Chapter 4
«En arrivant chez mon père, j'appris que la famille de Louise s'était éloignée de la paroisse, où les calomnies de Lapierre lui avaient fait une position intenable, et que le mécréant, après s'être ainsi vengé d'un échec matrimonial, avait gagné les États-Unis. Or, telle était ma haine contre ce scélérat, que le seul espoir de le rencontrer face à face et de me venger de ses infamies aurait été plus que suffisant pour me faire abandonner famille et patrie.
«Je partis donc pour le théâtre de la guerre, et je m'engageai dans une armée de fédéraux qui opérait alors dans le Kentucky et faisait face au général Beauregard.
«Chose inouïe, je venais de tomber juste sur l'homme que je cherchais, et je me trouvais précisément dans un des avant-postes où maître Lapierre exerçait ses nombreux talents. J'eus maintes fois l'occasion d'observer ses allées et venues d'un camp à l'autre. Mon ex-ami faisait là rondement ses petites affaires, à ce qu'il paraissait. Il était à la fois commissaire des vivres, espion et agent de recrutement, pour le compte de l'armée du Nord.
«Tu as vu, Champfort, comment le triste personnage opérait et quelle habileté il savait déployer dans ses multiples occupations.
«Eh bien! le rôle qu'il a joué vis-à-vis du colonel Privat n'était que la centième répétition de comédies aussi odieuses, exécutées aux avant-postes des années, tantôt au détriment des confédérés, tantôt à celui des fédéraux, suivant le bon plaisir de ses intérêts pécuniaires, à lui.
«Il est infiniment probable que si l'audacieux coquin avait su que son plus mortel ennemi se trouvait dans les mêmes parages que lui, observant tous ses agissements, épiant ses moindres démarches, il aurait décampé sans tambour ni trompette.
«Mais j'étais si bien grimé, avec ma longue barbe que j'avais laissé croître, et, je prenais tellement de précautions pour ne pas être reconnu, que maître Lapierre vivait à cet égard dans une parfaite sécurité.
«J'en profitais pour faire, moi aussi, mes petites affaires, c'est-à-dire pour accumuler contre lui autant de preuves que possible--une somme suffisante pour le faire fusiller comme un espion ennemi; et je vous assure que je ne regardais pas beaucoup aux moyens à employer, lorsqu'il s'agissait d'augmenter ma liste.
«Un soir entre autres que, par une nuit obscure, il revenait clandestinement du quartier-général ennemi, je m'embusquai sur son passage et, après l'avoir rossé à mon goût, je le dévalisai de ses papiers, ni plus ni moins que si j'eusse été un voleur de grand chemin.
«Ce bel exploit compléta mon dossier; car il se trouva que le misérable portait sur lui, cette nuit-là, une véritable cargaison de papiers compromettants: correspondances secrètes, instructions, etc., de quoi faire fusiller dix espions.
«Je me décidai alors à ne plus retarder le châtiment et à frapper un coup décisif.
«Ma qualité de secrétaire du général commandant l'armée me permettait de le voir à toute heure. J'allai le trouver cette nuit-là même. Le général n'était déjà plus à sa tente. Tout te camp était en mouvement. Nous marchions à l'ennemi.
«La bataille s'engagea sur toute la ligne, furieuse, épouvantable. Nous fûmes battus et obligés de retraiter précipitamment bien en arrière de nos lignes précédentes.
«C'est dans cette affreuse retraite que je fus blessé d'un coup de feu, qui mit fin à ma carrière militaire.
«On m'évacua vers le nord, et comme ma convalescence traînait en longueur et que, d'ailleurs, je ne pouvais espérer reprendre mon service de sitôt, j'obtins mon congé et je revins au pays.
--Et Lapierre? demanda Champfort.
--Je ne l'ai plus revu qu'ici, à Québec, lorsqu'il revint des États-Unis. C'est la Providence, comme je l'ai dit, qui le jette sur ma route. Cette fois-ci, il ne m'échappera pas.
--C'est à moi qu'il appartient! rugit le Caboulot, dont la physionomie était transformée et qui lançait des éclairs par ses yeux bleus.
CHAPITRE VIII
On se reconnaît
On conçoit l'étonnement des étudiants à cette exclamation véhémente de l'enfant.
Chacun se demandait par quelle crise passait le camarade et quelle raison il pouvait avoir pour réclamer ainsi le droit de punir Lapierre; puis, rapprochant cette toquade de la singulière agitation qu'il avait manifestée pendant le récit de Després, on était bien empêché de trouver une réponse.
Pourtant Lafleur, rarement à court, en exhuma une de sa cervelle empâtée:
--Il est saoul, mes amis, dit-il, saoul comme cent mille Polonais.
--Tiens, c'est une idée! bégaya Cardon.
--C'est ton mauvais whisky qui lui vaut ça, Cardon, pourvoyeur malhonnête que tu es!
--Mon whisky, mauvais?... Tu peux bien le dire, à présent que tu en as plein ta vilaine trogne, riposta Cardon, blessé dans sa dignité de fournisseur.
--Trogne toi-même!
--Assez! mes amis, intervînt Després, n'allez-vous pas vous chicaner, maintenant?
Puis, se tournant vers le Caboulot qui était assis près de la table, le front dans ses mains:
--Voyons, Caboulot, lui dit-il, prouve à ces deux ivrognes que tu n'es pas saoul et que tu parles sensément.
Pour toute réponse, le jeune homme se leva en face de Després et le toisant minutieusement:
--Oui, c'est bien Gustave, murmura-t-il comme se parlant à lui-même. Seulement, tu es si changé depuis sept ans, que je ne t'aurais certes pas reconnu, sans cette, histoire...
--Que veux-tu dire? demanda Després, qui, à son tour, regardait le petit étudiant dans les yeux et lui trouvait une bizarre ressemblance.
--Je veux dire, répondit l'enfant d'une voix émue, que la destinée a d'étranges voies et qu'elle place aujourd'hui en face l'un de l'autre deux hommes qui étaient amis de vieille date, sans se connaître...
--Mais nous nous connaissons depuis plus d'un mois!
--Oui, de figure. Mais te serais-tu imaginé mon vieux Gustave, que sous le sobriquet de Caboulot donné par les camarades devait se lire le nom de Jacques Gaboury?
--Toi, Jacques Gaboury, le petit Jacques que j'ai sauvé là-bas, le frère de... Louise! exclama Després, en mettant ses deux mains sur les épaules de l'enfant et le dévorant du regard.
--Oui, c'est bien moi; c'est bien le petit gamin qui allait se noyer dans le Richelieu, sans ton secours.
--Qui aurait pu dire?... murmura le Roi des Étudiants. En effet, ta figure me revient maintenant, malgré que je n'aie pas eu l'occasion de te voir longtemps là-bas.
--Seulement le temps des vacances... J'étais au collège, vois-tu.
--Je me souviens, je me souviens... Comme tu es changé, mon pauvre Jacques! Ce sont bien les mêmes traits principaux, les mêmes yeux, surtout... Mais tout cela a pris des formes plus accusées... Et puis, tu as grandi, tu t'es développé--si bien que je ne t'aurais certainement, pas reconnu, mon cher enfant.
--Ce n'est pas étonnant, Gustave; je n'avais guère qu'une dizaine d'années lorsque tu venais... chez nous, et l'on ne fait pas beaucoup attention à un gamin de cet âge.
--Tu as raison. Mais, toi, est-ce que ma figure ne t'a pas frappé?
--Mon Dieu, non: tu n'es plus le même homme. Ta moustache a poussé, ton teint est plus brun, ta voix est changée aussi... de sorte qu'il faut le savoir pour retrouver, dans le Roi des Étudiants, Gustave Després, le joyeux garçon qui s'appelait là-bas Gustave Lenoir.
--Que veux-tu? la tempête ne mugit pas dans la cime du sapin le plus vigoureux sans y laisser de traces, sans en changer l'aspect. J'ai passé par bien des épreuves depuis le bon temps où nous nous sommes connus pour la première fois, et mon front en garde les empreintes indélébiles.
--Pauvre Després! Permets-moi de te conserver ce nom, sous lequel j'ai renoué notre amitié d'autrefois.
--Non-seulement je te le permets, mais encore je t'en prie, toi et les autres. C'est le nom de ma mère, et, ce nom... le pénitencier ne l'a pas sur ses registres d'écrou.
Le Caboulot courba la tête et garda le silence.
Champfort, Cardon et Lafleur ne disaient mot.
Le premier admirait les mystérieux décrets de la Providence, qui faisait converger sur la tête du coupable Lapierre toutes ses voix accusatrices et se disposait à le frapper.
Quant aux deux autres, gorgés de whisky et ahuris par tous les étonnements de cette nuit mémorable, ils se demandaient sérieusement s'ils assistaient pas à une représentation dramatique et attendaient tranquillement, la fin de la pièce pour se communiquer leurs impressions.
Au bout de quelques secondes, Després regarda son petit ami et lui demanda d'une voix mal assurée:
--Et... elle?
--Tu veux savoir où elle est?
--Oui.
--A Québec.
--Seule?
--Avec mon père et moi.
--Ta mère est donc...?
--Morte, mon vieux, morte de chagrin.
--Pauvre femme!
Le Caboulot essuya une larme.
--Oh! Louise fut bien coupable, dit-il, mais elle a terriblement expié son erreur; elle a bien souffert...
--C'était justice! murmura Després.
--Oh! ne la condamne pas, Gustave; ne sois pas inexorable pour ma pauvre soeur. Si toutes les larmes du coeur peuvent effacer une faute, la sienne mérite pardon et indulgence.
Després ne répondit pas, mais un éclair traversa sa prunelle sombre et sa figure prit une dure expression d'inflexibilité.
En ce moment, trois heures du matin sonnèrent à l'horloge de la pension.
Champfort se leva.
--Trois heures, dit-il: je rentre.
--Je t'accompagne, répondit Després; nous aurons beaucoup à causer.
--Attendez, dit à son tour le Caboulot; je retourne à la maison, moi aussi; nous ferons un bout de chemin ensemble.
--Partons, firent les jeunes gens.
--C'est ça! grommela Lafleur; allez-vous-en tous et laissez-nous, à Cardon et à moi, la besogne d'achever la bouteille qui reste.
--Garde-là pour demain, dit Després.
--Jamais! protesta majestueusement le diurne homme. Morguienne! ce serait du propre: Lafleur reculer devant une bouteille! Allons, estimable compagnon de la bamboche, illustre pourvoyeur Cardon, un petit... un dernier coup de coeur!
C'est notre grand-père Noé, Patriarche digne, Que l'bon Dieu nous a conservé Pour planter la vigne..
Cardon ne répondit pas; il ronflait comme un cachalot.
Le chanteur eut beau enfler sa voix pour reprendre:
Il se fit faire un bateau Pour se promener sur l'eau Pendant le déluge......
rien n'y fit: le célèbre Cardon ne bougea pas.
Quant aux trois autres, ils étaient déjà dans la rue, où les échos de la voix éraillée de Lafleur leur arrivaient par bouffées intermittentes.
CHAPITRE IX
La Folie-Privat et ses Habitants
Le promeneur qui laisse Québec par la barrière du pont Dorchester et se dirige vers les luxuriantes campagnes de la côte de Beaupré, ne peut manquer, s'il a l'esprit bien fait, d'admirer le magnifique paysage qui se déroule aux environs de cette partie de la capitale.
Ce ne sont, de chaque côté de la route poudreuse, que chalets et cottages, maisons de plaisance et villas minuscules, coquettement assis sur la croupe des collines ou accrochés aux flancs des vallons.
Tout cela est largement pourvu d'arbres au feuillage abondant, et respire une fraîcheur qui repose l'âme... Ce petit coin de l'Eden, où tout est verdure et calme, semble avoir été jeté à dessein en cet endroit pour faire contraste à l'aride et brûlant promontoire de Québec, qui, droit en face, étage au soleil les toits étincelants de ses milliers de maisons.
Cette patrie des heureux de la fortune s'appelle la _Canardière_.
C'est là que les bourgeois aisés de la ville vont se reposer, pendant la belle saison, de la fatigue des affaires, et retremper, sous les ombrages de leurs parcs, leurs forces morales épuisées.
Naturellement, dès son arrivée à Québec, la veuve du colonel Privat s'était empressée de s'acheter à grand renfort d'argent, une résidence d'été dans cet endroit de prédilection. Elle l'avait baptisée du nom de _Folie-Privat_...
Mais quelle délicieuse Folie!...
Perdue à demi sous bois, comme un bijou dans un écrin, la façade seule on était visible du chemin. On y arrivait par une large avenue sablée qui tranchait comme un ruban grisâtre sur une verte pelouse, plantée confusément de sapins, de peupliers, de lilas, et de quelques arbres à fruit. Tout autour, et à plusieurs arpents en arrière, s'étendait le parc--une vraie petite forêt, avec ses pittoresques accidents, ses rochers moussus, ses troncs morts, envahis par le lierre, ses cascades jaillissantes ou ses ruisseaux babillant sous les herbes. Ce mystérieux domaine était sillonné en sens de routes et de sentiers, tantôt au cordeau comme les allées classiques des jardins anglais, tantôt étroits et tortueux, selon que le caprice de la nature ou les goûts romantiques du Le Nôtre canadien l'avaient voulu... Et puis des charmilles des bocages, des bancs rustiques, des pelouses veloutées, des étangs qui semblaient dormir, des vallons ombreux, aux flancs desquels s'incrustaient les myosotis et les marguerites!...
Une miniature de l'Eden!
Quand, le front fatigué par le travail incessant de la pensée, ou le cerveau endolori par l'épuisante obsession de quelque idée fixe, de quelque souvenir amer, on éprouve le besoin d'un peu de répit, d'une minute d'oubli, c'est là qu'il faut l'aller chercher--là, en pleine nature, sous ces ombrages paisibles, près de ces cascatelles babillardes, au bord de ces ruisseaux dont la voix est douce et parle au coeur!... La brise y court, fraîche et parfumée, dans vos cheveux; le feuillage y murmure à vos oreilles ses monotones mais toujours suaves et toujours mélancoliques plaintes; les oiseaux y réjouissent l'âme par leurs gaies chansons et leurs joyeux ébats!...
Aussi, à peine les premières fleurs étalaient-elles au soleil de mai leurs pétales vierges; à peine les champs et les arbres revêtaient-ils cette teinte verdâtre qui repose le regard, que la famille Privat,--ennuyée des fades plaisirs de la ville--s'installait au cottage de la Canardière, pour ne plus le quitter qu'à l'approche de l'hiver.
On y menait joyeuse vie.
Le sable de la grande avenue criait souvent sous les roues de lourds carrosses, chargés de citadins et de citadines, attentifs à ne pas laisser s'attiédir leurs relations avec la riche famille et sensibles aux charmes de la pittoresque Folie-Privat. Les allées bordées de verdure, les pelouses brillantes, les parterres tout constellés de fleurs ne manquaient jamais de jolies robes pour les effleurer, de petits pieds pour y sautiller et de mains chinoises pour y commettre des larcins impunis.
Bref, la Folie-Privat était devenue le rendez-vous de tout ce qu'il y avait à Québec d'élégant et de fashionable.
Rien de surprenant à cela.
Madame Privat, veuve d'un planteur de la Nouvelle-Orléans et riche à faire peur, dépensait fort largement, dans la vieille capitale canadienne, ses immenses revenues. D'habitude, la richesse suffit à tout et allonge démesurément la queue de ses connaissances. Mais soyons juste dans le cas présent, le _vil métal_ n'était pas la seule raison de l'engouement général; Madame Privat, bien que mariée en Louisiane, était, originaire de Québec, où sa famille avait des relations fort étendues, ce qui explique bien un peu pourquoi un si grand nombre d'amis suivaient avec empressement son char doré.
C'était une femme d'environ quarante ans, portant d'une façon très-évidente les vestiges d'une opulente beauté. Blonde, blanche, rondelette, elle pouvait encore tirer l'oeil à plus d'un célibataire; quand elle n'eût pas eu, pour exciter les convoitises matrimoniales, l'appât de ses superbes rentes. Son séjour à la Nouvelle-Orléans, sous le brûlant soleil du golfe mexicain, avait donné à sa peau fine et satinée cette teinte demi-dorée qui empourpre le firmament, à certains couchers du soleil. Cela ajoutait du piquant à sa mobile physionomie, en la voilant imperceptiblement, comme le fait une gaze quasi-impalpable recouvrant une figurine de cire. Petite de taille, alerte, vive, toujours parlant, toujours riant, altérée de mouvement, de bruit, de plaisir... c'était bien la femme créée et mise au monde pour gaspiller royalement une fortune comme la sienne.
Madame Privat n'avait que deux enfants: Edmond et Laure.
Edmond avait environ vingt-deux ans. Depuis l'arrivée de la famille à Québec, il étudiait le droit à l'Université Laval. C'était un grand jeune homme à la mine éveillée, au teint blond et aux yeux bleus, le portrait vivant de sa mère, dont il reproduisait, du reste, le type au moral. C'était bien, avec cela, le plus joyeux garçon d'Amérique et le meilleur coeur qu'il fût possible de souhaiter. Sa mère en raffolait et tout le monde l'aimait.
Laure, plus jeune de deux ans, était bien différente au physique et au moral. Elle reproduisait dans toute sa splendeur le type créole de son père, dont les exagérations tropicales étaient mitigées par le sang des climats du nord, qu'elle tenait de sa mère.
De taille moyenne, mais d'une cambrure admirable, elle avait de ces mouvements félins et moelleux, qui sont d'une grâce irrésistible, quand ils sont naturels. Les cheveux d'un noir chatoyant se relevaient d'eux-mêmes sur le front et les tempes, pour s'épanouir en un fouillis de coquettes volutes, qui n'auraient certainement pu imiter le plus habiles des coiffeurs. Sous ce gracieux chapiteau de cheveux bouclés s'arrondissait doucement un front lisse comme une lame d'ivoire, au bas duquel s'estompaient en vigueur de grands sourcils noirs du dessin le plus habile. Les yeux étaient grands, largement fendus, d'un brun velouté, comme les longs cils qui les surmontaient, et susceptibles d'exprimer tour à tour les sentiments de l'âme les plus opposés: douceur, colère, molle langueur, brûlante énergie. Une petite bouche, aux lèvres rouges comme certains coraux, se dessinait gracieusement sur des dents courtes et d'une blancheur éclatante...
Ajoutez à tous ces charmes un nez grec, aux narines mobiles; couvrez le tout d'une peau d'un blanc mat, animée sur les joues par une imperceptible carnation... et dites avec nous que cette tête de jeune fille était tout simplement ravissante.
En effet, Laure passait à Québec pour un prodige de beauté, et tout le monde était d'accord sur ce point. Tout au plus, les envieuses pouvaient-elles hasarder que cette beauté avait quelque chose de hautain qui paralysait l'admiration.
C'était un peu vrai.
Laure tenait de son père cette expression sévère de physionomie qui la faisait paraître dédaigneuse et--disons le mot--infatuée d'elle-même. Mais hâtons-nous d'ajouter que, si l'enveloppe était froide et le visage de marbre, le coeur n'avait que de nobles passions et demeurait ouvert à tous les grands sentiments.
Une particularité de son caractère avait toujours étonné, non-seulement la mère de Laure, mais encore ses amies: c'était la brusque transition de la gaieté la plus expansive à une morne et inconcevable mélancolie qui durait des journées entières.
Cette bizarrerie ne s'était fait remarquer que depuis le retour à Québec de la famille Privat, et avait toujours été s'accentuant, surtout dans les derniers temps. Personne n'y pouvait rien, et les apprêts même de son futur mariage avec un beau jeune homme du nom de Lapierre, n'avaient pas le privilège de changer son humeur.
Qu'y avait-il?... quel ver rongeur mordait le coeur de cette jeune fille à qui Dieu avait fait la vie si belle, et dont l'avenir paraissait si riche de promesses riantes?
On se perdait en conjectures. Il était à présumer que ce n'était pas l'approche de son mariage avec Lapierre qui la préoccupait à ce point, puisque rien ne l'y forçait et que, d'ailleurs, au dire de toutes les demoiselles de sa société, le jeune prétendant était fort bien de sa personne, extrêmement aimable et jouissait d'une enviable réputation d'honorabilité.
Quoi donc, alors?
Ceux-là seuls qui auraient pu sonder les replis de l'âme si fortement cuirassée de la belle créole eussent été en mesure de répondre.
En attendant, faute de mieux, on mettait la chose sur le compte des nerfs, Ces femmes des pays inter-tropicaux les ont si impressionnables! Quoi qu'il en soit, nous nous bornons pour le moment à constater le fait, nous réservant de l'expliquer plus tard à la plus grande satisfaction du lecteur.
Et, maintenant que nous connaissons à peu près tous nos principaux personnages, reprenons notre récit, car les événements vont bientôt se précipiter.
CHAPITRE X
Première escarmouche
Le lendemain de la fameuse nuit dont nous venons de raconter les diverses péripéties, et qui se trouvait être le 20 juin 186..., Paul Champfort cheminait seul sur la route de la Canardière, se dirigeant vers la Folie-Privat.
Il était environ cinq heures de l'après-midi.
Encore tout ému des confidences de son ami Després, et le coeur réchauffé par un rayon d'espoir, le jeune homme marchait d'un pas allègre, se demandant quel événement nécessitait sa présence au cottage, puisque sa tante avait pris la peine de l'envoyer quérir à Québec par un domestique.
Il y avait donc du nouveau là-bas!
Qui sait?... Le mariage projeté, et dont les apprêts occupaient la famille de sa tante depuis plusieurs semaines, était peut-être retardé ou même rompu par quelque circonstance fortuite, quelque caprice de la jeune fiancée!...
Laure était si excentrique et son humeur sujette à tant de bizarres contradictions!
Et puis, après tout, Lapierre, pour être un fort habile homme, n'en était pas moins, faillible comme le commun des mortels. Il pouvait bien, dans l'orgueil de son triomphe, avoir froissé d'une façon ou d'une autre l'ombrageuse susceptibilité de mademoiselle Privat et fait naufrage au moment d'atteindre le port!... D'ailleurs, qui empêchait que le remords, cet implacable juge de la conscience, ne l'eût enfin arrêté sur la pente de la trahison, au moment de conduire à l'autel la fille de sa victime!...
Champfort se faisait à lui-même toutes ces réflexions et se laissait ainsi bercer par une rêverie pleine d'optimisme, lorsqu'il arriva chez sa tante.
Madame Privat était occupée pour quelques minutes, dit au jeune homme:
--Ah! te voilà, mon cher Paul... Ce n'est pas mal à toi d'être venu, bien que ce soit sur mon invitation expresse et qu'il m'ait fallu te dépêcher une estafette pour avoir l'honneur de ta visite... car tu nous négliges, Paul: voilà bien quatre grands jours que nous ne t'avons pas vu...
--Je vous en prie, ma tante, répondit l'étudiant, n'allez pas croire au moins que ce soit par indifférence. Mes examens approchent et je n'ai vraiment pas une minute...
--A perdre, n'est-ce pas?
--Oh! ma tante, que dites-vous là? Vous savez bien que je ne suis nulle part plus heureux qu'ici, dans votre famille, et que les instants que j'y passe me semblent toujours trop courts.
--Voyons, mon pauvre Paul, ne va pas prendre mes taquineries au sérieux: je suis en gaieté aujourd'hui et je lutine tout le monde.
--Vous serez toujours jeune, ma tante...
--De caractère, peut-être... mais de figure, oh! oh!... Allons, vilain flatteur, va t'amuser au salon avec ta cousine, en m'attendant. J'ai encore quelques ordres à donner, et je vous rejoindrai dans un instant.
Paul obéit et se dirigea vers le salon.
Le piano, touchée par une main exercée, résonnait par toutes ses cordes, tantôt exhalant sa colère avec d'éclatants accords, et tantôt gémissant en une douce mélodie où semblaient trembler des sanglots.
Champfort s'arrêta à la porte, le coeur serré et en proie à une indicible émotion.
«Toujours seule et triste! murmura-t-il. Pauvre Laure!»
Puis, ne voulant pas laisser plus longtemps ignorer sa présence à deux pas de sa cousine, il frappa doucement.
Le piano se tut aussitôt, et Mlle Privat vint elle-même ouvrir.
--Ah! c'est vous, mon cousin, fit la jeune fille un peu surprise.
--En personne, ma cousine, et enchanté d'avoir le plaisir de vous voir.
--Vous êtes bien aimable de condescendre jusqu'à venir visiter de pauvres campagnards comme nous.
--Je ne mérite pas aujourd'hui ce compliment, ma chère Laure, car c'est à la demande expresse de ma tante que je me suis transporté au cottage.