Chapter 2
Sans doute, si l'on ne considère que le peu d'importance de l'ouvrage et de l'auteur dont il est ici question, la mesure ministérielle qui les frappe n'est pas grand'chose. Ce n'est qu'un méchant petit coup d'État littéraire, qui n'a d'autre mérite que de ne pas trop dépareiller la collection d'actes arbitraires à laquelle il fait suite. Mais, si l'on s'élève plus haut, on verra qu'il ne s'agit pas seulement dans cette affaire d'un drame et d'un poëte, mais, nous l'avons dit en commençant, que la liberté et la propriété sont toutes deux, sont tout entières engagées dans la question. Ce sont là de hauts et sérieux intérêts; et, quoique l'auteur soit obligé d'entamer cette importante affaire par un simple procès commercial au Théâtre-Français, ne pouvant attaquer directement le ministère, barricadé derrière les fins de non-recevoir du conseil d'État, il espère que sa cause sera aux yeux de tous une grande cause, le jour où il se présentera à la barre du tribunal consulaire, avec la liberté à sa droite et la propriété à sa gauche. Il parlera lui-même, au besoin, pour l'indépendance de son art. Il plaidera son droit fermement, avec gravité et simplicité, sans haine des personnes et sans crainte aussi. Il compte sur le concours de tous, sur l'appui franc et cordial de la presse, sur la justice de l'opinion, sur l'équité des tribunaux. Il réussira, il n'en doute pas. L'état de siége sera levé dans la cité littéraire comme dans la cité politique.
Quand cela sera fait, quand il aura rapporté chez lui, intacte, inviolable et sacrée, sa liberté de poëte et de citoyen, il se remettra paisiblement à l'œuvre de sa vie dont on l'arrache violemment et qu'il eût voulu ne jamais quitter un instant. Il a sa besogne à faire, il le sait, et rien ne l'en distraira. Pour le moment un rôle politique lui vient; il ne l'a pas cherché, il l'accepte. Vraiment, le pouvoir qui s'attaque à nous n'aura pas gagné grand'chose à ce que nous, hommes d'art, nous quittions notre tâche consciencieuse, tranquille, sincère, profonde, notre tâche sainte, notre tâche du passé et de l'avenir, pour aller nous mêler, indignés, offensés et sévères, à cet auditoire irrévérent et railleur qui depuis quinze ans regarde passer, avec des huées et des sifflets, quelques pauvres diables de gâcheurs politiques, lesquels s'imaginent qu'ils bâtissent un édifice social parce qu'ils vont tous les jours à grand'peine, suant et soufflant, brouetter des tas de projets de lois des Tuileries au Palais-Bourbon et du Palais-Bourbon au Luxembourg!
30 novembre 1832
PERSONNAGES
FRANÇOIS PREMIER.
TRIBOULET.
BLANCHE.
MONSIEUR DE SAINT-VALLIER.
SALTABADIL.
MAGUELONNE.
CLÉMENT MAROT.
MONSIEUR DE PIENNE.
MONSIEUR DE GORDES.
MONSIEUR DE PARDAILLAN.
MONSIEUR DE BRION.
MONSIEUR DE MONTCHENU.
MONSIEUR DE MONTMORENCY.
MONSIEUR DE COSSÉ.
MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.
MADAME DE COSSÉ.
DAME BÉRARDE.
Un Gentilhomme de la reine. Un Valet du roi. Un médecin. Seigneurs, Pages. Gens du Peuple.
Paris, 152..
I
MONSIEUR DE SAINT-VALLIER
ACTE PREMIER
_Une fête de nuit au Louvre. Salles magnifiques pleines d'hommes et de femmes en parure. Flambeaux, musique, danse, éclats de rire--des valets portent des plats d'or et des vaisselles d'émail; des groupes de seigneurs et de dames passent sur le théâtre.--La fête tire à sa fin; l'aube blanchit les vitraux. Une certaine liberté règne; la fête a un peu le caractère d'une orgie.--Dans l'architecture, dans les ameublements, dans les vêtements, le goût de la renaissance._
SCÈNE PREMIÈRE
LE ROI,--_comme l'a peint Titien_.--MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.
LE ROI.
Comte, je veux mener à fin cette aventure. Une femme bourgeoise, et de naissance obscure Sans doute, mais charmante!
MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.
Et vous la rencontrez Le dimanche à l'église?
LE ROI.
À Saint-Germain-des-Prés. J'y vais chaque dimanche.
MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.
Et voilà tout à l'heure Deux mois que cela dure?
LE ROI.
Oui.
MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.
La belle demeure?
LE ROI.
Au cul-de-sac Bussy.
MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.
Près de l'hôtel Cossé?
LE ROI, _avec un signe affirmatif._
Dans l'endroit où l'on trouve un grand mur.
MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.
Ah! je sais, Et vous la suivez, sire?
LE ROI.
Une farouche vieille Qui lui garde les yeux, et la bouche et l'oreille, Est toujours là.
MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.
Vraiment?
LE ROI.
Et le plus curieux, C'est que le soir un homme, à l'air mystérieux, Très-bien enveloppé, pour se glisser dans l'ombre, D'une cape fort noire et de la nuit fort sombre, Entre dans la maison.
MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.
Hé! faites de même!
LE ROI.
Hein! La maison est fermée et murée au prochain!
MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.
Par Votre Majesté quand la dame est suivie, Vous a-t-elle parfois donné signe de vie?
LE ROI.
Mais, à certains regards, je crois, sans trop d'erreur, Qu'elle n'a pas pour moi d'insurmontable horreur.
MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.
Sait-elle que le roi l'aime?
LE ROI, _avec un signe négatif._
Je me déguise D'une livrée en laine et d'une robe grise.
MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY, _riant_.
Je vois que vous aimez d'un amour épuré Quelque auguste Toinon, maîtresse d'un curé!
_Entrent plusieurs seigneurs et Triboulet._
LE ROI, _à monsieur de la Tour-Landry._
Chut! on vient.--En amour il faut savoir se taire Quand on veut réussir.
_Se tournant vers Triboulet, qui s'est approché pendant ces dernières paroles et les a entendues._
N'est-ce pas?
TRIBOULET.
Le mystère Est la seule enveloppe où la fragilité D'une intrigue d'amour puisse être en sûreté.
SCÈNE II.
LE ROI, TRIBOULET, MONSIEUR DE GORDES, _plusieurs Seigneurs. Les seigneurs superbement vêtus. Triboulet, dans son costume de fou, comme l'a peint Boniface._
_Le roi regarde passer un groupe de femmes._
MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.
Madame de Vendosme est divine!
MONSIEUR DE GORDES.
Mesdames D'Albe et de Montchevreuil sont de fort belles femmes.
LE ROI.
Madame de Cossé les passe toutes trois.
MONSIEUR DE GORDES.
Madame de Cossé! sire, baissez la voix.
_Lui montrant monsieur de Cossé, qui passe au fond du théâtre. __--Monsieur de Cossé, court et ventru, «un des quatre plus gros gentilhommes de France,» dit Brantôme._
Le mari vous entend. LE ROI.
Hé! mon cher Simiane, Qu'importe!
MONSIEUR DE GORDES.
Il l'ira dire à madame Diane.
LE ROI.
Qu'importe!
_Il va au fond du théâtre parler à d'autres femmes qui passent._
TRIBOULET, _à monsieur de Gordes._
Il va fâcher Diane de Poitiers. Il ne lui parle pas depuis huit jours entiers.
MONSIEUR DE GORDES.
S'il l'allait renvoyer à son mari?
TRIBOULET.
J'espère Que non.
MONSIEUR DE GORDES.
Elle a payé la grâce de son père. Partant, quitte.
TRIBOULET.
À propos du sieur de Saint-Vallier, Quelle idée avait-il, ce vieillard singulier, De mettre dans un lit nuptial sa Diane, Sa fille, une beauté choisie et diaphane, Un ange que du ciel la terre avait reçu, Tout pêle-mêle avec un sénéchal bossu!
MONSIEUR DE GORDES.
C'est un vieux fou.--J'étais sur son échafaud même Quand il reçut sa grâce.--Un vieillard grave et blême. --J'étais plus près de lui que je ne suis de toi. --Il ne dit rien, sinon: Que Dieu garde le roi! Il est fou maintenant tout à fait.
LE ROI, _passant avec madame de Cossé._
Inhumaine! Vous partez!
MADAME DE COSSÉ, _soupirant._
Pour Soissons, où mon mari m'emmène.
LE ROI.
N'est-ce pas une honte, alors que tout Paris, Et les plus grands seigneurs et les plus beaux esprits, Fixent sur vous des yeux pleins d'amoureuse envie, À l'instant le plus beau d'une si belle vie, Quand tous faiseurs de duels et de sonnets, pour vous, Gardent leurs plus beaux vers et leurs plus fameux coups, À l'heure où vos beaux yeux, semant partout les flammes, Font sur tous leurs amants veiller toutes les femmes, Que vous, qui d'un tel lustre éblouissez la cour, Que, ce soleil parti, l'on doute s'il fait jour, Vous alliez, méprisant duc, empereur, roi, prince, Briller, astre bourgeois, dans un ciel de province!
MADAME DE COSSÉ.
Calmez-vous!
LE ROI.
Non, non, rien. Caprice original Que d'éteindre le lustre au beau milieu du bal!
_Entre monsieur de Cossé._
MADAME DE COSSÉ.
Voici mon jaloux, sire!
_Elle quitte vivement le roi._
LE ROI.
Ah! le diable ait son âme!
_À Triboulet._
Je n'en ai pas moins fait un quatrain à sa femme! Marot t'a-t-il montré ces derniers vers de moi?
TRIBOULET.
Je ne lis pas de vers de vous.--Des vers de roi Sont toujours très-mauvais.
LE ROI.
Drôle!
TRIBOULET.
Que la canaille Fasse rimer amour et jour vaille que vaille. Mais près de la beauté gardez vos lots divers, Sire, faites l'amour, Marot fera les vers. Roi qui rime déroge.
LE ROI, _avec enthousiasme._
Ah! rimer pour les belles, Cela hausse le cœur.--Je veux mettre des ailes À mon donjon royal.
TRIBOULET.
C'est en faire un moulin.
LE ROI.
Si je ne voyais là madame de Coislin, Je te ferais fouetter.
_Il court à madame de Coislin et paraît lui adresser quelques galanteries._
TRIBOULET, _à part_
Suis le vent qui t'emporte Aussi vers celle-là.
MONSIEUR DE GORDES, _s'approchant de Triboulet et lui faisant remarquer ce qui se passe au fond du théâtre._
Voici par l'autre porte Madame de Cossé. Je te gage ma foi Qu'elle laisse tomber son gant pour que le roi Le ramasse.
TRIBOULET.
Observons.
_Madame de Cossé, qui voit avec dépit les intentions du roi pour madame de Coislin, laisse en effet tomber son bouquet. Le roi quitte madame de Coislin et ramasse le bouquet de madame de Cossé, avec qui il entame une conversation qui paraît fort tendre._
MONSIEUR DE GORDES, _à Triboulet._
L'ai-je dit?
TRIBOULET.
Admirable!
MONSIEUR DE GORDES.
Voilà le roi repris!
TRIBOULET.
Une femme est un diable Très-perfectionné.
_Le roi serre la taille de madame de Cossé, et lui baise la main. Elle rit et babille gaiement. Tout à coup monsieur de Cossé entre par la porte du fond. Monsieur de Gordes le fait remarquer à Triboulet.--Monsieur de Cossé s'arrête, l'œil fixé sur le groupe du roi et de sa femme._
MONSIEUR DE GORDES, _à Triboulet._
Le mari!
MADAME DE COSSÉ, _apercevant son mari, au roi, qui la tient presque embrassée._
Quittons-nous!
_Elle glisse des mains du roi et s'enfuit._
TRIBOULET.
Que vient-il faire ici, ce gros ventru jaloux?
_Le roi s'approche du buffet au fond et se fait verser à boire._
MONSIEUR DE COSSÉ, _s'avançant sur le devant du théâtre, tout rêveur._
_À part._
Que se disaient-ils?
_Il s'approche avec vivacité de monsieur de la Tour-Landry, qui lui fait signe qu'il a quelque chose à lui dire._
Quoi?
MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY, _mystérieusement._
Votre femme est bien belle!
_Monsieur de Cossé se rebiffe et va à monsieur de Gordes, qui paraît avoir quelque chose à lui confier._
MONSIEUR DE GORDES, _bas._
Qu'est-ce donc qui vous trotte ainsi par la cervelle? Pourquoi regardez-vous si souvent de côté?
_Monsieur de Cossé le quitte avec humeur et se trouve face à face avec Triboulet, qui l'attire d'un air discret dans un coin du théâtre, pendant que messieurs de Gordes et de la Tour-Landry rient à gorge déployée._
TRIBOULET, _bas à monsieur de Cossé._
Monsieur, vous avez l'air tout encharibotté!
_Il éclate de rire et tourne le dos à monsieur de Cossé, qui sort furieux._
LE ROI, _revenant._
Oh! que je suis heureux! Près de moi, non, Hercules Et Jupiter ne sont que des fats ridicules! L'Olympe est un taudis!--Ces femmes, c'est charmant! Je suis heureux! et toi?
TRIBOULET.
Considérablement.
Je ris tout bas du bal, des jeux, des amourettes; Moi, je critique, et vous, vous jouissez; vous êtes Heureux comme un roi, sire, et moi, comme un bossu.
LE ROI.
Jour de joie où ma mère en riant m'a conçu!
_Regardant monsieur de Cossé, qui sort._
Ce monsieur de Cossé seul dérange la fête. Comment te semble-t-il?
TRIBOULET.
Outrageusement bête.
LE ROI.
Ah! n'importe! excepté ce jaloux, tout me plaît. Tout pouvoir, tout vouloir, tout avoir, Triboulet! Quel plaisir d'être au monde, et qu'il fait bon de vivre! Quel bonheur!
TRIBOULET.
Je crois bien, sire, vous êtes ivre!
LE ROI.
Mais là-bas j'aperçois... les beaux yeux! les beaux bras!
TRIBOULET.
Madame de Cossé?
LE ROI.
Viens, tu nous garderas!
_Il chante._
Vivent les gais dimanches Du peuple de Paris! Quand les femmes sont blanches
TRIBOULET, _chantant._
Quand les hommes sont gris.
_Ils sortent. Entrent plusieurs gentilhommes._
SCÈNE III.
MONSIEUR DE GORDES, MONSIEUR DE PARDAILLAN, _jeune page blond_; MONSIEUR DE VIC, _maître_ CLÉMENT MAROT, _en habit de valet de chambre du roi; puis_ MONSIEUR DE PIENNE, _un ou deux gentilhommes. De temps en temps_ MONSIEUR DE COSSÉ, _qui se promène d'un air rêveur et très-sérieux._
CLÉMENT MAROT, _saluant monsieur de Gordes._
Que savez-vous ce soir?
MONSIEUR DE GORDES.
Rien; que la fête est belle, Que le roi s'amuse.
MAROT.
Ah! c'est une nouvelle! Le roi s'amuse? Ah! diable!
MONSIEUR DE COSSÉ, _qui passe derrière eux._
Et c'est très-malheureux; Car un roi qui s'amuse est un roi dangereux.
_Il passe outre._
MONSIEUR DE GORDES.
Ce pauvre gros Cossé me met la mort dans l'âme.
MAROT, _bas._
Il paraît que le roi serre de près sa femme?
_Monsieur de Gordes lui fait un signe affirmatif. Entre monsieur de Pienne._
MONSIEUR DE GORDES.
Eh! voilà ce cher duc!
_Ils se saluent._
MONSIEUR DE PIENNE, d'un air mystérieux.
Mes amis! du nouveau! Une chose à brouiller le plus sage cerveau! Une chose admirable! une chose risible! Une chose amoureuse! une chose impossible!
MONSIEUR DE GORDES.
Quoi donc?
MONSIEUR DE PIENNE.
_Il les ramasse en groupe autour de lui._
Chut!
_À Marot, qui est allé causer avec d'autres dans un coin._
Venez çà, maître Clément Marot!
MAROT, _approchant_.
Que me veut monseigneur?
MONSIEUR PIENNE.
Vous êtes un grand sot.
MAROT.
Je ne me croyais grand en aucune manière.
MONSIEUR PIENNE.
J'ai lu dans votre écrit du siége de Peschière Ces vers sur Triboulet? «Fou de tête écorné, Aussi sage à trente ans que le jour qu'il est né...--» Vous êtes un grand sot!
MAROT.
Que Cupido me damne Si je vous comprends!
MONSIEUR DE PIENNE.
Soit!
_À monsieur de Gordes._
Monsieur de Simiane,
_À monsieur de Pardaillan._
Monsieur de Pardaillan,
_Monsieur de Gordes, monsieur de Pardaillan, Marot et monsieur de Cossé, qui est venu se joindre au groupe, font cercle autour du duc._
devinez, s'il vous plaît. Une chose inouïe arrive à Triboulet.
MONSIEUR DE PARDAILLAN.
Il est devenu droit?
MONSIEUR DE COSSÉ.
On l'a fait connétable?
MAROT.
On l'a servi tout cuit par hasard sur la table?
MONSIEUR DE PIENNE.
Non. C'est plus drôle. Il a...--Devinez ce qu'il a.-- C'est incroyable!
MONSIEUR DE GORDES.
Un duel avec Gargantua!
MONSIEUR DE PIENNE.
Point.
MONSIEUR DE PARDAILLAN.
Un singe plus laid que lui?
MONSIEUR DE PIENNE.
Non pas.
MAROT.
Sa poche Pleine d'écus?
MONSIEUR DE COSSÉ.
L'emploi du chien du tourne-broche?
MAROT.
Un rendez-vous avec la Vierge au Paradis?
MONSIEUR DE GORDES.
Une âme, par hasard?
MONSIEUR DE PIENNE.
Je vous le donne en dix! Triboulet le bouffon, Triboulet le difforme, Cherchez bien ce qu'il a...--quelque chose d'énorme!
MAROT.
Sa bosse?
MONSIEUR DE PIENNE.
Non, il a...--Je vous le donne en cent! Une maîtresse!
_Tous éclatent de rire._
MAROT.
Ah! ah! le duc est fort plaisant.
MONSIEUR DE PARDAILLAN.
Le bon conte!
MONSIEUR DE PIENNE.
Messieurs, j'en jure sur mon âme, Et je vous ferai voir la porte de la dame. Il y va tous les soirs, vêtu d'un manteau brun, L'air sombre et furieux, comme un poëte à jeun. Je lui veux faire un tour. Rôdant à la nuit close, Près de l'hôtel Cossé, j'ai découvert la chose. Gardez-moi le secret.
MAROT.
Quel sujet de rondeau! Quoi! Triboulet la nuit se change en Cupido!
MONSIEUR DE PARDAILLAN, _riant._
Une femme à messer Triboulet
MONSIEUR DE GORDES, _riant._
Une selle Sur un cheval de bois!
MAROT, riant.
Je crois que la donzelle, Si quelque autre Bedfort débarquait à Calais, Aurait tout ce qu'il faut pour chasser les Anglais!
_Tous rient. Survient monsieur de Vic. Monsieur de Pienne met son doigt sur sa bouche._
MONSIEUR DE PIENNE.
Chut!
MONSIEUR DE PARDAILLAN, _à monsieur de Pienne._
D'où vient que le roi sort aussi vers la brune, Tous les jours et tout seul, comme cherchant fortune?
MONSIEUR DE PIENNE.
Vic nous dira cela.
MONSIEUR DE VIC.
Ce que je sais d'abord, C'est que Sa Majesté paraît s'amuser fort.
MONSIEUR DE COSSÉ.
Ah! ne m'en parlez pas!
MONSIEUR DE VIC.
Mais que je me soucie De quel côté le vent pousse sa fantaisie, Pourquoi le soir il sort, dans sa cape d'hiver, Méconnaissable en tout de vêtements et d'air, Si de quelque fenêtre il se fait une porte, N'étant pas marié, mes amis, que m'importe!
MONSIEUR DE COSSÉ, _hochant la tête._
Un roi,--les vieux seigneurs, messieurs, savent cela,-- Prend toujours chez quelqu'un tout le plaisir qu'il a. Gare à quiconque a sœur, femme ou fille à séduire! Un puissant en gaîté ne peut songer qu'à nuire. Il est bien des sujets de craindre là dedans. D'une bouche qui rit on voit toutes les dents.
MONSIEUR DE VIC, _bas aux autres._
Comme il a peur du roi!
MONSIEUR DE PARDAILLAN.
Sa femme fort charmante En a moins peur que lui.
MAROT.
C'est ce qui l'épouvante.
MONSIEUR DE GORDES.
Cossé, vous avez tort. Il est très-important De maintenir le roi gai, prodigue et content.
MONSIEUR DE PIENNE, _à monsieur de Gordes._
Je suis de ton avis, comte! un roi qui s'ennuie, C'est une jeune fille en noir, c'est un été de pluie.
MONSIEUR DE PARDAILLAN.
C'est un amour sans duel.
MONSIEUR DE VIC.
C'est un flacon plein d'eau.
MAROT, _bas._
Le roi revient avec Triboulet-Cupido.
_Entrent le roi et Triboulet. Les courtisans s'écartent avec respect._
SCÈNE IV.
LES MÊMES, LE ROI, TRIBOULET.
TRIBOULET, _entrant, et comme poursuivant une conversation commencée._
Des savants à la cour! monstruosité rare!
LE ROI.
Fais entendre raison à ma sœur de Navarre. Elle veut m'entourer de savants
TRIBOULET.
Entre nous, Convenez de ceci,--que j'ai bu moins que vous. Donc, sire, j'ai sur vous, pour bien juger les choses, Dans tous leurs résultats et dans toutes leurs causes, Un avantage immense, et même deux, je crois C'est de n'être pas gris et de n'être pas roi. --Plutôt que des savants, ayez ici la peste, La fièvre, et cætera!
LE ROI.
L'avis est un peu leste. Ma sœur veut m'entourer de savants!
TRIBOULET.
C'est bien mal De la part d'une sœur.--Il n'est pas d'animal, Pas de corbeau goulu, pas de loup, pas de chouette, Pas d'oison, pas de bœuf, pas même de poëte, Pas de mahométan, pas de théologien, Pas d'échevin flamand, pas d'ours et pas de chien, Plus laid, plus chevelu, plus repoussant de formes, Plus carapaçonné d'absurdités énormes, Plus hérissé, plus sale, et plus gonflé de vent, Que cet âne bâté qu'on appelle un savant! --Manquez-vous de plaisirs, de pouvoir, de conquêtes, Et de femmes en fleur pour parfumer vos fêtes?
LE ROI.
Hai... ma sœur Marguerite un soir m'a dit très-bas Que les femmes toujours ne me suffiraient pas, Et quand je m'ennuirai
TRIBOULET.
Médecine inouïe! Conseiller les savants à quelqu'un qui s'ennuie! Madame Marguerite est, vous en conviendrez, Toujours pour les partis les plus désespérés.
LE ROI.
Eh bien! pas de savants, mais cinq ou six poëtes
TRIBOULET.
Sire! j'aurais plus peur, étant ce que vous êtes, D'un poëte, toujours de rime barbouillé, Que Belzébuth n'a pas peur d'un goupillon mouillé.
LE ROI.
Cinq ou six
TRIBOULET.
Cinq ou six! c'est toute une écurie! C'est une académie, une ménagerie!
_Montrant Marot._
N'avons-nous pas assez de Marot que voici, Sans nous empoisonner de poëtes ainsi!
MAROT.
Grand merci!
_À part._
Le bouffon eût mieux fait de se taire!
TRIBOULET.
Les femmes, sire! ah Dieu! c'est le ciel, c'est la terre! C'est tout! Mais vous avez les femmes! vous avez Les femmes! laissez-moi tranquille! vous rêvez, De vouloir des savants!
LE ROI.
Moi, foi de gentilhomme! Je m'en soucie autant qu'un poisson d'une pomme.
_Éclats de rire dans un groupe au fond.--À Triboulet._
Tiens, voilà des muguets qui se raillent de toi.
_Triboulet va les écouter et revient._
TRIBOULET.
Non, c'est d'un autre fou.
LE ROI.
Bah! de qui donc?
TRIBOULET.
Du roi.
LE ROI.
Vrai! que chantent-ils?
TRIBOULET.
Sire, ils vous disent avare, Et qu'argent et faveurs s'en vont dans la Navarre, Qu'on ne fait rien pour eux.
LE ROI.
Oui, je les vois d'ici Tous les trois.--Montchenu, Brion, Montmorency
TRIBOULET.
Juste.
LE ROI.
Ces courtisans! engeance détestable! J'ai fait l'un amiral, le second connétable, Et l'autre, Montchenu, maître de mon hôtel. Ils ne sont pas contents! as-tu vu rien de tel?
TRIBOULET.
Mais vous pouvez encor, c'est justice à leur rendre, Les faire quelque chose.
LE ROI.
Et quoi?
TRIBOULET.
Faites-les pendre.
MONSIEUR DE PIENNE, _riant, aux trois seigneurs qui sont toujours au fond du théâtre_.
Messieurs, entendez-vous ce que dit Triboulet?
MONSIEUR DE BRION.
_Il jette sur le fou un regard de colère._
Oui, certe!
MONSIEUR DE MONTMORENCY.
Il le paîra!
MONSIEUR DE MONTCHENU.
Misérable valet!
TRIBOULET, _au roi._
Mais, sire, vous devez avoir parfois dans l'âme Un vide...--Autour de vous n'avoir pas de femme Dont l'œil vous dise non, dont le cœur dise oui!
LE ROI.
Qu'en sais-tu?
TRIBOULET.
N'être aimé que d'un cœur ébloui, Ce n'est pas être aimé.
LE ROI.
Sais-tu si pour moi-même Il n'est pas dans ce monde une femme qui m'aime?
TRIBOULET.
Sans vous connaître?
LE ROI.
Eh! oui.
_À part._
Sans compromettre ici Ma petite beauté du cul-de-sac Bussy.
TRIBOULET.
Une bourgeoise donc?
LE ROI.
Pourquoi non?
TRIBOULET, _vivement._
Prenez garde. Une bourgeoise! ô ciel! votre amour se hasarde. Les bourgeois sont parfois de farouches Romains. Quand on touche à leur bien, la marque en reste aux mains. Tenez, contentons-nous, fous et rois que nous sommes, Des femmes et des sœurs de vos bons gentilhommes.
LE ROI.
Oui, je m'arrangerais de la femme à Cossé.
TRIBOULET.
Prenez-la.
LE ROI, _riant._
C'est facile à dire et malaisé
À faire.
TRIBOULET.
Enlevons-la cette nuit.
LE ROI, _montrant monsieur de Cossé_
Et le comte?
TRIBOULET.
Et la Bastille?
LE ROI.
Oh! non.
TRIBOULET.
Pour régler votre compte, Faites-le duc.
LE ROI.
Il est jaloux comme un bourgeois. Il refusera tout, et crîra sur les toits.
TRIBOULET, _rêveur._
Cet homme est fort gênant: qu'on le paye ou l'exile
_Depuis quelques instants, monsieur de Cossé s'est rapproché par derrière du roi et du fou, il écoute leur conversation. Triboulet se frappe le front avec joie._
Mais il est un moyen commode, très-facile, Simple, auquel je devrais avoir déjà pensé.
_Monsieur de Cossé se rapproche et écoute._
--Faites couper la tête à monsieur de Cossé.
_Monsieur de Cossé recule tout effaré._
--... On suppose un complot avec l'Espagne ou Rome
MONSIEUR DE COSSÉ, _éclatant._
Oh! le petit satan!
LE ROI, _riant, et frappant sur l'épaule de monsieur Cossé._
_À Triboulet._
Là, foi de gentilhomme, Y penses-tu? couper la tête que voilà! Regarde cette tête, ami: vois-tu cela? S'il en sort une idée, elle est toute cornue.
TRIBOULET.
Comme le moule auquel elle était contenue.
MONSIEUR DE COSSÉ.
Couper ma tête!
TRIBOULET.
Eh bien?
LE ROI, _à Triboulet_.
Tu le pousses à bout?
TRIBOULET.
Que diable! on n'est pas roi pour se gêner en tout, Pour ne point se passer la moindre fantaisie.
MONSIEUR DE COSSÉ.
Me couper la tête! ah! j'en ai l'âme saisie!
TRIBOULET.
Mais c'est tout simple.--Où donc est la nécessité De ne vous pas couper la tête?
MONSIEUR DE COSSÉ.
En vérité!
Je te châtirai, drôle!
TRIBOULET.
Oh! je ne vous crains guère! Entouré de puissants auxquels je fais la guerre, Je ne crains rien, monsieur, car je n'ai sur le cou Autre chose à risquer que la tête d'un fou. Je ne crains rien, sinon que ma bosse me rentre Au corps, et comme à vous me tombe dans le ventre, Ce qui m'enlaidirait.
MONSIEUR DE COSSÉ, _la main sur son épée._
Maraud!
LE ROI.
Comte, arrêtez.-- Viens, fou!