Le Roi des Étudiants

Chapter 8

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Et le Caboulot fit à sa soeur le récit détaillé de tout ce qu'avaient révélé, la nuit précédente, Champfort et Després. Il n'omit pas l'engagement solennel pris par le Roi des Étudiants de démasquer Lapierre et de venger d'un seul coup toutes les dupes de ce chenapan.

Puis, lorsqu'il eut terminé:

--Ma, soeur, dit-il, nous avons notre coup d'épaule à donner dans cette oeuvre solennelle de justice rétributive... J'ai compté sur toi: me suis-je trompé?

--Mon frère, répondit gravement Louise, Dieu défend la vengeance, mais il ordonne la charité. Or, c'est de la charité que d'empêcher une malheureuse jeune fille d'être sacrifiée à un monstre pareil.

--Je ferai mon devoir: je vous aiderai!

--Merci, ma soeur, répondit le Caboulot: à cette condition, Gustave pardonnera peut-être!

--Que Dieu le veuille! soupira la jeune fille.

Le Caboulot se leva.

Sa figure rayonnait.

--A l'oeuvre, maintenant! dit-il. Le citoyen Lapierre n'a qu'à bien se tenir.

Le frère et la soeur se séparèrent.

Six heures sonnaient à l'horloge de la cuisine et le père Gaboury rentrait.

CHAPITRE XVII

Le Roi des Étudiants entre en campagne

Gustave Després--nous voulons lui conserver ce nom sous lequel il était connu à l'Université--Gustave Després, disons-nous, occupait, rue Saint-Georges, un appartement confortable, composé de deux pièces.

L'une de ces pièces, bien éclairée et presque spacieuse, donnait, sur la rue et cumulait les attributions de cabinet de travail, de salon et de laboratoire chimique.

C'était une sorte de pandémonium où il y avait un peu de tout.

Les crânes grimaçants y coudoyaient sans façon les fioles de médicaments; les tibias et les fémurs, épars et disparates, se prélassaient philosophiquement sur les meubles; un atlas d'anatomie, tout ouvert et peu soucieux de la crudité de ses planches, reposait cyniquement sur un volume de poésie d'Alfred de Musset... et la grande table, dressée au milieu de la pièce, ne se faisait pas scrupule de marier, dans le plus charmant des désordres, livre» de médecine et romans, scalpels et pipes, tabac et journaux, os humains et cornues de verre!...

Ajoutez à tout cela une bibliothèque adossée à la muraille, dans un coin, un canapé, deux chaises, un joli hamac havanais suspendu aux solives du plafond, et un petit poêle de fonte, en forme de pyramide, à deux pas de la table... puis faites-vous un peu l'idée du chaos que ça devait être...

Cependant, le Roi des Étudiants se plaisait au milieu de ce désordre artistique. Il aimait à embrasser d'un coup d'oeil, pèle-mêle et heurtées, toutes ces choses si peu faites pour aller ensemble... Sa puissante imagination y puisait des éléments de rêverie et s'y repaissait, comme le fait le gourmet à la vue d'une table abondamment servie.

La seconde pièce, plus petite et située en arrière, servait de chambre à coucher. Il est inutile pour nous d'y pénétrer et d'en faire la description.

Passons donc.

Comme on le voit, le logement de notre ami Després ne manquait pas d'un certain luxe; et, pour un carabin surtout, il pouvait presque passer pour somptueux.

C'est que le Roi des Étudiants n'était plus ce jeune homme riche seulement d'illusions que nous avons connu à Saint-Monat. Un de ses oncles, célibataires, avait eu, deux années auparavant, le bon esprit de coucher Gustave sur son testament, et la non moins bonne idée de partir pour un monde meilleur.

Or, ce respectable vieux garçon laissait après lui, outre les regrets de rigueur, une petite fortune assez rondelette, que Després empocha sans se faire prier le moins du monde.

Et voilà comment il se faisait que le Roi des Étudiants pouvait loger sous des lambris décents, et tenir tête aux exigences de la haute dignité dont l'avait revêtu ses confrères.

Le 22 juin de l'année 186..., juste au lendemain de la scène à laquelle nous venons d'assister entre le Caboulot et sa soeur, Gustave Després fumait sa pipe, nonchalamment étendu dans son hamac.

Il était environ trois heures de l'après-midi.

Le Roi des Étudiants venait de rentrer du cours, et, à moitié perdu dans un nuage de fumée, il paraissait réfléchir profondément.

Quelques heures auparavant, il avait eu avec Champfort une longue conférence, qui s'était terminée par le dialogue suivant:

--Ainsi, Paul, tu ne crois pas qu'il aille ce soir à la Folie-Privat?

--Edmond, qui l'a vu tout à l'heure, doit remettre à ma tante une lettre de Lapierre, dans laquelle il s'excuse de ne pouvoir se rendre aujourd'hui à la Canardière.

--Ah! voilà qui ne laisse aucun doute. Dans ce cas, je vais commencer de suite mes petites combinaisons.

Il n'est que temps, mon cher Després, car le pouvoir de ce coquin s'affermit de jour en jour.

--Bah! laisse-moi faire: nous avons encore quatre grandes journées devant nous, et c'est plus qu'il m'en faut pour charger la mine qui fera tout sauter.

--Que comptes-tu faire à ton entrée en campagne?

--Mais pas grand'chose, mon cher. Je compte aller tout bonnement me promener à la Canardière. Ta tante possède un fort joli parc, et j'ai l'intention d'y aller herboriser.

--Oui, je comprends... et, tout en herborisant, tu feras nos petites affaires.

--Précisément, mon cher. Tu peux t'en rapporter à moi: une fois dans le coeur de la place, je mènerai rondement les choses. Ce n'est pas pour rien que je suis allé jusqu'aux États-Unis relancer le misérable qui m'a envoyé au pénitencier; ce n'est pas pour rien, non plus, que j'attends depuis de longues années le moment où je pourrai broyer cette canaille sous mon talon...

--L'heure approche; elle va sonner... le Roi des Étudiants entre en campagne!

--Vive le Roi des Étudiants! avait dit Champfort, en prenant congé.

--A demain, avait répondu Després. Il y aura probablement du nouveau.

Et Champfort était parti, laissant Després débrouiller seul les fils de sa trame.

Depuis environ une demi-heure, Gustave jonglait dans son hamac, en suivant d'un regard distrait les capricieuses ondulations des petites colonnes de fumée qui s'échappait de ses lèvres, lorsque soudain, un coup de sonnette retentit.

Gustave sauta à terre et murmura:

«C'est lui; il est exact.»

Quelques secondes ne s'étaient pas écoulées; quand on frappa à la porte et que la figure sympathique d'Edmond Privat se montra dans l'encadrement.

--Ah! mon cher, voilà qui s'appelle répondre gentiment à une invitation, s'écria Després en secouant la main du jeune homme.

--Votre Majesté ne pourra donc pas, dire, comme Louis XIV, qu'elle a failli attendre, répondit Edmond en riant.

--Oh! ma Majesté n'y regarde pas de si près, et n'est pas aussi exigeante que le Roi-Soleil. Elle s'accommode fort bien de l'empressement amical de ses fidèles sujets de l'Université-Laval.

--En ce cas, sire, mettez mon amitié à contribution, repartit Edmond, en s'inclinant avec un respect comique.

--Votre Majesté m'a dépêché une estafette, armée d'un billet, m'invitant à transporter ma rutilante personne ici. Je suis accouru. Que veut le Roi des Étudiants?

--Ce qu'il veut?... Je vais te le dire, Prends un siège, _Cinna_, et assieds-toi.

L'étudiant en droit s'installa dans un fauteuil.

--Mon cher Edmond, reprit Després d'une voix grave, j'ai à te parler de choses infiniment sérieuses, et j'ai besoin, avant d'entamer un sujet d'une aussi grande importance, que tu me dises sincèrement si tu aimes un peu cette vieille _culotte de peau_, qui s'appelle Gustave Després.

Edmond regarda son ami avec des yeux étonnés, puis se levant d'un bond et lui prenant les mains:

--Si je t'aime! si je t'aime!... s'écria-t-il. Mais, en vérité, mon pauvre Gustave, en douterais-tu, par hasard?

--Allons, je te crois. Merci... avec de braves coeurs comme toi, on peut tout entreprendre et il faut jouer cartes sur table.

--Qu'y a-t-il donc? demanda Edmond, et pourquoi ces airs solennels?

--Il y a, mon cher, que je veux empêcher un crime abominable de se consommer et un bandit d'entrer de force dans une famille respectable.

--Mais... qu'ai-je à voir dans cette affaire et comment puis-je t'être utile?

--Tu as tout à y voir et tu dois m'aider, car la famille dont je parle est la tienne et le bandit qui cherche à s'y introduire se nomme Joseph Lapierre.

--Quoi! s'écria le jeune Privat, mon futur beau-frère?...

--Lui-même, mon cher.

--Et tu dis...

--Que c'est une horrible canaille, indigne de dénouer les cordons des souliers de ta soeur.

--Mais, d'où sais-tu cela?

--Je possède tous les secrets de ce garnement et j'ai en ma possession assez de preuves pour le confondre de la façon la plus évidente...

--En vérité?... Mais alors, ma pauvre soeur est donc victime de quelque horrible machination?

--Mlle Privat est en effet si bien enchevêtrée dans le réseau de mensonges tissé autour d'elle par Lapierre, qu'elle ne peut s'échapper et qu'elle marche fatalement au sacrifice, croyant laver de la mémoire de son père une souillure imaginaire.

--Ah! je comprends maintenant ses tristesses incompréhensibles et la demi confidence qu'elle m'a faite un jour.

--Quelle confidence?

Edmond raconta à Després la scène du parc que l'on sait. Puis, quand il eut fini:

--Depuis ce jour, ajouta-t-il, j'ai compris qu'il y avait un secret terrible entre ma soeur et son fiancé... mais lequel!... C'est ce que je n'ai jamais pu deviner.

--Ce secret, mon cher, je te l'expliquerai en temps et lieu. Pour aujourd'hui, contente-toi de prendre ma parole et de savoir que ce secret est une habile combinaison de Lapierre pour forcer ta soeur à l'épouser et à lui apporter surtout une dot considérable.

--Oh! l'infâme!... s'écria le frère de Laure, en serrant les poings... mais je ne souffrirai pas cela, moi, et dussé-je le tuer sur les marches de l'autel...

--Mauvais moyen, mon cher. La violence ne fait jamais de bonne besogne.

--Que faire alors? je ne peux pourtant pas laisser cette pauvre Laure donner tête baissée dans un pareil traquenard.

--Que faire?... Me laisser agir et suivre mes instructions. Cet homme m'appartient, Edmond. Il y a six ans que je le guette et que je m'apprête à venger la perte de mon bonheur.

--Que t'a-t-il donc fait? demanda naïvement le jeune étudiant.

--Ce qu'il m'a fait? rugit Després... Il m'a volé ma fiancée, puis, après s'être battu en duel contre moi, m'a dénoncé aux autorités, qui, elles, m'ont envoyé au pénitencier de Kingston...

--Voilà ce qu'il m'a fait!

Il se fit un silence.

Edmond Privat attendait, que le calme fut revenu sur la figure sombre de Després. Enfin, il tendit à son camarade sa main finement gantée:

--Mon cher Gustave, dit-il, le danger que court ma soeur m'épouvante... je m'en rapporte à toi pour l'éloigner de sa tête... Mais, de grâce, ne perdons pas de temps et suis-moi au cottage. Nous tâcherons d'ouvrir les yeux de cette malheureuse enfant.

--Mon cher, j'allais te proposer cette petite promenade. J'ai besoin en effet de voir Mlle Privat, mais je dois lui parler à elle seule. La chose est-elle possible?

--Hum! à la maison, ce n'est guère praticable.

--Ne peux-tu la prier d'aller faire un tour dans le parc avec toi?

--Oh! pour cela, oui: c'est très facile.

--Une fois dans le parc, tu me feras l'honneur de me présenter à elle et tu t'éloigneras un peu, de manière à nous permettre de converser librement.

Le reste me regarde.

--Mais, ma mère te verra pénétrer dans le parc.

--Pas du tout: j'entrerai sous le bois en faisant un détour, à distance du cottage.

--En effet, tout est, pour le mieux: partons.

--Une minute. Lapierre ne viendra pas chez vous aujourd'hui, n'est-ce pas?

--Je suis certain que non. Il a une affaire importante à régler; m'a-t-il dit, et j'apporte une lettre de lui à ma mère.

--Très bien. Maintenant un dernier mot.

--Parle.

--Donne-moi ta parole d'honneur de ne pas souffler mot à personne de la conversation que nous venons d'avoir.

--Pas même à ma mère?

--Pas même à ta mère.

--Puisque tu le veux, je te la donne.

--Merci. Maintenant, je fais un bout de toilette et je te suis. As-tu ta voiture?

--Oui, elle est à la porte.

--C'est bien; nous serons rendus là-bas avant cinq heures.

--Oh! oui, il n'est que quatre.

Després, qui avait fini sa toilette, rejoignit son camarade, et une minute après tous deux roulaient à grand fracas vers la Canardière.

Le Roi des Étudiants entrait en campagne.

CHAPITRE XVIII

Le premier pas

Depuis la conversation orageuse qu'elle avait eue avec son fiancé, Mlle Privat ne quittait guère sa chambre et ne se mêlait que très rarement aux autres membres de la famille.

Frappée au coeur et courbée forcément sous une inexorable nécessité, elle voulait bien ne pas se plaindre, mais il lui était impossible de prendre part aux joies de ses compagnes plus heureuses qu'elle, et encore plus impossible de s'associer aux préparatifs que l'on faisait en vue de son mariage.

C'était ainsi qu'elle vivait, isolée et mélancolique, tantôt retirée dans sa délicieuse chambrette, tantôt en tête-à-tête avec le grand piano du salon, pendant qu'autour d'elle, dans les vastes appartements, tout était bruit, mouvement et branle-bas de fête.

Dans le cours de la vie humaine, combien de fois le plaisir insoucieux ne s'ébat-il pas de la sorte tout à côté de la douleur ignorée!

A l'heure précise où Gustave et Edmond filaient au grand trot sur le chemin de la Canardière, la pauvre Laure, toujours triste et désespérée, se trouvait à la fenêtre de sa chambre, promenant son regard voilé sur la magnifique campagne qui avoisine Québec. A travers quelques éclaircies d'arbres, elle voyait se dessiner, comme les tronçons d'un ruban grisâtre, la route qui conduit à Montmorency... De temps à autre, un magnifique équipage passait rapidement vis-à-vis ces percées de feuillages, pour disparaître en une seconde, se montrer de nouveau plus loin, puis s'évanouir encore.

Laure regardait sans voir...

Que lui importait le mouvement de ces foules en habits de fête, galopant joyeusement sur le chemin de la vie!... Son bonheur, à elle, n'était-il pas envolé pour toujours, et la route qui se déroulait en face de sa jeune existence pouvait-elle lui offrir autre chose que des épines et des ornières!...

Elle laissait donc passer un à un tous ces brillants équipages, sans leur accorder plus qu'une attention distraite, lorsqu'un élégant phaéton, traîné par deux beaux chevaux de race mexicaine, s'arrêta tout à coup vis-à-vis d'une éclaircie du parc et qu'un des deux jeunes gens qui en occupaient le siège sauta à terre, puis disparut entre les arbres.

Laure devint toute pâle.

Elle avait reconnu la voiture de son frère et se disait avec anxiété:

--Oh! mon Dieu, qui donc est avec mon frère?... Pourvu que ce ne soit pas lui!...

Puis se ravissant:

--Mais non..., ce ne peut être déjà mon persécuteur... et, d'ailleurs, il ne se serait pas venu dans la voiture d'Edmond, ou, dans tous les cas, ne serait pas descendu à l'entrée du parc.

Ce raisonnement rassura un peu la jeune créole. Toutefois, sa curiosité n'était pas satisfaite, et elle se remit à faire de nouvelles suppositions.

--Si c'était Paul! se dit-elle.

Et sa main se porta involontairement à son coeur.

Depuis la scène de l'avant-veille et, surtout, depuis l'imprudent aveu fait par Lapierre relativement aux sentiments de l'étudiant en médecine, Laure était bien revenue de ses préventions contre son cousin. Plus que cela, elle se reprochait amèrement de ne l'avoir pas compris et d'avoir ainsi laissé passer le bonheur à côté d'elle, sans lui tendre la main... Et, maintenant, cet amour désintéressé et malheureux, ce sentiment chevaleresque qu'elle s'était appliquée à refouler--faute de le connaître--dans le coeur du fier jeune homme, pouvait-elle y songer?... pouvait-elle le lui offrir encore?...

Et la pauvre jeune fille, en se faisant ces réflexions, ne put empêcher une larme brûlante de couler sur sa joue enfiévrée.

Mais, à son tour, elle repoussa cette nouvelle Supposition.

--Non, se dit-elle, ce n'est pas Champfort... Il souffre, lui aussi, et ne veut pas augmenter sa souffrance en venant dans cette maison où le malheur s'est abattu... Et, pourtant, ce jeune homme que j'ai vu disparaître dans le parc...

Elle n'acheva pas.

Le roulement d'une voiture se fit entendre dans l'avenue, et Laure, s'avançant la tête hors de sa fenêtre, put voir son frère sauter lestement sur les marches du péristyle et remettre les guides à un domestique.

Alors, la jeune créole appela:

--Edmond!

Celui-ci releva la tête.

--Je veux te voir tout de suite, continua Laure. Peux-tu me donner deux minutes?

--Pas deux minutes, ma chère, mais deux heures, répondit l'étudiant, qui disparut sous la haute porte d'entrée.

Un instant après, il était dans la chambre de sa soeur.

La jeune créole embrassa, son frère, puis ouvrait la bouche pour lui poser une question facile à deviner, lorsqu'elle s'aperçut que l'étudiant, d'ordinaire pétulant et joyeux, était, ce jour-là, d'une gravité magistrale.

Elle le regarda quelques secondes, puis changeant brusquement sa question:

--Que se passe-t-il donc, mon cher Edmond? demanda-t-elle; qu'a-t-il pu t'arriver de si fâcheux pour que tu sois devenu comme cela tout morose?

--Il ne m'est rien arrivé d'extraordinaire, ma bonne Laure, répondit l'étudiant.

--Alors, pourquoi cette figure de juge qui va prononcer une sentence de mort?

--Ai-je vraiment cette figure-là?

--Mais... à peu près.

--Dans ce cas, c'est que j'ai probablement quelque sentence grave à porter... ou à faire porter.

--Une sentence?

--Tu dis bien.

--Eh! contre qui?,.. Ce n'est pas contre moi, au moins?

Et Laure. feignit de rire; mais le rire ne lui allait plus, et elle ne put qu'ébaucher un amer rictus.

Edmond ne répondit pas, mais il se leva et, s'approchant de sa soeur, il lui dit avec une tristesse qui n'était pas sans solennité:

--Ma soeur, le temps des atermoiements et des subterfuges est passé... Il se trame ici des choses terribles et enveloppées d'un sombre mystère...

Laure voulut se récrier.

--Laisse-moi parler, continua le jeune Privat. Si je n'ai pas le droit de te forcer à me faire part de ce fatal secret que tu prétends exister entre nous, l'ai du moins le devoir d'empêcher ma soeur unique de se sacrifier inutilement.

--Edmond, je t'en prie, interrompit fébrilement la jeune créole, ne va pas plus loin et cesse de me parler de ces choses. Tu m'as promis, il y a quelque temps, de ne jamais plus revenir sur ce sujet.

--Je l'avoue; mais les circonstances sont changées... Il s'agit du bonheur de toute ta vie, et je ne veux plus rester spectateur impassible d'un sacrifice aussi douloureux.

--Mais, je ne me sacrifie pas... je l'aime, mon fiancé!...

Et la malheureuse enfant eut le courage de prononcer ce sublime mensonge d'une voix ferme.

Edmond la contempla d'un air attendri.

--Ce n'est pas à moi, pauvre chère soeur, dit-il, que tu feras croire pareille chose. Ton âme est trop noble pour n'avoir pas deviné la bassesse de caractère et l'hypocrisie de ce misérable suborneur... Tu ne peux l'aimer.

--C'est là où tu te trompes, essaya de répliquer Laure.--Et, d'ailleurs, reprit-elle avec énergie, si je fais véritablement un sacrifice, c'est que je le juge tellement nécessaire, que rien au monde ne pourrait m'empêcher de l'accomplir. Le sort en est jeté... Tu m'as juré de ne jamais révéler ce secret à notre mère: tiens ta promesse, je tiendrai mes engagements.

Le jeune Privat vit qu'il était temps de frapper un grand coup.

--S'il existait de par le monde, dit-il, un homme qui fût capable de te prouver l'inutilité de ton sacrifice...?

Laure hocha la tête et murmura:

--C'est impossible.

--Si ce même homme, poursuivit Edmond, possédait des documents irrécusables, en présence desquels le doute ne serait pas permis, et établissant que Lapierre est un misérable, digne tout au plus de figurer au bout d'une corde de potence...

Laure ne répondait pas.

Son front était devenu brûlant et les tempes lui bourdonnaient.

--Eh bien? fit l'étudiant.

--Un homme semblable n'existe pas, répondit la jeune fille, qu'une étrange espérance envahissait.

--S'il existait? insista Edmond.

--S'il existait! s'il existait! s'écria Laure avec exaltation, je dirais que Dieu a eu pitié de moi et qu'il a fait un miracle.

--Eh bien! ma soeur, reprit le jeune Privat en tirant une lettre de sa poche, remercie Dieu, car il a fait un miracle; car cet homme existe et il t'envoie ceci.

Laure s'empara fébrilement de la lettre que lui présentait son frère.

--Une lettre! dit-elle... une lettre à moi!...Mais vais-je me permettre de la lire?

--Tu le dois, ma soeur. Elle est d'un brave jeune homme qui sera ton sauveur. Ne refuse pas le secours que t'envoie la Providence.

--N'est-ce pas ce jeune étranger qui t'accompagnait tout à l'heure, demanda Laure, tout en brisant le cachet d'une main tremblante.

--Précisément. Il attend dans le parc que tu lui répondes.

Laure ouvrit la lettre et lut tout bas.

Voici le contenu de cette missive écrite par Gustave Després:

Mademoiselle,

Un homme qui a parfaitement, connu, à l'armée américaine, votre brave et malheureux père, vous demande respectueusement quelques instants d'entretien, sous la sauvegarde de votre frère.

Cet homme est en état de vous donner tous les renseignements que vous pourrez lui demander sur la personne et les actes de M. Joseph Lapierre, votre fiancé. Il appuiera ses, dires des preuves les plus irrécusables.

De grâce, mademoiselle, ne refusez pas d'entendre cet envoyé de la Providence, car il est probablement le seul homme qui puisse éloigner de votre tête l'effroyable malheur qui vous menace.

Laissez-vous conduire par votre frère.

La jeune créole ne prit pas même le temps de réfléchir. Après avoir glissé la lettre du Roi des Étudiants dans son corsage, elle dit rapidement à son frère:

--As-tu vu _Monsieur_, aujourd'hui?

--Je l'ai vu ce matin.

--A quelle heure doit-il venir?

--Il ne viendra pas avant demain. J'ai une lettre d'excuse pour ma mère.

--Ah! tant mieux: nous ne serons pas épiés. Allons trouver l'homme qui m'a écrit; c'est Dieu qui nous l'envoie.

CHAPITRE XIX

L'entrevue

Comme il avait été convenu, Edmond Privat fit descendre Després à l'entrée du parc et continua son chemin, pour arriver, au grand trot de ses deux _mustangs_, par la grande avenue.

Quant au Roi des Étudiants, habitué à tous les exercices du corps, il enjamba prestement la haie vive qui fermait le parc, et s'engagea dans un étroit sentier dont le mince ruban se déroulait, en serpentant, vers le nord. Suivant les indications du jeune Privat, Gustave devait déboucher, après une dizaine de minutes de marche, sûr un vaste rond-point au centre du parc, et attendre là que la jeune créole et son frère vinssent le rejoindre.

Il cheminait donc tranquillement dans la sente à peine tracée, écartant de ses deux mains les rameaux entrelacés qui barraient le passage, et songeant à ce qu'il lui faudrait dire pour convaincre la malheureuse fiancée de Lapierre, lorsque soudain, à un coude du sentier, près d'un petit pont de bois jeté sur un ruisseau, un bruit de branches froissées se fit entendre, suivi de piétinements semblables à ceux produits par un animal qui s'enfuit précipitamment.

Després s'arrêta.

--Est-ce qu'il y aurait des animaux dans ce parc? se demanda-t-il.

Et il écarta les branches pour faire quelques pas dans la direction d'où était venu le bruit suspect. Mais tout était rentré dans le silence, et aucune trace n'était visible sur le lit de feuilles sèches qui tapissaient le sol.

--Allons! se dit-il, je n'ai pas de temps à perdre à la constatation d'une semblable bagatelle... C'est un animal quelconque, ou quelque gamin qui cherche des nids d'oiseaux... Laissons-les à leurs amusements.

Et, pour réparer le temps perdu, Després allongea le pas, refoulant les blanches feuillues qui lui froissaient la poitrine, brisant avec fracas, les rameaux entrelacés, de telle façon qu'une douzaine de fauves auraient pu s'abattre autour de lui sans qu'il les entendit.

Il arriva bientôt en vue de la clairière.