Le Roi des Étudiants

Chapter 6

Chapter 63,766 wordsPublic domain

Mme Privat avait bien, dès la première apparition en Louisiane de Lapierre, en compagnie du colonel, accueilli le jeune homme avec beaucoup de prévenances, comme on accueille un hôte aimable; elle avait bien vu d'un bon oeil des relations amicales s'établir entre son compatriote québecquois et sa fille, ne faisant en cela, d'ailleurs, que se conformer au désir tacite de son mari; elle avait bien aussi, après le retour de sa famille à Québec, ouvert à deux battants la porte de son salon à l'ami du colonel, à celui qui avait recueilli et soigné le malheureux officier blessé et mourant, à l'homme généreux qui avait rendu les derniers devoirs au planteur louisianais...

Elle avait bien fait tout cela; mais jamais il ne lui était arrivée d'encourager autrement les assiduités de Lapierre, ni d'exercer une pression quelconque sur sa bien-aimée Laure.

Elle s'était montré satisfaite et n'avait peut-être pas suffisamment caché son mécontentement: voilà tout.

Lorsque, deux mois après son arrivée a Québec, Lapierre avait formellement demandé à Mme Privat la main de Laure, la riche veuve s'était déclarée très honorée de la démarche, mais elle avait complètement subordonné sa réponse à celle de sa fille.

Et ce n'est, en effet, qu'après avoir transmis à Laure la demande officielle de Lapierre et avoir reçu de la jeune créole une réponse favorable, que la veuve du colonel Privat, heureuse de voir les goûts de sa fille en conformité avec les siens, proclama ouvertement ses préférences et pressa activement les préliminaires du mariage.

Lapierre, qui ne demandait pas mieux que d'en finir au plus tôt possible, aida puissamment la bonne dame dans les mille détails d'une aussi importante opération, surtout dans ce qui concernait la liquidation de la dot de Laure, tant et si bien qu'au moment où nous sommes rendus, un mois après la demande officielle, tout était terminé et qu'il ne restait guère plus que le contrat à signer.

La chose devait se faire le mardi suivant, la veille même du mariage et le lendemain du grandissime bal que se proposait de donner, à son cottage de la Canardière, la mère de la future épouse.

Voilà pour la situation réciproque des dames Privat et du citoyen Lapierre.

Il nous reste maintenant à dire deux mots du jeune Edmond et de notre ami Champfort, relativement à la position qui leur était faite par les événements en voie de réalisation.

Edmond n'avait pas vu sans un secret chagrin sa soeur Laure, qu'il aimait beaucoup, donner tête baissée dans le traquenard matrimonial tendu par l'irrésistible Lapierre.

Ce dernier ne lui avait jamais été bien sympathique, et pour une raison ou pour une autre, le jeune Privat lui en voulait de venir ainsi ravir sa soeur à son affection.

Edmond se disait, pour s'expliquer à lui-même l'étrange sentiment de répulsion qu'il éprouvait, que ce Lapierre avait toujours été pour les siens un oiseau de mauvais augure. Leurs premiers malheurs et les premières larmes dans sa famille dataient de l'apparition en Louisiane de cet étranger; et le jeune étudiant aimait trop sa soeur, pour ne pas s'être aperçu que le retour à Québec de ce même étranger était pour beaucoup dans la mystérieuse tristesse de la pauvre Laure.

Il avait même--un certain jour qu'il surprit la jeune fille le visage baigné de larmes, dans une allée solitaire du parc--essayé de toucher ce sujet; mais, dès les premiers mots, Laure lui avait jeté les bras autour du cou, et répondu, avec un redoublement de pleurs:

--Edmond, mon cher Edmond, je suis bien malheureuse!... Oh! si tu savais!... Mais non... ni toi, ni ma mère, ni personne au monde ne doit savoir un si terrible secret... J'ai un grand devoir à remplir... Prie Dieu que la force ne m'abandonne pas; et si tu m'aimes, ne parle jamais à qui que ce soit de ce que je viens de te dire--surtout à notre mère--et toi-même, ne me questionne jamais plus sur ce sujet.

Edmond, douloureusement étonné, avait promis, en courbant la tête.

Mais, depuis cette demi-révélation, il avait sur le coeur un gros levain d'amertume contre le fiancé de sa soeur, contre l'homme qui possédait des armes si puissantes pour vaincre la résistance des jeunes filles riches, et faire tomber leur dot dans son escarcelle.

Quant à Champfort, dont nous ne voulons dire qu'un mot, on sait quelles puissantes raisons il avait de ne pas aimer son futur cousin.

Cet homme-là avait détruit à jamais ses rêves de bonheur, en lui enlevant, non-seulement le coeur de Laure, mais jusqu'à son amitié, jusqu'à cette sympathie irrésistible qui faisait autrefois d'eux un frère et une soeur.

Tant qu'il n'avait fait que soupçonner son malheur, Champfort s'était contenté de gémir en secret sur le revirement imprévu du coeur de la jeune créole; son ombrageuse fierté aidant, il avait même affecté auprès de sa cousine une indifférence qui frisait le dédain...

Mais, depuis un mois, les choses étaient bien changées, et la certitude que Laure était décidément perdue pour lui jetait le pauvre étudiant dans toutes les angoisses du désespoir.

Il ne venait que rarement au cottage de la Canardière, fuyant la vue de sa cousine et surtout le contact de son odieux rival.

Després avait bien, pour un moment, fait refleurir dans le coeur de Champfort l'arbre vivace de l'espérance; mais la conversation qu'il venait d'avoir avec Laure avait ramené le pauvre amoureux à la froide réalité et lui faisait envisager l'avenir avec toute l'amertume des jours passés.

Telle était la situation!

CHAPITRE XIII

Lapierre à L'oeuvre

A la fin de l'avant-dernier chapitre, nous avons laissé Lapierre sur le seuil du salon, faisant son entrée.

L'ex-fournisseur de l'armée fédérale, en homme bien appris, présenta d'abord ses hommages à la maîtresse de la maison, puis s'inclina profondément devant Mlle Privat, à laquelle il débita un aimable compliment, et finalement il souhaita rondement le bonjour à Champfort, comme on le fait avec une ancienne connaissance.

L'étudiant salua froidement, et Laure. répondit à peine; mais il en fut tout autrement de Mme Privat. Elle fit asseoir son futur gendre entre elle et sa fille et lui dit avec enjouement:

--C'est aimable à vous d'être venu... Je vous attendais. Tenez, nous parlions justement de vous.

--Vous êtes bien bonne, madame... Je ne suis donc pas de trop dans votre conversation, répondit Lapierre, qui jeta un rapide coup d'oeil sur Champfort et sa cousine.

--Oh! vous n'êtes jamais de trop dans ce que nous avons à dire, et en ce temps-ci moins que d'habitude, encore.

--D'autant moins, ajouta nonchalamment Champfort, que nous évoquions, au moment de votre arrivée, un souvenir qui vous est familier.

--Lequel donc, cher ami?

--Nous parlions de mon pauvre oncle Privat, et des circonstances qui ont accompagné sa mort, répondit lentement, le jeune étudiant, qui fixa sur son interlocuteur un regard hautain.

Celui-là hésita dix secondes--le temps de composer sa physionomie et de lui donner un air de profonde componction--puis il accoucha de la phrase suivante:

--Hélas! ce souvenir ne m'est, en effet, que trop familier, car il est toujours présent dans mon coeur, avec ses sanglantes péripéties. Bien des mois se sont écoulés depuis cette mort glorieuse, et pourtant, j'ai toujours sous les yeux la pâle et héroïque figure du colonel, au moment où il rendait le dernier soupir dans mes bras. Ce sont de ces choses que l'on n'oublie pas, monsieur, ajouta Lapierre, en rendant à Champfort son regard hautain.

--Surtout lorsqu'on a comme vous, des raisons particulières pour se souvenir, grommela Champfort, exaspéré par l'impudence et le sang-froid de Lapierre.

--Qu'est-ce à dire, monsieur? demanda l'ex-fournisseur, en pâlissant. Auriez-vous, par hasard, quelque arrière-pensée relativement aux circonstances que je vous rappelle?

Champfort eut une horrible démangeaison--celle de démasquer immédiatement le fourbe; mais une seconde de réflexion lui fit voir qu'il compromettait irrémédiablement sa cause en agissant avec trop de précipitation, et surtout en n'attendant pas, pour frapper un grand coup, le concours de son ami Després. D'ailleurs la figure irritée de sa tante le ramena vite au sentiment de la prudence.

Faisant donc une prompte retraite et comprimant sa colère, il répondit en s'efforçant de sourire:

--Tout doux, mon futur cousin, vous vous emportez comme un cheval de guerre qui entend le clairon. Je n'ai pas la moindre arrière-pensée malicieuse à votre endroit. Je voulais seulement dire que l'amitié qui vous unissait à mon oncle le colonel était une raison insuffisante pour que sa mort reste éternellement gravée dans votre mémoire.

La figure de Mme Privat se rasséréna, et celle de Lapierre reprit à peu près sa placidité ordinaire. Seule, Laure demeura le sourcil froncé et son regard se tourna lentement vers son cousin, comme pour lui reprocher sa reculade.

Le fiancé de la jeune fille surprit-il ce regard et en comprit-il la signification?

La chose est probable, car il répondit avec un peu d'amertume:

--Mon cher Champfort--il l'appelait _son cher_!--et vous, mesdames, veuillez me pardonner un emportement bien légitime. Les sentiments qui m'unissaient au regretté colonel étaient d'une nature tellement affectueuse, tellement filiale, que je me révolte à l'idée seule qu'on en puisse suspecter la pureté. Il n'y a qu'un semblable sujet qui puisse me faire sortir des bornes de la politesse exquise que je vous dois.

--De grâce, monsieur Lapierre, dit Mme Privat ne vous faites pas plus coupable que vous n'êtes. Mon neveu est un peu vif et il a pu mal choisir ses expressions; mais son intention n'était pas blessante, je m'en porte garant... D'ailleurs, ajouta-t-elle, le sentiment qui vous a fait parler est un de ceux qui vous feraient tout pardonner, à ma fille et à moi... N'est-ce pas, Laure?

Ainsi interpellée, la jeune fille se redressa, et fixant ses grands yeux pleins d'éclairs sur ceux de son fiancé, elle répondit d'une voix étrange:

--Oui... pourvu que ce sentiment soit désintéressé.

La figure mate de Lapierre devint tout à fait d'une blancheur de cire.

--En douteriez-vous, mademoiselle? balbutia-t-il.

--Oh! je ne dis pas cela: je réponds à ma mère d'une manière générale, répartit la jeune créole, qui se renfonça dans son fauteuil.

La mère de Laure, peu satisfaite de l'explication de sa fille, vint à sa rescousse.

--Ma chère enfant, tu n'es pas aimable aujourd'hui, dit-elle. Tout-à-l'heure, tu te querellais avec ton cousin, à propos de futilités, et voilà que maintenant tu réponds à ton fiancé comme une petite fille boudeuse.

--Paul m'a pardonné, répondit Laure, et nous avons fait notre paix... n'est-ce pas, mon cousin?

--Mais, certainement, ma chère cousine, et cette aimable petite querelle n'a fait que réchauffer mon affection pour vous.

--Vous voyez bien! fit la jeune fille, en se tournant vers sa mère.

--C'est parfait, répliqua la veuve, mais il te reste à en faire autant pour ton fiancé.

L'oeil noir de Laure étincela. Il y eut en elle une lutte de quelques secondes--puis elle articula froidement:

--Je n'ai rien à me faire pardonner de monsieur Lapierre.

Mme Privat resta stupéfaite.

Champfort, lui, jeta sur sa cousine un regard franchement admirateur. Le digne étudiant jubilait littéralement, et il faut bien dire que la figure décomposée de son rival n'était pas faite pour diminuer sa joie.

Celui-ci s'agita un moment sur son fauteuil, puis, après être passé successivement du pâle au vert et du vert au cramoisi, il se leva tout droit et, s'adressant a Mme Privat:

--Madame, dit-il avec une politesse cérémonieuse, auriez-vous l'extrême complaisance de me laisser quelques instants seul avec mademoiselle, votre fille?... J'ai à l'entretenir de choses infiniment sérieuses, et il importe que cette conversation ait lieu sans retard.

--Je n'ai pas la moindre objection, répondit la veuve, assez étonnée, et j'espère bien que mademoiselle Privat sera assez convenable pour n'en pas avoir, elle non plus.

Elle accompagna cette dernière phrase d'un regard sévère à l'adresse de sa fille, et attendit.

--Je suis à vos ordres, ma mère, répondit Laure avec calme.

--Très bien, ma fille, reprit Mme Privat, se disposant à quitter le salon: je n'attendais pas moins de votre obéissance... Et maintenant, ajouta-t-elle plus bas, en se penchant vers Laure, j'attends de ton amitié pour moi que tu répares ta maladresse de tout-à-l'heure et que tu sois aimable.

--Soyez tranquille, je serai très aimable, répondit sur le même ton la jeune fille, avec un pâle sourire.

A peu près rassurée, la crédule mère rejoignit

Champfort, qui s'était dirigé vers la porte du salon, sans attendre qu'on l'invitât à déguerpir. Avant de passer le seuil, Mme Privat dit à Lapierre:

--Vous savez que nous vous attendrons pour souper... Tâchez de terminer bien vite vos petites affaires, et de conclure, cette fois, un traité de paix durable.

--C'est, en effet, un traité que nous allons faire, répondit audacieusement Lapierre, et j'ose espérer que les parties contractantes l'observeront scrupuleusement.

--Tant mieux. A bientôt donc!... Viens, Paul.

Champfort suivit sa tante; mais, avant de refermer la porte du salon, il contempla une dernière fois la pauvre Laure, dont le fier et triste regard était fixé sur lui.

En une seconde, une immense colère fit bouillonner ses tempes...! marcha rapidement sur Lapierre, et, dardant sur lui ses prunelles menaçantes, il lui dit d'une voix concentrée:

--Prends garde à toi, misérable, et pense à l'îlot de Saint-Monat!

Puis il rejoignit sa tante, qui s'éloignait sans avoir entendu............

Trois-quarts d'heure après, Lapierre et Laure rejoignaient, dans la grande salle à manger du cottage, les autres membres de la famille, qui n'attendaient plus qu'eux pour se mettre à table.

Lapierre était toujours pâle, comme d'habitude, mais sa figure rayonnait d'une façon singulière.

Quant à Mlle Privat, son teint animé et ses yeux brillants disaient assez le rude combat qu'elle venait de soutenir.

Elle fut, du reste, plus prévenante que d'ordinaire pour son fiancé, et n'adressa, pas une seule fois la parole à Champfort.

Le souper fut assez animé--Lapierre faisant à peu près seul les frais de la conversation avec les dames, tandis que Champfort et le fils de Mme Privat, arrivée depuis une demi-heure, s'entretenaient à part.

De l'incident du salon, il ne fut nullement question, et rien dans les paroles ni dans les regards de Lapierre ne vint indiquer à Champfort que l'ancien rival de Després eût compris la terrible allusion au drame nocturne de l'îlot qui venait de lui être jetée en plein visage.

--Ou cet homme est véritablement très fort, ou il est tellement sûr d'arriver à ses fins qu'il ne craint pas les menaces, se dit l'étudiant... Nous verrons ce que dira l'ami Gustave de cette attitude un peu plus qu'indépendante.

Et le pauvre amoureux, qui n'y comprenait plus rien, se replongea dans ses réflexions pessimistes.

Quant au triomphateur Lapierre, après avoir reçu de Mme Privat toutes les instructions nécessaires à l'organisation du grand bal projeté, il se retira d'assez bonne heure, promettant de revenir le lendemain.

Bientôt après, chacun regagna sa chambre et les lumières s'éteignirent successivement aux fenêtres du cottage.

La nuit étendait, son voile protecteur sur les douleurs et passions diverses sommeillant sous le toit de la Folie-Privat.

CHAPITRE XIV

Pauvre Laure!

Faisons maintenant un pas en arrière et disons ce qui s'était passé entre Mlle Privat et son ténébreux fiancé.

Lorsque la porte du salon se fut refermé sur Champfort--une seconde après que l'étudiant exaspéré eut lancé à son rival l'apostrophe que l'on sait--Lapierre demeura quelque temps immobile, debout et la main crispée sur le dos d'un fauteuil, étourdi par ce coup inattendu.

Ce nom de _Saint-Monat_, cette allusion à un épisode de sa vie où il savait n'avoir pas joué le beau rôle, lui remettait en mémoire trop d'événements terribles, pour ne pas lui faire perdre un instant son magnifique sang-froid.

Et, dans la bouche de ce jeune homme à l'oeil menaçant--le cousin, presque le frère de la femme dont il convoitait la dot--un avertissement comme celui-là prenait les proportions d'une véritable déclaration de guerre, ressemblait à une intervention tardive, mais inévitable, de la Providence en faveur de la malheureuse victime de sa cupidité.

En une minute de réflexion, Lapierre remonta, anneau par anneau, la chaîne de ses méfaits... et il eut peur. La sombre figure d'une autre de ses victimes, d'un pauvre jeune homme aimé, dont il avait brisé la vie en lui enlevant le coeur de sa fiancée, lui apparut dans le nuage de sa menaçante rêverie...

Mais celui-là n'était le timide défenseur qui procédait par allusions et avertissements... Il arrivait comme la foudre, sombre et terrible... Six années de souffrances avaient éteint dans son coeur jusqu'au dernier atome de pitié... Implacable justicier, il déchirait d'une main vengeresse le voile qui couvrait les turpitudes de l'ancien espion de l'armée fédérale et mettait à nu la gangrène de son âme...

Oui, Lapierre eut peur, et ses lèvres blêmies murmurèrent involontairement le nom de Gustave Lenoir!

Mais cette défaillance morale ne dura qu'une minute, et le misérable se raidit vigoureusement contre un sentiment qu'il qualifia de puéril. Il reprit donc bien vite son aplomb et s'approchant de Mlle Privat, qui semblait encore sous l'effet des singulières paroles de Champfort:

--Mademoiselle, dit-il, vous avez entendu comme moi.. je suppose, l'étrange menace que vient de me faire votre cousin?

--Oui, monsieur, répondit froidement Laure, et j'ai même pu remarquer la profonde impression que cette menace a produite chez vous.

--Ah! repartit ironiquement Lapierre, vous êtes en vérité trop perspicace, mademoiselle, et rien ne peut vous échapper...

Laure ne répondit pas.

--Mais, continua le jeune homme, laissez-moi vous dire que, cette fois-ci, votre flair si subtil vous a trompée.

--Je ne le crois pas, monsieur.

--Moi, j'en suis sûr--car, à n'en pas douter, vous avez cru que les insolentes paroles de ce Champfort m'ont fait peur.

--J'ai, en effet, non pas cru, mais vu cela.

--Mademoiselle, vous êtes dans la plus singulière des erreurs, et le sentiment que m'a fait éprouver l'impertinence de votre cousin est tout autre.

--Vous ne me donnerez pas le change, monsieur.

--Écoutez-moi, et vous ne tarderez pas à être convaincue. Depuis longtemps déjà je suis en butte aux mesquines agaceries de ce petit carabin qui vient de m'insulter, et je me suis demandé plus d'une fois quelle raison il avait de m'en vouloir... La ridicule menace de tout à l'heure, jointe à mes observations personnelles, a été pour moi un trait de lumière... Je tiens la clé de l'énigme.

--En vérité?... Vous êtes plus avancé que moi, car j'ignore complètement pourquoi mon cousin semble avoir pour vous un si profond mépris.

--Je vais vous en instruire, mademoiselle, et vous donner sans ambages la cause de ce grand mépris dont vous parlez avec une certaine complaisance.

--Je serais heureuse de le savoir, je l'avoue...

--Eh bien! soyez doublement heureuse, ma fiancée, car monsieur Champfort ne m'honore de son dédain que parce qu'il..., _vous aime!..._

A cette déclaration formelle, qui venant confirmer des soupçons nés le jour même dans son esprit, la pauvre Laure se sentit pâlir affreusement. Sans le vouloir, elle porta une de ses mains à son coeur, tandis que l'autre comprimait son front qui semblait vouloir éclater.

C'est que, chez elle aussi, la lumière venait de se faire. Elle revit, à la clarté de cette tardive révélation, les beaux jours d'autrefois, alors que son cousin et elle folâtraient gaiement sur les plages du lac Pontchartrain ou prolongeaient leur douce causerie sous la véranda de l'habitation louisianaise...

Elle revit son père, qu'elle idolâtrait et dont le souvenir était encore si vivant dans son coeur; elle revit ce père malheureux, arrivant de l'armée en compagnie de Lapierre, la prendre sur ses genoux et la prier d'être particulièrement aimable pour son compagnon de voyage...

Puis, les promenades avec ce jeune homme, le vague effroi qu'elle éprouvait en sa présence, les attentions dont il l'entourait, le contentement du colonel à la vue de leur amitié apparente... tout cela défila rapidement sous ses yeux.

Enfin, la fantasmagorie de son rêve d'une minute lui montra, à son tour, le pauvre Champfort, devenu indifférent pour sa coquette cousine, fuyant sa société et rompant un à un tous les fils dorés de la douce intimité qui les unissait--provoquant chez la jeune créole, dont l'orgueil natif était piqué au vif, cette réaction de froideur d'amertume qui caractérisa par la suite leurs rapports journaliers...

La malheureuse jeune fille revit tout cela en quelques instants, et une larme brûlante vint trembloter au bord de sa paupière.

--Comme nous aurions pu être heureux! se dit-elle.

Mais la vue de Lapierre, debout en face d'elle et suivant du regard les impressions produites par sa déclaration, la ramena bientôt à la froide réalité.

Elle reprit toute son énergique attitude et, relevant fièrement la tête:

--Vous pensez que mon cousin m'aime, dit-elle... Hé! quand cela serait?

Lapierre hésita une seconde, puis il répondit avec force:

--Ah! ah! quand cela serait!... Puisqu'il en est ainsi, mademoiselle, et puisque vous trouvez si étrange qu'un autre homme que moi, qui dois vous épouser ces jours-ci, vous fasse impunément la cour, eh bien! je vais laisser le champ libre; cet heureux rival... Mais je jure Dieu que le nom du votre père sera déshonoré.

--Ah! ce secret, ce fatal secret!... murmura Laure éperdue.

--Je le divulguerai, mademoiselle, et le monde entier saura que le colonel Privat a forfait à l'honneur.

--Hélas!.... pauvre père! gémit la jeune fille.

--L'Amérique apprendra, poursuivit Lapierre, qu'il s'est trouvé dans son armée un officier assez dépourvu de patriotisme pour escompter le dévouement de ses soldats et réparer les brèches de sa fortune en volant les défenseurs de la patrie...

--Vous mentez, misérable... Mon père n'a pu descendre si bas.

--Et la lettre, la fameuse lettre?... se contenta de répondre froidement Lapierre.

--Ah! ce n'est que trop vrai... Pauvre père! murmura Laure anéantie.

--Cette lettre, acheva l'ex-fournisseur, dans laquelle votre père vous fait l'aveu de son déshonneur et vous supplie, au nom de votre amour pour lui, d'empêcher, par votre mariage avec moi, que le seul dépositaire du terrible secret ne révèle son crime?...

--Oui, oh! oui, je m'en souviens, sanglota Laure, et cette prière, d'un mourant sera exaucée... Je serai votre femme; je me sacrifierai pour que les ossements de mon malheureux père ne tressaillent pas de honte dans leur tombeau.

--Voilà qui est bien, et j'admire un dévouement filial poussé jusqu'au point de consentir à un aussi monstrueux mariage, reprit Lapierre avec ironie... Mais, mademoiselle, quand on se pose en héroïne, il ne faut pas faire les choses à demi; et, puisque vous êtes décidée à vous _sacrifier_--suivant votre expression--je désire que ce sacrifice soit complet.

--Que voulez-vous dire?... que vous faut-il de plus? demanda Laure avec exaltation... N'est-ce pas assez d'enchaîner ma vie à la vôtre et de renoncer pour toujours à mes plus chères illusions, à ma part de bonheur en ce monde?... Ma fortune, cette misérable dot que vous convoitez, ne suffit-elle pas à vos appétits cupides?... Va-t-il me falloir supplier mon frère de renoncer aussi à la sienne en votre faveur, pour que votre traître bouche ne révèle pas des malversations dans lesquelles vous avez trempé, ne trouble pas le dernier sommeil du malheureux et confiant officier dont vous avez causé la mort?...

--Voyons, dites, monsieur le chevalier d'industrie... ne, vous gênez pas! Vous possédez un secret qui vaut une mine d'or: exploitez-le avec le talent que vous avez déployé là-bas, entre les armées ennemies!