Chapter 2
[Note 2: _Where three farthings goes._ La reine Élisabeth avait fait frapper différentes pièces de monnaies, entre autres des pièces de trois _farthings_, environ trois liards, portant d'un côté son effigie et de l'autre une rose. La pièce de trois _farthings_ était d'argent et extrêmement mince; la mode de porter une rose à son oreille appartenait au même temps.]
[Note 3: _Rob_ diminutif de _Robert_, et probablement un terme de mépris.]
ÉLÉONORE.--Tu me plais: veux-tu renoncer à ta fortune, lui abandonner ton bien et me suivre? Je suis un soldat et sur le point de passer en France.
PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Frère, prenez mon bien, je prendrai, moi, la chance qui m'est offerte. Votre figure vient de gagner cinq cents livres de revenu; cependant, vendez-la cinq sous, et ce sera cher.--Madame, je vous suivrai jusqu'à la mort.
ÉLÉONORE.--Ah! mais je voudrais que vous y arrivassiez avant moi.
PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--L'usage à la campagne est de céder à nos supérieurs.
LE ROI JEAN.--Quel est ton nom?
PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Philippe, mon souverain, c'est ainsi que commence mon nom. Philippe, fils aîné de la femme du bon vieux sir Robert.
LE ROI JEAN.--Dès aujourd'hui porte le nom de celui dont tu portes la figure. Agenouille-toi Philippe, mais relève-toi plus grand, relève-toi sir Richard et Plantagenet.
PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Frère du côté maternel, donnez-moi votre main; mon père me donna de l'honneur, le vôtre vous donna du bien.--Maintenant, bénie soit l'heure de la nuit ou du jour où je fus engendré en l'absence de sir Robert!
ÉLÉONORE.--La vraie humeur des Plantagenets!--Je suis ta grand'mère, Richard; appelle-moi ainsi.
PHILIPPE FAULCONBRIDGE.--Par hasard, madame, et non par la bonne foi. Eh bien, quoi? légèrement à gauche, un peu hors du droit chemin, par la fenêtre ou par la lucarne: qui n'ose sortir le jour marche nécessairement de nuit; tenir est tenir, de quelque manière qu'on y soit parvenu; de près ou de loin a bien gagné qui a bien visé; et je suis moi, de quelque façon que j'aie été engendré.
LE ROI JEAN.--Va, Faulconbridge, tu as maintenant ce que tu voulais: un chevalier sans terre te fait écuyer terrier.--Venez, madame, et vous aussi Richard, venez. Hâtons-nous de partir pour la France, pour la France, cela est plus que nécessaire.
PHILIPPE FAULCONBRIDGE.---Frère, adieu: que la fortune te soit favorable, car tu fus engendré dans la voie de l'honnêteté. (_Tous les personnages sortent, excepté Philippe_.) D'un pied d'honneur plus riche que je n'étais, mais plus pauvre de bien, bien des pieds de terrain.--Allons, actuellement je puis faire d'une Jeannette une lady.--_Bonjour, sir Richard._--_Dieu vous le rende, mon ami_.--Et s'il s'appelle George, je l'appellerai Pierre; car un honneur de date récente oublie le nom des gens: ce serait trop attentif et trop poli pour votre changement de destinée.--Et votre voyageur[4].--Lui et son cure-dent ont leur place aux repas de ma seigneurie; et lorsque mon estomac de chevalier est satisfait, alors je promène ma langue autour de mes dents, et j'interroge mon élégant convive sur les pays qu'il a parcourus: _Mon cher monsieur_ (c'est ainsi que je commence, appuyé sur mon coude), _je vous supplie_...--Voilà la demande, et voici incontinent la réponse, comme dans un alphabet: _O monsieur_, dit la réponse, _à vos ordres très-honorés, à votre service, à votre disposition, monsieur_....--_Non, monsieur_, dit la question: _c'est moi, mon cher monsieur, qui suis à la vôtre_... et la réponse devinant toujours ainsi ce que veut la demande, épargne un dialogue de compliments, et nous entretient des Alpes, des Apennins, des Pyrénées et de la rivière du Pô, arrivant ainsi à l'heure du souper. Voilà la société digne de mon rang, et qui cadre avec un esprit ambitieux comme le mien! car c'est un vrai bâtard du temps (ce que je serai toujours quoique je fasse) celui qui ne se pénètre pas des moeurs qu'il observe, et cela, non-seulement par rapport à ses habitudes de corps et d'esprit, ses formes extérieures et son costume, mais qui ne sait pas encore débiter de son propre fonds le doux poison, si doux au goût du siècle: ce que toutefois je ne veux point pratiquer pour tromper, mais que je veux apprendre pour éviter d'être trompé, et pour semer de fleurs les degrés de mon élévation.--Mais, qui vient si vite en costume de cheval? Quelle est cette femme postillon? N'a-t-elle point de mari qui prenne la peine de sonner du cor devant elle? (_Entrent lady Faulconbridge et Jacques Gourney._) O Dieu! c'est ma mère! Quoi! vous à cette heure, ma bonne dame? qui vous amène si précipitamment ici, à la cour?
[Note 4: Recevoir et questionner les voyageurs était du temps de Shakspeare l'un des passe-temps les plus recherchés de la bonne compagnie. L'usage du cure-dent était regardé comme une affectation de goût pour les modes étrangères.]
LADY FAULCONBRIDGE.--Où est ce misérable, ton frère? où est celui qui pourchasse en tous sens mon honneur?
LE BATARD.--- Mon frère Robert? le fils du vieux sir Robert? le géant Colbrand[5], cet homme puissant? est-ce le fils de sir Robert que vous cherchez ainsi?
[Note 5: Colbrand était un géant danois que Guy de Warwick vainquit en présence du roi Athelstan.]
LADY FAULCONBRIDGE.--Le fils de sir Robert! Oui, enfant irrespectueux, le fils de sir Robert: pourquoi ce mépris pour sir Robert? Il est le fils de sir Robert, et toi aussi.
LE BATARD.--Jacques Gourney, voudrais-tu nous laisser pour un moment?
GOURNEY.--De tout mon coeur, bon Philippe.
LE BATARD.--Philippe! le pierrot[6]!--Jacques, il court des bruits.... Tantôt je t'en dirai davantage. (_Jacques sort._)--Madame je ne suis point le fils du vieux sir Robert; sir Robert aurait pu manger un vendredi saint toute la part qu'il a eue en moi, sans rompre son jeûne; Sir Robert pouvait bien faire, mais de bonne foi, avouez-le, a-t-il pu m'engendrer? Sir Robert ne le pouvait pas; nous connaissons de ses oeuvres.--Ainsi donc, ma bonne mère, à qui suis-je redevable de ces membres? Jamais sir Robert n'a aidé à faire cette jambe.
LADY FAULCONBRIDGE.--T'es-tu ligué avec ton frère, toi, qui pour ton propre avantage devrais défendre mon honneur? Que veut dire ce mépris, varlet indiscipliné[7]?
LE BATARD.--Chevalier, chevalier, ma bonne mère, comme Basilisco[8]. Je viens d'être armé; et j'ai le coup sur mon épaule. Mais, ma mère, je ne suis plus le fils de sir Robert; j'ai renoncé à sir Robert et à mon héritage; nom, légitimité, tout est parti; ainsi, ma bonne mère, faites-moi connaître mon père; c'est quelque homme bien tourné, j'espère: qui était-ce, ma mère?
[Note 6: On donne aux _pierrots_ le nom de _Philippe_, à cause de leur cri qui paraît se rapprocher du son de ce nom.]
[Note 7: _Knave._ Ce nom de _varlet_, porté par les jeunes gentilshommes qui n'avaient point encore pris rang dans la chevalerie, était ici le sens exact du mot _knave_, et le seul qui pût faire comprendre la réponse du bâtard. Pour conserver leur véritable couleur et toute leur énergie, les pièces de Shakspeare, du moins celles dont le sujet est tiré de l'histoire d'Angleterre, auraient besoin d'être traduites en vieux langage.]
[Note 8: _Basilisco_, personnage ridicule d'une mauvaise comédie anglaise.]
LADY FAULCONBRIDGE.--As-tu nié d'être un Faulconbridge?
LE BATARD.--D'aussi grand coeur que je renie le diable.
LADY FAULCONBRIDGE.--Le roi Richard Coeur de Lion fut ton père; séduite par une poursuite assidue et pressante, je lui donnai place dans le lit de mon mari. Que le ciel ne me l'impute point à péché! Tu fus le fruit d'une faute qui m'est encore chère, et à laquelle je fus trop vivement sollicitée, pour pouvoir me défendre.
LE BATARD.--Maintenant, par cette lumière, si j'étais encore à naître, madame, je ne souhaiterais pas un plus noble père. Il est des fautes privilégiées sur la terre, et la vôtre est de ce nombre: votre faute ne fut point folie. Il fallait bien mettre votre coeur à la discrétion de Richard, comme un tribut de soumission à son amour tout-puissant; de Richard dont le lion intrépide ne put soutenir la furie et la force incomparable, ni préserver son coeur royal de la main du héros[9]. Celui qui ravit de force le coeur des lions, peut facilement s'emparer de celui d'une femme. Oui, ma mère, de toute mon âme je vous remercie de mon père! Qu'homme qui vive ose dire que vous ne fîtes pas bien, lorsque je fus engendré, j'enverrai son âme aux enfers. Venez, madame, je veux vous présenter à mes parents; et ils diront que le jour où Richard m'engendra, si tu lui avais dit non, c'eût été un crime. Quiconque dit que c'en fut un en a menti; je dis, moi, que ce n'en fut pas un.
[Note 9: Allusion à une ancienne romance et à de vieilles chroniques où l'on raconte que le roi Richard arracha le coeur d'un lion que le duc d'Autriche avait fait entrer dans sa prison pour le dévorer, en vengeance de la mort de son fils tué par Richard d'un coup de poing. Ce fut de cet exploit, disent la romance et les chroniques, que lui vint le surnom de _Coeur de Lion_, et c'est la peau portée par Richard que l'archiduc est supposé lui avoir prise après l'avoir tué.]
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE DEUXIÈME
SCÈNE I.
La scène est en France.--Devant les murs d'Angers.
_Entrent d'un côté_ L'ARCHIDUC D'AUTRICHE _et ses soldats; de l'autre_ PHILIPPE, _roi de France et ses soldats_; LOUIS, CONSTANCE, ARTHUR _et leur suite_.
LOUIS.--Soyez les bien arrivés devant les murs d'Angers, vaillant duc d'Autriche.--Arthur, l'illustre fondateur de ta race, Richard qui arracha le coeur à un lion et combattit dans les saintes guerres en Palestine, descendit prématurément dans la tombe par les mains de ce brave duc[10]; et lui, pour faire réparation à ses descendants, est ici venu sur notre demande déployer ses bannières pour ta cause, mon enfant, et faire justice de l'usurpation de ton oncle dénaturé, Jean d'Angleterre: embrasse-le, chéris-le, souhaite-lui la bienvenue.
[Note 10: Richard.--_By this brave duke came early to his grave._ (Voyez la note précédente.)]
ARTHUR.--Dieu vous pardonne la mort de Coeur de Lion, d'autant mieux que vous donnez la vie à sa postérité, en ombrageant ses droits sous vos ailes de guerre. Je vous souhaite la bienvenue d'une main sans pouvoir, mais avec un coeur plein d'un amour sincère: duc, soyez le bienvenu devant les portes d'Angers.
LOUIS.--Noble enfant! qui ne voudrait te rendre justice?
L'ARCHIDUC--Je dépose sur ta joue ce baiser plein de zèle, comme le sceau de l'engagement que prend ici mon amitié, de ne jamais retourner dans mes États jusqu'à ce qu'Angers, et les domaines qui t'appartiennent en France, en compagnie de ce rivage pâle et au blanc visage, dont le pied repousse les vagues mugissantes de l'Océan et sépare ses insulaires des autres contrées; jusqu'à ce que l'Angleterre, enfermée par la mer dont les flots lui servent de muraille, et qui se flatte d'être toujours hors de l'atteinte des projets de l'étranger, jusqu'à ce que ce dernier coin de l'Occident t'ait salué pour son roi: jusqu'alors, bel enfant, je ne songerai pas à mes États et ne quitterai point les armes.
CONSTANCE.--Oh! recevez les remerciements de sa mère, les remerciements d'une veuve, jusqu'au jour où la puissance de votre bras lui aura donné la force de s'acquitter plus dignement envers votre amitié!
L'ARCHIDUC.--La paix du ciel est avec ceux qui tirent leur épée pour une cause aussi juste et aussi sainte.
PHILIPPE.--Eh bien! alors, à l'ouvrage: dirigeons notre artillerie contre les remparts de cette ville opiniâtre.--Assemblons nos plus habiles tacticiens, pour dresser les plans les plus avantageux.--Nous laisserons devant cette ville nos os de roi; nous arriverons jusqu'à la place publique, en nous plongeant dans le sang des Français, mais nous la soumettrons à cet enfant.
CONSTANCE.--Attendez une réponse à votre ambassade, de crainte de souiller inconsidérément vos épées de sang. Châtillon peut nous rapporter d'Angleterre, par la paix, la justice que nous prétendons obtenir ici par la guerre. Nous nous reprocherions alors chaque goutte de sang que trop de précipitation et d'ardeur aurait fait verser sans nécessité.
(Châtillon entre).
PHILIPPE.--Chose étonnante, madame!--Voilà que sur votre désir est arrivé Châtillon, notre envoyé.--Dis en peu de mots ce que dit l'Angleterre, brave seigneur; nous t'écoutons tranquillement: parle, Châtillon.
CHATILLON.--Retirez vos forces de ce misérable siége, et préparez-les à une tâche plus grande. Le roi d'Angleterre, irrité de vos justes demandes, a pris les armes; les vents contraires dont j'ai attendu le bon plaisir, lui ont donné le temps de débarquer ses légions aussi tôt que moi: il marche précipitamment vers cette ville; ses forces sont considérables, et ses soldats pleins de confiance. Avec lui est arrivée la reine mère, une Até, qui l'excite au sang et au combat; elle est accompagnée de sa nièce, la princesse Blanche d'Espagne: avec eux est un bâtard du feu roi, et tous les esprits turbulents du pays, intrépides volontaires pleins de fougue et de témérité, qui, sous des visages de femmes, portent la férocité des dragons. Ils ont vendu leurs biens dans leur pays natal, et apportent fièrement leur patrimoine sur leur dos, pour courir ici le hasard de fortunes nouvelles. En un mot, jamais plus brave élite de guerriers invincibles que celle que viennent d'amener les vaisseaux anglais ne vogua sur les flots gonflés, pour porter la guerre et le ravage au sein de la chrétienté.--Leurs tambours incivils qui m'interrompent (_les tambours battent_) m'interdisent plus de détails: ils sont à la porte pour parlementer ou pour combattre; ainsi préparez-vous.
PHILIPPE.--Combien peu nous étions préparés à une telle diligence!
L'ARCHIDUC--Plus elle est imprévue, plus nous devons redoubler d'efforts pour nous défendre. Le courage croît avec l'occasion: qu'ils soient donc les bienvenus; nous sommes prêts.
(Entrent le roi Jean, Éléonore, Blanche, le Bâtard, Pembroke avec une partie de l'armée.)
LE ROI JEAN.--Paix à la France, si la France permet que nous fassions en paix notre entrée juste et héréditaire dans ce qui nous appartient. Sinon, que la France soit ensanglantée, et que la paix remonte au ciel! Tandis que nous, agents du Dieu de colère, nous châtierons l'orgueil méprisant qui chasse la paix vers le ciel.
PHILIPPE.--Paix à l'Angleterre, si ces guerriers retournent de France en Angleterre pour y vivre en paix. Nous aimons l'Angleterre; et c'est à cause de cet amour pour l'Angleterre que notre sueur coule ici sous le faix de notre armure. Ce labeur que nous accomplissons ici devrait être ton oeuvre; mais tu es si loin d'aimer l'Angleterre que tu as supplanté son roi légitime, rompu la ligne de succession, renversé la fortune d'un enfant et profané la pureté virginale de la couronne. Jette ici les yeux (_en montrant Arthur_) sur le visage de ton frère Geoffroy.--Ces yeux, ce front furent modelés sur les siens: ce petit abrégé contient toute la substance de ce qui est mort dans Geoffroy; et la main du temps tirera de cet abrégé un volume aussi considérable. Geoffroy était ton frère aîné, et voilà son fils; Geoffroy avait droit au royaume d'Angleterre, et cet enfant possède les droits de Geoffroy. Au nom de Dieu, comment advient-il donc que tu sois appelé roi, lorsque le sang de la vie bat dans les tempes à qui appartient la couronne dont tu t'empares?
LE ROI JEAN.--De qui tires-tu, roi de France, la haute mission d'exiger de moi une réponse à tes interrogations?
PHILIPPE.--Du Juge d'en haut, qui excite dans l'âme de ceux qui ont la puissance, la bonne pensée d'intervenir partout où il y a flétrissure et violation de droits. Ce juge a mis cet enfant sous ma tutelle; et c'est en son nom que j'accuse ton injustice, et avec son aide que je compte la châtier.
LE ROI JEAN.--Mais quoi! c'est usurper l'autorité.
PHILIPPE.--Excuse-moi! C'est abattre un usurpateur.
ÉLÉONORE.--Qu'appelles-tu usurpateur, roi de France?
CONSTANCE.--Laissez-moi répondre:--l'usurpateur, c'est ton fils.
ÉLÉONORE.--Loin d'ici, insolente! Oui, ton bâtard sera roi, afin que tu puisses être reine, et gouverner le monde!
CONSTANCE.--Mon lit fut toujours aussi fidèle à ton fils, que le tien le fut à ton époux: et cet enfant ressemble plus de visage à son père Geoffroy, que toi et Jean ne lui ressemblez de caractère; il lui ressemble comme l'eau à la pluie, ou le diable à sa mère. Mon enfant, un bâtard! Sur mon âme, je crois que son père ne fut pas aussi légitimement engendré: cela est impossible, puisque tu étais sa mère.
ÉLÉONORE.--Voilà une bonne mère, enfant, qui flétrit ton père.
CONSTANCE.--Voilà une bonne grand'mère, enfant, qui voudrait te flétrir.
L'ARCHIDUC.--Paix.
LE BATARD.--Écoutez le crieur.
L'ARCHIDUC.--Quel diable d'homme es-tu?
LE BATARD.--Un homme qui fera le diable avec vous, s'il peut vous attraper seul, vous et votre peau; vous êtes le lièvre, dont parle le proverbe, dont la valeur tire les lions morts par la barbe; je fumerai la peau qui vous sert de casaque, si je puis vous saisir à mon aise, drôle, songez-y; sur ma foi, je le ferai,--sur ma foi.
BLANCHE.--Oh! cette dépouille de lion convient trop bien à celui-là qui l'a dérobée au lion!
LE BATARD.--Elle fait aussi bien sur son dos que les souliers du grand Alcide aux pieds d'un âne!--Mais, mon âne, je vous débarrasserai le dos de ce fardeau, comptez-y, ou bien j'y mettrai de quoi vous faire craquer les épaules.
L'ARCHIDUC.--Quel est ce fanfaron qui nous assourdit les oreilles avec ce débordement de paroles inutiles?
PHILIPPE.--Louis, déterminez ce que nous allons faire.
LOUIS.--Femmes et fous, cessez vos conversations.--Roi Jean, en deux mots, voici le fait: Au nom d'Arthur, je revendique l'Angleterre et l'Irlande, l'Anjou, la Touraine, le Maine; veux-tu les céder et déposer les armes?
LE ROI JEAN.--Ma vie, plutôt!--Roi de France, je te défie. Arthur de Bretagne, remets-toi entre mes mains; et tu recevras de mon tendre amour plus que jamais ne pourra conquérir la lâche main du roi de France, soumets-toi, mon garçon.
ÉLÉONORE.--Viens auprès de ta grand'mère, enfant.
CONSTANCE.--Va, mon enfant, va, mon enfant, auprès de cette grand'mère; donne-lui un royaume, à ta grand'mère, et ta grand'mère te donnera une plume, une cerise et une figue: la bonne grand'mère que voilà!
ARTHUR.--Paix! ma bonne mère; je voudrais être couché au fond de ma tombe; je ne vaux pas tout le bruit qu'on fait pour moi.
ÉLÉONORE.--Sa mère lui fait une telle honte, pauvre enfant, qu'il en pleure.
CONSTANCE.--Que sa mère puisse lui faire honte ou non, ayez honte de vous-même. Ce sont les injustices de sa grand'mère et non l'opprobre de sa mère qui font tomber de ses pauvres yeux ces perles faites pour toucher le ciel et que le ciel acceptera comme honoraires: oui le ciel séduit par ces larmes de cristal lui fera justice et le vengera de vous.
ÉLÉONORE.--Indigne calomniatrice du ciel et de la terre!
CONSTANCE.--Toi, qui offenses indignement le ciel et la terre, ne m'appelle pas calomniatrice. Toi et ton fils vous usurpez les droits, possessions et apanages royaux de cet enfant opprimé; c'est le fils de ton fils aîné; il est malheureux par cela seul qu'il t'appartient. Tes péchés sont visités dans ce pauvre enfant; il est sous l'arrêt de la loi divine, bien qu'il soit éloigné à la seconde génération de ton sein qui a conçu le péché.
LE ROI JEAN.--Insensée, taisez-vous.
CONSTANCE.--Je n'ai plus que ceci à dire: il n'est pas seulement puni pour le péché de son aïeule, mais Dieu l'a prise elle et son péché pour instrument de ses vengeances; cette postérité éloignée est punie pour elle et par elle au moyen de son péché: le mal qu'elle lui fait est le bedeau de son péché; tout est puni dans la personne de cet enfant, et tout cela pour elle; malédiction sur elle!
ÉLÉONORE.--Criailleuse imprudente, je puis produire un testament qui annule les titres de ton fils.
CONSTANCE.--Et qui en doute? Un testament! un testament inique! l'expression de la volonté d'une femme, de la volonté d'une grand'mère perverse!
PHILIPPE.--Cessez, madame, cessez, ou soyez plus modérée; il sied mal dans cette assemblée de s'attaquer par de si choquantes récriminations.--Qu'un trompette somme les habitants d'Angers de paraître sur les murs, pour qu'ils nous disent de qui ils admettent les droits, d'Arthur ou de Jean.
(Les trompettes sonnent. Les citoyens d'Angers paraissent sur les murs.)
UN CITOYEN.--Qui nous appelle sur nos murs?
PHILIPPE.--C'est la France au nom de l'Angleterre.
LE ROI JEAN.--L'Angleterre par elle-même.--Habitants d'Angers et mes bons sujets....
PHILIPPE.--Bons habitants d'Angers, sujets d'Arthur, notre trompette vous a appelés à cette conférence amicale.
LE ROI JEAN.--Dans nos intérêts.--Écoutez-nous donc le premier.--Ces drapeaux de la France que vous voyez rangés ici en face et à la vue de votre ville, sont venus ici pour votre ruine; les canons ont leurs entrailles pleines de vengeance, et déjà ils sont montés et prêts à vomir contre vos murailles l'airain de leur colère; tous les préparatifs d'un siége sanglant et d'une guerre sans merci de la part de ces Français s'offrent aux yeux de votre ville. Vos portes précipitamment fermées, et, sans notre arrivée, ces pierres immobiles qui vous entourent, comme une ceinture, seraient, par l'effort de leur mitraille, arrachées à cette heure de leurs solides lits de chaux, et ouvriraient de larges brèches à la force sanguinaire pour attaquer en foule votre repos.--Mais à notre aspect, à l'aspect de votre roi légitime, qui, par une rapide et pénible marche est venu s'interposer entre vos portes et leur furie, sauver de toute injure les flancs de votre cité, voyez les Français confondus vous demander un pourparler; et, maintenant, au lieu de boulets enveloppés de flammes qui jetteraient dans vos murailles la fièvre et la terrible mort, ils ne vous envoient que de douces paroles enveloppées de fumée pour jeter dans vos oreilles une erreur funeste à votre fidélité; ajoutez-y la croyance qu'elles méritent, bons citoyens, laissez-nous entrer, nous, votre roi, dont les forces épuisées par la fatigue d'une marche si précipitée réclament un asile dans les murs de votre cité.
PHILIPPE.--Lorsque j'aurai parlé, répondez-nous à tous deux. Voyez à ma main droite, dont la protection est engagée par un voeu sacré à la cause de celui qu'elle tient, le jeune Plantagenet, fils du frère aîné de cet homme et son roi, comme de tout ce qu'il possède: c'est au nom de ses justes droits foulés aux pieds, que nous foulons dans un appareil de guerre ces vertes plaines devant votre ville; n'étant votre ennemi, qu'autant que l'exigence de notre zèle hospitalier, pour les intérêts de cet enfant opprimé, nous en fait un religieux devoir. Ne vous refusez donc pas à rendre l'hommage que vous devez à celui à qui il est dû, à ce jeune prince; et nos armes aussitôt, semblables à un ours muselé, n'auront plus rien de terrible que l'aspect; la fureur de nos canons s'épuisera vainement contre les nuages invulnérables du ciel; et, par une heureuse et tranquille retraite, avec nos épées sans entailles et nos casques sans coups, nous remporterons dans notre patrie ce sang bouillonnant que nous étions venus verser contre votre ville, et laisserons en paix vous, vos enfants et vos femmes; mais si vous dédaignez follement l'offre que nous vous proposons, ce n'est pas l'enceinte de vos antiques remparts qui vous garantira de nos messagers de guerre, quand ces Anglais et leurs forces seraient tous logés dans leurs vastes circonférences. Dites-nous donc si nous serons reçus dans votre ville comme maîtres, au nom de celui pour qui nous réclamons la soumission; ou donnerons-nous le signal à notre fureur, et marcherons-nous à travers le sang à la conquête de ce qui nous appartient?
UN CITOYEN.--En deux mots, nous sommes les sujets du roi d'Angleterre, c'est pour lui et en son nom que nous tenons cette ville.
LE ROI JEAN.--Reconnaissez donc votre roi, et laissez-moi entrer.