Le Roi des Étudiants

Chapter 16

Chapter 161,566 wordsPublic domain

C'est ce qui arriva pour Joseph Lapierre.

Nous n'avions pas échangé quelques balles, sur un îlot perdu et au milieu des ténèbres d'une nuit sans étoiles, que la terreur empoigna mon adversaire à la gorge et qu'il se laissa choir, feignant d'avoir été tué.

Je l'abandonnai à son sort et ramenai la jeune fille chez elle.

Le lendemain, le misérable m'avait dénoncé aux autorités et j'étais arrêté sur la route de la frontière. Un mois plus tard, je partais pour le pénitencier de Kingston!

Un murmure d'indignation parcourut la salle.

Ce n'est pas tout, reprit Després. En reconnaissant la lâcheté de son nouvel amant, la jeune fille le prit en horreur et refusa de le revoir.

Comment se vengea-t-il de ce dédain mérité?... En répandant sur le compte de cette malheureuse des calomnies tellement atroces, qu'elle et sa famille durent quitter la paroisse et que la vieille mère en mourut de chagrin!

--Voilà le premier pas fait par Joseph Lapierre: dans la voie du crime!

Un second murmure, plus accentué et plus général, gronda parmi les assistants, et plusieurs bouches féminines laissèrent échapper un mot sanglant:

«Le lâche!»

--Tout cela est faux et de pure invention! s'écria Lapierre avec force. Cet individu se moque de son auditoire, et je le mets au défi de prouver un seul de ses dires.

--Approchez, mademoiselle Gaboury, se contenta de répondre l'accusateur.

Une femme en deuil, conduite par un tout jeune homme, se détacha du groupe retiré à l'écart et s'avança jusqu'en face de madame Privat. Arrivée là, elle souleva son voile et exposa en pleine lumière sa pâle et belle figure.

--Tout ce que monsieur vient de raconter est de la plus scrupuleuse vérité, dit-elle. Je m'appelle Louise Gaboury et je suis cette femme honteusement calomniée par Joseph Lapierre.

--Et moi, je suis le frère de cette jeune fille et je corrobore son témoignage, ajouta l'enfant qui accompagnait Louise. Demandez mon nom à monsieur Lapierre et, s'il est revenu de la stupéfaction que lui cause ma présence ici, lorsqu'il m'a laissé hier soir sous les verrous d'un cachot de sa maison, il vous dira que je m'appelle Georges Gaboury.

Lapierre proféra une menace incompréhensible et retomba sur son siège, le front baigné d'une sueur froide.

--C'est bien, mes enfants, dit le juge X...; vous pouvez vous retirer.

Ils obéirent; mais, en passant devant Mlle Primat, Louise se sentit attirée par une douée traction et se retourna.

--Asseyez-vous ici, près de moi, ma chère demoiselle, lui dit Laure. Ne sommes-nous pas presque deux soeurs?

Louise regarda cette belle jeune fille qui avait été si près d'être malheureuse à tout jamais, et murmura:

--Oh! c'eût été trop dommage!

Puis elle prit place sur le siège qu'on lui offrait.

Quant au Caboulot, il regagna son coin, où l'attendaient les deux personnages qui restaient du groupe de tout à l'heure et qui n'étaient autres que nos buveurs de la nuit précédente: Lafleur et Cardon.

Le Roi des Étudiants reprit son formidable réquisitoire.

Ayant fait assister le lecteur à la conversation qui eut lieu, quelques jours auparavant, entre Després et Laure--conversation qui roula exclusivement sur les criminelles menées de Lapierre aux États-Unis et sa participation à l'hécatombe du régiment du colonel Privat--nous ne voulons pas nous répéter, certain que personne n'a oublié cette terrible révélation.

Nous nous contenterons de dire que le Roi des Étudiants fut implacable et que pas un fil de la sombre trame ourdie par Lapierre ne resta dans l'ombre. Il s'appliqua surtout à faire ressortir le machiavélisme odieux employé par l'ancien espion pour circonvenir Mlle Privat; il exposa à l'assistance émue tout ce qu'il y avait de grand dans le dévouement de cette fière jeune fille, sacrifiant son bonheur à la mémoire de son père, imposant silence à son instinctive répulsion et épousant un homme détesté, pour empêcher qu'un soupçon planât sur la tombe de ce vénéré père. Puis, résumant et condensant le dramatique exposé qu'il venait de faire, il termina par une foudroyante péroraison, dont les dernières phrases furent celles-ci:

--Vous me demandez des preuves contre l'abominable scélérat qui est aujourd'hui courbé sous la main vengeresse de Dieu?... Ces preuves, mesdames et messieurs, je pourrais me dispenser de vous les donner, car la seule attitude du coupable, le remords qui se traduit sur sa figure par une pâleur morbide, ses réponses embarrassées, ses emportements spasmodiques, et jusqu'à cette farouche résignation dans laquelle il s'est enfin renfermé, tout cela devrait être plus que suffisant pour apporter la conviction dans vos esprits... Mais je ne veux laisser subsister aucun doute relativement aux graves accusations que je viens de jeter à la face de Joseph Lapierre, et, sans même tirer parti de l'aveu tacite de culpabilité qui ressort de ce fait que l'habile chercheur de dots a fait disparaître, ces jours-ci, tous ceux qui pouvaient témoigner contre lui, je vous mettrai sous les yeux un argument plus irrésistible, une preuve plus accablante: le propre aveu du coupable, le témoignage de sa conscience, enfin le journal où sa main criminelle et imprudente a consignée, jour par jour, ses ténébreux projets...

--C'est une petite razzia que je fis sur ce bon Lapierre, une nuit qu'il revenait du camp confédéré, où il avait lâchement vendu ses frères de l'armée du nord.

Et le Roi des Étudiants, tirant de son gilet le grand portefeuille de maroquin que nous connaissons, le présenta solennellement à madame Privat.

--Lisez, madame, dit-il, et que Dieu vous donne la force d'aller jusqu'au bout!

--Misérable voleur! hurla Lapierre, mon portefeuille!... Ah! tu ne jouiras pas longtemps de ta victoire!

Il n'avait pas fini, qu'un coup de pistolet éclata dans le salon, suivi aussitôt d'une seconde détonation.

La panique s'empara des femmes.

Mais la fumée se dissipa vite et la voix sonore de Després domina tous les bruits:

--Ce n'est rien, mesdames, dit-il: c'est l'assassin du colonel Privat qui vient de se faire justice, après avoir commis sur moi une seconde tentative de meurtre.

En effet, chacun put voir le misérable Lapierre étendu, sanglant et immobile, sur le parquet. Ce fut Cardon qui, du fond de la salle, prononça son oraison funèbre, rigoureusement condensée en cette seule phrase:

--Tout est bien qui finit bien!

ÉPILOGUE

Trois mois plus tard, par une belle matinée de septembre, les cloches de la cathédrale de Québec, sonnaient à toutes volées et l'immense nef de la vieille église s'emplissait d'une foule d'élite.

On célébrait, ce jour-là, deux mariages _fashionables_, et les curieux qui stationnaient sous les portiques échangeaient maintes observations sur les circonstances dramatiques qui avaient amené ces mariages.

On se disait bas à l'oreille qu'une ces deux fiancées, la richissime fille de Mme Privat, avait été sur le point, quelque temps auparavant, d'épouser un audacieux bandit qui lui avait complètement tourné la tête... La noce était ordonnée et l'on se disposait à aller prononcer le _oui_ solennel en face du prêtre, quand apparut soudain un inconnu qui révéla sur le compte du futur époux des choses si épouvantables, que ce dernier en tomba mort de confusion...

Et l'on ajoutait d'un air mystérieux que l'autre mariée avait aussi dans son passé certain épisode terrible que l'on ne connaissait pas bien, mais où, à coup sûr, il y avait eu mort d'homme... Bref, on caquetait méchamment, comme les badauds savent le faire, quand il s'en donnent la peine.

Heureusement, l'arrivée du cortège nuptial changea, le cours de ces charitables conversations et mit fin aux bienveillantes remarques qui les émaillaient.

Les lourds carrosses défilèrent un à un le long des grilles, qui bordent le terre-plein, en face de la cathédrale, déposant sur le trottoir de pierre blanche leur joyeuse cargaison de femmes éblouissantes et d'hommes en costumes de gala.

Toute cette brillante compagnie s'engouffra sous les arceaux des portes grandes ouvertes et s'éparpilla, dans les bancs de chêne, alignés deux par deux sur le pavé de la vaste nef.

Seuls, les mariés, escortés de leurs garçons et filles; d'honneur, s'avancèrent jusqu'à la balustrade du choeur et prirent place sur des fauteuils luxueux, installés à leur intention.

Puis l'orgue fit entendre ses graves harmonies, le prêtre ses avertissements non moins graves... et, au sortir de l'église, Laure Privat était devenue madame Champfort, et Louise Gaboury la... _Reine des Étudiants_!

Au moment où le cortège s'ébranlait pour retourner à la Canardière, Lafleur et Cardon, qui étaient de la fête et faisaient bonne contenance dans leurs habite à queue, échangèrent les réflexions philosophiques suivantes:

--Ce que c'est que de nous, mon pauvre Lafleur et comme, dans ce monde borné, les petites causes peuvent amener de grands effets!

--Comment, l'entends-tu, illustre Cardon?

--Tu vas voir: suis bien mon raisonnement.

--Je ne te quitte pas d'une semelle.

--N'est-il pas vrai que si nous n'avions pas été ivrognes comme doivent l'être d'honnêtes étudiants, nous n'aurions pas fait la connaissance de la mère Friponne?

--C'est indubitable. Ensuite?

--N'est-il pas également vrai, que, sans cette connaissance de la mère Friponne, nous ne serions pas allés chez elle le soir où Després y fut jeté à fond de cave?

--Je te concède cela. Poursuis.

--N'est-il pas mêmement à présumer que, nous absents, Gustave n'aurait pu échapper et, par conséquent, arriver à temps pour empêcher Lapierre d'épouser Mlle Privat?

--C'est plus que probable. Quelle est ta conclusion?

--Ma conclusion, ami Lafleur, c'est _qu'à quelque chose whisky est bon_!

Et le facétieux étudiant, qui s'était donné tout le mal du monde pour en arriver à cette atroce parodie d'un aphorisme célèbre, se prit à réfléchir profondément.

Lafleur fit de même, tout en mâchonnant d'une voix distraite son _grand-père Noé_.

La noce filait toujours, soulevant sur son passage l'aveuglante poussière des rues de Québec.

FIN