Part 3
Il est certain que Photini comptait se montrer à la musique, et son admirateur Dimitri n’était pas fâché d’y paraître avec elle; car il portait une redingote neuve qu’il avait achetée toute faite au dépôt de _la Belle jardinière_. Malheureusement la pluie se mit à tomber si dru, qu’il fallut rester à la maison. Pour tuer le temps, Maroula nous offrit de jouer des bonbons: c’est un divertissement à la mode dans la société moyenne. Elle prit un bocal dans la boutique, et distribua à chacun de nous une poignée de bonbons indigènes, au girofle, à l’anis, au poivre et à la chicorée. Là-dessus, on donna des cartes, et le premier qui savait en rassembler neuf de la même couleur recevait trois dragées de chacun de ses adversaires. Le Maltais Giacomo témoigna par son attention soutenue que le gain ne lui était pas indifférent. Le hasard se déclara pour lui: il fit une fortune, et nous le vîmes engloutir sept ou huit poignées de bonbons qui s’étaient promenés dans les mains de tout le monde et de M. Mérinay.
Moi, qui prenais moins d’intérêt à la partie, je concentrai mon attention sur un phénomène curieux qui se produisait à ma gauche. Tandis que les regards du jeune Athénien venaient se briser un à un contre l’indifférence de Photini, Harris, qui ne la regardait pas, l’attirait à lui par une force invisible. Il tenait ses cartes d’un air passablement distrait, bâillait de temps en temps avec une candeur américaine, ou sifflait _Yankee Doodle_, sans respect pour la compagnie. Je crois que le récit de Christodule l’avait frappé, et que son esprit trottait dans la montagne à la poursuite d’Hadgi-Stavros. Dans tous les cas, s’il pensait à quelque chose, ce n’était assurément pas à l’amour. Peut-être la jeune fille n’y songeait-elle pas non plus, car les femmes grecques ont presque toutes au fond du cœur un bon pavé d’indifférence. Cependant elle regardait mon ami John comme une alouette regarde un miroir. Elle ne le connaissait pas; elle ne savait rien de lui, ni son nom, ni son pays, ni sa fortune. Elle ne l’avait point entendu parler, et quand même elle l’aurait entendu, elle n’était certainement pas apte à juger s’il avait de l’esprit. Elle le voyait très beau, et c’était assez. Les Grecs d’autrefois adoraient la beauté; c’est le seul de leurs dieux qui n’ait jamais eu d’athées. Les Grecs d’aujourd’hui, malgré la décadence, savent encore distinguer un Apollon d’un magot. On trouve dans le recueil de M. Fauriel une petite chanson qui peut se traduire ainsi:
«Jeunes garçons, voulez-vous savoir; jeunes filles, voulez-vous apprendre comment l’amour entre chez nous? Il entre par les yeux, des yeux il descend dans le cœur, et dans le cœur il prend racine.»
Décidément Photini savait la chanson; car elle ouvrait de grands yeux pour que l’amour pût y entrer sans se baisser.
La pluie ne se lassait pas de tomber, ni Dimitri de lorgner la jeune fille, ni la jeune fille de regarder Harris, ni Giacomo de croquer des bonbons, ni M. Mérinay de raconter au petit Lobster un chapitre d’histoire ancienne, qu’il n’écoutait pas. A huit heures, Maroula mit le couvert pour le souper. Photini fut placée entre Dimitri et moi, qui ne tirais pas à conséquence. Elle causa peu et ne mangea rien. Au dessert, quand la servante parla de la reconduire, elle fit un effort visible et me dit à l’oreille:
«M. Harris est-il marié?»
Je pris plaisir à l’embarrasser un peu, et je répondis:
«Oui, mademoiselle; il a épousé la veuve des doges de Venise.
--Est-il possible! Quel âge a-t-elle?
--Elle est vieille comme le monde, et éternelle comme lui.
--Ne vous moquez pas de moi; je suis une pauvre fille, et je ne comprends pas vos plaisanteries d’Europe.
--En d’autres termes, mademoiselle, il a épousé la mer; c’est lui qui commande le stationnaire américain _the Fancy_.»
Elle me remercia avec un tel rayonnement de joie, que sa laideur en fut éclipsée et que je la trouvai jolie pendant une seconde au moins.
CHAPITRE III
MARY-ANN
Les études de ma jeunesse ont développé en moi une passion qui a fini par empiéter sur toutes les autres: c’est le désir de savoir, ou, si vous aimez mieux l’appeler autrement, la curiosité. Jusqu’au jour où je partis pour Athènes, mon seul plaisir avait été d’apprendre; mon seul chagrin, d’ignorer. J’aimais la science comme une maîtresse, et personne n’était encore venu lui disputer mon cœur. En revanche, il faut convenir que je n’étais pas tendre, et que la poésie et Hermann Schultz entraient rarement par la même porte. Je me promenais dans le monde comme dans un vaste muséum, la loupe à la main. J’observais les plaisirs et les souffrances d’autrui comme des faits dignes d’étude, mais indignes d’envie ou de pitié. Je ne jalousais pas plus un heureux ménage qu’un couple de palmiers mariés par le vent; j’avais juste autant de compassion pour un cœur déchiré par l’amour que pour un géranium grillé par la gelée. Quand on a disséqué des animaux vivants, on n’est plus guère sensible aux cris de la chair palpitante. J’aurais été bon public dans un combat de gladiateurs.
L’amour de Photini pour John Harris eût apitoyé tout autre qu’un naturaliste. La pauvre créature aimait à tort et à travers, suivant la belle expression d’Henri IV; et il était évident qu’elle aimerait en pure perte. Elle était trop timide pour laisser percer son amour, et John était trop brouillon pour le deviner. Quand même il se serait aperçu de quelque chose, le moyen d’espérer qu’il s’intéresserait à une laideron naïve des bords de l’Ilissus? Photini passa quatre autres journées avec lui, les quatre dimanches d’avril. Elle le regarda, du matin au soir, avec des yeux languissants et désespérés; mais elle ne trouva jamais le courage d’ouvrir la bouche en sa présence. Harris sifflait tranquillement, Dimitri grondait comme un jeune dogue, et moi, j’observais en souriant cette étrange maladie dont ma constitution m’avait toujours préservé.
Mon père m’écrivit sur ces entrefaites pour me dire que les affaires allaient bien mal, que les voyageurs étaient rares, que la vie était chère, que nos voisins d’en face venaient d’émigrer, et que si j’avais trouvé une princesse russe, je n’avais rien de mieux à faire que de l’épouser sans délai. Je répondis que je n’avais trouvé personne à séduire, si ce n’est la fille d’un pauvre colonel grec; qu’elle était sérieusement éprise, mais d’un autre que moi; que je pourrais, avec un peu d’adresse, devenir son confident, mais que je ne ferais jamais son mari. Au demeurant, ma santé était bonne, mon herbier magnifique. Mes recherches, renfermées jusque-là dans la banlieue d’Athènes, allaient pouvoir s’étendre plus loin. La sécurité renaissait, les brigands avaient été battus par la gendarmerie, et tous les journaux annonçaient la dispersion de la bande d’Hadgi-Stavros. Dans un mois au plus tard je pourrais me mettre en route pour l’Allemagne, et solliciter une place qui donnât du pain à toute la famille.
Nous avions lu, le dimanche 28 avril, dans le _Siècle_ d’Athènes, la grande défaite du roi des Montagnes. Les rapports officiels disaient qu’il avait eu vingt hommes mis hors de combat, son camp brûlé, sa troupe dispersée, et que la gendarmerie l’avait poursuivi jusque dans les marais de Marathon. Ces nouvelles, fort agréables à tous les étrangers, avaient paru causer moins de plaisir aux Grecs, et particulièrement à nos hôtes. Christodule, pour un lieutenant de la phalange, manquait d’enthousiasme, et la fille du colonel Jean avait failli pleurer en écoutant la défaite du brigand. Harris, qui avait apporté le journal, ne dissimulait pas sa joie. Quant à moi, je rentrais en possession de la campagne, et j’étais enchanté. Dès le 30 au matin, je me mis en route avec ma boîte et mon bâton. Dimitri m’éveilla sur les quatre heures. Il allait prendre les ordres d’une famille anglaise, débarquée depuis quelques jours à l’hôtel des Étrangers.
Je descendis la rue d’Hermès jusqu’au carrefour de la Belle-Grèce, et je pris la rue d’Éole. En passant devant la place des Canons, je saluai la petite artillerie du royaume, qui sommeille sous un hangar en rêvant la prise de Constantinople, et j’arrivai en quatre enjambées à la promenade de Patissia. Les mélias qui la bordent des deux côtés commençaient à entr’ouvrir leurs fleurs odorantes. Le ciel, d’un bleu foncé, blanchissait imperceptiblement entre l’Hymette et le Pentélique. Devant moi, à l’horizon, les sommets du Parnès se dressaient comme une muraille ébréchée: c’était le but de mon voyage. Je descendis par un chemin de traverse jusqu’à la maison de la comtesse Janthe Théotoki, occupée par la légation de France; je longeai les jardins du prince Michel Soutzo de l’Académie de Platon, qu’un président de l’aréopage mit en loterie il y a quelques années, et j’entrai dans le bois d’oliviers. Les grives matinales et les merles, leurs cousins germains, sautillaient dans les feuillages argentés et bavardaient joyeusement sur ma tête. Au débouché du bois, je traversai de grandes orges vertes où les chevaux de l’Attique, courts et trapus comme sur la frise du Parthénon, se consolaient du fourrage sec et de la nourriture échauffante de l’hiver. Des bandes de tourterelles s’envolaient à mon approche, et les alouettes huppées montaient verticalement dans le ciel comme les fusées d’un feu d’artifice. De temps en temps une tortue indolente traversait le chemin en traînant sa maison. Je la couchais soigneusement sur le dos, et je poursuivais ma route en lui laissant l’honneur de se tirer d’affaire. Après deux heures de marche, j’entrai dans le désert. Les tracés de culture disparaissaient; on ne voyait sur le sol aride que des touffes d’herbe maigre, des oignons d’ornithogale ou de longues tiges d’asphodèles desséchées. Le soleil se levait et je voyais distinctement les sapins qui hérissent le flanc du Parnès. Le sentier que j’avais pris n’était pas un guide bien sûr, mais je me dirigeais sur un groupe de maisons éparpillées au revers de la montagne, et qui devaient être le village de Castia.
Je franchis d’une enjambée le Céphise éleusinien, au grand scandale des petites tortues plates qui sautaient à l’eau comme de simples grenouilles. A cent pas plus loin, le chemin se perdit dans un ravin large et profond, creusé par les pluies de deux ou trois mille hivers. Je supposai avec quelque raison que le ravin devait être la route. J’avais remarqué, dans mes excursions précédentes, que les Grecs se dispensent de tracer un chemin toutes les fois que l’eau a bien voulu se charger de la besogne. Dans ce pays, où l’homme contrarie peu le travail de la nature, les torrents sont routes royales; les ruisseaux, routes départementales; les rigoles, chemins vicinaux. Les orages font l’office d’ingénieurs des ponts et chaussées, et la pluie est un agent voyer qui entretient, sans contrôle, les chemins de grande et de petite communication. Je m’enfonçai donc dans le ravin, et je poursuivis ma promenade entre deux rives escarpées qui me cachaient la plaine, la montagne et mon but. Mais le chemin capricieux faisait tant de détours, que bientôt il me fut difficile de savoir dans quelle direction je marchais, et si je ne tournais pas le dos au Parnès. Le parti le plus sage eût été de grimper sur l’une ou l’autre rive et de m’orienter en plaine; mais les talus étaient à pic, j’étais las, j’avais faim, et je me trouvais bien à l’ombre. Je m’assis sur un galet de marbre, je tirai de ma boîte un morceau de pain, une épaule d’agneau froide, et une gourde du petit vin que vous savez. Je me disais: «Si je suis sur un chemin, il y passera peut-être quelqu’un et je m’informerai.»
En effet, comme je refermais mon couteau pour m’étendre à l’ombre avec cette douce quiétude qui suit le déjeuner des voyageurs et des serpents, je crus entendre un pas de cheval. J’appliquai une oreille contre terre et je reconnus que deux ou trois cavaliers s’avançaient derrière moi. Je bouclai ma boîte sur mon dos, et je m’apprêtai à les suivre, dans le cas où ils se dirigeraient sur le Parnès. Cinq minutes après, je vis apparaître deux dames montées sur des chevaux de manège et équipées comme des Anglaises en voyage. Derrière elles marchait un piéton que je n’eus pas de peine à reconnaître: c’était Dimitri.
Vous qui avez un peu couru le monde, vous n’êtes pas sans avoir remarqué que le voyageur se met toujours en marche sans aucun souci des vanités de la toilette, mais que s’il vient à rencontrer des dames, fussent-elles plus vieilles que la colombe de l’arche, il sort brusquement de cette indifférence et jette un regard inquiet sur son enveloppe poudreuse. Avant même de distinguer la figure des deux amazones derrière leurs voiles de crêpe bleu, j’avais fait l’inspection de toute ma personne, et j’avais été assez satisfait. Je portais les vêtements que vous voyez, et qui sont encore présentables, quoiqu’ils me servent depuis bientôt deux ans. Je n’ai changé que ma coiffure: une casquette, fût-elle aussi belle et aussi bonne que celle-ci, ne protégerait pas un voyageur contre les coups de soleil. J’avais un chapeau de feutre gris à larges bords, où la poussière ne marquait point.
Je l’ôtai poliment sur le passage des deux dames, qui ne parurent pas s’inquiéter grandement de mon salut. Je tendis la main à Dimitri, et il m’apprit en quelques mots tout ce que je voulais savoir.
--Suis-je bien sur le chemin du Parnès?
--Oui, nous y allons.
--Je peux faire route avec vous?
--Pourquoi pas?
--Qu’est-ce que ces dames?
--Mes Anglaises. Le milord est resté à l’hôtel.
--Quelle espèce de gens?
--Peuh! des banquiers de Londres. La vieille dame est Mme Simons, de la maison Barley et Co; le milord est son frère; la demoiselle est sa fille.
--Jolie?
--Suivant les goûts. J’aime mieux Photini.
--Irez-vous jusqu’à la forteresse de Philé?
--Oui. Elles m’ont pris pour une semaine, à dix francs par jour et nourri. C’est moi qui organiserai les promenades. J’ai commencé par celle-ci, parce que je savais vous rencontrer. Mais quelle guêpe les pique?
La vieille dame, ennuyée de voir que je lui empruntais son domestique, avait mis sa bête au trot dans un passage où, de mémoire de cheval, personne n’avait jamais trotté. L’autre animal, piqué au jeu, essayait de prendre la même allure, et, si nous avions causé quelques minutes de plus, nous étions distancés. Dimitri court rejoindre ces dames, et j’entendis Mme Simons lui dire en anglais:
«Ne vous éloignez pas. Je suis Anglaise et je veux être bien servie. Je ne vous paye pas pour faire la conversation avec vos amis. Qu’est-ce que ce Grec avec qui vous causiez?
--C’est un Allemand, madame.
--Ah!... Qu’est-ce qu’il fait?
--Il cherche des herbes.
--C’est donc un apothicaire.
--Non, madame: c’est un savant.
--Ah!... Sait-il l’anglais?
--Oui, madame, très bien.
--Ah!...
Les trois «ah!» de la vieille dame furent dits sur trois tons différents, que j’aurais eu du plaisir à noter si j’avais su la musique. Ils indiquaient par des nuances bien sensibles les progrès que j’avais faits dans l’estime de Mme Simons. Cependant elle ne m’adressa pas la parole, et je suivis la petite caravane à quelques pas de distance. Dimitri n’osait plus causer avec moi: il marchait en avant, comme un prisonnier de guerre. Tout ce qu’il put faire en ma faveur fut de me lancer deux ou trois regards qui voulaient dire en français: «Que ces Anglaises sont pimbêches!» Miss Simons ne retournait pas la tête, et j’étais hors d’état de décider en quoi sa laideur différait de celle de Photini. Ce que je pus voir sans indiscrétion, c’est que la jeune Anglaise était grande et merveilleusement faite. Ses épaules étaient larges, sa taille ronde comme un jonc et souple comme un roseau. Le peu qu’on apercevait de son cou m’eût fait penser aux cygnes du jardin zoologique, quand même je n’aurais pas été naturaliste.
Sa mère se retourna pour lui parler, et je doublai le pas, dans l’espoir d’entendre sa voix. Ne vous ai-je pas averti que j’étais passionnément curieux? J’arrivai juste à temps pour recueillir la conversation suivante:
«Mary-Ann!
--Maman?
--J’ai faim.
--Avez-vous?
--J’ai.
--Moi, maman, j’ai chaud.
--Avez-vous?
--J’ai.»
Vous croyez que ce dialogue éminemment anglais me fit sourire? Point du tout, monsieur; j’étais sous le Charme. La voix de Mary-Ann avait suivi je ne sais quel chemin pour pénétrer je ne sais où; le fait est qu’en l’écoutant j’éprouvai comme une angoisse délicieuse, et je me sentis très agréablement étouffé. De me vie je n’avais rien entendu de plus jeune, de plus frais, de plus argentin que cette petite voix. Le son d’une pluie d’or tombant sur le toit de mon père m’aurait paru moins doux en vérité. «Quel malheur, pensais-je en moi-même, que les oiseaux les plus mélodieux soient nécessairement les plus laids!» Et je craignais de voir son visage, et pourtant je mourais d’envie de la regarder en face, tant la curiosité a d’empire sur moi.
Dimitri comptait faire déjeuner les deux voyageuses au khan de Calyvia. C’est une auberge construite en planches mal jointes; mais on y trouve en toute saison une outre de vin résiné, une bouteille de _rhaki_, c’est-à-dire d’anisette, du pain bis, des œufs, et tout un régiment de vénérables couveuses que la mort transforme en poulets, en vertu de la métempsycose. Malheureusement le khan était désert et la porte fermée. A cette nouvelle, Mme Simons fit une querelle très aigre à Dimitri, et comme elle se retournait en arrière, elle me montra une figure aussi anguleuse que la lame d’un couteau de Sheffield, et deux rangées de dents semblables à des palissades. «Je suis Anglaise, disait-elle, et j’ai la prétention de manger lorsque j’ai faim.
--Madame, répliqua piteusement Dimitri, vous déjeunerez dans une demi-heure au village de Castia.»
Moi qui avais déjeuné, je me livrais à des réflexions mélancoliques sur la laideur de Mme Simons, et je murmurais entre mes dents un aphorisme de la grammaire latine de Fraugman: «Telle mère, telle fille.» _Qualis mater, talis filia._
Depuis le khan jusqu’au village, la route est particulièrement détestable. C’est une rampe étroite, entre un rocher à pic et un précipice qui donnerait le vertige aux chamois eux-mêmes. Mme Simons, avant de s’engager dans ce sentier diabolique, où les chevaux trouvaient bien juste la place de leurs quatre fers, demanda s’il n’y avait pas un autre chemin. «Je suis Anglaise, dit-elle, et je ne suis pas faite pour rouler dans les précipices.» Dimitri fit l’éloge du chemin; il assurait qu’il y en avait de cent fois pires dans le royaume. «Au moins, reprit la bonne dame, tenez la bride de mon cheval. Mais que deviendra ma fille? Conduisez le cheval de ma fille! Cependant il ne faut pas que je me rompe le cou. Ne pourriez-vous pas tenir les deux chevaux en même temps? Ce sentier est détestable en vérité. Je veux croire qu’il est assez bon pour des Grecs, mais il n’est pas fait pour des Anglaises. N’est-il pas vrai, monsieur?» ajouta-t-elle en se tournant gracieusement vers moi.
J’étais introduit. Régulière ou non, la présentation était faite. J’arrivais sous les auspices d’un personnage bien connu dans les romans du moyen âge, et que les poètes du quatorzième siècle appelaient Danger. Je m’inclinai avec toute l’élégance que la nature m’a permise, et je répondis en anglais:
«Madame, le chemin n’est pas si mauvais qu’il vous semble à première vue. Vos chevaux ont le pied sûr; je les connais pour les avoir montés. Enfin, vous avez deux guides, si vous voulez bien le permettre: Dimitri pour vous, moi pour mademoiselle.»
Aussitôt fait que dit: sans attendre une réponse, je m’avançai hardiment, je pris la bride du cheval de Mary-Ann en me tournant vers elle, et comme son voile bleu venait de s’envoler en arrière, je vis la plus adorable figure qui ait jamais bouleversé l’esprit d’un naturaliste allemand.
Un charmant poète chinois, le célèbre A-Scholl, prétend que chaque homme a dans le cœur un chapelet d’œufs, dont chacun contient un amour. Pour les faire éclore, il suffit du regard d’une femme. Je suis trop savant pour ignorer que cette hypothèse ne repose sur aucune base solide, et qu’elle est en contradiction formelle avec tous les faits révélés par l’anatomie. Cependant je dois constater que le premier regard de Miss Simons me causa un ébranlement sensible dans la région du cœur. J’éprouvai une commotion tout à fait inusitée, et qui pourtant n’avait rien de douloureux, et il me sembla que quelque chose s’était brisé dans la boîte osseuse de ma poitrine, au-dessous de l’os appelé sternum. Au même instant, mon sang courut par ondées violentes, et les artères de mes tempes battirent avec tant de force, que je pouvais compter les pulsations.
Quels yeux elle avait, mon cher monsieur! Je souhaite, pour votre repos, que vous n’en rencontriez jamais de pareils. Ils n’étaient pas d’une grandeur surprenante, et ils n’empiétaient pas sur le reste de la figure. Ils n’étaient ni bleus ni noirs, mais d’une couleur spéciale et personnelle, faite pour eux et broyée tout exprès sur un coin de la palette. C’était un brun ardent et velouté qui ne se rencontre que dans le grenat de Sibérie et dans certaines fleurs des jardins. Je vous montrerai une scabieuse et une variété de rose trémière presque noire, qui rappellent, sans la rendre, la nuance merveilleuse de ses yeux. Si vous avez jamais visité les forges à minuit, vous avez dû remarquer la lueur étrange que projette une plaque d’acier chauffée au rouge brun: voilà tout justement la couleur de ses regards. Quant au charme qu’ils avaient, aucune comparaison ne saurait le rendre. Le charme est un don réservé à un petit nombre d’individus du règne animal. Les yeux de Mary-Ann avaient je ne sais quoi de naïf et de spirituel, une vivacité candide, un pétillement de jeunesse et de santé, et parfois une langueur touchante. Toute la science de la femme et toute l’innocence de l’enfant s’y lisaient comme dans un livre; mais ce livre, on serait devenu aveugle à le lire longtemps. Son regard brûlait, aussi vrai que je m’appelle Hermann. Il aurait fait mûrir les pêches de votre espalier.