Chapter 7
PANDOLPHE.--Salut, noble prince de France. Voici ce que j'ai à vous dire: Le roi Jean s'est réconcilié avec Rome; son âme est rentrée sous le pouvoir de la sainte Église, de la grande métropole, du siége de Rome, contre lesquels il était si fort révolté. Ainsi, repliez vos étendards menaçants, et adoucissez l'esprit sauvage de la guerre furieuse; que, comme un lion nourri à la main, elle repose tranquillement aux pieds de la paix, et n'ait plus rien d'effrayant que l'apparence.
LOUIS.--Il faut que Votre Grandeur me le pardonne, mais je ne retournerai point en arrière. Je suis de trop bon lieu pour appartenir à personne, pour être aux ordres comme agent secondaire, comme serviteur utile, comme instrument, de quelque puissance souveraine qui soit au monde: c'est vous qui le premier avez, entre ce royaume châtié et moi rallumé de votre souffle les charbons éteints de la guerre; c'est vous qui avez apporté le bois pour nourrir ce feu: il est beaucoup trop grand maintenant pour que le faible vent qui l'a allumé puisse l'éteindre. Vous m'avez enseigné à voir la justice sous sa véritable face; vous m'avez instruit de mes droits sur ce royaume. Quoi! vous seul avez fait entrer dans mon coeur cette entreprise, et vous venez me dire aujourd'hui: «Jean a fait sa paix avec Rome!» Et que me fait cette paix à moi? Moi, par les droits de mon lit nuptial, le jeune Arthur mort, je réclame ce pays comme m'appartenant; et maintenant qu'il est à moitié conquis, il faudra que je recule parce que Jean a fait sa paix avec Rome! Suis-je l'esclave de Rome? De quel argent Rome a-t-elle contribué? quels soldats m'a-t-elle fournis? quelles munitions m'a-t-elle envoyées pour aider à cette entreprise? N'est-ce pas moi qui en porte le fardeau? Quels autres que moi et ceux qui obéissent à mon appel donnent leurs sueurs à cette cause et soutiennent cette guerre? N'ai-je pas entendu ces insulaires crier _vive le roi_! au moment où je côtoyais leurs villes? n'ai-je pas les plus belles cartes dans le jeu pour gagner cette facile partie où se joue une couronne? Et il faudra que j'abandonne la mise que j'ai déjà gagnée! Non, non, sur mon âme, c'est ce qu'on ne dira jamais.
PANDOLPHE.--Vous ne considérez que les dehors de cette affaire.
LOUIS.--Dehors ou dedans, je ne m'en retournerai point que mon entreprise ne soit couronnée de toute la gloire qui a été promise à mes vastes espérances avant que j'eusse rassemblé cette brillante élite de la guerre, que j'eusse choisi dans le monde entier ces ardents courages, pour marcher le front haut à la conquête, et conquérir le renom jusque dans la gueule du péril et de la mort.(_Une trompette sonne._)--De quoi vient nous sommer cette vigoureuse trompette?
(Entre le Bâtard avec une suite.)
LE BATARD.--En vertu du droit des gens, je dois avoir audience; je suis envoyé pour vous parler.--Monseigneur de Milan, je viens de la part du roi apprendre comment vous avez traité pour lui; et, selon ce que vous me répondrez, je saurai dans quelle étendue et dans quelles limites je dois renfermer mes paroles.
PANDOLPHE.--Le dauphin est trop obstiné dans ses refus, et ne veut accorder aucune trêve à mes instances. Il répond nettement qu'il ne quittera point les armes.
LE BATARD.--Par tout le sang qu'a jamais pu respirer la fureur, le jeune homme a bien répondu. Maintenant écoutez notre roi d'Angleterre, car c'est ainsi que Sa Majesté parle par ma bouche: il est tout prêt, et c'est bien raison qu'il le soit; il se rit de cette singerie d'attaque sans aucune espèce d'étiquette, de cette mascarade militaire, de cette imprudente orgie, de cette audace imberbe et de ces bataillons d'enfants; et il est bien préparé à chasser, le fouet à la main, de l'enceinte de ses domaines, cette guerre de nains, ces pygmées en armes. Cette main qui a eu la force de vous fustiger à votre porte même et de vous faire sauter sur les toits, qui vous a obligés de plonger comme des seaux dans vos puits les plus cachés, de vous tapir sous la litière du plancher de vos écuries, de demeurer enfermés comme des pions dans des coffres et des caisses, de vous tenir serrés contre les pourceaux, et de chercher la douce sûreté dans les tombeaux et les prisons, frissonnant et tremblant au seul cri des corbeaux de votre pays dont vous preniez la voix pour celle d'un Anglais armé; cette main victorieuse qui vous a châtiés dans vos maisons sera-t-elle ici plus faible? Non; sachez que notre vaillant monarque a pris les armes, et que, comme l'aigle, il plane au-dessus de son aire pour fondre sur l'importun qui approche de son nid.--Et vous, hommes dégénérés, rebelles ingrats; vous, Nérons sanguinaires, qui déchirez le sein de l'Angleterre, votre bonne mère, rougissez de honte: vos femmes, vos filles au pâle visage, semblables à des amazones, s'avancent d'un pas léger à la suite des tambours; elles ont changé leurs dés en gantelets de fer, leurs aiguilles en lances, et à la douceur de leur coeur ont succédé des inclinations martiales et sanguinaires.
LOUIS.--Finis là tes bravades, et tourne le dos en paix. Nous convenons que tu peux l'emporter sur nous en injures. Bonsoir; nous tenons notre temps pour trop précieux pour le perdre avec un pareil braillard.
PANDOLPHE.--Permettez-moi de parler.
LE BATARD.--Non, c'est moi qui vais parler.
LOUIS.--Nous n'écouterons ni l'un ni l'autre.--Battez le tambour, et que la voix de la guerre établisse la légitimité de nos droits et de notre présence.
LE BATARD.--Oui, sans doute, vos tambours vont crier quand vous les battrez, et vous en ferez autant quand vous serez battus. Que le bruit d'un de tes tambours réveille seulement un écho, et dans le même instant un autre tambour déjà suspendu te renverra un son tout aussi bruyant que le tien. Fais-en retentir un autre, et un second ira aussi bruyant que le tien ébranler l'oreille du firmament, et insulter le tonnerre à la bouche sonore. Ne se fiant pas à ce légat qui boite des deux côtés et dont il s'est servi par jeu plutôt que par nécessité, le belliqueux Jean est là tout près: sur son front siège la mort aux côtes décharnées, dont l'occupation sera aujourd'hui de se régaler de milliers de Français.
LOUIS.--Battez, tambours, que nous allions chercher ce danger.
LE BATARD.--Et tu le trouveras, dauphin, n'en doute pas.
(Ils sortent.)
SCÈNE III
La scène est toujours en Angleterre.--Un champ de bataille.
_Alarmes.--Entrent_ LE ROI JEAN ET HUBERT.
LE ROI JEAN.--Comment la journée tourne-t-elle pour nous? Oh! dis-le-moi, Hubert.
HUBERT.--Mal, j'en ai peur. Comment se trouve Votre Majesté?
LE ROI JEAN.--Cette fièvre, qui me tourmente depuis si longtemps, m'accable tout à fait. Oh! mon coeur est malade.
(Entre un messager.)
LE MESSAGER.--Seigneur, votre brave cousin, Faulconbridge, prie Votre Majesté de quitter le champ de bataille, et de lui faire savoir par moi la route que vous prendrez.
LE ROI JEAN.--Dis-lui du côté de Swinstead, à l'abbaye de ce lieu.
LE MESSAGER.--Ayez bon courage: le puissant secours que le dauphin attendait ici a fait naufrage, il y a trois nuits, sur les sables de Godwin. Cette nouvelle vient à l'instant même d'être apportée à Richard. Les Français combattent mollement, et commencent à se retirer.
LE ROI JEAN.--Hélas! cette cruelle fièvre me consume et ne me laisse pas la force de jouir de cette heureuse nouvelle. Marchons vers Swinstead; qu'on me mette à l'instant dans ma litière: la faiblesse s'est emparée de moi, et je me sens défaillir.
(Ils sortent.)
SCÈNE IV
Un autre endroit sur le champ de bataille.
SALISBURY, PEMBROKE, BIGOT.
SALISBURY.--Je ne croyais pas que le roi conservât autant d'amis.
PEMBROKE.--Retournons encore à la charge; ranimons l'ardeur des Français: s'ils échouent, nous échouons aussi.
SALISBURY.--Ce diable de bâtard, ce Faulconbridge, en dépit de tout, maintient à lui seul le combat.
PEMBROKE.--On dit que le roi Jean, dangereusement malade, a quitté le champ de bataille.
(Entre Melun blessé et conduit par des soldats.)
MELUN.--Conduisez-moi vers les rebelles d'Angleterre que j'aperçois ici.
SALISBURY.--Tant que nous fûmes heureux on nous donna d'autres noms.
PEMBROKE.--C'est le comte de Melun!
SALISBURY.--Blessé à mort.
MELUN.--Fuyez, nobles Anglais. Vous êtes vendus et achetés: retirez-vous des cruels engagements où vous vous êtes enfilés[23]; accueillez de nouveau la fidélité bannie. Cherchez le roi Jean et tombez à ses pieds; car si le Français a l'avantage dans cette tumultueuse journée, il se propose de récompenser les peines que vous vous donnez en vous faisant trancher la tête. Il en a fait le serment, et je l'ai juré avec lui, et d'autres encore l'ont juré avec moi sur l'autel de Saint-Edmonsbury, sur le même autel où nous vous jurâmes une tendre amitié et un attachement éternel[24].
[Note 23: _Unthread the rude eye of rebellion_: Désenfilez le cruel trou d'aiguille de la rébellion.]
[Note 24: On répandit en effet que le vicomte de Melun, tombé malade à Londres, sentant les approches de la mort, et pressé par sa conscience, avait fait avertir les Anglais, qui avaient embrassé le parti de Louis, que le projet de ce prince était de les exterminer eux et leur famille, pour distribuer leurs propriétés à ses courtisans. Ce conte, absurde, trop appuyé par l'imprudente préférence que Louis montrait en toute occasion pour les Français, fut très-accrédité, et contribua singulièrement à la défection des Anglais.]
SALISBURY.--Est-il possible? serait-il vrai?
MELUN.--N'ai-je pas devant les yeux la hideuse mort, ne retenant plus qu'un reste de vie qui s'échappe avec mon sang, comme se dissout près du feu la forme d'une figure de cire? Qu'y a-t-il au monde qui pût maintenant me porter à tromper, puisque je vais perdre les avantages de toute imposture? Comment voudrais-je dire ce qui est faux, puisqu'il est vrai que je dois mourir ici, et que je ne puis vivre ailleurs que par la vérité? Je vous le répète, si Louis remporte la victoire, il se parjurera si jamais vos yeux revoient naître à l'orient une nouvelle aurore. Dans cette nuit même, dont le souffle noir et contagieux fume déjà autour de la chevelure brûlante d'un vieux et faible soleil fatigué du jour; dans cette nuit fatale, vous rendrez le dernier soupir, et l'on vous fera traîtreusement payer par la perte de votre vie à tous[25] l'amende à laquelle a été taxée votre trahison, dans le cas où, par votre secours, Louis aurait l'avantage de la journée. Parlez de moi à un nommé Hubert qui accompagne votre roi: mon affection pour lui, et cet autre motif que mon grand-père était Anglais, ont éveillé ma conscience et m'ont déterminé à vous confesser tout ceci. Pour récompense, je vous prie de m'emporter d'ici, loin du tumulte et du bruit du champ de bataille, dans quelque lieu où je puisse penser en paix le reste de mes pensées, et où mon âme et le corps puissent se séparer dans la contemplation et les désirs pieux.
[Note 25:
_Paying the fine of rated treachery_ _Even with a treacherous fine of all your lives._
_Fine_ (amende), et _fine_ (fin), jeu de mots impossible à rendre exactement.]
SALISBURY.--Nous te croyons.... Et périsse mon âme si je ne chéris l'aspect et les attraits de cette belle occasion par qui nous allons retourner sur nos pas dans le chemin d'une damnable désertion! Et comme le flot qui s'avance et se retire, abandonnant nos irrégularités et notre cours déréglé, nous redescendrons dans ces limites que nous avions dédaignées, et coulerons paisiblement dans les bornes de l'obéissance jusqu'à notre océan, notre auguste roi Jean.--Mon bras va aider à t'emporter de ce lieu, car je vois déjà dans tes yeux les cruelles angoisses de la mort.--Allons, mes amis, désertons de nouveau: heureux changement, qui ramène l'ancien droit!
(Ils sortent et emmènent Melun.)
SCÈNE V
La scène est toujours en Angleterre.--Le camp français.
_Entre_ LOUIS _avec sa suite._
LOUIS.--Il semblait que dans le ciel le soleil se couchait à regret, et qu'il s'arrêtait et couvrait à l'occident le firmament de rougeur, tandis que les Anglais se retiraient faiblement, mesurant à reculons la terre de leur propre pays. Oh! nous avons brillamment fini, lorsqu'après ce sanglant et laborieux combat nous leur avons dit bonsoir, par une décharge de notre inutile artillerie; et que nous avons glorieusement relevé nos enseignes déchirées, restant les derniers sur le champ de bataille, et presque maîtres du terrain.
(Un messager entre.)
LE MESSAGER.--Où est mon prince, le dauphin?
LOUIS.--Le voici.--Quelles nouvelles?
LE MESSAGER.--Le comte de Melun est tué. Les seigneurs anglais, d'après ses conseils, ont de nouveau changé de parti; et vos renforts, que vous désiriez depuis si longtemps, se sont perdus et abîmés dans les sables de Godwin.
LOUIS.--Oh! les affreuses et détestables nouvelles! Que ton coeur soit maudit! Je ne m'attendais pas à éprouver ce soir la tristesse qu'elles me donnent. Qui est-ce qui a dit que le roi Jean avait fui une heure ou deux avant que la nuit tombante vînt séparer nos armées fatiguées?
LE MESSAGER.--Qui que ce soit qui l'ait dit, il a dit la vérité, seigneur.
LOUIS.--C'est bon.--A nos postes, et faisons bonne garde cette nuit. Le jour ne sera pas levé aussitôt que moi pour tenter les bonnes chances de demain.
(Ils sortent.)
SCÈNE VI
Un endroit découvert dans le voisinage de l'abbaye de Swinstead.
_Il est nuit._--LE BATARD ET HUBERT _entrent par différents côtés._
HUBERT.--Qui va là? Parle. Holà! parle vite, ou je tire.
LE BATARD.--Ami.--Qui es-tu, toi?
HUBERT.--Du parti de l'Angleterre.
LE BATARD.--Où vas-tu?
HUBERT.--Qu'est-ce que cela te fait? Ne pourrais-je pas m'enquérir de tes affaires comme toi des miennes?
LE BATARD.--C'est Hubert, je crois.
HUBERT.--Tu as deviné juste. Je veux bien à tout hasard te croire de mes amis, toi qui reconnais si bien ma voix. Qui es-tu?
LE BATARD.--Qui tu voudras; et si cela te fait plaisir, tu peux me faire l'amitié de croire que je descends d'un côté des Plantagenets.
HUBERT.--Mauvaise mémoire, c'est toi et l'aveugle nuit qui m'avez fait tort.--Brave soldat, pardonne-moi si mon oreille a pu méconnaître aucun des accents de ta voix.
LE BATARD.--Allons, allons; sans compliment, quelles nouvelles y a-t-il?
HUBERT.--Eh! c'était pour vous trouver que je cheminais ici sous les sombres regards de la nuit.
LE BATARD.--Abrége donc: quelles nouvelles?
HUBERT.--O mon cher monsieur, des nouvelles convenant à la nuit, noires, effrayantes, désespérantes, horribles!
LE BATARD.--Montre-moi où a porté le coup de ces mauvaises nouvelles. Je ne suis pas une femme, et je ne m'évanouirai pas.
HUBERT.--Le roi, je le crains, a été empoisonné par un moine. Je l'ai laissé presque sans voix, et je suis accouru pour vous informer de ce malheur, afin que vous puissiez vous préparer, dans cette crise soudaine, mieux que vous ne l'auriez pu si vous aviez tardé à l'apprendre.
LE BATARD.--Comment a-t-il pris du poison? qui l'a goûté avant lui?
HUBERT.--Un moine, vous dis-je, un scélérat déterminé, dont les entrailles ont éclaté à l'instant même. Cependant le roi parle encore, et peut-être pourrait-il en revenir.
LE BATARD.--Qui as-tu laissé auprès de Sa Majesté?
HUBERT.--Quoi, vous ne savez pas?.... Tous les seigneurs sont revenus, accompagnés du prince Henri, à la prière duquel le roi leur a pardonné; et ils sont tous autour de Sa Majesté.
LE BATARD.--Ciel tout-puissant, suspends ton courroux, et n'essaye pas de nous faire supporter plus que nous ne pouvons.--Je te dirai, Hubert, que cette nuit la moitié de mes troupes, en passant les sables, ont été surprises par la marée, et ces eaux de Lincoln[26] les ont dévorées. Moi-même, quoique bien monté, j'ai eu peine à me sauver.--Allons, marche devant; conduis-moi vers le roi. Je crains bien qu'il ne soit mort avant que j'arrive.
(Ils sortent.)
[Note 26: Ce fut Jean lui-même qui, passant de Lyrin dans le Lincolnshire, perdit par une inondation, et non par la marée, ses trésors, ses chariots et ses bagages.]
SCÈNE VII
Le verger de l'abbaye de Swinstead.
_Entrent_ LE PRINCE HENRI, SALISBURY ET BIGOT.
HENRI.--Il est trop tard: toute la vie de son sang est atteinte de corruption; et son cerveau même, où quelques-uns placent la fragile demeure de l'âme, annonce par ses vaines rêveries la fin de la vie mortelle.
(Entre Pembroke.)
PEMBROKE.--Sa Majesté parle encore: elle est persuadée que si on la conduisait en plein air, cela calmerait l'ardeur du cruel poison qui la dévore.
HENRI.--Eh bien, il faut le faire porter ici dans le verger. Est-il toujours en fureur?
(Bigot sort.)
PEMBROKE.--Il est plus calme que lorsque vous l'avez quitté. Tout à l'heure il chantait.
HENRI.--Oh! illusions de la maladie! Les maux parvenus à leur dernière violence ne se font pas longtemps sentir. La mort, qui a déjà fait sa proie des parties extérieures, les laisse insensibles et assiége maintenant l'esprit qu'elle harcèle et désole par des légions de fantômes bizarres qui, se pressant en foule à ce dernier assaut, se confondent les uns avec les autres.--C'est une chose étrange que la mort puisse chanter!--Hélas! je suis le fils de ce cygne faible et épuisé, qui chante l'hymne funèbre de sa mort, et fait sortir des organes d'une voie périssable les sons qui conduisent son âme et son corps à leur repos éternel.
SALISBURY.--Prenez courage, prince, car vous êtes né pour rendre une forme à cette masse qu'il a laissée si irrégulière et si défigurée.
(Rentrent Bigot et la suite, apportant le roi Jean dans une chaise.)
LE ROI JEAN.--Ah! certes, maintenant mon âme a de la place: elle ne s'en ira pas par les fenêtres ni par les portes. J'ai dans mon sein un été si brûlant, que tous mes intestins se réduisent en poussière. Je ne suis plus qu'un dessin difforme tracé avec une plume sur du parchemin, et je me racornis devant ce feu.
HENRI.--Comment se trouve Votre Majesté?
LE ROI JEAN.--Empoisonné, fort mal, mort, abandonné, rejeté!.... Et nul de vous ne commandera à l'hiver de venir enfoncer ses doigts de glace entre mes mâchoires, ne conjurera le Nord d'envoyer ses vents glacés caresser mes lèvres desséchées et me soulager par le froid, ne fera couler les rivières de mon royaume dans mon sein consumé? Je ne vous demande pas grand'chose; je n'implore qu'un froid qui me soulage; et vous êtes assez avares, assez ingrats pour me le refuser!
HENRI.--Oh! que mes larmes n'ont-elles quelque vertu qui pût vous secourir!
LE ROI JEAN.--Elles sont pleines d'un sel brûlant.--Au dedans de moi est un enfer où le poison est renfermé comme un démon pour tyranniser une vie condamnée et sans espérance.
(Entre le Bâtard hors d'haleine.).
LE BATARD.--Oh! je suis tout échauffé de la vitesse de ma course, et de l'envie qui me pressait de voir Votre Majesté.
LE ROI JEAN.--Ah! mon cousin, tu es venu pour me fermer les yeux. Le câble de mon coeur est rompu et brûlé; tous les cordages qui soutenaient les voiles de ma vie se sont changés en un fil, en un petit cheveu; mon coeur n'est plus retenu que par une pauvre fibre qui ne tiendra que le temps d'entendre tes nouvelles; et après, tout ce que tu vois ne sera plus qu'un morceau de terre, le simulacre de la royauté évanouie!
LE BATARD.--Le dauphin se prépare à marcher de ce côté, et Dieu sait comment nous pourrons lui résister; car en une nuit la meilleure partie de mes troupes, avec laquelle j'avais trouvé moyen de faire retraite, s'est perdue à l'improviste dans les eaux, dévorée par le retour inattendu de la marée.
(Le roi meurt.)
SALISBURY.--Vous versez ces nouvelles de mort dans une oreille déjà morte.--Mon souverain! mon prince!--Tout à l'heure roi, maintenant cela!
HENRI.--C'est ainsi qu'il faut que j'avance pour être arrêté de même! Quelle sûreté, quelle espérance, quelle stabilité y a-t-il dans ce monde, lorsque ce qui tout à l'heure était un roi n'est plus maintenant que de l'argile?
LE BATARD.--Es-tu parti ainsi?--Je ne reste après toi que pour remplir pour toi le devoir de la vengeance; puis mon âme ira te servir dans les cieux, comme elle t'a toujours servi sur la terre.--Vous, astres de l'Angleterre, maintenant rentrés dans votre sphère régulière, où sont vos troupes? Montrez actuellement le retour de votre fidélité, et revenez sans délai avec moi repousser la destruction et l'éternelle ignominie hors des faibles portes de notre patrie languissante! Cherchons à l'instant l'ennemi, ou il va nous chercher lui-même: le dauphin accourt en furie sur nos talons.
SALISBURY.--Il paraît que vous n'êtes pas instruit de tout ce que nous savons. Le cardinal Pandolphe est à se reposer dans l'abbaye, où il est arrivé il y a une demi-heure apportant de la part du dauphin, disposé à abandonner sur-le-champ cette guerre, des offres de paix que nous pouvons accepter avec honneur et avec avantage.
LE BATARD.--Il l'abandonnera bien mieux encore lorsqu'il nous verra bien ralliés pour la défense.
SALISBURY.--Mais tout est en quelque sorte fini: il a déjà fait transporter sur les côtes quantité de bagages et remis sa cause et ses prétentions entre les mains du cardinal, avec qui, si vous le jugez à propos, vous et moi et les autres seigneurs, nous partirons en diligence cette après-dînée, pour achever de terminer heureusement cette affaire.
LE BATARD.--Soit.--Et vous, mon noble prince, avec ceux des grands dont on peut le mieux se passer, vous resterez pour les obsèques de votre père.
HENRI.--C'est à Worcester que son corps doit être enterré, car c'est ainsi qu'il l'a ordonné.
LE BATARD.--Il faut donc l'y conduire.--Et vous, cher prince, puissiez-vous revêtir avec bonheur le sceptre héréditaire et glorieux de ce royaume! C'est avec une soumission entière que je vous transmets à genoux mes fidèles services, et ma soumission éternellement inviolable.
SALISBURY.--Et nous vous offrons de même notre affection, qui demeurera désormais sans tache.
HENRI.--J'ai une âme sensible qui voudrait vous remercier, et ne sait le faire que par des larmes.
LE BATARD.--Oh! ne donnons à la circonstance que les douleurs nécessaires; nous sommes en avance de chagrin avec le passé.--Cette Angleterre n'est jamais tombée et ne tombera jamais aux pieds orgueilleux d'un vainqueur, qu'elle ne l'ait d'abord aidé elle-même à la blesser. Maintenant que ses chefs sont revenus à elle, que les trois parties du monde viennent armées contre nous, et nous leur tiendrons tête! Rien ne peut nous accabler si l'Angleterre reste fidèle à elle-même.
(Ils sortent.)
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.