Le Roi des Étudiants

Chapter 7

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Et la fière créole, brisée d'émotion, se couvrit le visage de ses mains crispées.

Quant à Lapierre, cette sanglante flagellation lui causa un mouvement de rage.

Il parut sur le point d'éclater.

Mais sa nature perverse rentra vite dans son calme de reptile.

Redoutant par-dessus tout une scène où il n'avait rien à gagner, et craignant que le desespoir de Laure ne la porta à tout confier à sa mère, il avala sans sourciller la terrible mercuriale de sa victime, et répliqua d'une voix doucereuse:

--Tout doux! ma belle fiancée, la colère vous égare et vous fait dire des choses que votre coeur ne pense pas. Je suis trop au-dessus de vos insinuations et ma conscience est trop nette sous ce rapport, pour que je m'offense sérieusement de propos dictés par un dépit excessif. Laissez-moi vous dire seulement, mademoiselle, que votre père eût parlé tout autrement que vous ne le faites, et qu'il n'eût pas récompensé par des injures les services que j'ai pu lui rendre...

--Vous vous faites payer trop cher ces prétendus services, pour avoir le droit de les rappeler, interrompit Laure avec amertume... Et encore, ajouta-t-elle. Dieu seul sait...

Elle n'acheva pas.

--Dieu seul sait, continua Lapierre avec componction, que je poursuis auprès de la fille l'oeuvre commencée avec le père...

--Vous ne croyez pas dire si vrai! murmura la jeune créole.

--Dieu seul sait, reprit sans s'émouvoir l'ex-fournisseur, que mon mariage avec vous n'a toujours été, dans ma pensée, qu'un premier pas vers la grande oeuvre de réparation que j'ai promis solennellement d'accomplir au chevet du colonel Privat mourant. Cette dot que vous me reprochez; si injustement de convoiter, savez-vous, jeune fille, à quoi elle est destinée?

--Je le sais que trop.

--Vous ne le savez pas du tout, au contraire.

Eh bien! je vais vous le dire. Votre dot, mademoiselle--environ deux cent mille piastres--passera presque toute entière à restituer les sommes subrepticement empruntées par votre père à la caisse de l'armée; cette misérable fortune devant laquelle vous m'accusez de ramper, je m'en dessaisirai aussitôt, après notre mariage pour la rendre à qui elle appartient, pour enlever de la croix d'honneur de mon malheureux ami, le colonel Privat, la tache d'ignominie qui la souille...

--Voilà, mademoiselle, la mine que j'exploite; voilà l'industrie que je pratique!

Et Lapierre, en prononçant ces mots, avait un accent si irrésistible de noble franchise, que la pauvre Laure abaissa lentement sa paupière brûlante, et qu'une soudaine réflexion traversa son cerveau endolori:

--S'il disait vrai!

Lapierre lut au vol cette pensée sur le front de la jeune fille.

Il reprit gravement:

--Maintenant, mademoiselle, injuriez-moi! si vous en avez le coeur: je n'en continuerai pas moins à remplir la mission sacrée que je me suis imposée.

--Ni les menaces de votre adorateur Champfort, ni vos insinuations malveillantes ne me feront fléchir, ne me détourneront de la route que je poursuis--route qui aboutit à la réhabilitation de mon pauvre ami, le colonel Privat.

--Mais prenez garde, orgueilleuse jeune fille, que vos froideurs et vos dédains ne changent--en une heure de colère--ma mission de salut en mission de vengeance. Ce jour-là, je serai inflexible, et ni le pouvoir magique de votre beauté, ni vos supplications, ni vos larmes n'empêcheront le déshonneur de s'abattre sur votre maison.

Laure était émue.

Un violent combat se livrait en elle-même depuis quelques instants.

Tout à coup, elle se leva et, tendant sa main à Lapierre:

--Monsieur, dit-elle, si j'ai eu des torts vis-à-vis de vous, pardonnez-les-moi. Je veux vous croire, car il serait trop malheureux que mon obstination causât l'éternelle honte de ma famille.

--Dites ce que vous exigez de moi: j'obéirai.

Un éclair de triomphe passa dans les yeux de l'ex-fournisseur. Il saisit avec empressement la main de sa fiancée et, la portant respectueusement à ses lèvres, il dit en fléchissant le genou comme un preux chevalier qu'il n'était pas:

--Mademoiselle, le plus humble de vos adorateurs n'a pas ici à commander, mais à implorer.

--Implorez alors, répondit froidement Mlle Privat, mais faites vite, car cette scène m'épuise.

--Eh bien! mademoiselle, répliqua Lapierre en se levant, je m'estimerais heureux si vous daigniez vous montrer en compagnie un peu plus bienveillante à mon égard.

--Je ferai mon devoir de fiancée, monsieur. Après.

--Après?... Ma foi, je ne vous cacherai pas que je tiens beaucoup à ce que votre cousin ne vienne plus jouer vis-à-vis de vous le rôle de protecteur, ou plutôt celui de vengeur--comme si vous étiez une victime et moi un bourreau.

--C'est affaire entre vous et lui. Quant à moi, je n'ai jamais dit à mon cousin un seul mot de nature à, lui laisser supposer que je fusse forcée, d'une façon quelconque, de vous épouser.

--Cependant, ce jeune homme vous aime...

--Je n'en sais rien monsieur.

--Comment!... il ne vous l'a jamais dit?

--Jamais.

--Du moins, sa manière d'agir vis-à-vis de vous a dû vous le prouver?

--C'est tout le contraire. Mon cousin a toujours été très réservé--plus que cela, très froid avec moi.

--Alors, comment expliquer sa conduite d'aujourd'hui?

--Je n'ai aucune explication à donner.

Lapierre réfléchit une demi-minute, puis se levant:

--Très bien, mademoiselle, je vous remercie de votre condescendance. Ne pouvant vous prier de fermer la bouche à mon insulteur de tantôt, je me chargerai moi-même de cette besogne en temps et lieu.... Je tâcherai de lui faire rentrer son rôle de vengeur.

Laure s'était levée à son tour, et se disposait à quitter le salon. Au moment de franchir la porte, elle entendit la dernière phrase de Lapierre.

Elle s'arrêta et répondit d'une voix grave:

--Monsieur Lapierre, si j'ai besoin d'être vengée, ce ne sera ni par mon cousin Champfort, ni par d'autres... Mon vengeur, ce sera Dieu!

Et s'inclinant froidement, elle se dirigea vers la salle à manger, où se trouvaient réunis les hôtes de la maison.

CHAPITRE XV

Louise

Pendant que s'accomplissait les divers événements que nous venons de rapporter, une scène d'un tout autre genre se passait à Québec, dans une modeste mansarde de Saint-Roch.

Cette fois-ci, il ne s'agit pas d'intérêts et de passions contraires aux prises, et les acteurs sont bien autres qu'un fiancé forçant impitoyablement la main à sa future...

Nous y voyons, au contraire, une belle et douce jeune fille de vingt à vingt-deux ans, un peu pâle, un peu triste, travaillant avec ardeur à un ouvrage de broderie, près d'une fenêtre que protège contre l'aveuglante lumière du soleil un blanc rideau de mousseline...

C'est, nous l'avons dit, dans une modeste mansarde de Saint-Roch, quelque part dans la rue Saint-Valier--comme l'indique le pittoresque amoncellement de rochers, couronnés de vieux remparts percés d'embrasures, qui ferme l'horizon du sud, en face de la fenêtre.

Ici, point de luxe et rien de ce qui annonce la riche héritière.

La pièce est petite, basse et mal éclairée; l'ameublement, qui semble avoir connu des jours meilleurs, porte les traces évidentes d'un long usage et de plusieurs pérégrinations...

Mais, comme tout y est à sa place!... comme tout est propre, luisant, soigné!... qu'elle est donc blanche la couverture qui orne le petit lit virginal, dressé tout au fond de l'appartement, et combien semble moelleux le tapis d'un chelin qui cache tout entier le parquet!

C'est que nous sommes ici dans la chambre particulière, dans le _sanctus sanctum_ de cette jolie jeune fille qui manie si prestement son aiguille, près de la fenêtre.

Et la chambre d'une jeune fille, y a-t-il nid de fauvette ou d'hirondelle plus chaud, plus douillet, plus charmant que cela?

Au moment où pénètre notre regard profane dans ce coquet pigeonnier, il est environ quatre heures de l'après-midi.

C'est le jour môme de notre excursion à la Canardière et le lendemain de la fameuse réunion d'étudiants.

La maîtresse du petit logis, debout avec l'aube et fatiguée par un travail incessant et monotone, lève de temps en temps sa bête blonde, jette un regard distrait par la fenêtre, puis laisse tomber son menton dans sa main et rêve...

L'aiguille reprend bientôt sa course hâtée sur les dessins de la toile; mais elle s'arrête de nouveau au bout de quelques minutes... la tête blonde se relève; le regard distrait traverse encore la mousseline transparente pour aller se perdre sur les sombres remparts...

Et puis, l'infatigable aiguille se remet à l'oeuvre.

Évidemment, la jeune fille est lasse et voudrait bien interrompre tout-à-fait son travail; mais, de toute évidence aussi, quelque raison puissante l'en empêche et l'aiguillonne.

La lutte reprend donc, avec des alternatives diverses de triomphe et de défaillance, jusqu'à ce qu'un bruit cadencé de pas sur le trottoir d'en face arrête enfin net la terrible aiguille.

L'ouvrage est brusquement déposé sur un petit guéridon, et la jeune brodeuse, se haussant sur ses mignons pieds, regarde avec anxiété dans la rue.

Apparemment qu'elle voit ce qu'elle désirait voir, car aussitôt, frappant joyeusement ses mains l'une contre l'autre, elle abandonne vivement la fenêtre et court à la porte de sa chambre.

Un instant après, un bruit de clef jouant dans une serrure se fait entendre, puis l'escalier est ébranlé par des pieds agiles qui l'escaladent quatre à quatre, et, finalement, un jeune homme tout essoufflé arrive comme une bombe dans la chambre, pour être reçu entre les bras de notre jolie travailleuse.

Disons de suite, pour empêcher le moindre soupçon d'effleurer l'esprit, que ce mortel privilégié n'était autre que notre vieille connaissance d'hier, le _petit Caboulot_, et la belle jeune fille de la mansarde, sa soeur _Louise_, l'ex-fiancée du Roi des Étudiants!

Là, Caboulot, en quittant sa soeur le matin, lui avait annoncé qu'il possédait un grand secret la concernant, mais qu'il ne lui en ferait part qu'après son cours, à quatre heures, alors, que leur père serait absent.

Or, quatre heures étaient sonnées depuis quelque temps, et voilà pourquoi nous avons vu Louise oublier sa broderie pour regarder par la fenêtre ou se demander quel pouvait bien être ce _grand secret_, de monsieur son frère.

Maintenant, par quelle succession d'événements singuliers et quelles vicissitudes du sort avaient-ils passé, pour que nous les retrouvions dans un modeste logement de la rue Saint-Valier, à Québec, après les avoir laissés là-bas, sur le Richelieu, dans une situation plus qu'aisée?

C'est ce que nous allons raconter en quelques mots.

On voit déjà que Lapierre, après avoir obtenu la déportation à Kingston de son rival Després, voulut se conduire en conquérant et obtenir des parents de Louise la main de leur fille.

Ceux-ci refusèrent net.

Ils avaient bien considéré auparavant ce jeune homme comme un aimable compagnon et un gai convive; mais, outre que depuis il avait tenté d'enlever leur fille de force, deux autres raisons leur faisaient un devoir de résister à sa demande.

C'était d'abord l'engagement pris avec le sauveur de leur fille. Després--engagement d'honneur dont ils ne se croyaient pas déliés par le malheur arrivé à leur pauvre ami. Ensuite, et surtout, la conduite ignoble de Lapierre dans toute cette affaire de duel et de procès avait soulevé contre lui l'indignation de ces braves gens, et ils ne voulaient pour pour gendre d'un homme ayant sur la conscience d'aussi lâches agissements.

Voilà pourquoi ils se retranchèrent derrière leur détermination bien arrêtée.

Lapierre eut beau supplier et menacer: tout fut inutile.

Alors, transporté de colère, le misérable ne craignit pas de recourir, pour se venger, à un moyen révoltant: il calomnia publiquement Louise et répandit sur son compte les bruits les plus compromettants.

Puis, content de son oeuvre, il détala au plus vite et se réfugia aux États-Unis.

Mais il laissait derrière lui la semence maudite qu'il avait jetée parmi les populations cancanières des petites paroisses environnantes, et cette semence germa avec une effrayante rapidité.

La position ne tarda pas à devenir intolérable pour la famille Gaboury--on a vu ailleurs que c'était son nom--et elle dut vendre ses propriétés, puis s'en aller bien loin de ces bords aimés du Richelieu, où chacun de ses membres était né.

Louise elle-même, guérie depuis longtemps de sa folle passion par la lâcheté de son ravisseur, avait la première, demandé ce déplacement.

Ce fut à Québec que l'on décida de se rendre--autant pour mettre le plus de distance possible entre la nouvelle et l'ancienne résidence, que pour permettre au petit Georges de continuer plus facilement ses études.

Le temps, qui sèche bien des larmes, venait à peine de tarir la source de celles versées par cette famille éprouvée, qu'une nouvelle calamité s'abattit sur elle et que les pleurs reparurent.

Madame Gaboury, minée par le chagrin et la maladie, succomba six mois après avoir quitté s'a place natale.

Ce fut un grand deuil.

Louise, surtout, pensa ne s'en consoler jamais. La malheureuse jeune fille s'imagina, non sans une apparence de raison, qu'elle était pour beaucoup dans ce fatal événement, et cette funeste conviction s'enracina tellement dans son esprit, qu'elle y étendit un sombre voile de mélancolie, que la main bienfaisante du temps ne put jamais déchirer complètement.

Puis vinrent les difficultés pécuniaires, inséparables de toute situation de ce genre, Georges entra à l'Université, et les revenus se trouvèrent insuffisants pour un tel surcroît de dépense...

Le père Gaboury, encore alerte pour son âge, paya bravement de sa personne, en se faisant petit employé d'une maison de commerce.

Quant à Louise, heureuse en quelque sorte de réparer ses torts involontaires envers sa famille, elle se mit résolument à l'oeuvre et devint une ouvrière en broderie des plus courues.

L'aube la trouvait debout, et la nuit la surprenait courbée sur son travail.

Grâce à ces deux énergies et à ces deux dévouements, Georges put continuer, insoucieux, ses études médicales.

On masqua si bien de prétextes ingénieux ces sacrifices nécessaires, que l'enfant ne fit que soupçonner la vérité, sans jamais la découvrir toute entière.

Ce gamin-là eût été homme à refuser énergiquement d'apprendre l'art de guérir, aux prix des fatigues de son vieux père et des sueurs de sa pauvre soeur.

Voilà où en étaient les choses au moment où nous renouons connaissance avec cette estimable famille.

CHAPITRE XVI

Le Frère et la Soeur

Après maintes accolades et une prodigieuse quantité de baisers sonores, le Caboulot s'arrêta enfin pour reprendre haleine.

Il jeta son chapeau sur une chaise et se dirigea vers le guéridon pour y déposer un peu plus soigneusement un cahier de notes qu'il avait à la main.

Ce dernier mouvement lui fit apercevoir l'ouvrage de broderie oublié par sa soeur. Il s'en empara, et l'examinant avec une attention comique:

--Ah! ça, ma grande soeur, s'écria-t-il, aurais tu, par hasard, l'intention de te marier?

--Pourquoi cette question? fit Louise, en s'efforçant de sourire.

--Parce que, tonnerre d'une pipe, voici un jupon qui sent le _matrimonium_ à plein nez.

--Oh! le vilain garçon qui fouille dans les ouvrages de femmes!

--C'est que, hum!... mademoiselle ma soeur, vous m'avez toujours soutenu que vous ne travailliez pas pour les autres, et qu'à moins de prévisions matrimoniales très... très prudentes...

--Eh! bien?...

--Cette robe de baptême ne vous est pas destinée.

--Curieux, va! Es-tu bien sûr, au moins, que ce soit une robe de baptême?

--Dame! ça m'en a tout l'air... Au reste, c'est peut-être une jaquette pour ta poupée, petite soeur.

--Tu sais bien que je ne _catine_ plus.

--Alors, c'est une robe de baptême, puisque ça ne peut être que ceci ou cela. Sors-moi un peu de ce dilemme-là.

--Je n'ai pas fait ma rhétorique, et j'aime mieux rester entre les pattes de ton terrible dilemme, que d'en sortir pour me faire quereller.

--Ah! ah! voilà enfin un aveu... Ainsi, il est établi, irréfutablement établi que Mlle Gaboury s'est fait couturière pour entretenir à l'Université son flandrin de frère...

--Mais, pas du tout: j'ai des moments de loisir, des heures d'ennui... je les utilise, je m'amuse.

--Oui, oui... _va-t-en voir s'ils viennent..._ Ce n'est pas à moi que l'on fait avaler de pareilles couleuvres.

--Quand je te dis...

--Ne dis rien, ne dis rien: tu t'enferrerais davantage. Je sais à quoi m'en tenir. Mon père et toi, vous suez le sang pour amarrer les deux bouts, et c'est moi qui en suis la cause: voilà l'affaire tirée au net.

--Mais, mon cher enfant...

--Louise, ma grande soeur, ce n'est pas bien, ça!... Je ne veux pas t'en dire plus long aujourd'hui... Et, tiens--comme je n'ai pas de rancune, moi--je vais te punir immédiatement en t'annonçant une nouvelle qui va probablement te causer une certaine émotion.

--Ah! oui... ce grand secret que tu tiens en réserve depuis ce matin?...

--Précisément. Te doutes-tu un peu de quoi il s'agit?

--Mais, non... à moins que tu n'aies eu des nouvelles de... _lui_.

Et Louise, toute tremblante, regarda anxieusement son frère.

--J'en ai, ma soeur, répondit gravement le Caboulot.

--Tu as des nouvelles de Gustave?... tu sais où il est? demanda vivement la jeune fille, qui devint pâle.

--Mieux que cela: je l'ai vu.

--Ici, à Québec?

--A l'Université, où il est étudiant en médecine, comme moi.

--Ah! mon Dieu!

Et Louise, étourdie par cette nouvelle imprévue, se laissa tomber sur un siège.

Depuis six ans que Gustave Lenoir--il portait son vrai nom à cette époque--était allé subir, au pénitencier de Kingston, la condamnation que lui avait valu son duel avec Lapierre, aucune nouvelle de lui n'était parvenue au Canada.

On s'était répété vaguement que le malheureux jeune homme, après s'être sorti de prison, avait traversé la frontière et s'était lancé tête baissée dans le formidable tourbillon de la guerre américaine. Mais, à part ce maigre renseignement, on ignorait absolument ce qu'il était devenu. Et le père de Gustave lui-même, questionné à ce sujet, déclarait ne rien savoir sur le compte de son fils.

De sorte que toutes les connaissances du jeune Lenoir avaient fini par le croire mort, tué sans doute--comme tant de ses compatriotes--dans une de ces épouvantables boucheries de la guerre de sécession.

--Louise seule, ou à peu près, persistait à espérer... Son coeur, revenu tout entier aux chastes élans du premier amour, se refusait à accepter l'idée d'une séparation éternelle... Quelque chose lui disait qu'elle reverrait Gustave et que, régénérée par l'expiation, elle pourrait arracher de l'âme endolorie du jeune homme le dard que sa trahison y avait planté.

Pourtant, jusqu'à ce jour, rien n'était venu donner raison à cette voix intérieure, et, si tenace que fût l'espérance, de la pauvre fille, elle subsistait malgré elle la froide influence de la désillusion.

Et voilà que tout à coup, sans préparation, elle apprenait, que, non-seulement Gustave était vivant, mais encore qu'il était à Québec et que son frère l'avait vu!...

On conçoit donc l'émotion indescriptible qui s'empara d'elle.

Après une minute d'un silence anxieux, que le Caboulot respecta, Louise reprit, d'une voix tremblante:

--Ainsi, tu l'as vu?

--Comme je te vois.

--Et tu lui as parlé?

--Il y a deux mois que je lui parle tous les jours sans le connaître.

--Il est donc bien changé?

--Ah! pour ça, c'est plus que je ne puis dire: j'étais si jeune quand il venait chez nous, là-bas, que je n'ai guère fait attention à ses traits. Tout ce que je sais, c'est qu'il a beaucoup vieilli et que je ne l'aurais certes pas reconnu, sans l'histoire qu'il nous a contée.

--Quelle histoire?

Le Caboulot hésitait.

--Dis, insista Louise.

--Je veux tout savoir.

--Ce serait rouvrir inutilement une plaie maintenant fermée.

La jeune fille s'approcha de son frère, puis lui prenant les mains:

--Mon cher enfant, dit-elle gravement, tu te trompes: la blessure dont tu parles saigne toujours.

Le Caboulot la regarda avec surprise et douleur.

--Quoi! fit-il, tu aimerais encore, cet homme?

--Eh bien! oui, je l'aime! répondit Louise avec explosion.

--Même après ce qu'il a fait?

--Surtout après ce qu'il a fait, repartit avec force la jeune fille. S'il n'eût pas souffert à cause de moi, peut-être l'aurais-je oublié à jamais!...

Le Caboulot paraissait ahuri.

Il regardait sa soeur avec des yeux hagards.

Tout à coup, un souvenir lui traversa la tête, et il lui fut impossible de se contenir plus longtemps.

--Eh bien! ma soeur, s'écria-t-il, aime-le si tu veux, mais ce n'en est pas moins un fier misérable.

--Un misérable?

--Oui, oui, un misérable, un gredin, un gibier de potence, tout ce que tu voudras! glapit le Caboulot exaspéré.

Et, comme Louise paraissait altérée, l'enfant reprit doucement:

--Vois-tu, ma chère soeur, je lui aurais peut-être pardonné le mal qu'il t'a fait, s'il eût montré du repentir... mais, loin de là, le brigand cherche à faire d'autres victimes, et, pas plus tard que la nuit dernière. Gustave nous racontait...

--Gustave? interrompit Louise avec stupeur.

--Oui, Gustave.

--Gustave Lenoir?

--Eh! tonnerre d'une pipe, quel autre Gustave veux-tu que ce soit?...

Et le Caboulot regarda sa soeur avec des yeux tout écarquillés.

Louise respira.

--Quel est donc celui que tu appelles misérable et qui cherche encore à faire des victimes? demanda-t-elle, la gorge serrée.

--Eh! je te le dis depuis une heure, gronda le Caboulot: cette bête féroce, qui mord et déchire ceux qui lui font du bien, c'est Lapierre!

--Lapierre! exclama la jeune fille, serait-il donc à Québec, lui aussi?

--Il n'y est que trop, le brigand... Plût au ciel qu'il fût encore à canailler aux États-Unis, puisque ma pauvre soeur a la coupable faiblesse d'aimer un monstre semblable!

--Mais ce n'est pas lui que j'aime! se récria vivement Louise.

--Vrai?... Ah!... Mais qui donc aimes-tu, alors?... Dis vite, petite soeur..., Oh! si c'était!...

--Oui, c'est lui... c'est Gustave! Tu aurais dû le comprendre de suite.

Le Caboulot ne répondit pas. Il sauta au cou de sa soeur et la couvrit de baisers.

Il avait la pensée tellement occupée de Lapierre, depuis le matin, qu'il avait cru que Louise voulait faire allusion à ce dernier, en parlant de blessure encore saignante.

De là le quiproquo et l'indignation en pure perte de notre bouillant ami le Caboulot.

Rassuré tout à fait, le petit étudiant devint calme et reprit:

--Ah! Louise, tu m'as fait une fière peur, et la bile m'en a frémi dans sa vésicule!

--Mon cher Georges, il n'y a rien à craindre de ce côté-là, répondit la jeune fille. Je méprise ce Lapierre depuis le jour où j'ai appris sa lâche conduite dans la terrible nuit du duel.

--Il n'en fallait, pas plus, assurément... Mais combien tu le mépriserais davantage, su tu avais entendu Després... pardon, Gustave...

--Pourquoi dis-tu Després?

--C'est le nom que porte Gustave depuis... depuis qu'il a été. au pénitencier.

--C'est juste, murmura Louise... Il ne veut plus porter un nom qui lui rappelle tant d'amers souvenirs.

--En effet, ma soeur... Je disais donc que si tu avais entendu Gustave, la nuit dernière, nous raconter toutes les infamies de ce brigand de Lapierre, tant au Canada qu'aux États-Unis, ce ne serait plus du mépris que tu éprouverais pour lui, mais de l'indignation et du dégoût.

--Qu'a-t-il donc fait, mon Dieu? s'écria Louise... Voyons, mon cher Georges, raconte-moi tout cela minutieusement et n'oublie rien, surtout, de ce qui concerne ce pauvre Gustave... J'ai été bien coupable envers lui, et s'il était en mon pouvoir d'adoucir un peu l'amertume de ses souvenirs, je le ferais au prix des plus grands sacrifices.

--Tu sauras tout, Louise. Je ne te cacherai pas un mot, car, moi aussi, je veux t'aider à ramener l'espérance et le pardon dans le coeur de mon pauvre ami Gustave.