Le roi du Klondike

Chapter 11

Chapter 113,819 wordsPublic domain

--Alors, j'y vais à l'instant. Merci, monsieur.

«Monsieur», qui n'était que «Nicolas» depuis soixante-trois ans, ouvrit une bouche immense en la regardant descendre le perron de bois, puis se mit à bredouiller:

«Nom d'un bateau de Québec! La belle créature! Et polie, avec ça!... Je parie qu'elle vient de Yoshiwa... En voilà une qui me guérirait plus vite du scorbut que les drogues du docteur!»

Construite par un millionnaire écossais, auquel, trois ans auparavant, les missionnaires avaient fait crédit d'une messe à vingt-cinq sous, l'église était à côté de l'hôpital. Des centaines de mineurs entraient, sortaient en silence, leur chapeau ou leur bonnet de fourrure à la main, et marchaient avec une certaine précaution, formant une file qui parut interminable à la jeune fille.

«Quelle foule! Jamais je n'arriverai avant midi!»

Elle se trompait: là, encore, son joli visage fit miracle. Les rangs serrés s'ouvrirent, les lourdes bottes cessèrent de marteler le sol: «Passez, passez, _lady_. Dieu vous bénisse!» Elle passa, silencieuse elle aussi, mais avec un gentil merci de la tête. D'une main, elle avait relevé sa jupe, et, de l'autre, elle tenait sa fameuse lettre de recommandation, tandis que, pénétrant dans l'église, le coeur un peu serré, sans trop savoir pourquoi, elle répétait en elle-même la requête qu'elle allait adresser au Révérend Père. Bien sûr, il ne la refuserait pas, si elle insistait, elle, si seule au milieu de tous ces hommes, parmi lesquels son fiancé reviendrait on ne savait quand. Elle se sentait au plus haut point misérable: «Ce sera non, d'abord, parce qu'il y a déjà trop de monde. Alors je lui dirai...»

Elle releva la tête: derrière elle, le piétinement s'arrêtait. Devant elle, il y avait un catafalque, au centre de l'église, où des bougies éclairaient en frissonnant celui que tous venaient saluer une dernière fois sur terre. La jeune fille retint à peine un cri, porta les deux mains à son visage, les abaissa presque aussitôt et, plus courageuse, regarda celui qui dormait là, dans le cercueil noir aux lettres blanches:

R. P. JUDGE, S. J.

R. I. P.

Mon Père, mon Père, était-ce bien vous que l'Ange terrible dont vous nous parliez si souvent était venu appeler, vous à qui il était descendu dire: «Ta tâche est finie: viens au tribunal, il est temps!» Vous aviez demandé un sursis, vous aviez même lutté jusqu'à la fin: car vous les aimiez, vos aventuriers du Yukon, et vous ne saviez que trop où ils s'en iraient s'ils perdaient le missionnaire debout avec eux sur la brèche, en ce coin perdu du monde. Mais l'Ange avait vaincu: et quoique terrassé, vous étiez là encore à nous sourire, vous l'apôtre des premières heures dans la ville de boue et d'or, vous, _le seul_ homme, le seul qui ne fussiez pas venu au Klondike pour y «faire de l'argent». Même à cette visite suprême, votre pâle, votre ascétique visage nous redisait une fois de plus: «Il y a autre chose, croyez-moi, mes enfants! Je ne serai pas toujours là pour vous le dire ni vous pour l'entendre...» Étranges paroles, qui, dans la bouche de Mac Donald ou Lippy, assis sur leurs millions, eussent coulé sur nous ainsi qu'une eau tiède sur des icebergs. Mais votre murmure à vous, dominait la grande clameur de Dawson, il nous suivait ainsi que les moustiques à travers la solitude des montagnes, l'écrasement des vallées, l'angoisse d'un immense glacier où beaucoup pleurent en se cachant des autres, parce qu'ils pensent au passé. Il nous harcelait même le jour triomphant où nous rapportions notre or, notre premier or à Dawson pour y acheter un peu de bonheur...

Et maintenant, baissant la tête pour le dernier adieu, un à un, nous passions, secouant l'eau bénite sur ce corps si usé, si transparent, qu'au sortir de l'église, ceux qui ne vous avaient jamais vu auparavant s'écriaient: «Ah! qu'il était donc frêle! Comment a-t-il pu faire tant d'ouvrage dans le pays?»

Aélis était à genoux: goutte à goutte, ses larmes tombaient sur sa supplique que, d'une main maladroite, elle cherchait à glisser aux pieds du prêtre mort. Cela fait, elle se recueillit, murmura un _De profundis_. Soudain une rumeur monta derrière elle, un grondement remplit l'église, déborda sur la place. Inconsciemment, elle avait parlé haut et les Canadiens répondaient aux versets terribles:

_Si iniquitates observaveris, Domine, Domine quis sustinebit?..._ _A custodia matutina usque ad noctem, speret Israel in Domino..._ _Requiem æternam dona eis, Domine,_ _Et lux perpetua luceat eis..._

Elle se releva, sortit sans trop se rendre compte de ce qu'elle faisait, se retrouva dehors à côté d'un groupe de mineurs qui causaient à voix basse et leur demanda:

--Quand enterre-t-on le Père?

--Demain matin à huit heures, miss. La ville entière y sera. Ceux du Bonanza et du Hunker arrivent aussi ce soir, et on attend dans la nuit les gens du Dominion... Il nous aimait tous, protestants, catholiques ou païens, nom d'un tonnerre!... _Oh! I beg your pardon, miss[19]!_

* * *

Or, en cette année de grâce il y avait à Dawson, scrupuleusement dénombrées, sept honnêtes femmes. La huitième fut Aélis: comme elle l'ignorait, au lieu d'aller se joindre à leur petite congrégation, le lendemain, au premier banc de l'église, elle se mit à côté des autres qui formaient une imposante majorité. La place de ces dernières n'étaient évidemment pas à l'église--n'est-ce pas, madame?--et il avait fallu la mort d'un saint pour les rendre à ce point effrontées. Les vierges sages, au surplus, les dévisagèrent si bien que ces folles ne cherchèrent pas à diminuer la distance, et ce fut tout au fond du lieu sacré que resta, plus ou moins intimidé, leur joli groupe de brebis galeuses.

Excepté Topsy, pourtant, à côté de laquelle vint s'agenouiller Aélis... Topsy était le lotus rose de Yoshiwa, et Yoshiwa (qui a jamais pu trouver l'origine de ce nom?) était le quartier de la 5e rue, où, dans une crise de vertu, les maîtres de Dawson avaient relégué ces dames. Les Anglais le surnommaient la «Petite France», et les Canadiens «la plus Grande Bretagne». Quoi qu'il en fût, Topsy en était la reine, une ravissante petite poupée de Yokohama, où pas une geisha ne savait plus délicieusement vous chanter sur une guitare à trois cordes:

Argent ou moi, qu'est-ce que tu préfères? _Choïto! don-don! Otagaïdané; Choïto! don-don! Shimaïmashitané._

Ce disant, elle vous considérait avec ses yeux de quinze ans, aussi innocents que sa bouche était perverse. Pour femme, et chatte, et dangereuse, elle l'était incontestablement: il n'y avait qu'à passer devant son cottage, au retour des placers, pour s'en apercevoir. Vous aviez de l'or plein vos poches, et souvent encore plus de kilomètres dans vos jambes: un mois ou deux de solitude au milieu du désert de glace vous faisait hâter vers Dawson, et c'est à ce moment-là qu'Ève déchue et le paradis très terrestre venaient à votre rencontre. Ses petits pas d'enfant pressé, comme hésitants sur des sandales qui se seraient perdues au creux de votre main, commençaient à piétiner sur votre coeur; il suffisait d'un mot, alors:

--Je me suis vue dans vos yeux. Venez: j'ai du thé parfumé, il vous reposera...

Avait-elle une âme? Les missionnaires des dix à douze sectes qui l'avaient cherchée au bout de leur invisible scalpel auraient seuls pu répondre; et ils étaient tous à San-Francisco où elle avait passé deux ans. À Dawson, néanmoins, il fut impossible d'en douter après le service funèbre du Père Judge. Car ce fut en ce jour inoubliable, tandis que les drapeaux flottaient à mi-mâts, que les tripots étaient fermés, qu'enfin la plus étrange, la plus vicieuse et aussi la plus religieuse des foules entourait le cercueil d'un prêcheur, ce fut précisément à l'élévation que Topsy poussa un gémissement, perdit connaissance et roula par terre.

Aélis lui releva aussitôt la tête: les perles dorées de sa chevelure, en se brisant, avaient amorti sa chute, et pourtant il y avait des larmes dans ses yeux, pareils à deux diamants noirs. Un mineur la prit à bras le corps et l'emporta. Cinq mille personnes attendaient sur la place; à leur vue, il y eut un long murmure.

--Topsy!... c'est Topsy!

--De l'eau, je vous en prie! suppliait Aélis. Elle n'est qu'évanouie.

L'eau arriva, froide comme la glace d'où elle s'égouttait à peine. La Japonaise ouvrit ses yeux, les essuya, regarda les curieux massés autour d'elle et, cette fois, elle éclata en sanglots. Elle se serrait contre Aélis:

--Emmenez-moi... emmenez-moi, voulez-vous?... Je l'ai vu... Il m'a dit, comme l'an passé, à l'hôpital, pendant ma pleurésie: «Topsy, petite Topsy, où allez-vous? Que ferez-vous quand je ne serai plus là?...» Emmenez-moi.

Subitement, elle frappa deux fois, trois fois, quatre fois ses mains l'une contre l'autre, à la manière des shintoïstes, pour le réveil de la «longue nuit»:

--_Ma!_ écoutez les gnômes! _Chichi! koishi! haha! koishi!_

Elle se voyait perdue maintenant dans cet antre sinistre où reviennent les enfants morts, Kyû-Kukedo-San, près d'Izumo, et où ils cherchent leurs mamans dans les ténèbres, sans jamais les retrouver. Chrétienne, bouddhiste, shintoïste, toutes les croyances se heurtaient dans sa petite cervelle, lorsqu'elle recommença son appel à Aélis:

--Emmenez-moi!

--Où?

--À Yoshiwa, numéro...

--Numéro 132, miss,--fit une voix par derrière;--il y a devant une lanterne chinoise avec des dragons. Mais ce n'est pas la place d'une _lady_.

--C'est vrai: il a raison! dit Topsy. Cependant, vous me faites du bien. Vous savez, madame, je suis une geisha.

--Une?...

--Une... _lady prostitute_.

Aélis devint très rouge, puis regarda autour d'elle: les mineurs reculèrent. Jamais revolver ne valut deux yeux de femme pure.

--Pouvez-vous marcher? dit-elle. Oui? Eh bien, appuyez-vous sur moi. Je vous reconduirai chez vous.

--Ah! que je suis contente!

Elles partirent ensemble vers la 5e rue.

Un instant après, les portes de l'église s'ouvrirent pour laisser passer le corps du prêtre: il s'en allait au cimetière, lui; les vierges folles, les vierges sages, les mineurs, les joueurs, des ivrognes même qui titubaient un peu, l'escortaient lentement sous un ciel triste de fin d'hiver, dans la désespérance du grand Nord. Mais là-haut, bien sûr, il y avait, sur les marches d'un trône de gloire, une âme sacerdotale qui priait pour les purs, qui suppliait pour les impurs, et surtout, oh! surtout, pour le lotus rose de Yoshiwa.

XVIII

OMAÉ SHINDARA

Ceux qui n'ont jamais eu faim, celles qui n'ont jamais eu soif, ne devront pas lire ce qui suit. Car ils appartiennent, évidemment, à ce très petit nombre de privilégiés qui naissent au-dessus des misères humaines, à qui le diable ou la vie ne réserve que les tentations de l'oisiveté. Gens très bien élevés qui, d'avance, retiennent leur loge en paradis, où rien d'_improper_ ne blessera plus leurs belles âmes, ils ne peuvent comprendre certaines fautes, ils ne sauraient les expliquer, encore moins les pardonner. Comment le pourraient-ils? Ils vivent si loin de terre! Savent-ils la frénésie de vie éclatant soudain chez ceux qui étaient perdus et qui se retrouvent? conçoivent-ils la folie de ceux qui étaient pauvres et qui, tout d'un coup, deviennent cent fois millionnaires? Ils n'ont pas vu les fonds d'abîmes, ils ne voient pas les sommets des réussites prodigieuses: ne leur confiez pas la charge de juger...

* * *

Manéki-néko est une chatte qui fait patte de velours, et s'étire langoureusement comme pour vous dire, dès le seuil de la maison ouverte: «Venez donc vous amuser!» Quoiqu'on ne le voie pas derrière elle, le dieu de la pauvreté marche à son ombre et les goules sont ses soeurs; cependant, comme elle attire la faveur des riches et la protection des puissants, c'est elle, la petite tigresse, qui est la bonne fée des geishas.

Celle que Topsy avait apportée à Dawson était en porcelaine: on la voyait, en entrant, droite sur ses pattes de derrière, sur le _kamidana_, l'étagère sacrée qui faisait face à la rue. À côté d'elle, il y avait l'image d'Ami-no-uzumé-no-mikoto, devant la caverne où se retira jadis la déesse du soleil: les genoux un peu fléchis, les deux mains portant au-dessus de la tête le tambourin mystique du _sourou_, son visage émergeait, impassible, d'un surtout rouge à mailles blanches, tandis qu'elle commençait la danse merveilleuse qui rendit au monde la chaleur, la vie, l'amour.

Entre les deux idoles brûlait une veilleuse dans une sorte de saucière en bronze, et sa lueur éclairait plusieurs idéogrammes à caractères cabalistiques. Tout en aidant Topsy à préparer une tasse de thé parfumé, Aélis s'amusa à se les faire traduire.

Le premier disait: «Adoration à la grande Kuan-zi-on, la miséricordieuse, qui regarde par-dessus le son des prières.»

Un autre: «En paradis, l'élu reposera sur les corolles du lotus d'or!»

Un troisième était orné de dessins rouges, bleu et or, sous cette légende:

_Omaé shindara téra iva yaranou! Yaété konishiti saki dé nomoú!_

--Ah! celui-ci... fit la petite geisha.

--Eh bien!... que veut dire cette lune qui décroît dans un ciel pourpre?

--L'amour est pourpre, et, comme l'astre des nuits, croît, brille et meurt... Écoutez, voici le sens de l'écriture. C'est une des plus vieilles poésies de mon pays.

Elle prit sa guitare:

Ô mon amour, si tu meurs, tu n'iras pas à la tombe, Car je boirai plutôt tes cendres dans une coupe de nectar...

Bercée, emportée par la mélodie, la danseuse était perdue au loin, dans un rêve, à Yokohama, au pays des dieux, et ce fut presque sans surprise qu'elle entendit une belle voix, au dehors, répéter après elle:

_Omaé shindara téra iva yaranou!_

Topsy reprit le second vers:

_Yaété konishiti saki dé..._

Elle n'acheva pas: aussi blanche que la neige, Aélis venait de chanceler, puis s'était prise au _kamidana_ pour ne pas tomber. Topsy jeta sa guitare, courut à elle, l'obligea doucement à s'asseoir dans un fauteuil. Ensuite, elle se retourna, et celui qui venait de lui donner la réplique entra sans frapper. Quoique ses visites fussent rares, elle le connaissait bien d'avance: ils n'étaient que deux, dans Dawson, à connaître le texte original de la chanson d'amour. Alors elle s'avança, les deux mains sur la poitrine, le sourire de sa race aux lèvres: en arrière, Manéki-néko tendait toujours ses pattes de velours, par-dessus la tête penchée d'Aélis. La veilleuse s'éteignit brusquement au souffle froid de la rue.

--Topsia, petite Topsia, me voilà de retour!... Et, cette fois, j'ai trouvé plus d'or que n'en tiendrait ta maison.

Les yeux d'Orient brillèrent comme ceux d'un serpent: la geisha passa ses bras au cou de celui qui apportait ces bonnes nouvelles. À plusieurs reprises, il la baisa sur les lèvres ainsi qu'un ivrogne ou un amoureux.

--Que de fois... que de fois j'ai pensé à Dawson et à toi, pendant mon voyage!... Un peu plus, et j'y laissais ma vie. Ah! que l'or coûte donc cher!

Comme il disait ces mots, il aperçut celle qui, assise dans un fauteuil, sous le _kamidana_, se cachait le visage entre les doigts, par manière de jeu, sans doute; il courut à elle, lui saisit les bras, les écarta et se pencha pour l'embrasser en disant:

--C'est une amie, Topsia? Alors il faut qu'elle aussi me donne un...

Il n'acheva pas: elle leva la tête et ils se regardèrent. Topsy le vit se redresser, lâcher les mains de la jeune fille, et, les yeux fixés sur elle,--des yeux d'homme tout à coup dégrisé, d'abord lucides et graves, et ensuite presque fous--reculer jusqu'au mur. Aélis, elle aussi, le suivait du regard, et derrière ce regard, il vit distinctement une morte. Enfin, elle se mit debout, aussi doucement qu'un fantôme, et passa devant lui. Comme la porte, en se refermant, allait cacher ce beau visage où la stupeur, le désespoir, la douleur et l'épouvante se confondaient en la plus tragique des horreurs, il fit un grand effort et dit:

--Aélis... est-ce bien vous? Que faites-vous ici?

Ah! quelle voix de perdue pour l'éternité, quelle voix lui répondit:

--Et vous?

Il leva les deux mains comme pour parer un coup, puis resta immobile.

Par la porte restée entr'ouverte on entendit le bruit lointain d'un tumulte, une clameur, des apostrophes qui se rapprochaient, s'éloignaient, se rapprochaient encore, exactement comme les cris d'une meute sur la voie d'un cerf. C'était Dawson qui revenait des obsèques d'un saint et, déjà, se remettait en quête du métal dieu.

--Il est allé dans la 5e rue!--Non, on l'a vu chez Ellis!--Est-ce vrai qu'il a trouvé la veine mère?--Oui, il est arrivé avec trois traîneaux d'or! Ses Indiens y retournent tout de suite. Où est-ce? Il nous le dira!

Tout à coup, une voix domina les autres:

--Il est dans la 5e rue!--Ce n'est pas étonnant: allons-y!

--Oui, il est chez la Japonaise... Hourra! Vive le roi du Klondike! le roi, le roi, le roi!

* * *

Aélis entendit la clameur de toutes ces poitrines haletantes: pour se sauver, elle se mit à courir; et lui, le Roi, qui entendait aussi ces cris, sur le seuil de Topsy, sans bouger, sans parler, presque sans respirer, il la regardait s'éloigner et disparaître... Derrière lui la Japonaise fredonnait:

Ô mon amour, si tu meurs, tu n'iras pas à la tombe...

XIX

LE ROI DU KLONDIKE

Écoutez, écoutez, citoyens de la Reine du Pacifique! Cortez trouva le Mexique, et Pizarre, le Pérou. Un flâneur a découvert l'or australien, comme un meunier celui de Californie; celui du Sud-Africain roula sous le pied d'un fermier; mais c'est un mineur, un vrai mineur yankee, Tom Tildenn, de New-York, qui vient de découvrir la Veine Mère d'Alaska. Il est trop tard pour raconter aujourd'hui les aventures par lesquelles il a passé avant de mettre la main sur un trésor qui laisse dans l'ombre tous ceux des Incas préhistoriques. Ce sera pour nos prochains numéros. Aujourd'hui, nous devons nous contenter de signaler son arrivée dans nos murs, par l'_Excelsior_, même bateau qui l'avait emmené, il y a quatre ans, au nord. Six camarades armés jusqu'aux dents accompagnent ses précieuses caisses de pépites; ils ont passé la nuit au Palace Hotel, d'où la police les escortera ce matin jusqu'à la Monnaie, à onze heures précises. Vraiment, cet homme a vécu le plus fantastique des rêves, puisque, mendiant hier, il peut aujourd'hui acheter San-Francisco, si ça lui plaît!

* * *

Le _Times_ de «Frisco» ne mentait pas: ce qu'il imprimait en première colonne était vrai. Un nommé Tom Tildenn était arrivé la veille et quinze _policemen_ se relayaient au Palace Hotel pour garder ses caisses d'or. Plus vite que le journal, le bruit en courut de Kearney street jusqu'à ce Cliff, sur l'Océan, où les phoques eux-mêmes, dressés sur leurs rochers, crièrent à plusieurs reprises: «_Gôaout! Gôaout!_» ce qui veut dire, en leur langage: «Allez-y voir! Allez-y voir!»

Les gens de New-York auraient répondu: «Nous sommes trop affairés!» Ceux de Chicago: «Zut!... à d'autres!» Les naturels de San-Francisco, qui ont des loisirs parce que le plus beau, le plus chaud, le plus rayonnant des soleils leur apprend à aimer une vie toujours trop courte dans leur admirable Californie, les citoyens de la Reine du Pacifique se précipitèrent vers la Monnaie pour voir passer le Roi du Klondike. Ce fut donc entre deux haies vivantes, enthousiastes, qu'il mena au feu ses millions, et sa physionomie, son attitude de travailleur brisé par la vie trop dure surprit désagréablement la foule.

--Il a l'air d'un pauvre honteux: ce n'est pas lui, vous devez vous tromper!

--N'est-ce pas le premier, en tête des voitures?

--Non, celui-là, c'est un Français, un autre mineur de Dawson... Je vous dis que c'est bien lui, dans le landau qui arrive.

Il y eut une poussée: le cordon des _policemen_ fut rompu; ceux qui accompagnaient Tildenn, assis dans sa voiture même, à côté, en face de lui, crièrent bien vite: «En arrière! pas de mains aux portes!» Et, prestement, ils tirèrent leurs courts bâtons. Un petit mendiant protesta encore:

--C'est pas vrai! C'est pas lui! Il a l'air trop malheureux!

Alors, tout le monde recula, et Tildenn sortit de sa torpeur; se dressant à son tour, il interpella le gamin:

--Et toi, petit, es-tu heureux?

--Moi?... (Toute sa figure éclatante répondait à la question.) Moi? Oui, quand je mange à ma faim... Dites, c'est-y vous qu'êtes le Roi du Klondike?

Vraiment, sous ses haillons, l'enfant resplendissait de la joie de vivre au bon soleil. Tildenn ouvrit une caisse, y prit un sac de trente livres, et, sans arrêter la voiture, à deux mains, le lança au petit bonhomme en disant:

--Oui, c'est moi le Roi. Tiens, attrape!

Le sac creva en touchant terre: les pépites du nord roulèrent dans la poussière du sud; la foule se rua à la curée avec une ardeur qui dégénéra bientôt en demi-émeute, et les galions à roues disparurent avec leur escorte derrière les lourdes portes de la Monnaie.

* * *

Maintenant, Tildenn se trouvait dans la chambre de fer où l'on éprouve la valeur de l'or. C'était une sorte de cage, avec, au bout, quatre fours d'acier pour les creusets d'argile qui reçoivent les morceaux de minerai ou les pépites. Les employés y déposèrent quelques échantillons des sacs apportés par Tildenn, recouvrirent les creusets d'une calotte en argile, également, et commencèrent à les chauffer.

Bientôt, on entendit le ronflement de plus en plus fort du courant d'air à haute pression: les vases se colorèrent comme aux reflets d'une lueur lointaine et, peu à peu, passèrent au rouge transparent. La chaleur devint plus intense: le rouge fit place au blanc, un blanc trop éblouissant pour être fixé par des yeux sans protection, et de petites langues verdâtres ou bleues jaillirent, puis d'autres encore, de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel,--tout un jardin de fleurs phosphorescentes qui s'épanouissaient autour d'une île de corail, éclataient parfois en exhalant des saphirs, des émeraudes, de merveilleuses flammes changeantes... Et c'était si féerique dans la nuit du cachot de fer, que Tildenn ne savait plus où il était quand, subitement, quelqu'un lui prit la main et dit:

--C'est fait, votre or vaut seize dollars à l'once.

--Vraiment?

Il avait peine à se réveiller; l'autre le regarda d'un air surpris:

--Oui... Comme vous avez apporté un peu plus de trois tonnes, cela vous fera un million et demi de dollars pour cette fois.

--C'est bon, faites un reçu.

--Je vais le préparer moi-même, intervint le directeur de la Monnaie en personne.--Tous mes compliments, monsieur Tildenn. Vous êtes un homme heureux.

--Très heureux. Très. Un million et demi!... Bah! Rob, j'en donnerais dix, j'en donnerais vingt, je donnerais la Veine Mère pour l'avoir, _elle_... Je viens d'apprendre qu'en descendant du _Pacific_, qui est arrivé deux jours avant l'_Excelsior_, elle s'est aussitôt rendue au couvent des Ursulines. Je lui ai écrit... Robert, vous avez appris à la connaître, puisque c'est vous qui l'avez amenée de New-York à Dawson--et que Dieu vous le pardonne! Dites-moi... pensez-vous, croyez-vous qu'elle oubliera?

--Il faut l'espérer, mon vieux. Vous savez le proverbe: «_Never say die!_ Ne dites jamais: Tout est perdu!...»

--Je vous demande une réponse catégorique. Pourquoi user de détours? Quelle est votre idée?

Tildenn était devenu très irritable; il se pencha, pour mieux examiner la physionomie du Français, et ajouta:

--Vous ne dites rien, parce que vous savez comme moi, que jamais, jamais elle ne pardonnera... Damnation sur moi! me voilà plus ruiné qu'au soir du «Vendredi noir»!... Et vous, voulez-vous que je vous dise ce que vous pensez?...

--Calmez-vous, je vous en prie, Tom! On va entendre...

--Qu'est-ce que ça me fait?... Ah! vous avez peur!... Eh bien, je le dirai tout haut, votre secret, faux ami que vous êtes! Vous l'aimez, vous! Et vous n'êtes pas fâché de ce qui m'arrive, parce que...

--Tildenn, vous n'avez pas le droit de parler ainsi. Taisez-vous, au nom du ciel, ou je vous ferme la bouche!