Le Roi des Étudiants

Chapter 15

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Després, ruisselant de sueurs et accablé de fatigue, se laissa retomber sur le soi, dans un état de prestation complète.

Mais le corps se reposait, la tête continua du travailler.

Au bout d'un quart d'heure de réflexion, le jeune homme tressaillit sur sa couche raboteuse. Une idée venait de lui traverser la tête: «Si je pouvais prendre mon couteau!»

Hum! ce n'était pas une mince affaire! Le couteau en question se trouvait dans la poche de droite du pantalon... et comment l'atteindre?...

N'importe! Després se mit aussitôt à l'oeuvre. Il se tourna, se retourna, se tordit, réussit à introduire le bout de ses doigts dans la bienheureuse poche, à saisir le couteau, le sortit à moitié, le perdit, le rattrapa, et finalement poussa un cri de triomphe...

Le couteau sauveur, échappé de sa retraite, gisait sur le sol!

Le prendre, l'ouvrir, couper, scier un peu partout fut l'affaire de cinq minutes.

Quand Gustave cessa de travailler, ses liens gisaient par terre; il était libre... dans sa prison!

Gomme on peut le supposer naturellement, le bâillon sous lequel étouffait le prisonnier subit le même sort que les liens, et le Roi des Étudiants put enfin détirer ses pauvres membres tout courbaturés.

Cela fait. Després se mit en devoir d'inspecter sa prison. Un rayon de lune qui filtrait par le grillage d'un petit soupirail lui ayant paru insuffisant pour bien étudier les lieux, le jeune homme alluma une allumette, puis deux, puis six, puis d'autres encore.

Après cette série d'illuminations fastueuses Gustave savait ce qu'il voulait savoir; il était fixé sur l'unique chance qu'il avait de se tirer d'affaire.

On n'a pas oublié que la cave où avait été transporté notre ami se trouvait du côté du nord, séparée de la distillerie par un mur mitoyen et ayant au-dessus d'elle les appartements inoccupés de la masure, dont un servait de prison à la malheureuse soeur du Caboulot.

Or, le plancher supérieur de cette cave était dans un état complet de délabrement. Les madriers qui la composaient étaient aux trois-quarts pourris et ne tenaient aux solives que par un miracle des lois de la pesanteur.

Gustave n'hésita pas. Il comprit que son fort couteau aurait bientôt fait justice de ce bois vermoulu et se mit à l'attaquer avec énergie et précaution, de peur, d'attirer l'attention de ses ravisseurs.

Au bout d'une demi-heure de travail, deux des madriers du premier plancher étaient coupés et leurs débris gisaient par terre, laissant béante une ouverture de deux pieds sur six, à peu près, à l'encoignure nord de la cave.

Restait le deuxième plancher--celui qui formait le parquet de la pièce au-dessus. Després se reposa cinq minutes et recommença à jouer du couteau.

Ce fut plus long, car le plancher supérieur se trouvait être en meilleur état que l'autre; mais enfin, après un travail opiniâtre de plus d'une heure, une coupure transversale en avait séparé les madriers et il ne restait plus qu'à les faire basculer sur la solive qui touchait à la muraille.

Després avait un crochet à son bienheureux couteau; il l'introduisit dans la rainure, tira à lui et faillite pousser un cri de joie, en voyant le jour lui arriver à flots par l'ouverture que laissaient les madriers en tombant.

Mais une autre émotion, plus forte et plus inattendue, lui était réservée.

En passant sa tête par le trou pour se hisser à l'étage supérieur, Gustave aperçut une jeune fille assise sur un méchant grabat, dans le coin d'une chambre triste et nue. La malheureuse avait la tête dans ses mains et lui tournait le dos. Elle était, sans doute, sous le coup d'une immense préoccupation, car elle n'entendit pas le bruit que faisait Després en prenant pied dans son réduit.

Le Roi des Étudiants fit un pas en avant; la jeune fille se retourna, effrayée, et deux cris étouffés partirent simultanément:

--Gustave!

--Louise!

Puis un court silence suivit, pendant lequel les deux anciens amants des bords du Richelieu sentirent leur coeur envahi par un flot de souvenirs douloureux. Louise était trop émue pour parler, et Gustave, brusquement placé en face de cette jeune fille qu'il avait tant aimée, croyait entendre gronder en lui-même, comme un tonnerre lointain, les dernières rumeurs de sa passion expirante.

Ce fut lui qui, dominant son trouble, rompit le premier ce silence plein d'angoisses.

--Louise, dit-il avec mélancolie, nous nous revoyons dans de tristes circonstances.

--Hélas! Gustave, répondit la jeune fille, en relevant sa bête blonde et son visage pâle, que vous est-il donc arrivé et comment se fait-il que je vous retrouve ici, après vous avoir laissé là-bas, tout sanglant et évanoui?

C'est toute une histoire. J'ai été transporté chez vous par Georges et je n'en suis parti qu'hier soir, après que les soins assidus de votre excellent père et d'un habile médecin m'eussent remis sur pied.

--Ah!... mais cela ne me dit pas pourquoi vous m'apparaissez comme dans les contes de fées, surgissant des entrailles de la terre.

--Oh! ceci est le fait d'un monsieur qui m'en veut beaucoup et ne me l'a que trop prouvé, répondit Gustave, avec un, sourire amer.

--Que voulez-vous dire? fit Louise, étonnée!

--Je veux dire que tel que vous me voyez, je suis prisonnier de monsieur Lapierre.

--Vraiment?... le misérable ne s'est pas contenté...?

--De m'envoyer au pénitencier?... de m'assassiner dans un endroit écarté?... non, mademoiselle; il lui restait à me séquestrer: c'est ce qu'il vient de faire.

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! gémit la jeune fille; mais c'est donc un monstre que cet homme?

--Comme vous dites, mademoiselle, répondit Després, en s'inclinant froidement.

Puis, au bout de quelques secondes, il reprit:

--Et, vous, depuis combien de temps êtes-vous ici?

--Depuis cette soirée où je vous trouvai dans le parc de Mme. Privat, baignant dans votre sang.

--Comment vous trouviez-vous là? demanda le jeune homme, avec une certaine anxiété.

Louise hésita un instant, puis répondit d'une voix douce:

J'étais allé chez vous avec mon frère et, apprenant votre départ, nous allions à votre rencontre;

--A ma rencontre!... Et pourquoi?

Louise tomba à genoux, prit les mains de Després et murmura en sanglotant:

--J'avais assez souffert... je voulais être pardonnée!

Gustave pâlit... Le fantôme de la trahison de sa fiancée se dressa un moment devant ses yeux, escorté du spectre sévère de la vengeance... Mais il avait souffert, lui aussi, et chez les âmes vraiment fortes, la souffrance élève le sentiment et met au coeur la sainte compassion...

Gustave chassa donc, d'un froncement de sourcil, les deux sinistres apparitions. Il releva Louise, la baisa au front et lui dit simplement:

--Louise, de ce jour, le passé n'existe plus: Je te pardonne!

La douce jeune fille sentant qu'elle méritait ce pardon, ne répondit qu'un mot:

--Merci!

Puis elle ajouta aussitôt:

--Et, maintenant, mon bon Gustave, cours où le devoir t'appelle. Il y a là-bas une malheureuse enfant qui t'attend comme un sauveur. Laisse-moi et vole à la Canardière.

--Tu as raison, Louise, mais nous irons tous deux. Ton témoignage ne sera pas inutile.

--Je suis prête à tout.

En ce moment, une voix puissante se fit entendre au loin, dans la maison, chantant ce refrain connu:

C'est notre grand-père Noé, Patriarche digne, Que l'bon Dieu nous a conservé, Pour planter la vigne.

--Lafleur, ici! s'écria Gustave. Nous sommes sauvés. Vite à l'oeuvre!

Et, bondissant vers la porte, le vigoureux jeune homme la frappa si violemment de son pied, qu'elle vola en éclat;

C'était ce fracas qu'avait entendu Lafleur.

Cinq minutes plus tard, Bill et Passe-Partout étaient garrottés à leur tour, et Gustave Després, sur le point de partir, disait:

--Mes amis, il est cinq heures et je n'ai pas un instant à perdre. Je vais donc prendre les devants. Quant à vous, abandonnez ces deux coquins à leur sort et conduisez cette jeune fille là où elle vous dira d'aller.

C'est compris, n'est-ce pas?

--Oui, oui! et elle n'aura pas à se plaindre de nous, répliquèrent les étudiants.

--A tantôt, alors!

--A tantôt! Vive le Roi des Étudiants!

Gustave prit sa course et descendit la route de Charlesbourg; mais, au moment d'en tourner l'angle, il se heurta presque à un jeune homme qui la remontait.

Il ne put retenir une exclamation:

--Le Caboulot!

--Gustave! répondit l'enfant, tout essoufflé.

--D'où sors-tu?

--De chez Lapierre.

--Je m'en doutais. Tu t'es donc évadé?

--Oui. Tout le monde est en campagne depuis hier soir. On m'a donné pour gardienne une femme à qui il restait un morceau de coeur: je l'ai attendrie, et je cours chez une certaine «mère Friponne» que j'ai entendu nommer de ma prison.

Ma soeur doit y être.

--Elle y est, et sous bonne garde, encore. Hâte-toi et ramène-la... elle te dira où.

--J'y vole... Et, toi?

--Je suis pressé... Je te conterai cela plus tard. Au revoir!

Et Gustave poursuivit son chemin, au pas de course.

Nous avons vu que, lorsqu'il arriva, il n'était que temps.

CHAPITRE XXIX

Le jugement de Dieu

Nous avons vu, dans un chapitre précédent, quel coup de théâtre produisit l'arrivée du Roi des Étudiants dans le grand salon du cottage, alors envahi par l'élite de la société québecquoise.

Lapierre, debout près du notaire, se laissa tomber sur un siège, pendant que sa figure de cire prenait les teintes livides de la terreur.

Quand à Laure--nous l'avons dit--elle laissa échapper la plume qu'elle tenait, joignit les mains et leva les yeux au ciel, dans un élan spontané de gratitude.

Tout le monde s'était retourné vers la porte et chacun regardait avec une profonde stupéfaction ce beau jeune homme pâle qui s'était arrêté sur le seuil du salon et dont la vue impressionnait si tort le couple qui allait bientôt s'unir.

Ce fut une heureuse diversion pour Champfort, car elle empêcha son coup de tête d'être trop remarqué, et Edmond put le ramener à l'écart sans qu'il fit aucune résistance.

Cependant, Gustave Després, après s'être orienté un instant et avoir promené son regard dans la vaste pièce, s'avança lentement vers la table et s'inclinant devant Madame Privat, qui n'était pas encore revenue de son ébahissement:

--Madame, dit-il, d'une voix grave, vous me pardonnerez d'avoir répondu si tard à votre gracieuse invitation d'assister à votre bal. Rien moins que la privation absolue de ma liberté n'aurait pu m'empêcher d'assister aux splendeurs de votre festival. Aussi, étais-je bel et bien prisonnier. Mais j'ai brisé mes liens, fait sauter mes verrous... et me voici!

Et Després, en prononçant ces paroles sur un ton d'exquise galanterie, se retourna à demi du côté de Lapierre et lui jeta un regard froidement railleur, que ce dernier ne put soutenir.

La riche veuve ne savait trop que penser de cette tirade, qu'elle trouvait pour le moins excentrique, mais elle était de trop bonne société pour ne pas y répondre poliment.

--Monsieur, dit-elle gracieusement, vous nous donnez là, à mes enfants et à moi, une trop grande preuve d'attachement pour que je ne vous prie pas de me dire votre nom.

--Madame, répondit le jeune homme, je me nommais autrefois Gustave Lenoir; mais des circonstances d'une nature particulière m'ont forcé de prendre le nom de ma mère, et, maintenant, je m'appelle Gustave Després.

--C'est notre roi, ma mère, c'est le Roi des Étudiants! ajouta Edmond.

--Ah! fit la veuve. Et bien! Sire, ajouta-t-elle en souriant. Votre Majesté nous fera l'honneur de signer sur le contrat de mariage de ma fille, dont la lecture venait de se terminer au moment de votre arrivée.

--Madame, répliqua Després d'une voix toujours courtoise, mais ferme, je regrette infiniment de ne pouvoir apposer ma royale griffe au bas de cet acte notarié, car je suis venu, au contraire, pour empêcher ce contrat de se signer.

--Plaît-il, monsieur? fit madame Privat avec hauteur, car elle commençait à trouver la plaisanterie un peu forte.

--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, madame.

--Ainsi, vous avez réellement la prétention d'empêcher le mariage de ma fille?

--J'ai la prétention d'empêcher Joseph Lapierre d'épouser mademoiselle Laure.

--En vérité, monsieur, vous êtes plaisant pour un roi! dit-elle.

--J'ai bien peur, madame, que vous ne me trouviez, au contraire, bien lugubre dans quelques instants, répliqua solennellement Després.

Cette réponse fit tressaillir légèrement la veuve et causa une certaine émotion dans l'assistance. Les fauteuils se rapprochèrent insensiblement et les chuchotements cessèrent, comme si les paroles du jeune étranger eussent été le prologue de quelque drame mystérieux.

Quant à Lapierre, redevenu à peu près maître de lui-même, par un puissant effort de volonté, il se tenait renversé sur son fauteuil, le regard insolent et la lèvre dédaigneuse. Il semblait assister à quelque bonne farce d'écolier, et ne pas se préoccuper le moins du monde de ce qui pouvait en résulter...

Madame Privat, après une minute de vague contrainte, reprit avec une sorte d'impatience:

--Enfin, M. Després, plaisant ou lugubre, expliquez-vous... Qu'y a-t-il? de quoi s'agit-il?

--De quoi il s'agit? je vais vous le dire, ma chère dame, riposta une voix métallique et railleuse, qui n'était autre que l'organe de Lapierre.

--Ah! fit la mère de Laure, vous sauriez?...

--Oui, madame. Le monsieur tragique que vous avez sous les yeux n'est rien moins qu'un de mes anciens rivaux qui, pour un amour rentré, me fait l'honneur de me haïr, et s'est juré de me faire tort auprès de vous.

--Ah! fit encore la veuve du colonel, je m'attendais à une tragédie et voilà que vous me menacez d'une pièce bouffonne! C'est mal à vous, mon cher gendre: vous effeuillez mes illusions.

--Ma bonne mère!... supplia Laure.

--Ma tante! appuya Champfort, ces paroles...

--Vous vous hâtez trop de juger, ma mère! dit à son tour Edmond.

--Laissez faire, répliqua Després d'un ton calme. Madame Privat est parfaitement excusable de me persifler un peu pour plaire à celui qui devait être son gendre, car elle ne sait pas encore que l'insolent qui vient de me provoquer, lorsqu'il aurait dû implorer mon silence à genoux, est le meurtrier de son mari.

A cette froide déclaration, tombant comme une bombe au milieu de l'assemblée silencieuse, il y eut un frisson général de stupeur. Madame Privat pâlit affreusement, tandis que Lapierre bondit de son siège et montra le poing à Després, en criant d'une voix étranglée:

--Infâme calomniateur!

--Monsieur! disait en même temps la veuve, qu'affirmez-vous là?

--J'affirme, madame, reprit Després avec force, que l'homme qui aspire à la main de mademoiselle Laure est l'assassin du colonel Privat.

--L'assassin de mon mari?

--Oui, madame... à moins que celui qui organise le meurtre soit moins coupable que l'instrument qui l'exécute.

--Je ne comprends rien à tout cela, monsieur... Le colonel Privat a été tué à la tête de soir régiment, comme un brave officier qu'il était: voilà ce que je sais.

--C'est vrai, madame; mais une chose que vous ignorez, c'est qu'il a été attiré dans un guet-apens par un lâche espion qui se disait son ami.

--Attiré dans un guet-apens?... trahi par un ami?... Oh! monsieur, quel abîme de malheur et de honte vous nous ouvrez là!

--Madame, répondit Després avec une tristesse grave, soyez persuadée que si le bonheur de votre chère fille n'était pas en jeu, je me refuserais à soulever le sombre voile qui cache toutes ces turpitudes je vous laisserais dans votre bienheureuse ignorance de ces événements ténébreux... Mais mon devoir est là qui me pousse, et, d'ailleurs, la Providence m'a chargé de punir un grand criminel; je ne faillirai pas à cette tâche.

--Monsieur aurait dû pénétrer dans cette enceinte en costume de grand justicier du Moyen-Age et escorté du bourreau et de ses aides, fit entendre la voix narquoise de Lapierre.

--Misérable! tonna Després, oses-tu bien parler de bourreau, toi qui as fait assassiner le père de ta fiancée; toi qui as essayé de me tuer lâchement, il n'y a pas plus de quatre jours; toi, enfin, qui viens d'enlever à leur vieux père une jeune fille et un enfant?... Ah! le bourreau, il ne se dérange pas pour toi, car il sait fort bien que tu iras fatalement à lui avant qu'il soit longtemps.

Un violent tumulte suivit cette sortie. Tout le monde se leva, et la curiosité fit que chacun se porta en avant. Lapierre, lui, sauta par-dessus la table qui le séparait de son audacieux adversaire, et alla se heurter entre les bras tendus de Champfort et du jeune Edmond, accourus pour protéger Després.

Il écumait de rage et jurait comme un porte-faix malappris.

--Gueux! cria-t-il, forçat évadé! oseras-tu bien répéter ce que tu viens de dire?

--Non seulement je répéterai mes accusations, répondit Després d'une voix très calme, mais j'ajouterai que, non content d'avoir fait assassiner le colonel Privat, tu as exploité la tendresse filiale de son enfant dans le but de t'emparer de sa dot.

--C'est vrai! s'écria Laure d'une voix stridente.

--Madame, au nom du ciel, reprit Lapierre, en s'adressant à la veuve, ne vous laissez pas circonvenir par un imposteur que le dépit aveugle. Cet homme me poursuit d'une haine implacable, je vous l'ai dit, et cela pour un tour d'écolier que je lui ai joué, il y a plusieurs années, en me faisant aimer d'une fillette dont il raffolait. Je vous donne ma parole d'honneur que tel est le véritable, l'unique mobile qui l'a poussé à venir ici ce soir raconter ces ridicules histoires de guet-apens et de séquestration. J'espère que vous ne m'humilierez pas au point d'écouter un calomniateur aussi ridicule, et qu'au contraire, vous allez le faire chasser immédiatement de ce salon par vos domestiques.

Madame Privat, ahurie et ne sachant quel parti prendre, allait probablement donner dans ce sens, lorsque Champfort s'écria:

--Par le sang de mon oncle! M. Lapierre, il n'en sera pas ainsi et vous allez bel et bien subir votre procès en présence de cette honorable compagnie.

Si vous êtes innocent, qu'avez-vous à craindre? On ne forgera pas, je suppose, des preuves contre vous, et ma tante ne se rendra qu'à l'évidence la plus indiscutable! D'un autre côté, les accusations d'un homme comme Gustave Després, dont Je m'honore d'être l'ami, sont fondées et prouvées, pouvons-nous, ma tante peut-elle laisser des crimes aussi odieux impunis?... Ne doit-elle pas à la mémoire de son mari, à la société, de vous faire enfin expier la trop longue série de vos forfaits?

--Vous auriez fait un excellent homme de loi, M. Champfort, car vous avocassez à merveille, se contenta de répondre Lapierre. Cependant, j'espère que madame Privat ne ploiera pas la tête sous vos foudres, plus bruyantes que persuasives, et qu'elle décidera de suite si c'est moi ou M. Després qui doit sortir d'ici.

En ce moment même, Edmond était penché sur sa mère et lui parlait à l'oreille. Quant il eut fini, la veuve était fort pâle et ses yeux brillaient d'un feu singulier.

Elle entendit la dernière phrase de Lapierre, et se levant:

--Ni l'un ni l'autre! dit-elle d'une voix ferme... Les affirmations de M. Després sont trop graves, pour qu'il les ait faites à la légère; en outre, elle se rapportent à des personnes et à des événements qui ont tenu une trop grande place dans ma vie, pour que je consente à les repousser sans examen. Je prie donc les jeunes gens qui se trouvent dans cette enceinte de vouloir bien garder les portes, afin que personne ne cherche à se soustraire au châtiment qu'il aura mérité...

L'aimable amphitryon n'avait pas fini cette énergique petite harangue, qu'un murmure approbateur courut dans l'assemblée, et qu'une vingtaines de jeunes gens se précipitaient vers les issues du salon, où ils s'installaient résolument.

--Bien! messieurs, reprit la veuve. Maintenant, si l'honorable compagnie ne s'y oppose pas, nous allons nous constituer en cour de justice et écouter impartialement M. Després. De la sorte, tout se passera régulièrement et nous n'aurons pas à déplorer des scènes de violence comme celle à laquelle nous venons d'assister.

«Très bien! très bien!» murmura-t-on de toutes parts.

--Approchez, mesdames et messieurs.

Tous les assistants se rassemblèrent autour do Mme Privat, à l'exception d'un petit groupe de; quatre personnes, dont une femme vêtue de noir, qui demeura à l'écart, et des jeunes gens installés aux portes.

Quant à Lapierre, pâle comme un cadavre, mais sombre et résolu, il regagna lentement son siège; près de la table, où il demeura seul, semblable à un accusé sur la sellette.

Le misérable se voyait perdu; mais il voulait lutter jusqu'au bout et ne pas succomber sans une petite vengeance qu'il méditait.

Cet homme avait de la bête fauve dans le caractère, et il ne faisait pas bon de l'acculer dans ses retranchements.

La cour de justice, ou plutôt le tribunal extraordinaire improvisé par la veuve du colonel, étant donc constitué, cette dernière se leva et s'adressant de nouveau à l'assemblée:

--Messieurs, dit-elle, il y a parmi vous plusieurs avocats et gens de loi, infiniment plus aptes que moi à conduire l'affaire qui nous occupe; je les charge donc tout spécialement du soin de veiller à ce que les preuves fournies par M. Després soient de celles qui ne laissent aucun doute dans l'esprit; et, comme il faut un président pour diriger les débats qui pourraient surgir, je propose que M. le juge X..., qui nous honore de sa présence, se charge de cette besogne, qui lui est familière.

--Adopté! adopté! firent tous les voix.

Un vieillard à la physionomie avenante se leva et vint s'incliner devant l'amphitryon:

--Madame, dit-il, j'accepte la délicate mission que vous me confiez; et, bien qu'elle soit extra-légale, je la remplirai comme si j'étais réellement sur le banc judiciaire, très heureux de vous être agréable.

Un fauteuil fut apporté et le juge X... prit place à côté de madame Privat.

Puis Gustave Després, toujours debout en face du tribunal improvisé, s'inclina et prit ainsi la parole, d'une voix forte:

--Monsieur le juge, madame et vous tous qui m'entendez! Ce n'est pas, veuillez le croire, pour satisfaire une mesquine passion de vengeance, ni pour poser en chevalier redresseur de torts, que vous me voyez dans cette enceinte, interrompant les apprêts d'un solennel mariage et portant contre un homme réputé honorable la plus terrible des accusations.

--Il y a longtemps qu'une saine philosophie, éclose sur les ruines de mon bonheur, me fait planer au-dessus de semblables petitesses et mépriser de pareils moyens.

--Le sentiment qui me porte à agir comme je le fais est, au contraire, de ceux que l'on ne peut repousser sans faiblesse, renier sans honte. La Providence, dont le regard mystérieux suit le criminel à travers le labyrinthe sans issue de ses forfaits, a voulu faire de moi son instrument de tardive rétribution, en me jetant sur toutes les pistes ténébreuses laissées par le grand coupable que nous avons à juger, et je, faillirais à mon devoir d'honnête homme, à ma tâche de vengeur providentiel, si j'hésitais à frapper, si mon coeur se prenait à faiblir.

--Je parlerai donc sans colère et sans passion; mais aussi sans réticences et sans crainte.

Après cet exode un peu solennel, Després se retourna à demi, jeta un coup d'oeil sur le groupe où se trouvait la dame vêtue de noir, et reprit aussitôt:

--L'homme que j'accuse d'avoir fait assassiner le colonel Privat a commencé, il y a six ans, la trop longue série de ses crimes; et c'est sur moi et une jeune fille respectable qu'il essaya, en premier lieu, ses aptitudes de traître. La nature l'avait doué d'une physionomie agréable, le diable lui avait prêté son habileté et sa puissance de fascination: le misérable en profita pour tromper mon amitié et m'enlever l'affection d'une jeune fille que j'aimais cl que j'avais sauvée de la mort. Puis, non content de ce beau triomphe, il se disposait à ravir cette enfant à l'affection de ses vieux parents, lorsque je le forçai à s'arrêter pour se battre avec moi.

Les criminels sont rarement courageux, et il est inouï que le coeur ne leur fasse pas défaut au moment du danger.