vous bientôt, dites?

TRIBOULET.

Peut-être. Vois-tu, ma pauvre enfant, je ne suis pas mon maître.

_Appelant._

Dame Bérarde!

_Une vieille duègne paraît à la porte de la maison._

DAME BÉRARDE.

Quoi, monsieur?

TRIBOULET.