Le roi du Klondike

Chapter 10

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--Ça a-t-il du bon sens de nous obliger à venir chercher notre linge à travers cette cohue! Où sont mes chemises?... Vraiment, il y a ici plus de fous en liberté qu'à Long Islands!

--Votre linge était trop sale! cria madame O'Hara, furieuse. Prenez-le, sacristain, et allez-vous-en. J'ai fini de vous blanchir, vous et les autres! Mon mari a rapporté des millions du Klondike, et un carrosse m'attend à la porte. Qui est-ce qui s'imagine que je vais continuer à me brûler les mains avec de la _potache_?

Personne ne s'imagina quoi que ce fût au monde, pas même le sacristain déconfit. Si vous êtes obligé d'approcher un nid de guêpes ou un meeting d'Irlandaises, il est prudent de faire le mort. Et puis, les paroles de madame respiraient la vérité: si, comme on le disait dans la rue, Patrick, Patrick du Klondike était arrivé tout à l'heure, portant sur son dos un sac d'or aussi gros que lui, pouviez-vous exiger que sa femme continuât à frapper, à tordre, à décrasser votre linge hebdomadaire?... La vie est une bascule. Hier en haut, aujourd'hui en bas, ou réciproquement: voilà la force de l'Amérique.

Or, je vous le dis, il était, Lui, au sommet de sa gloire, quand il parut au sommet de son escalier: de la chambre où ils venaient de trinquer, d'innombrables amis sortaient, le suivaient pas à pas, tous des _gentlemen_ en gants et redingotes sur lesquelles se croisaient d'éblouissants baudriers verts--vert trèfle d'Irlande.

La foule applaudit et Pat ôta son claque (c'est un chapeau très pratique pour les bagarres, où il s'aplatit sans se détruire): les cochers firent claquer leurs fouets, et les chevaux dansèrent. Pat remit son chapeau, alluma un cigare, et entra dans le premier carrosse avec huit amis. Son épouse occupa le second au milieu de quatre dames d'honneur. Le reste de la suite s'entassa dans les autres véhicules, on ne sait trop comment, et le triomphal convoi s'ébranla dans un rayonnement vert,--vert trèfle d'Irlande!--Sur le siège du premier carrosse, un cornet à piston commença:

_We'll sound the jubilee from the centre to the sea, And Ireland shall be free, says the Shan-van-Vogh[16]!_

Pat fit arrêter devant le numéro 107, pour remettre une lettre de son ami Titi, l'ancien roi de la Bourse, à la plus jolie fille de New-York, sa fiancée,--je n'ai pas dit: «la plus jolie femme», madame O'Hara!--et le cortège royal reprit sa marche entre deux haies d'admirateurs. S'il en eût fait partie, Diogène aurait soufflé sa lanterne: c'était bien le plus bel ouvrage du créateur, un homme, un homme heureux qui passait. À voir, au travers des bouffées de cigares, sa bonne et large figure souriante, et les merveilleux reflets du velours eau de mer sur le visage congestionné de madame O'Hara (tour de taille, 1m,03), vous oubliez votre linge sale, vous pardonniez à l'élue de la fortune et, comme les autres, vous criiez avec conviction:

--Vive Pat du Klondike! _Erin go bragh!... Chorus, boys!_ Ensemble:

_We'll sound the jubilee from the centre to the sea..._

XVI

PRÉSENCE RÉELLE

--Nom d'un loup! Impossible d'avaler cette soupe! Elle vous brûle le nez, et, si on attend quelques minutes, ce n'est plus qu'un bloc de glace où l'on a bien du mal à lécher sa vie! Gueux de pays! À quoi pensent les hommes qui nous amènent au Yukon?... _La-laouh! Ou-la-laouh!_

Ils étaient douze chiens d'attelage à lapper leur écuelle de riz et de lard, avec, de temps à autre, un regard de côté, puis un grondement féroce si un camarade faisait mine de se rapprocher. Il y avait quatre malamutes, un énorme Saint-Bernard, six métis variés, produits du hasard, enfants de Bohême, et notre ami Caton.

Le museau entre les pattes, celui-ci rêvait à l'écart. De temps à autre, levant la tête, il reniflait l'air froid, puis, d'un bond, cherchait à prendre le large: chaque fois, une secousse de la chaîne qu'il portait au cou le rappelait à la raison; et il revenait s'accroupir aux pieds de son pilori, tandis que ses camarades le raillaient à qui mieux mieux. Cette fois, pourtant, personne n'y fit attention, pas plus qu'au hurlement de Pitou, le bâtard de chien de berger: tout le monde était trop occupé à nettoyer sa terrine dessus, dessous, dedans. Enfin, un semblant d'épagneul répondit:

--Oui, c'est une existence de brute... Mais, ce qu'il y a de pis, ce n'est pas le froid, la faim ou la fatigue: c'est la vermine. Dire que moi, moi, Sancho, qui n'avais jamais rien attrapé à Frisco...

--La vermine! Qu'est-ce que vous nous aboyez là, monsieur l'aristocrate? Les puces, voire même les poux, sont la santé du corps. Ce qui nous tue, c'est le traînage. Quand je pense que depuis un mois et demi nous tirons mille livres sur ces damnés...

--Pitou, mon petit, ne jurez pas!--dit le Saint-Bernard en se léchant une patte.--Ce n'est pas joli; et puis, à quoi ça sert-il?

D'indignation, le roquet sauta en l'air, et, retombant d'aplomb sur ses quatre pattes, il regarda avec une colère de dyspeptique ce gros boeuf qui ne demandait qu'à faire la sieste:

--Écoutez, écoutez, monseigneur qui rumine! Si mes imprécations troublent sa quiétude, qu'il s'en prenne aux hommes qui ont traversé le Chilkoot avec nous l'an passé, et qui juraient dix fois par minute: «_Maache!--Murche!--Mââche dein! Ghi[17], ah-oh-ah!_ damnés fils de chienne!» et les «_dam_» de Londres, les «f...» ou les «crrré nom» de Paris, les «_Teufel_» de Berlin!... les... mais je n'en finirais pas. Tas de sauvages! Il fallait toujours les comprendre, et, le soir, après trente ou quarante kilomètres, ils voulaient bien nous accorder une dégelée de coups de pieds et de pâtée à la graisse rance. Pouah! le coeur m'en lève encore!

--Ou bien, fit un autre, c'était une balle dans la tête, au bas du lac Laberge, quand nos pattes avaient laissé leur peau à tous les glaçons coupants de la route. Mes deux frères y sont restés. Moi, je me suis sauvé, et une barque m'a recueilli le long de la rivière des Quarante-huit kilomètres.

--Vous auriez mieux fait de vous noyer. Est-ce que ce n'eût pas été préférable au métier que nous faisons depuis un mois, depuis le jour où le maître nous a jetés sur cette trace fantastique qui s'en allait d'abord aux Montagnes Rocheuses?...

--Quelque piste de chercheur d'or... Les nouvelles découvertes sont des avalanches: plus elles arrivent de loin, plus elles sont grosses. Allez à l'origine: que trouvez-vous? du vent!

--Non, ce devait être un chasseur, puisqu'elle a tourné sur la Stewart, redescendu au Yukon, remonté la White River, où nous l'avons perdue, ce qui ne nous a pas empêchés de venir jusqu'ici, en plein pays de loups-garous ou de grizzlys. Regardez plutôt autour de vous! Je commence à en avoir assez, moi!... _Hou, la-laouh!_

--Il a raison, le gamin! fit un aboiement. Moi, les pattes me saignent à chaque enjambée...

--Moi, je n'y vois plus d'un oeil: ou plutôt je ne vois plus que du blanc.

--C'est abominable! Nous allons tous y rester! Révoltons-nous, Pitou!

L'indignation éclata, générale, parmi les métis. Très fier, Pitou se redressa:

--C'est mon avis. Seulement, il faut savoir où nous sommes! Y a-t-il quelqu'un qui se reconnaisse?

--Moi! bâilla un malamute.

--Parlez, parlez donc, alors!

--Je crois bien que le ruisseau qui descend là à l'ouest est la tête de la Tanana! celui qui file au sud-est la Rivière du Cuivre... Océan Pacifique à gauche, mer de Behring à droite: curieux, très curieux, même pour moi qui ai mon Alaska au bout des pattes, mes enfants. Grand pays! Nous devons être sur les terrains de chasse de ces géants qui s'appellent _Natanuskas_... Ce sont des anthropophages.

Les métis n'étaient jamais ailés à l'école, même primaire. Ils s'écrièrent ensemble:

--Qu'est-ce que c'est que ça?

--Si vous m'interrompez, je ne dirai plus rien, fit le malamute.

Étant du Nord, il parlait peu et n'aimait pas à répéter.

--C'est un mot de missionnaires d'en bas du fleuve, et ça signifie: «Des mangeurs de...»

--De chiens! hurla Pitou avec horreur, tout hérissé. Eh bien, vrai de vrai, il ne nous manquait plus que ça! Frères, debout! Allons-nous-en!

--Calme-toi, petit! fit le Saint-Bernard. Quel potin vous faites, à vous six! Laissez dormir les honnêtes chiens.

Le malamute se tourna vers le bon gros dogue:

--Ne faites pas attention! Ce bâtard radote. Est-ce qu'il est capable de trouver sa vie en liberté?

Sans bruit, les autres chiens indiens ricanèrent, et leur chef continua:

--Ça ne sait rien, ces enfants des villes, pas même écorcher un hérisson du coin des lèvres, sans se piquer... Et puis, demain, le froid les calmera. Avez-vous remarqué quatre soleils aujourd'hui, et, autour, des cercles, comme des yeux de hibou la nuit? Oui? Eh bien, c'est le signe d'un refroidissement tel que, dans quelques heures, la langue de ceux qui ouvriront la gueule pendra dehors, gelée, comme un bout de stalactite. J'ai vu ça, moi qui vous parle, et je n'ai pas quinze ans!

Il se tut, soupira une fois, et se tourna en tire-bouchon pour dormir au fond de son trou, dans la neige.

Mais le bivouac s'était réveillé à ses terribles prédictions. Un souffle d'inquiétude sortait des gueules, et Pitou, qui ne voulait plus se sauver, mais qui voulait rester le chef, eut une inspiration de génie. Il se tourna vers Caton:

--Voici le coupable, frères et amis! C'est lui qui nous mène chaque jour au caprice de son museau du Labrador! C'est lui qui nous fait courir, pire que des chevaux, sur des pistes où il est le seul à sentir quelque chose. Le maître le suit toujours: donc, à lui de nous ramener demain en arrière... Entendez-vous, maître Caton!

Pas de réponse, si ce n'est une queue raide, deux oreilles couchées, une lèvre vilainement retroussée sur des crocs très pointus. Et puis, au fond des yeux jaunes, il y avait sûrement de la rage. Pitou se retourna vers ses troupes: elles étaient prêtes à le suivre, _s'il avançait_. Les malamutes dormaient en un cercle parfait, prenant la vie comme elle venait, et, somme toute, contents de servir qui les nourrissait. Mais le Saint-Bernard, la tête de trois quarts, avait un oeil ouvert sous une oreille des plus ironiques.

Quand les gros chiens regardent les petits comme ça, les petits ne savent plus ce qu'ils font. Pitou sauta sur Caton: le roquet jaune le terrassa, le cloua à terre, où il commença à râler. Les autres se précipitèrent à sa rescousse, quand accourut Tildenn. L'ordre fut tôt rétabli à coups de fouet. Cependant Caton fut épargné dans cette distribution: même, le maître examina soigneusement chacune de ses pattes, comme si elles eussent été plus précieuses que celles de ses camarades. Aussi, quand il se fut retiré, pour se venger, les fouettés entonnèrent un hymne à la lune, où, sans s'arrêter, ils répétèrent trois mille six cent fois chacun en sept heures:

--Caton est fou, fou, fou!... _Ou, la la-houh! La hou hou hou-hou-hou!_

* * *

Lorsque Tildenn s'était décidé à suivre Labelle à son insu, il avait aussitôt préparé tout ce qu'il fallait pour un voyage d'au moins six mois, à l'époque la plus rigoureuse du Yukon. Son expérience de deux hivers arctiques lui avait permis de laisser tout le bagage inutile dont s'encombrent les novices,--manteaux de fourrure, trop chauds pour la marche, épaisses couvertures, encombrantes autant que lourdes et qui laissent filtrer le froid, une fois qu'on s'est retourné d'un coté sur l'autre; provisions ou extraits de viande, enfin, dont les boîtes d'étain augmentent le poids sans que leur valeur nutritive soit le vingtième de celle annoncée dans leurs prospectus... Il s'était contenté de deux paires d'excellentes bottes lacées au cou-de-pied et sur le côté, de mocassins et de vingt-quatre paires de chaussettes,--on ne saurait trop en avoir au cours de ces marches forcées d'hiver,--d'une _parka_, veste de cuir fourrée à l'intérieur, avec capuchon pour la nuit, et enfin d'un sac-lit à triple rang de plumes, à travers lesquelles le froid ne trouvait aucune fissure pour venir brûler la peau. Le reste du bagage se composait d'un poêle, d'une tente de soie, et de sept cents livres de lard et de biscuits de marine. Ainsi lesté, il pouvait aller jusqu'au pôle Nord; il pouvait aller du moins, tant qu'il aurait du bois pour sa cuisine du soir et du lard pour se nourrir avec ses chiens,--charbon de bois et charbon de viande, pour le poêle de tôle et le poêle de chair.--Du thé et de la saccharine complétaient cet approvisionnement de sybarite. En route, il avait tiré quelques caribous, dont la carcasse gelée faisait les délices de l'attelage. Et grâce à Caton, toujours attaché pour ne pas se perdre, il avait pu dépister le trappeur à travers ses extraordinaires crochets qui commençaient à l'inquiéter tout de bon.

Le vieux se savait-il suivi? Riait-il dans sa barbe en emmenant Tildenn sur une fausse trace? Ou bien ne ramassait-il son or, comme on l'avait prétendu, qu'en le glanant çà et là, au hasard de ses vagabondages annuels? S'il en était ainsi, si vraiment il n'avait pas trouvé la veine mère, si lui, Tom Tildenn, avait couru après un spectre,--ce spectre de l'or que tous les mineurs voient une fois au moins avant de mourir,--pendant qu'à New-York ses amis, près d'Aélis!... Non, il ne voulait pas y penser, en ce moment. Ou bien son cerveau se viderait, sa raison continuerait à courir le désert, pendant que ses chiens ramèneraient son corps vivant au Boulder. Il ne serait pas le premier: vous rappelez-vous Whipple?--Ha! ha! ha!--Aélis viendrait le baiser au front, et ça lui ferait tant de mal, parce qu'il n'y aurait plus rien dedans et qu'il ne pourrait plus rattraper ce qui en serait sorti pour toujours... Depuis combien de temps avait-il vu un autre homme que lui? Trente jours? cent jours? Il ne savait plus; il ne voulait pas savoir, puisque là, à côté, veillait le démon du désert d'Alaska, et que, pour la seconde fois, il guettait l'occasion de s'agripper à son âme.

Tildenn se rappela son aventure du Dôme et fit un effort: il alluma son poêle pour se préparer quelques grillades, qu'il arroserait d'une tasse de thé bouillant. Au dehors, la température s'abaissait tellement que son thermomètre éclata vers minuit, avec le même bruit qu'une amorce d'enfant. Il sortit pour aller couper du bois; en quelques secondes, ses gants se recouvrirent d'une mince couche de glace:--l'évaporation qui se faisait par les pores de la peau;--ses doigts crispés sur le manche de la hache ne pouvaient plus s'ouvrir. Il eut peur de laisser le sang s'y arrêter, courut sur la glace du ruisseau, fit un faux pas et tomba les mains en avant. La droite entra dans un trou où l'eau fumait au lieu de geler, comme cela arrive au coeur même de l'hiver. Il la retira aussitôt: elle se trouvait déjà emprisonnée dans une énorme mitaine de glace, au milieu de laquelle il sentait encore ses doigts dans l'eau qu'il battait en les ouvrant, en les refermant, pour les empêcher de geler tout à fait. Il s'en alla vite à sa tente, et, quand il eut fait fondre cette croûte, il ressortit pour ramener sa charge de bois. Comme il rentrait, la tempête annoncée par les quatre soleils et prédite par le malamute éclata soudainement.

Ce fut un ouragan de neige follette, qui venait de partout, sur la bouche où elle fondait, dans les oreilles qu'elle assourdissait, sur les yeux où elle s'humectait d'abord, puis gelait en soudant les deux paupières ensemble et vous faisait tourner sur place, perdu à dix pas de votre abri. Tildenn eut à peine le temps de rejoindre sa tente, qui disparaissait dans la blancheur universelle. Il y entassa son bois, se blottit à côté du poêle, et ferma la porte.

La neige continua de tomber, épaisse, pressée maintenant, tellement qu'on ne distingua plus, le jour suivant, le disque blanchâtre qui, d'habitude vers midi, prenait le nom de soleil. Et le déluge continua, ensevelissant le traîneau, les chiens autour de la tente, étouffant tout ce qui restait de vie en Alaska. Le second jour, les vents commencèrent à siffler des quatre coins du monde, comme pour se battre autour de la loque d'où sortait un peu de fumée bleue, et ce fut dans la plus effroyable désolation qui se puisse concevoir que Tildenn laissa passer les heures, blotti au fond de son sac-lit, pour économiser le combustible.

Enfin, la nuit du troisième jour, la Grande Ourse resplendit au ciel, redevenu merveilleusement transparent; on revit scintiller les feux colorés d'Arcturus; les vents et l'ouragan passèrent en Sibérie d'Asie; l'aurore boréale empourpra l'horizon de splendides, de fantastiques illuminations qui jaillissaient en geysers de lumière douce pour disparaître plus vite encore, reparaître ainsi que les cordes d'une lyre céleste, sur laquelle des nuages allongeaient comme des mains hésitantes. Même, Tildenn, qui s'était remis en marche aussitôt, car il craignait pour l'instinct de Caton, quelque surprenant qu'il fût, Tildenn entendit tout à coup des arpèges successifs, venant de très loin,--devant, derrière, au-dessus, il n'aurait su le dire, car ils s'en allèrent au nord, revinrent au sud, se divisèrent peu à peu entre tous les points cardinaux qui jouaient à se les renvoyer à travers l'immensité.--Des voix d'enfants s'y mêlèrent, modulèrent des gammes changeantes comme celles du ciel. Du moins, Tildenn s'efforça de s'en rendre compte, il voulut s'assurer qu'il ne dormait pas. Pour mieux le vérifier, il se dit: «Je vais m'asseoir; je serai très bien sur cette bonne neige molle. Ah! la jolie musique qui chante, qui pleure... Et voyez, en l'air, cette ville de palais blancs... sans doute, la «cité qui dort», des Indiens... On voit les clochers, les tours, les avenues et les squares, mais personne...»

Un brusque aboiement de Caton le secoua: il fit un effort, se remit en route. Est-ce qu'il allait se laisser endormir par ce froid excessif? Il avait des pointes de feu par tout le corps: mieux aurait valu attendre une journée de plus sous la tente, mais, puisque c'était fait, autant continuer à foncer en avant et se réchauffer par un trot continu, en attendant le soleil.

Six heures plus tard, en effet, le soleil parut à l'horizon, éblouissant sur la neige fraîche, dans sa splendeur de Dieu triomphant de la mort. Caton aboya une seconde fois et prit le galop. Ses onze camarades s'emballèrent à sa suite: leurs jambes s'étaient refaites toutes neuves depuis soixante-douze heures, et ils avaient mangé beaucoup de ce lard qui ne se digère que par des trentaines de kilomètres au galop! Tom voulut les rappeler: ils ne l'écoutèrent pas. La distance qui les séparait de leur maître, augmentant de plus en plus, commençait à l'inquiéter, quand il les vit s'arrêter brusquement le long d'un petit monticule blanc. Caton y disparut, et les autres se mirent à hurler. Sans doute, quelque roc, ayant accroché le traîneau, les empêchait, Dieu merci, de continuer leur course folle! Il ralentit le pas, mais, à mesure qu'il se rapprochait, maintenant que le danger était passé, il ne pouvait maîtriser un frisson de tous ses membres. Enfin, il arriva et il vit.

Il vit Caton, couché sur la neige, au fond d'un trou qu'avait creusé, en expirant, Kilippa; il vit l'attelage du vieux, raide aussi sous les harnais, comme des animaux en bois, les jambes bizarrement écartées, les lèvres relevées sur les dents de glace; il regarda enfin le traîneau, et, sous sa capote de neige, assis toujours les rênes en main, il reconnut Labelle, gelé, une statue de glace, aux yeux grands ouverts, d'où le soleil commençait à faire tomber des larmes.

Et le vieux qu'avait chassé le spectre de l'or à travers l'horrible tempête, le vieux, fixement, considérait un rocher, en face, une pierre qu'il avait dû voir depuis des années, à chaque heure, à chaque minute, à chaque seconde de sa vie solitaire: instinctivement. Tom Tildenn regarda, lui aussi, et, dans ses yeux dilatés, il reçut un coup qui les fit papilloter comme devant la fulguration d'un éclair... Là, elle était là, devant lui, la Veine, la Veine Mère, une coulée jaune, fantastique, incroyable, à peine striée çà et là de quartz bleu, la Veine, la Veine Mère du Klondike, ô créateur qui avez fait les mondes et les avez donnés à l'or!

Et le pauvre homme qui se trouvait ainsi, subitement, sacré roi du Klondike, connut ce jour-là le paradis: car il vit son dieu en face,--et il ne mourut pas.

XVII

«LADY PROSTITUTE»

Frank Smith n'avait pu comprendre le refus d'Aélis d'Auray. Cela passait son entendement! Est-ce qu'il ne «valait» pas un tas de millions qui s'accroissaient mathématiquement chaque année? Il était prêt à en placer trois ou quatre sur la tête de sa femme, afin de parer à toute éventualité de ruine ou de faillite. Si elle avait été une enfant de quinze ans, ses idées romanesques auraient pu s'excuser, à la rigueur, parce qu'à cet âge, comme dans les romans, on rêve une chaumière et un coeur. Mais à vingt-deux ans sonnés, après avoir connu la gêne,--et pis encore; probablement! refuser un coeur et un palais,--_well! it was a most foolish thing to do_[18]; c'était inadmissible... Que dit le proverbe d'ailleurs: «Mieux vaut être la mignonne d'un vieux que l'esclave d'un jeune!» Nul doute qu'Aélis réfléchirait; son exaltation passagère...

Ici, Frank, qui avait un mérite, celui de ne jamais mentir qu'aux autres, jeta son cigare par la fenêtre:

«À quoi bon me leurrer. Cette petite a des yeux et une bouche qui ne trompent pas. Il suffit de la revoir comme je l'ai vue quand elle s'est retournée sur le seuil de la porte: «Cela ne se peut pas; je vous répète, monsieur, que je suis fiancée.--Oh! si peu!... Est-ce qu'on a entendu parler de lui depuis des années qu'il a disparu au pôle Nord? Vous êtes la seule à vous le rappeler. Allez-vous donc vous sacrifier à un souvenir?» Par Jupiter! quels beaux regards d'indignation, à ce moment-là, et quelle voix d'argent: «C'est pourquoi, monsieur, vous voudrez bien accepter ma démission, avec les remerciements qui sont dus à vos égards... Si je suis la seule à ne pas oublier, ainsi qu'il vous plaît de le dire, il n'est que juste que j'aille moi-même m'en convaincre là-haut.» Et la voilà partie aussi vite qu'un télégramme, pauvre et belle comme devant, fière comme une reine, sotte comme une histoire d'amour au pain sec et à l'eau!... Et je reste, moi, Frank Smith, entre le passé, qui est au cimetière, et l'avenir qui s'en va au Klondike... Comment faire pour le rattraper? Je donnerais cent mille dollars pour le savoir.»

* * *

Quant Robert de Saint-Ours eut mis Aélis à bord d'un _steamboat_ du haut Yukon, il lui dit:

--Au revoir, mademoiselle. Il me faut passer à Atlin, mais je serai à Dawson dans quinze jours.

Et il s'en alla très vite, sans tourner la tête. Car il s'était singulièrement épris de son rôle de protecteur, entre New-York,--où elle lui avait demandé la permission de faire le voyage avec lui,--et le lac Bennett. Elle le vit s'éloigner avec un serrement de coeur, et l'angoisse monta soudain à son visage de jeune fille qui, pour la première fois, commençait à sentir autour d'elle l'effroyable isolement d'Alaska. Cette sensation dura jusqu'à Dawson, où elle débarqua au bout de quatre jours de navigation. Une nuit de repos au Royal Hôtel lui rendit ses forces: dès le matin, elle se rendit à l'hôpital où elle devait trouver le Père jésuite pour lequel ses maîtresses les Ursulines lui avaient procuré une lettre de recommandation.

La porte était recouverte d'un drap sombre quand elle s'y présenta, il lui fallut frapper plusieurs fois avant de réussir à attirer l'attention des gardes-malades. Enfin, un vieux mineur, tout noir encore de scorbut, finit par venir.

--C'est-y vous qui grattez comme ça?

--Oui, monsieur. Je voudrais voir le Révérend Père Judge, si c'est possible.

--Sans doute, miss, sans doute... Seulement on ne tape pas aux portes, à Dawson: on entre tout droit, surtout avec un joli visage comme le vôtre!

--Pardonnez-moi de vous avoir dérangé. Je croyais... mais où trouverai-je le Père?

--À l'église, naturellement!... N'avez-vous pas remarqué, en passant, la foule qui entre pour le voir? Vous n'avez qu'à suivre...